Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 25
Pour la fin: en ce faict icy, se descouure il pas vne bien expresse application de sa faueur, de bonté et pieté singuliere? Ignatius Pere et fils, proscripts par les Triumuirs à Rome, se resolurent à ce genereux office, de rendre leurs vies, entre les mains l'vn de l'autre, et en frustrer la cruauté des Tyrans: ils se coururent sus, l'espee au poing: elle en dressa les pointes, et en fit deux coups esgalement mortels: et donna à l'honneur d'vne si belle amitié, qu'ils eussent iustement la force de retirer encore des playes leurs bras sanglants et armés, pour s'entrembrasser en cet estat, d'vne si forte estrainte, que les bourreaux couperent ensemble leurs deux testes, laissans les corps tousiours pris en ce noble neud; et les playes iointes, humans amoureusement, le sang et les restes de la vie, l'vne de l'autre.
CHAPITRE XXXIIII.
_D'vn defaut de nos polices._
FEV mon pere, homme pour n'estre aydé que de l'experience et du naturel, d'vn iugement bien net, m'a dict autrefois, qu'il auoit desiré mettre en train, qu'il y eust és villes certain lieu designé, auquel ceux qui auroient besoin de quelque chose, se peussent rendre, et faire enregistrer leur affaire à vn officier estably pour cet effect: comme, ie cherche à vendre des perles: ie cherche des perles à vendre; tel veut compagnie pour aller à Paris; tel s'enquiert d'vn seruiteur de telle qualité, tel d'vn maistre; tel demande vn ouurier: qui cecy, qui cela, chacun selon son besoing. Et semble que ce moyen de nous entr'aduertir, apporteroit non legere commodité au commerce publique. Car à tous coups, il y a des conditions, qui s'entrecherchent, et pour ne s'entr'entendre, laissent les hommes en extreme necessité. I'entens auec vne grande honte de nostre siecle, qu'à nostre veuë, deux tres-excellens personnages en sçauoir, sont morts en estat de n'auoir pas leur saoul à manger: Lilius Gregorius Giraldus en Italie, et Sebastianus Castalio en Allemaigne. Et croy qu'il y a mil'hommes qui les eussent appellez auec tres-aduantageuses conditions, ou secourus où ils estoient s'ils l'eussent sçeu. Le monde n'est pas si generalement corrompu, que ie ne sçache tel homme, qui souhaitteroit de bien grande affection, que les moyens que les siens luy ont mis en main, se peussent employer tant qu'il plaira à la fortune qu'il en iouisse, à mettre à l'abry de la necessité, les personnages rares et remarquables en quelque espece de valeur, que le mal-heur combat quelquefois iusques à l'extremité: et qui les mettroit pour le moins en tel estat, qu'il ne tiendroit qu'à faute de bon discours, s'ils n'estoyent contens. En la police œconomique mon pere auoit cet ordre, que ie sçay loüer, mais nullement ensuiure. C'est qu'outre le registre des negoces du mesnage, où se logent les menus comptes, payements, marchés, qui ne requierent la main du Notaire, lequel registre, vn Receueur a en charge: il ordonnoit à celuy de ses gents, qui luy seruoit à escrire, vn papier iournal, à inserer toutes les suruenances de quelque remarque, et iour par iour les memoires de l'histoire de sa maison: tres-plaisante à veoir, quand le temps commence à en effacer la souuenance, et tres à propos pour nous oster souuent de peine. Quand fut entamee telle besoigne, quand acheuee: quels trains y ont passé, combien arresté: noz voyages, noz absences, mariages, morts: la reception des heureuses ou malencontreuses nouuelles: changement des seruiteurs principaux: telles matieres. Vsage ancien, que ie trouue bon à rafraichir, chacun en sa chacuniere: et me trouue vn sot d'y auoir failly.
CHAPITRE XXXV.
_De l'vsage de se vestir._
OV que ie vueille donner, il me faut forcer quelque barriere de la coustume, tant ell'a soigneusement bridé toutes nos auenues. Ie deuisoy en cette saison frilleuse, si la façon d'aller tout nud de ces nations dernierement trouuees, est vne façon forcee par la chaude temperature de l'air, comme nous disons des Indiens, et des Mores, ou si c'est l'originelle des hommes. Les gens d'entendement, d'autant que tout ce qui est soubs le ciel, comme dit la saincte Parole, est subiect à mesmes loix, ont accoustumé en pareilles considerations à celles icy, où il faut distinguer les loix naturelles des controuuees, de recourir à la generale police du monde, où il n'y peut auoir rien de contrefaict. Or tout estant exactement fourny ailleurs de filet et d'éguille, pour maintenir son estre, il est mécreable, que nous soyons seuls produits en estat deffectueux et indigent, et en estat qui ne se puisse maintenir sans secours estranger. Ainsi ie tiens que comme les plantes, arbres, animaux, et tout ce qui vit, se treuue naturellement equippé de suffisante couuerture, pour se deffendre de l'iniure du temps,
_Proptereáque ferè res omnes, aut corio sunt, Aut seta, aut conchis, aut callo, aut cortice, tectæ,_
aussi estions nous: mais comme ceux qui esteignent par artificielle lumiere celle du iour, nous auons esteint nos propres moyens, par les moyens empruntez. Et est aisé à voir que c'est la coustume qui nous fait impossible ce qui ne l'est pas. Car de ces nations qui n'ont aucune cognoissance de vestemens, il s'en trouue d'assises enuiron soubs mesme ciel, que le nostre, et soubs bien plus rude ciel que le nostre. Et puis la plus delicate partie de nous est celle qui se tient tousiours descouuerte: les yeux, la bouche, le nez, les oreilles; à noz contadins, comme à noz ayeulx, la partie pectorale et le ventre. Si nous fussions nez auec condition de cotillons et de greguesques, il ne faut faire doubte, que nature n'eust armé d'vne peau plus espoisse ce qu'elle eust abandonné à la baterie des saisons, comme elle a faict le bout des doigts et plante des pieds. Pourquoy semble il difficile à croire? entre ma façon d'estre vestu, et celle du païsan de mon païs, ie trouue bien plus de distance, qu'il n'y a de sa façon, à celle d'vn homme, qui n'est vestu que de sa peau. Combien d'hommes, et en Turchie sur tout, vont nuds par deuotion? Ie ne sçay qui demandoit à vn de nos gueux, qu'il voyoit en chemise en plein hyuer, aussi scarbillat que tel qui se tient ammitonné dans les martes iusques aux oreilles, comme il pouuoit auoir patience: Et vous monsieur, respondit-il, vous auez bien la face descouuerte: or moy ie suis tout face. Les Italiens content du fol du Duc de Florence, ce me semble, que son maistre s'enquerant comment ainsi mal vestu, il pouuoit porter le froid, à quoy il estoit bien empesché luy-mesme: Suiuez, dit-il, ma recepte de charger sur vous tous vos accoustrements, comme ie fay les miens, vous n'en souffrirez non plus que moy. Le Roy Massinissa iusques à l'extreme vieillesse, ne peut estre induit à aller la teste couuerte par froid, orage, et pluye qu'il fist, ce qu'on dit aussi de l'Empereur Seuerus. Aux batailles donnees entre les Ægyptiens et les Perses, Herodote dit auoir esté remarqué et par d'autres, et par luy, que de ceux qui y demeuroient morts, le test estoit sans comparaison plus dur aux Ægyptiens qu'aux Perses: à raison que ceux cy portent tousiours leurs testes couuertes de beguins, et puis de turbans: ceux la rases des l'enfance et descouuertes. Et le Roy Agesilaus obserua iusques à sa decrepitude, de porter pareille vesture en hyuer qu'en esté. Cæsar, dit Suetone, marchoit tousiours deuant sa troupe, et le plus souuent à pied, la teste descouuerte, soit qu'il fist Soleil, ou qu'il pleust, et autant en dit-on de Hannibal,
_tum vertice nudo Excipere insanos imbres, cælique ruinam._
Vn Venitien, qui s'y est tenu long temps, et qui ne fait que d'en venir, escrit qu'au Royaume du Pegu, les autres parties du corps vestues, les hommes et les femmes vont tousiours les pieds nuds, mesme à cheual. Et Platon conseille merueilleusement pour la santé de tout le corps, de ne donner aux pieds et à la teste autre couuerture, que celle que nature y a mise. Celuy que les Polonnois ont choisi pour leur Roy, apres le nostre, qui est à la verité l'vn des plus grands Princes de nostre siecle, ne porte iamais gands, ny ne change pour hyuer et temps qu'il face, le mesme bonnet qu'il porte au couuert. Comme ie ne puis souffrir d'aller deboutonné et destaché, les laboureurs de mon voisinage se sentiroient entrauez de l'estre. Varro tient, que quand on ordonna que nous tinsions la teste descouuerte, en presence des Dieux ou du Magistrat, on le fit plus pour nostre santé, et nous fermir contre les iniures du temps, que pour compte de la reuerence. Et puis que nous sommes sur le froid, et François accoustumez à nous biguarrer, (non pas moy, car ie ne m'habille guiere que de noir ou de blanc, à l'imitation de mon pere) adioustons d'vne autre piece, que le Capitaine Martin du Bellay recite, au voyage de Luxembourg, auoir veu les gelees si aspres, que le vin de la munition se coupoit à coups de hache et de coignee, se debitoit aux soldats par poix, et qu'ils l'emportoient dans des panniers: et Ouide,
_Nudáque consistunt, formam seruantia testæ, Vina; nec hausta meri, sed data frusta, bibunt._
Les gelees sont si aspres en l'emboucheure des Palus Mæotides, qu'en la mesme place où le Lieutenant de Mithridates auoit liuré bataille aux ennemis à pied sec, et les y auoit desfaicts, l'esté venu, il y gaigna contre eux encore vne bataille naualle. Les Romains souffrirent grand desaduantage au combat qu'ils eurent contre les Carthaginois pres de Plaisance, de ce qu'ils allerent à la charge, le sang figé, et les membres contreints de froid: là où Hannibal auoit faict espandre du feu par tout son ost, pour eschaufer ses soldats: et distribuer de l'huyle par les bandes, afin que s'oignants, ils rendissent leurs nerfs plus souples et desgourdis, et encroustassent les pores contre les coups de l'air et du vent gelé, qui couroit lors. La retraitte des Grecs, de Babylone en leurs païs, est fameuse des difficultez et mesaises, qu'ils eurent à surmonter. Cette cy en fut, qu'accueillis aux montaignes d'Armenie d'vn horrible rauage de neiges, ils en perdirent la cognoissance du païs et des chemins: et en estants assiegés tout court, furent vn iour et vne nuict, sans boire et sans manger, la plus part de leurs bestes mortes: d'entre eux plusieurs morts, plusieurs aueugles du coup du gresil, et lueur de la neige: plusieurs estropiés par les extremitez: plusieurs roides transis et immobiles de froid, ayants encore le sens entier. Alexandre veit vne nation en laquelle on enterre les arbres fruitiers en hyuer pour les defendre de la gelee: et nous en pouuons aussi voir.
Sur le subiect de vestir, le Roy de la Mexique changeoit quatre fois par iour d'accoustremens, iamais ne les reiteroit, employant sa desferre à ses continuelles liberalitez et recompenses: comme aussi ny pot, ny plat, ny vtensile de sa cuisine, et de sa table, ne luy estoient seruis à deux fois.
CHAPITRE XXXVI.
_Du ieune Caton._
IE n'ay point cette erreur commune, de iuger d'vn autre selon que ie suis. I'en croy aysément des choses diuerses à moy. Pour me sentir engagé à vne forme, ie n'y oblige pas le monde, comme chascun fait, et croy, et conçoy mille contraires façons de vie: et au rebours du commun, reçoy plus facilement la difference, que la ressemblance en nous. Ie descharge tant qu'on veut, vn autre estre, de mes conditions et principes: et le considere simplement en luy mesme, sans relation, l'estoffant sur son propre modelle. Pour n'estre continent, ie ne laisse d'aduoüer sincerement, la continence des Feuillans et des Capuchins, et de bien trouuer l'air de leur train. Ie m'insinue par imagination fort bien en leur place: et les ayme et les honore d'autant plus, qu'ils sont autres que moy. Ie desire singulierement, qu'on nous iuge chascun à part soy: et qu'on ne me tire en consequence des communs exemples. Ma foiblesse n'altere aucunement les opinions que ie dois auoir de la force et vigueur de ceux qui le méritent. _Sunt, qui nihil suadent, quàm quod se imitari posse confidunt._ Rampant au limon de la terre, ie ne laisse pas de remarquer iusques dans les nuës la hauteur inimitable d'aucunes ames heroïques. C'est beaucoup pour moy d'auoir le iugement reglé, si les effects ne le peuuent estre, et maintenir au moins cette maistresse partie, exempte de corruption. C'est quelque chose d'auoir la volonté bonne, quand les iambes me faillent. Ce siecle, auquel nous viuons, au moins pour nostre climat, est si plombé, que ie ne dis pas l'execution, mais l'imagination mesme de la vertu en est à dire: et semble que ce ne soit autre chose qu'vn iargon de college.
_Virtutem verba putant, vt Lucum ligna;_
_quam vereri deberent, etiam si percipere non possent_. C'est vn affiquet à pendre en vn cabinet, ou au bout de la langue, comme au bout de l'oreille, pour parement. Il ne se recognoist plus d'action vertueuse: celles qui en portent le visage, elles n'en ont pas pourtant l'essence: car le profit, la gloire, la crainte, l'accoutumance, et autres telles causes estrangeres nous acheminent à les produire. La iustice, la vaillance, la debonnaireté, que nous exerçons lors, elles peuuent estre ainsi nommees, pour la consideration d'autruy, et du visage qu'elles portent en public: mais chez l'ouurier, ce n'est aucunement vertu. Il y a vne autre fin proposee, autre cause mouuante. Or la vertu n'aduoüe rien, que ce qui se faict par elle, et pour elle seule. En cette grande bataille de Potidee, que les Grecs sous Pausanias gaignerent contre Mardonius, et les Perses: les victorieux suiuant leur coustume, venants à partir entre eux la gloire de l'exploit, attribuerent à la nation Spartiate la precellence de valeur en ce combat. Les Spartiates excellents iuges de la vertu, quand ils vindrent à decider, à quel particulier de leur nation debuoit demeurer l'honneur d'auoir le mieux faict en cette iournee, trouuerent qu'Aristodemus s'estoit le plus courageusement hasardé: mais pourtant ils ne luy en donnerent point de prix, par ce que sa vertu auoit esté incitee du desir de se purger du reproche, qu'il auoit encouru au faict des Thermopyles: et d'vn appetit de mourir courageusement, pour garantir sa honte passee. Nos iugemens sont encores malades, et suyuent la deprauation de nos mœurs. Ie voy la pluspart des esprits de mon temps faire les ingenieux à obscurcir la gloire des belles et genereuses actions anciennes, leur donnant quelque interpretation vile, et leur controuuant des occasions et des causes vaines. Grande subtilité. Qu'on me donne l'action la plus excellente et pure, ie m'en vois y fournir vraysemblablement cinquante vitieuses intentions. Dieu sçait, à qui les veut estendre, quelle diuersité d'images ne souffre nostre interne volonté. Ils ne font pas tant malitieusement, que lourdement et grossierement, les ingenieux, à tout leur mesdisance. La mesme peine, qu'on prent à detracter de ces grands noms, et la mesme licence, ie la prendroye volontiers à leur prester quelque tour d'espaule pour les hausser. Ces rares figures, et triees pour l'exemple du monde, par le consentement des sages, ie ne me feindroy pas de les recharger d'honneur, autant que mon inuention pourroit, en interpretation et fauorable circonstance. Et il faut croire, que les efforts de nostre inuention sont loing au dessous de leur merite. C'est l'office des gents de bien, de peindre la vertu la plus belle qui se puisse. Et ne messieroit pas, quand la passion nous transporteroit à la faueur de si sainctes formes. Ce que ceux cy font au contraire, ils le font ou par malice, ou par ce vice de ramener leur creance à leur portee, dequoy ie viens de parler: ou comme ie pense plustost, pour n'auoir pas la veuë assez forte et assez nette ny dressee à conceuoir la splendeur de la vertu en sa pureté naifue. Comme Plutarque dit, que de son temps, aucuns attribuoient la cause de la mort du ieune Caton, à la crainte qu'il auoit eu de Cæsar: dequoy il se picque auecques raison: et peut on iuger par là, combien il se fust encore plus offencé de ceux qui l'ont attribuee à l'ambition. Sottes gents. Il eust bien faict vne belle action, genereuse et iuste plustost auec ignominie, que pour la gloire. Ce personnage là fut veritablement vn patron, que nature choisit, pour montrer iusques où l'humaine vertu et fermeté pouuoit atteindre.
Mais ie ne suis pas icy à mesmes pour traicter ce riche argument. Ie veux seulement faire luiter ensemble, les traicts de cinq poëtes Latins, sur la louange de Caton, et pour l'interest de Caton: et par incident, pour le leur aussi. Or deura l'enfant bien nourry, trouuer au prix des autres, les deux premiers trainants. Le troisiesme, plus verd: mais qui s'est abattu par l'extrauagance de sa force. Il estimera que là il y auroit place à vn ou deux degrez d'inuention encore, pour arriuer au quatriesme, sur le point duquel il ioindra ses mains par admiration. Au dernier, premier de quelque espace: mais laquelle espace, il iurera ne pouuoir estre remplie par nul esprit humain, il s'estonnera, il se transira. Voicy merueilles. Nous auons bien plus de poëtes, que de iuges et interpretes de poësie. Il est plus aisé de la faire, que de la cognoistre. A certaine mesure basse, on la peut iuger par les preceptes et par art. Mais la bonne, la supreme, la diuine, est au dessus des regles et de la raison. Quiconque en discerne la beauté, d'vne veuë ferme et rassise, il ne la void pas: non plus que la splendeur d'vn esclair. Elle ne pratique point nostre iugement: elle le rauit et rauage. La fureur, qui espoinçonne celuy qui la sçait penetrer, fiert encores vn tiers, à la luy ouyr traitter et reciter. Comme l'aymant attire non seulement vne aiguille, mais infond encores en icelle, sa faculté d'en attirer d'autres: et il se void plus clairement aux theatres, que l'inspiration sacree des muses, ayant premierement agité le poëte à la cholere, au deuil, à la hayne, et hors de soy, où elles veulent, frappe encore par le poëte, l'acteur, et par l'acteur, consecutiuement tout vn peuple. C'est l'enfileure de noz aiguilles, suspendues l'vne de l'autre. Dés ma premiere enfance, la poësie a eu cela, de me transpercer et transporter. Mais ce ressentiment bien vif, qui est naturellement en moy, a esté diuersement manié, par diuersité de formes, non tant, plus hautes et plus basses, car c'estoient tousiours des plus hautes en chasque espece, comme differentes en couleur. Premierement, vne fluidité gaye et ingenieuse: depuis vne subtilité aiguë et releuee. En fin, vne force meure et constante. L'exemple le dira mieux. Ouide, Lucain, Vergile. Mais voyla nos gens sur la carriere.
_Sit Cato, dum viuit, sanè vel Cæsare maior,_
dit l'vn:
_Et inuictum, deuicta morte, Catonem,_
dit l'autre. Et l'autre, parlant des guerres ciuiles d'entre Cæsar et Pompeius,
_Victrix causa diis placuit, sed victa Catoni._
Et le quatriesme sur les louanges de Cæsar:
_Et cuncta terrarum subacta, Præter atrocem animun Catonis._
Et le maistre du cœur, apres auoir étalé les noms des plus grands Romains en sa peinture, finit en cette maniere:
_His dantem iura Catonem._
CHAPITRE XXXVII.
_Comme nous pleurons et rions d'vne mesme chose._
QVAND nous rencontrons dans les histoires, qu'Antigonus sçeut tres-mauuais gré à son fils de luy auoir presenté la teste du Roy Pyrrhus son ennemy, qui venoit sur l'heure mesme d'estre tué combatant contre luy: et que l'ayant veuë il se print bien fort à pleurer: et que le Duc René de Lorraine, pleingnit aussi la mort du Duc Charles de Bourgoigne, qu'il venoit de deffaire, et en porta le deuil en son enterrement: et qu'en la bataille d'Auroy (que le Comte de Montfort gaigna contre Charles de Blois sa partie, pour le Duché de Bretaigne) le victorieux rencontrant le corps de son ennemy trespassé, en mena grand deuil, il ne faut pas s'escrier soudain,
_Et cosi auen che l'animo ciascuna Sua passion sotto el contrario manto Ricopre, con la vista hor' chiara, hor bruna._
Quand on presenta à Cæsar la teste de Pompeius, les histoires disent qu'il en destourna sa veuë, comme d'vn vilain et mal plaisant spectacle. Il y auoit eu entr'eux vne si longue intelligence, et societé au maniement des affaires publiques, tant de communauté de fortunes, tant d'offices reciproques et d'alliance, qu'il ne faut pas croire que cette contenance fust toute fauce et contrefaicte, comme estime cet autre:
_Tutúmque putauit Iam bonus esse socer, lacrymas non sponte cadentes Effudit, gemitúsque expressit pectore læto_.
Car bien qu'à la verité la pluspart de nos actions ne soient que masque et fard, et qu'il puisse quelquefois estre vray,
_Heredis fletus sub persona risus est._
si est-ce qu'au iugement de ces accidens, il faut considerer, comme nos ames se trouuent souuent agitees de diuerses passions. Et tout ainsi qu'en nos corps ils disent qu'il y a vne assemblee de diuerses humeurs, desquelles celle là est maistresse, qui commande le plus ordinairement en nous, selon nos complexions: aussi en nostre ame, bien qu'il y ait diuers mouuements, qui l'agitent, si faut-il qu'il y en ayt vn à qui le champ demeure. Mais ce n'est pas auec si entier auantage, que pour la volubilité et soupplesse de nostre ame, les plus foibles par occasion ne regaignent encores la place, et ne facent vne courte charge à leur tour. D'où nous voyons non seulement les enfans, qui vont tout naifuement apres la nature, pleurer et rire souuent de mesme chose: mais nul d'entre nous ne se peut vanter, quelque voyage qu'il face à son souhait, qu'encore au départir de sa famille, et de ses amis, il ne se sente frissonner le courage: et si les larmes ne luy en eschappent tout à faict, au moins met-il le pied à l'estrié d'vn visage morne et contristé. Et quelque gentille flamme qui eschauffe le cœur des filles bien nees, encore les despend on à force du col de leurs meres, pour les rendre à leur espoux: quoy que die ce bon compagnon,
_Estne nouis nuptis odio Venus, ánne parentum Frustrantur falsis gaudia lacrymulis, Vbertim thalami quas intra limina fundunt? Non, ita me diui, vera gemunt, iuuerint._
Ainsin il n'est pas estrange de plaindre celuy-là mort, qu'on ne voudroit aucunement estre en vie. Quand ie tance auec mon valet, ie tance du meilleur courage que i'aye: ce sont vrayes et non feintes imprecations: mais cette fumee passee, qu'il ayt besoing de moy, ie luy bien-feray volontiers, ie tourne à l'instant le fueillet. Quand ie l'appelle vn badin, vn veau: ie n'entrepren pas de luy coudre à iamais ces titres: ny ne pense me desdire, pour le nommer honeste homme tantost apres. Nulle qualité nous embrasse purement et vniuersellement. Si ce n'estoit la contenance d'vn fol, de parler seul, il n'est iour ny heure à peine, en laquelle on ne m'ouist gronder en moy-mesme, et contre moy, Bren du fat: et si n'enten pas, que ce soit ma definition. Qui pour me voir vne mine tantost froide, tantost amoureuse enuers ma femme, estime que l'vne ou l'autre soit feinte, il est vn sot. Neron prenant congé de sa mere, qu'il enuoioit noyer, sentit toutefois l'émotion de cet adieu maternel: et en eust horreur et pitié. On dit que la lumiere du Soleil, n'est pas d'vne piece continuë: mais qu'il nous élance si dru sans cesse nouueaux rayons les vns sur les autres, que nous n'en pouuons apperceuoir l'entre deux.
_Largus enim liquidi fons luminis, ætherius sol Inrigat assiduè cœlum candore recenti, Suppeditátque nouo confestim lumine lumen:_