Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 24
Les Hongres tres-belliqueux combattants, ne poursuiuoient iadis leur pointe outre auoir rendu l'ennemy à leur mercy. Car en ayant arraché cette confession, ils le laissoyent aller sans offense, sans rançon; sauf pour le plus d'en tirer parole de ne s'armer des lors en auant contre eux. Assez d'auantages gaignons nous sur nos ennemis, qui sont auantages empruntez, non pas nostres. C'est la qualité d'vn porte-faix, non de la vertu, d'auoir les bras et les iambes plus roides: c'est vne qualité morte et corporelle, que la disposition: c'est vn coup de la fortune, de faire broncher nostre ennemy, et de luy esblouyr les yeux par la lumiere du Soleil: c'est vn tour d'art et de science, et qui peut tomber en vne personne lasche et de neant, d'estre suffisant à l'escrime. L'estimation et le prix d'vn homme consiste au cœur et en la volonté: c'est là où gist son vray honneur: la vaillance c'est la fermeté, non pas des iambes et des bras, mais du courage et de l'ame: elle ne consiste pas en la valeur de nostre cheual, ny de noz armes, mais en la nostre. Celuy qui tombe obstiné en son courage, _si succiderit, de genu pugnat_. Qui pour quelque danger de la mort voisine, ne relasche aucun point de son asseurance, qui regarde encores en rendant l'ame, son ennemy d'vne veuë ferme et desdaigneuse, il est battu, non pas de nous, mais de la fortune: il est tué, non pas vaincu: les plus vaillans sont par fois les plus infortunez. Aussi y a-il des pertes triomphantes à l'enui des victoires. Ny ces quatre victoires sœurs, les plus belles que le Soleil aye onques veu de ses yeux, de Salamine, de Platées, de Mycale, de Sicile, n'oserent onques opposer toute leur gloire ensemble, à la gloire de la desconfiture du Roy Leonidas et des siens au pas de Thermopyles, Qui courut iamais d'vne plus glorieuse enuie, et plus ambitieuse au gain du combat, que le Capitaine Ischolas à la perte? Qui plus ingenieusement et curieusement s'est asseuré de son salut, que luy de sa ruine? Il estoit commis à deffendre certain passage du Peloponnese, contre les Arcadiens; pour quoy faire, se trouuant du tout incapable, veu la nature du lieu, et inegalité des forces: et se resoluant que tout ce qui se presenteroit aux ennemis, auroit de necessité à y demeurer: d'autre part, estimant indigne et de sa propre vertu et magnanimité, et du nom Lacedemonien, de faillir à sa charge: il print entre ces deux extremités, vn moyen party, de telle sorte: Les plus ieunes et dispos de sa troupe, il les conserua à la tuition et seruice de leur païs, et les y renuoya: et auec ceux desquels le defaut estoit moindre, il delibera de soustenir ce pas: et par leur mort en faire achetter aux ennemis l'entrée la plus chere, qu'il luy seroit possible: comme il aduint. Car estant tantost enuironné de toutes parts par les Arcadiens: apres en auoir faict vne grande boucherie, luy et les siens furent tous mis au fil de l'espée. Est-il quelque trophée assigné pour les veincueurs, qui ne soit mieux deu à ces veincus? Le vray veincre a pour son roolle l'estour, non pas le salut: et consiste l'honneur de la vertu, à combattre, non à battre. Pour reuenir à nostre histoire, il s'en faut tant que ces prisonniers se rendent, pour tout ce qu'on leur fait, qu'au rebours pendant ces deux ou trois mois qu'on les garde, ils portent vne contenance gaye, ils pressent leurs maistres de se haster de les mettre en cette espreuue, ils les deffient, les iniurient, leur reprochent leur lascheté, et le nombre des battailles perduës contre les leurs. I'ay vne chanson faicte par vn prisonnier, où il y a ce traict: Qu'ils viennent hardiment trétous, et s'assemblent pour disner de luy, car ils mangeront quant et quant leurs peres et leurs ayeulx, qui ont seruy d'aliment et de nourriture à son corps: ces muscles, dit-il, cette chair et ces veines, ce sont les vostres, pauure fols que vous estes: vous ne recognoissez pas que la substance des membres de vos ancestres s'y tient encore: sauourez les bien, vous y trouuerez le goust de vostre propre chair: inuention, qui ne sent aucunement la barbarie. Ceux qui les peignent mourans, et qui representent cette action quand on les assomme, ils peignent le prisonnier, crachant au visage de ceux qui le tuent, et leur faisant la mouë. De vray ils ne cessent iusques au dernier souspir, de les brauer et deffier de parole et de contenance. Sans mentir, au prix de nous, voila des hommes bien sauuages: car ou il faut qu'ils le soyent bien à bon escient, ou que nous le soyons: il y a vne merueilleuse distance entre leur forme et la nostre. Les hommes y ont plusieurs femmes, et en ont d'autant plus grand nombre, qu'ils sont en meilleure reputation de vaillance. C'est vne beauté remarquable en leurs mariages, que la mesme ialousie que nos femmes ont pour nous empescher de l'amitié et bien-vueillance d'autres femmes, les leurs l'ont toute pareille pour la leur acquerir. Estans plus soigneuses de l'honneur de leurs maris, que de toute autre chose, elles cherchent et mettent leur solicitude à auoir le plus de compaignes qu'elles peuuent, d'autant que c'est vn tesmoignage de la vertu du mary. Les nostres crieront au miracle: ce ne l'est pas. C'est vne vertu proprement matrimoniale: mais du plus haut estage. Et en la Bible, Lea, Rachel, Sara et les femmes de Iacob fournirent leurs belles seruantes à leurs maris, et Liuia seconda les appetits d'Auguste, à son interest: et la femme du Roy Deiotarus Stratonique, presta non seulement à l'vsage de son mary, vne fort belle ieune fille de chambre, qui la seruoit, mais en nourrit soigneusement les enfants: et leur feit espaule à succeder aux estats de leur pere. Et afin qu'on ne pense point que tout cecy se face par vne simple et seruile obligation à leur vsance, et par l'impression de l'authorité de leur ancienne coustume, sans discours et sans iugement, et pour auoir l'ame si stupide, que de ne pouuoir prendre autre party, il faut alleguer quelques traits de leur suffisance. Outre celuy que ie vien de reciter de l'vne de leurs chansons guerrieres, i'en ay vn' autre amoureuse, qui commence en ce sens: Couleuure arreste toy, arreste toy couleuure, afin que ma sœur tire sur le patron de ta peinture, la façon et l'ouurage d'vn riche cordon, que ie puisse donner à m'amie: ainsi soit en tout temps ta beauté et ta disposition preferée à tous les autres serpens. Ce premier couplet, c'est le refrein de la chanson. Or i'ay assez de commerce auec la poësie pour iuger cecy, que non seulement il n'y a rien de barbarie en cette imagination, mais qu'elle est tout à faict Anacreontique. Leur langage au demeurant, c'est vn langage doux, et qui a le son aggreable, retirant aux terminaisons Grecques. Trois d'entre eux, ignorans combien couttera vn iour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme ie presuppose qu'elle soit des-ia auancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouuelleté, et auoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit: le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'vne belle ville: apres cela, quelqu'vn en demanda leur aduis, et voulut sçauoir d'eux, ce qu'ils y auoient trouué de plus admirable: ils respondirent trois choses, dont i'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry; mais i'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouuoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à vn enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'vn d'entre eux pour commander. Secondement (ils ont vne façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les vns des autres) qu'ils auoyent apperceu qu'il y auoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauureté; et trouuoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouuoient souffrir vne telle iniustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons. Ie parlay à l'vn d'eux fort long temps, mais i'auois vn truchement qui me suiuoit si mal, et qui estoit si empesché à receuoir mes imaginations par sa bestise, que ie n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que ie luy demanday quel fruit il receuoit de la superiorité qu'il auoit parmy les siens, car c'estoit vn Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy, il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre: De combien d'hommes il estoit suiuy; il me montra vne espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en vne telle espace, ce pouuoit estre quatre ou cinq mille hommes: Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au trauers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise. Tout cela ne va pas trop mal: mais quoy? ils ne portent point de haut de chausses.
CHAPITRE XXXI.
_Qu'il faut sobrement se mesler de iuger des ordonnances diuines._
LE vray champ et subiect de l'imposture, sont les choses inconnües: d'autant qu'en premier lieu l'estrangeté mesme donne credit, et puis n'estants point subiectes à nos discours ordinaires, elles nous ostent le moyen de les combattre. A cette cause, dit Platon, est-il bien plus aisé de satisfaire, parlant de la nature des Dieux, que de la nature des hommes: par ce que l'ignorance des auditeurs preste vne belle et large carriere, et toute liberté, au maniement d'vne matiere cachee. Il aduient de là, qu'il n'est rien creu si fermement, que ce qu'on sçait le moins, ny gens si asseurez, que ceux qui nous content des fables, comme Alchymistes, Prognostiqueurs, Iudiciaires, Chiromantiens, Medecins, _id genus omne_. Ausquels ie ioindrois volontiers, si i'osois, vn tas de gens, interpretes et contrerolleurs ordinaires des dessains de Dieu, faisans estat de trouuer les causes de chasque accident, et de veoir dans les secrets de la volonté diuine, les motifs incomprehensibles de ses œuures. Et quoy que la varieté et discordance continuelle des euenemens, les reiette de coin en coin, et d'Orient en Occident, ils ne laissent de suiure pourtant leur esteuf, et de mesme creon peindre le blanc et le noir.
En vne nation Indienne il y a cette loüable obseruance, quand il leur mes-aduient en quelque rencontre ou bataille, ils en demandent publiquement pardon au Soleil, qui est leur Dieu, comme d'vne action iniuste: rapportant leur heur ou malheur à la raison diuine, et luy submettant leur iugement et discours. Suffit à vn Chrestien croire toutes choses venir de Dieu: les receuoir auec recognoissance de sa diuine et inscrutable sapience: pourtant les prendre en bonne part, en quelque visage qu'elles luy soient enuoyees. Mais ie trouue mauuais ce que ie voy en vsage, de chercher à fermir et appuyer nostre religion par la prosperité de nos entreprises. Nostre creance a assez d'autres fondemens, sans l'authoriser par les euenemens. Car le peuple accoustumé à ces argumens plausibles, et proprement de son goust, il est danger, quand les euenemens viennent à leur tour contraires et des-auantageux, qu'il en esbranle sa foi. Comme aux guerres où nous sommes pour la Religion, ceux qui eurent l'auantage au rencontre de la Rochelabeille, faisans grand feste de cet accident, et se seruans de cette fortune, pour certaine approbation de leur party: quand ils viennent apres à excuser leurs defortunes de Mont-contour et de Iarnac, sur ce que ce sont verges et chastiemens paternels, s'ils n'ont vn peuple du tout à leur mercy, ils luy font assez aisément sentir que c'est prendre d'vn sac deux moultures, et de mesme bouche souffler le chaud et le froid. Il vaudroit mieux l'entretenir des vrays fondemens de la verité. C'est une belle bataille nauale qui s'est gaignee ces mois passez contre les Turcs, sous la conduite de dom Ioan d'Austria: mais il a bien pleu à Dieu en faire autres fois voir d'autres telles à nos despens. Somme, il est mal-aisé de ramener les choses diuines à nostre balance, qu'elles n'y souffrent du deschet. Et qui voudroit rendre raison de ce que Arrius et Leon son Pape, chefs principaux de cette heresie, moururent en diuers temps, de morts si pareilles et si estranges (car retirez de la dispute par douleur de ventre à la garderobe, tous deux y rendirent subitement l'ame) et exaggerer cette vengeance diuine par la circonstance du lieu, y pourroit bien encore adiouster la mort de Heliogabalus, qui fut aussi tué en vn retraict. Mais quoy? Irenee se trouue engagé en mesme fortune. Dieu nous voulant apprendre, que les bons ont autre chose à esperer: et les mauuais autre chose à craindre, que les fortunes ou infortunes de ce monde: il les manie et applique selon sa disposition occulte: et nous oste le moyen d'en faire sottement nostre profit. Et se moquent ceux qui s'en veulent preualoir selon l'humaine raison. Ils n'en donnent iamais vne touche, qu'ils n'en reçoiuent deux. Sainct Augustin en fait vne belle preuue sur ses aduersaires. C'est vn conflict, qui se decide par les armes de la memoire, plus que par celles de la raison. Il se faut contenter de la lumiere qu'il plaist au Soleil nous communiquer par ses rayons, et qui esleuera ses yeux pour en prendre vne plus grande dans son corps mesme, qu'il ne trouue pas estrange, si pour la peine de son outrecuidance il y perd la veuë. _Quis hominum potest scire consilium Dei? aut quis poterit cogitare, quid velit Dominus?_
CHAPITRE XXXII.
_De fuir les voluptez au pris de la vie._
I'AVOIS bien veu conuenir en cecy la pluspart des anciennes opinions: Qu'il est heure de mourir lorsqu'il y a plus de mal que de bien à viure: et que de conseruer nostre vie à nostre tourment et incommodité, c'est choquer les regles mesmes de nature, comme disent ces vieilles regles,
Η ζην αλυπως, η θανειν ευδαιμονως. Καλον το θνησκειν οις hυβριν το ζην φερει. Κρεισσον το μη ζην εστιν, η ζην αθλιως.
Mais de pousser le mespris de la mort iusques à tel degré, que de l'employer pour se distraire des honneurs, richesses, grandeurs, et autres faueurs et biens que nous appellons de la fortune; comme si la raison n'auoit pas assez affaire à nous persuader de les abandonner, sans y adiouster cette nouuelle recharge, ie ne l'auois veu ny commander, ny pratiquer: iusques lors que ce passage de Seneca me tomba entre mains, auquel conseillant à Lucilius, personnage puissant et de grande authorité autour de l'Empereur, de changer cette vie voluptueuse et pompeuse, et de se retirer de cette ambition du monde, à quelque vie solitaire, tranquille et philosophique: sur quoy Lucilius alleguoit quelques difficultez: Ie suis d'aduis, dit-il, que tu quites cette vie là, ou la vie tout à faict: bien te conseille-ie de suiure la plus douce voye, et de destacher plustost que de rompre ce que tu as mal noüé, pourueu que s'il ne se peut autrement destacher, tu le rompes. Il n'y a homme si coüard qui n'ayme mieux tomber vne fois, que de demeurer tousiours en bransle. I'eusse trouué ce conseil sortable à la rudesse Stoïque: mais il est plus estrange qu'il soit emprunté d'Epicurus, qui escrit à ce propos, choses toutes pareilles à Idomeneus. Si est-ce que ie pense auoir remarqué quelque traict semblable parmy nos gens, mais auec la moderation Chrestienne. Sainct Hilaire Euesque de Poitiers, ce fameux ennemy de l'heresie Arrienne, estant en Syrie fut aduerty qu'Abra sa fille vnique, qu'il auoit laissee pardeça auec sa mere, estoit poursuyuie en mariage par les plus apparens Seigneurs du païs, comme fille tres-bien nourrie, belle, riche, et en la fleur de son aage: il luy escriuit, comme nous voyons, qu'elle ostast son affection de tous ces plaisirs et aduantages qu'on luy presentoit: qu'il luy auoit trouué en son voyage vn party bien plus grand et plus digne, d'vn mary de bien autre pouuoir et magnificence, qui luy feroit presens de robes et de ioyaux, de prix inestimable. Son dessein estoit de luy faire perdre l'appetit et l'vsage des plaisirs mondains, pour la ioindre toute à Dieu. Mais à cela, le plus court et plus certain moyen luy semblant estre la mort de sa fille, il ne cessa par vœux, prieres, et oraisons, de faire requeste à Dieu de l'oster de ce monde, et de l'appeller à soy: comme il aduint: car bien-tost apres son retour, elle luy mourut, dequoy il montra vne singuliere ioye. Cettuy-cy semble encherir sur les autres, de ce qu'il s'adresse à ce moyen de prime face, lequel ils ne prennent que subsidiairement, et puis que c'est à l'endroit de sa fille vnique. Mais ie ne veux obmettre le bout de cette histoire, encore qu'il ne soit pas de mon propos. La femme de Sainct Hilaire ayant entendu par luy, comme la mort de leur fille s'estoit conduite par son dessein et volonté, et combien elle auoit plus d'heur d'estre deslogee de ce monde, que d'y estre, print vne si viue apprehension de la beatitude eternelle et celeste, qu'elle solicita son mary auec extreme instance, d'en faire autant pour elle. Et Dieu à leurs prieres communes, l'ayant retiree à soy, bien tost apres, ce fut vne mort embrassée auec singulier contentement commun.
CHAPITRE XXXIII.
_La fortune se rencontre souuent au train de la raison._
L'INCONSTANCE du bransle diuers de la fortune, fait qu'elle nous doiue presenter toute espece de visages. Y a il action de iustice plus expresse que celle cy? Le Duc de Valentinois ayant resolu d'empoisonner Adrian Cardinal de Cornete, chez qui le Pape Alexandre sixiesme son pere, et luy alloyent soupper au Vatican: enuoya deuant, quelque bouteille de vin empoisonné, et commanda au sommelier qu'il la gardast bien soigneusement: le Pape y estant arriué auant le fils, et ayant demandé à boire, ce sommelier, qui pensoit ce vin ne luy auoir esté recommandé que pour sa bonté, en seruit au Pape, et le Duc mesme y arriuant sur le point de la collation, et se fiant qu'on n'auroit pas touché à sa bouteille, en prit à son tour; en maniere que le Pere en mourut soudain, et le fils apres auoir esté longuement tourmenté de maladie, fut reserué à vn' autre pire fortune. Quelquefois il semble à point nommé qu'elle se ioüe à nous. Le Seigneur d'Estree, lors guidon de Monsieur de Vandosme, et le Seigneur de Liques, Lieutenant de la compagnie du Duc d'Ascot, estans tous deux seruiteurs de la sœur du Sieur de Foungueselles, quoi que de diuers partis (comme il aduient aux voisins de la frontiere) le Sieur de Licques l'emporta: mais le mesme iour des nopces, et qui pis est, auant le coucher, le marié ayant enuie de rompre vn bois en faueur de sa nouuelle espouse, sortit à l'escarmouche pres de S. Omer, où le Sieur d'Estree se trouuant le plus fort, le feit son prisonnier: et pour faire valoir son aduantage, encore fallut-il que la Damoiselle,
_Coniugis antè coacta noui dimittere collum, Quàm veniens vna atque altera rursus hyems Noctibus in longis auidum saturasset amorem,_
luy fist elle mesme requeste par courtoisie de luy rendre son prisonnier: comme il fit, la noblesse Françoise, ne refusant iamais rien aux Dames. Semble-il pas que ce soit vn sort artiste? Constantin fils d'Helene fonda l'Empire de Constantinople: et tant de siecles apres Constantin fils d'Helene le finit. Quelquefois il luy plaist enuier sur nos miracles. Nous tenons que le Roy Clouis assiegeant Angoulesme, les murailles cheurent d'elles mesmes par faueur diuine. Et Bouchet emprunte de quelqu'autheur, que le Roy Robert assiegeant vne ville, et s'estant desrobé du siege, pour aller à Orleans solemnizer la feste Sainct Aignan, comme il estoit en deuotion, sur certain point de la Messe, les murailles de la ville assiegee, s'en allerent sans aucun effort en ruine. Elle fit tout à contrepoil en nos guerres de Milan: car le Capitaine Rense assiegeant pour nous la ville d'Eronne, et ayant faict mettre la mine soubs vn grand pan de mur, et le mur en estant brusquement enleué hors de terre, recheut toutes-fois tout empenné, si droit dans son fondement, que les assiegez n'en vausirent pas moins.
Quelquefois elle fait la medecine. Iason Phereus estant abandonné des medecins, pour vne aposteme, qu'il auoit dans la poitrine, ayant enuie de s'en défaire, au moins par la mort, se ietta en vne bataille à corps perdu dans la presse des ennemis, où il fut blessé à trauers le corps, si à point, que son aposteme en creua, et guerit. Surpassa elle pas le peintre Protogenes en la science de son art? Cettuy-cy ayant parfaict l'image d'vn chien las et recreu, à son contentement en toutes les autres parties, mais ne pouuant representer à son gré l'escume et la baue, despité contre sa besongne, prit son esponge, et comme elle estoit abreuuee de diuerses peintures, la ietta contre, pour tout effacer: la fortune porta tout à propos le coup à l'endroit de la bouche du chien, et y parfournit ce à quoy l'art n'auoit peu attaindre. N'adresse elle pas quelquefois nos conseils, et les corrige? Isabel Royne d'Angleterre, ayant à repasser de Zelande en son Royaume, auec vne armee, en faueur de son fils contre son mary, estoit perdue, si elle fust arriuee au port qu'elle auoit proietté, y estant attendue par ses ennemis: mais la fortune la ietta contre son vouloir ailleurs, où elle print terre en toute seureté. Et cet ancien qui ruant la pierre à vn chien, en assena et tua sa marastre, eut-il pas raison de prononcer ce vers:
Ταυτοματον ἡμων καλλιω βουλευεται;
La fortune a meilleur aduis que nous. Icetes auoit prattiqué deux soldats, pour tuer Timoleon, seiournant à Adrane en la Sicile. Ils prindrent heure, sur le point qu'il feroit quelque sacrifice. Et se meslans parmy la multitude, comme ils se guignoyent l'vn l'autre, que l'occasion estoit propre à leur besoigne: voicy vn tiers, qui d'vn grand coup d'espee, en assene l'vn par la teste, et le rue mort par terre, et s'en fuit. Le compagnon se tenant pour descouuert et perdu, recourut à l'autel, requerant franchise, auec promesse de dire toute la verité. Ainsi qu'il faisoit le compte de la coniuration, voicy le tiers qui auoit esté attrapé, lequel comme meurtrier, le peuple pousse et saboule au trauers la presse, vers Timoleon, et les plus apparents de l'assemblee. Là il crie mercy: et dit auoir justement tué l'assassin de son pere: verifiant sur le champ, par des tesmoings que son bon sort luy fournit, tout à propos, qu'en la ville des Leontins son pere, de vray, auoit esté tué par celuy sur lequel il s'estoit vengé. On luy ordonna dix mines Attiques, pour auoir eu cet heur, prenant raison de la mort de son pere, de retirer de mort le pere commun des Siciliens. Cette fortune surpasse en reglement, les regles de l'humaine prudence.