Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 23

Chapter 233,190 wordsPublic domain

Mais il n'y a pas grande apparence, que cette Isle soit ce monde nouueau, que nous venons de descouurir: car elle touchoit quasi l'Espaigne, et ce seroit vn effect incroyable d'inundation, de l'en auoir reculée comme elle est, de plus de douze cens lieuës. Outre ce que les nauigations des modernes ont des-ia presque descouuert, que ce n'est point vne isle, ains terre ferme, et continente auec l'Inde Orientale d'vn costé, et auec les terres, qui sont soubs les deux poles d'autre part: ou si elle en est separée, que c'est d'vn si petit destroit et interualle, qu'elle ne mérite pas d'estre nommée Isle, pour cela. Il semble qu'il y aye des mouuemens naturels les vns, les autres fieureux en ces grands corps, comme aux nostres. Quand ie considere l'impression que ma riuiere de Dordoigne faict de mon temps, vers la riue droicte de sa descente; et qu'en vingt ans elle a tant gaigné, et desrobé le fondement à plusieurs bastimens, ie vois bien que c'est vne agitation extraordinaire: car si elle fust tousiours allée ce train, ou deust aller à l'aduenir, la figure du monde seroit renuersée. Mais il leur prend des changements. Tantost elles s'espandent d'vn costé, tantost d'vn autre, tantost elles se contiennent. Ie ne parle pas des soudaines inondations dequoy nous manions les causes. En Medoc, le long de la mer, mon frere Sieur d'Arsac, voit vne sienne terre, enseuelie soubs les sables, que la mer vomit deuant elle: le feste d'aucuns bastimens paroist encore: ses rentes et domaines se sont eschangez en pasquages bien maigres. Les habitans disent que depuis quelque temps, la mer se pousse si fort vers eux, qu'ils ont perdu quatre lieuës de terre. Ces sables sont ses fourriers. Et voyons de grandes montioies d'arenes mouuantes, qui marchent vne demie lieuë deuant elle, et gaignent païs. L'autre tesmoignage de l'antiquité, auquel on veut rapporter cette descouuerte, est dans Aristote, au moins si ce petit liuret des merueilles inouyes est à luy. Il raconte là, que certains Carthaginois s'estants iettez au trauers de la mer Atlantique, hors le destroit de Gibaltar, et nauigé long temps, auoient descouuert en fin vne grande isle fertile, toute reuestuë de bois, et arrousée de grandes et profondes riuieres, fort esloignée de toutes terres fermes: et qu'eux, et autres depuis, attirez par la bonté et fertilité du terroir, s'y en allerent auec leurs femmes et enfans, et commencerent à s'y habituer. Les Seigneurs de Carthage, voyans que leur pays se dépeuploit peu à peu, firent deffence expresse sur peine de mort, que nul n'eust plus à aller là, et en chasserent ces nouueaux habitans, craignants, à ce qu'on dit, que par succession de temps ils ne vinsent à multiplier tellement qu'ils les supplantassent eux mesmes, et ruinassent leur estat. Cette narration d'Aristote n'a non plus d'accord auec nos terres neufues. Cet homme que i'auoy, estoit homme simple et grossier, qui est vne condition propre à rendre veritable tesmoignage. Car les fines gens remarquent bien plus curieusement, et plus de choses, mais ils les glosent: et pour faire valoir leur interpretation, et la persuader, ils ne se peuuent garder d'alterer vn peu l'Histoire: ils ne vous representent iamais les choses pures; ils les inclinent et masquent selon le visage qu'ils leur ont veu: et pour donner credit à leur iugement, et vous y attirer, prestent volontiers de ce costé là à la matiere, l'allongent et l'amplifient. Ou il faut vn homme tres-fidelle, ou si simple, qu'il n'ait pas dequoy bastir et donner de la vraysemblance à des inuentions fauces; et qui n'ait rien espousé. Le mien estoit tel: et outre cela il m'a faict voir à diuerses fois plusieurs mattelots et marchans, qu'il auoit cogneuz en ce voyage. Ainsi ie me contente de cette information, sans m'enquerir de ce que les Cosmographes en disent. Il nous faudroit des topographes, qui nous fissent narration particuliere des endroits où ils ont esté. Mais pour auoir cet auantage sur nous, d'auoir veu la Palestine, ils veulent iouïr du priuilege de nous conter nouuelles de tout le demeurant du monde. Ie voudroye que chacun escriuist ce qu'il sçait, et autant qu'il en sçait: non en cela seulement, mais en tous autres subiects. Car tel peut auoir quelque particuliere science ou experience de la nature d'vne riuiere, ou d'vne fontaine, qui ne sçait au reste, que ce que chacun sçait: il entreprendra toutesfois, pour faire courir ce petit loppin, d'escrire toute la Physique. De ce vice sourdent plusieurs grandes incommoditez. Or ie trouue, pour reuenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauuage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté: sinon que chacun appelle barbarie, ce qui n'est pas de son vsage. Comme de vray nous n'auons autre mire de la verité, et de la raison, que l'exemple et idée des opinions et vsances du païs où nous sommes. Là est tousiours la parfaicte religion, la parfaicte police, parfaict et accomply vsage de toutes choses. Ils sont sauuages de mesmes que nous appellons sauuages les fruicts, que nature de soy et de son progrez ordinaire a produicts: là où à la verité ce sont ceux que nous auons alterez par nostre artifice, et destournez de l'ordre commun, que nous deurions appeller plustost sauuages. En ceux là sont viues et vigoureuses, les vrayes, et plus vtiles et naturelles, vertus et proprietez; lesquelles nous auons abbastardies en ceux-cy, les accommodant au plaisir de nostre goust corrompu. Et si pourtant la saueur mesme et delicatesse se trouue à nostre goust mesme excellente à l'enui des nostres, en diuers fruits de ces contrées là, sans culture: ce n'est pas raison que l'art gaigne le poinct d'honneur sur nostre grande et puissante mere nature. Nous auons tant rechargé la beauté et richesse de ses ouurages par noz inuentions, que nous l'auons du tout estouffée. Si est-ce que par tout où sa pureté reluit, elle fait vne merueilleuse honte à noz vaines et friuoles entreprinses.

_Et veniunt hederæ sponte sua melius, Surgit et in solis formosior arbutus antris, Et volucres nulla dulcius arte canunt._

Tous nos efforts ne peuuent seulement arriuer à representer le nid du moindre oyselet, sa contexture, sa beauté, et l'vtilité de son vsage: non pas la tissure de la chetiue araignée. Toutes choses, dit Platon, sont produites ou par la nature, ou par la fortune, ou par l'art. Les plus grandes et plus belles par l'vne ou l'autre des deux premieres: les moindres et imparfaictes par la derniere. Ces nations me semblent donc ainsi barbares, pour auoir receu fort peu de façon de l'esprit humain, et estre encore fort voisines de leur naifueté originelle. Les loix naturelles leur commandent encores, fort peu abbastardies par les nostres. Mais c'est en telle pureté, qu'il me prend quelque fois desplaisir, dequoy la cognoissance n'en soit venuë plustost, du temps qu'il y auoit des hommes qui en eussent sçeu mieux iuger que nous. Il me desplaist que Lycurgus et Platon ne l'ayent euë: car il me semble que ce que nous voyons par experience en ces nations là, surpasse non seulement toutes les peintures dequoy la poësie a embelly l'aage doré, et toutes ses inuentions à feindre vne heureuse condition d'hommes: mais encore la conception et le desir mesme de la philosophie. Ils n'ont peu imaginer vne naifueté si pure et simple, comme nous la voyons par experience: ny n'ont peu croire que nostre societé se peust maintenir auec si peu d'artifice, et de soudeure humaine. C'est vne nation, diroy-ie à Platon, en laquelle il n'y a aucune espece de trafique; nulle cognoissance de lettres; nulle science de nombres; nul nom de magistrat, ny de superiorité politique; nul vsage de seruice, de richesse, ou de pauureté; nuls contrats; nulles successions; nuls partages; nulles occupations, qu'oysiues; nul respect de parenté, que commun; nuls vestemens; nulle agriculture; nul metal; nul vsage de vin ou de bled. Les paroles mesmes, qui signifient la mensonge, la trahison, la dissimulation, l'auarice, l'enuie, la detraction, le pardon, inouyes. Combien trouueroit il la republique qu'il a imaginée, esloignée de cette perfection?

_Hos natura modos primúm dedit._

Au demeurant, ils viuent en vne contrée de païs tres-plaisante, et bien temperée: de façon qu'à ce que m'ont dit mes tesmoings, il est rare d'y voir vn homme malade: et m'ont asseuré, n'en y auoir veu aucun tremblant, chassieux, edenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis le long de la mer, et fermez du costé de la terre, de grandes et hautes montaignes, ayans entre-deux, cent lieuës ou enuiron d'estendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs, qui n'ont aucune ressemblance aux nostres; et les mangent sans autre artifice, que de les cuire. Le premier qui y mena vn cheual, quoy qu'il les eust pratiquez à plusieurs autres voyages, leur fit tant d'horreur en cette assiette, qu'ils le tuerent à coups de traict, auant que le pouuoir recognoistre. Leurs bastimens sont fort longs, et capables de deux ou trois cents ames, estoffez d'escorse de grands arbres, tenans à terre par vn bout, et se soustenans et appuyans l'vn contre l'autre par le feste, à la mode d'aucunes de noz granges, desquelles la couuerture pend iusques à terre, et sert de flanq. Ils ont du bois si dur qu'ils en coupent et en font leurs espées, et des grils à cuire leur viande. Leurs licts sont d'vn tissu de cotton, suspenduz contre le toict, comme ceux de noz nauires, à chacun le sien: car les femmes couchent à part des maris. Ils se leuent auec le Soleil, et mangent soudain apres s'estre leuez, pour toute la iournée: car ils ne font autre repas que celuy-là. Ils ne boiuent pas lors, comme Suidas dit, de quelques autres peuples d'Orient, qui beuuoient hors du manger: ils boiuent à plusieurs fois sur iour, et d'autant. Leur breuuage est faict de quelque racine, et est de la couleur de noz vins clairets. Ils ne le boiuent que tiede. Ce breuuage ne se conserue que deux ou trois iours: il a le goust vn peu picquant, nullement fumeux, salutaire à l'estomach, et laxatif à ceux qui ne l'ont accoustumé: c'est vne boisson tres-aggreable à qui y est duit. Au lieu du pain ils vsent d'vne certaine matiere blanche, comme du coriandre confit. I'en ay tasté, le goust en est doux et vn peu fade. Toute la iournée se passe à dancer. Les plus ieunes vont à la chasse des bestes, à tout des arcs. Vne partie des femmes s'amusent cependant à chauffer leur breuuage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'vn des vieillards, qui le matin auant qu'ils se mettent à manger, presche en commun toute la grangée, en se promenant d'vn bout à autre, et redisant vne mesme clause à plusieurs fois, iusques à ce qu'il ayt acheué le tour, car ce sont bastimens qui ont bien cent pas de longueur; il ne leur recommande que deux choses, la vaillance contre les ennemis, et l'amitié à leurs femmes. Et ne faillent iamais de remarquer cette obligation, pour leur refrein, que ce sont elles qui leur maintiennent leur boisson tiede et assaisonnée. Il se void en plusieurs lieux, et entre autres chez moy, la forme de leurs lits, de leurs cordons, de leurs espées, et brasselets de bois, dequoy ils couurent leurs poignets aux combats, et des grandes cannes ouuertes par vn bout, par le son desquelles ils soustiennent la cadance en leur dance. Ils sont raz par tout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasouër que de bois, ou de pierre. Ils croyent les ames eternelles; et celles qui ont bien merité des Dieux, estre logées à l'endroit du ciel où le Soleil se leue: les maudites, du costé de l'Occident. Ils ont ie ne sçay quels Prestres et Prophetes, qui se presentent bien rarement au peuple, ayans leur demeure aux montaignes. A leur arriuée, il se faict vne grande feste et assemblée solennelle de plusieurs villages; chaque grange, comme ie l'ay descrite, faict vn village, et sont enuiron à vne lieuë Françoise l'vne de l'autre. Ce Prophete parle à eux en public, les exhortant à la vertu et à leur deuoir: mais toute leur science ethique ne contient que ces deux articles de la resolution à la guerre, et affection à leurs femmes. Cettuy-cy leur prognostique les choses à venir, et les euenemens qu'ils doiuent esperer de leurs entreprinses: les achemine ou destourne de la guerre: mais c'est par tel si que où il faut à bien deuiner, et s'il leur aduient autrement qu'il ne leur a predit, il est haché en mille pieces, s'ils l'attrapent, et condamné pour faux Prophete. A cette cause celuy qui s'est vne fois mesconté, on ne le void plus. C'est don de Dieu, que la diuination: voyla pourquoy ce deuroit estre vne imposture punissable d'en abuser. Entre les Scythes, quand les deuins auoient failly de rencontre, on les couchoit enforgez de pieds et de mains, sur des charriotes pleines de bruyere, tirées par des bœufs, en quoy on les faisoit brusler. Ceux qui manient les choses subiettes à la conduitte de l'humaine suffisance, sont excusables d'y faire ce qu'ils peuuent. Mais ces autres, qui nous viennent pipant des asseurances d'vne faculté extraordinaire, qui est hors de nostre cognoissance: faut-il pas les punir, de ce qu'ils ne maintiennent l'effect de leur promesse, et de la temerité de leur imposture? Ils ont leurs guerres contre les nations, qui sont au delà de leurs montaignes, plus auant en la terre ferme, ausquelles ils vont tous nuds, n'ayants autres armes que des arcs ou des espées de bois, appointées par vn bout, à la mode des langues de noz espieuz. C'est chose esmerueillable que de la fermeté de leurs combats, qui ne finissent iamais que par meurtre et effusion de sang: car de routes et d'effroy, ils ne sçauent que c'est. Chacun rapporte pour son trophée la teste de l'ennemy qu'il a tué, et l'attache à l'entrée de son logis. Apres auoir long temps bien traité leurs prisonniers, et de toutes les commoditez, dont ils se peuuent aduiser, celuy qui en est le maistre, faict vne grande assemblée de ses cognoissans. Il attache une corde à l'vn des bras du prisonnier, par le bout de laquelle il le tient, esloigné de quelques pas, de peur d'en estre offencé, et donne au plus cher de ses amis, l'autre bras à tenir de mesme; et eux deux en presence de toute l'assemblée l'assomment à coups d'espée. Cela faict ils le rostissent, et en mangent en commun, et en enuoyent des loppins à ceux de leurs amis, qui sont absens. Ce n'est pas comme on pense, pour s'en nourrir, ainsi que faisoient anciennement les Scythes, c'est pour representer vne extreme vengeance. Et qu'il soit ainsin, ayans apperceu que les Portugais, qui s'estoient r'alliez à leurs aduersaires, vsoient d'vne autre sorte de mort contre eux, quand ils les prenoient; qui estoit, de les enterrer iusques à la ceinture, et tirer au demeurant du corps force coups de traict, et les pendre apres: ils penserent que ces gens icy de l'autre monde (comme ceux qui auoient semé la cognoissance de beaucoup de vices parmy leur voisinage, et qui estoient beaucoup plus grands maistres qu'eux en toute sorte de malice) ne prenoient pas sans occasion cette sorte de vengeance, et qu'elle deuoit estre plus aigre que la leur, dont ils commencerent de quitter leur façon ancienne, pour suiure cette-cy. Ie ne suis pas marry que nous remerquons l'horreur barbaresque qu'il y a en vne telle action, mais ouy bien dequoy iugeans à point de leurs fautes, nous soyons si aueuglez aux nostres. Ie pense qu'il y a plus de barbarie à manger vn homme viuant, qu'à le manger mort, à deschirer par tourmens et par gehennes, vn corps encore plein de sentiment, le faire rostir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens, et aux pourceaux (comme nous l'auons non seulement leu, mais veu de fresche memoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et qui pis est, sous pretexte de pieté et de religion) que de le rostir et manger apres qu'il est trespassé. Chrysippus et Zenon chefs de la secte Stoicque, ont bien pensé qu'il n'y auoit aucun mal de se seruir de nostre charoigne, à quoy que ce fust, pour nostre besoin, et d'en tirer de la nourriture: comme nos ancestres estans assiegez par Cæsar en la ville d'Alexia, se resolurent de soustenir la faim de ce siege par les corps des vieillars, des femmes, et autres personnes inutiles au combat.

_Vascones, fama est, alimentis talibus vsi Produxere animas._

Et les medecins ne craignent pas de s'en seruir à toute sorte d'vsage, pour nostre santé; soit pour l'appliquer au dedans, ou au dehors. Mais il ne se trouua iamais aucune opinion si desreglée, qui excusast la trahison, la desloyauté, la tyrannie, la cruauté, qui sont noz fautes ordinaires. Nous les pouuons donc bien appeller barbares, eu esgard aux regles de la raison, mais non pas eu esgard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie.

Leur guerre est toute noble et genereuse, et a autant d'excuse et de beauté que cette maladie humaine en peut receuoir: elle n'a autre fondement parmy eux, que la seule ialousie de la vertu. Ils ne sont pas en debat de la conqueste de nouuelles terres: car ils iouyssent encore de cette vberté naturelle, qui les fournit sans trauail et sans peine, de toutes choses necessaires, en telle abondance, qu'ils n'ont que faire d'agrandir leurs limites. Ils sont encore en cet heureux point, de ne desirer qu'autant que leurs necessitez naturelles leur ordonnent: tout ce qui est au delà, est superflu pour eux. Ils s'entr'appellent generallement ceux de mesme aage freres: enfans, ceux qui sont au dessouz; et les vieillards sont peres à tous les autres. Ceux-cy laissent à leurs heritiers en commun, cette pleine possession de biens par indiuis, sans autre titre, que celuy tout pur, que nature donne à ses creatures, les produisant au monde. Si leurs voisins passent les montaignes pour les venir assaillir, et qu'ils emportent la victoire sur eux, l'acquest du victorieux, c'est la gloire, et l'auantage d'estre demeuré maistre en valeur et en vertu: car autrement ils n'ont que faire des biens des vaincus, et s'en retournent à leurs pays, où ils n'ont faute d'aucune chose necessaire; ny faute encore de cette grande partie, de sçauoir heureusement iouir de leur condition, et s'en contenter. Autant en font ceux-cy à leur tour. Ils ne demandent à leurs prisonniers, autre rançon que la confession et recognoissance d'estre vaincus. Mais il ne s'en trouue pas vn en tout vn siecle, qui n'ayme mieux la mort, que de relascher, ny par contenance, ny de parole, vn seul point d'vne grandeur de courage inuincible. Il ne s'en void aucun, qui n'ayme mieux estre tué et mangé, que de requerir seulement de ne l'estre pas. Ils les traictent en toute liberté, afin que la vie leur soit d'autant plus chere: et les entretiennent communément des menasses de leur mort future, des tourmens qu'ils y auront à souffrir, des apprests qu'on dresse pour cet effect, du detranchement de leurs membres, et du festin qui se fera à leurs despens. Tout cela se faict pour cette seule fin, d'arracher de leur bouche quelque parole molle ou rabaissée, ou de leur donner enuie de s'en fuyr; pour gaigner cet auantage de les auoir espouuantez, et d'auoir faict force à leur constance. Car aussi à le bien prendre, c'est en ce seul point que consiste la vraye victoire:

_victoria nulla est, Quàm quæ confessos animo quoque subiugat hostes._