Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 22
Qui m'eust (helas) qui m'eust sçeu recognoistre Lors qu'enragé vaincu de mes ennuys, En blasphemant madame ie poursuis? De loing, honteux, ie te vis lors paroistre
O sainct papier, alors ie me reuins, Et deuers toy deuotement ie vins. Ie te donrois vn autel pour ce faict,
Qu'on vist les traicts de cette main diuine. Mais de les voir aucun homme n'est digne, Ny moy aussi, s'elle ne m'en eust faict.
XVIII
I'estois prest d'encourir pour iamais quelque blasme. De colere eschauffé mon courage brusloit, Ma fole voix au gré de ma fureur branloit, Ie despitois les dieux, et encore ma dame.
Lors qu'elle de loing iette vn breuet dans ma flamme Ie le sentis soudain comme il me rabilloit, Qu'aussi tost deuant luy ma fureur s'en alloit, Qu'il me rendoit, vainqueur, en sa place mon ame.
Entre vous, qui de moy, ces merueilles oyez, Que me dites vous d'elle? et ie vous prie voyez, S'ainsi comme ie fais, adorer ie la dois?
Quels miracles en moy, pensez vous qu'elle fasse De son œil tout puissant, ou d'vn ray de sa face. Puis qu'en moy firent tant les traces de ses doigts.
XIX
Ie tremblois deuant elle, et attendois, transi, Pour venger mon forfaict quelque iuste sentence, A moy mesme consent du poids de mon offence, Lors qu'elle me dict, va, ie te prens à mercy.
Que mon loz desormais par tout soit esclarcy: Employe là tes ans: et sans plus, mes-huy pense D'enrichir de mon nom par tes vers nostre France, Couure de vers ta faute, et paye moy ainsi.
Sus donc ma plume, il faut, pour iouyr de ma peine Courir par sa grandeur, d'vne plus large veine. Mais regarde à son œil, qu'il ne nous abandonne.
Sans ses yeux, nos esprits se mourroient languissants. Ils nous donnent le cœur, ils nous donnent le sens. Pour se payer de moy, il faut qu'elle me donne.
XX
O vous maudits sonnets, vous qui printes l'audace De toucher à madame: ô malings et peruers, Des Muses le reproche, et honte de mes vers: Si ie vous feis iamais, s'il faut que ie me fasse
Ce tort de confesser vous tenir de ma race, Lors pour vous, les ruisseaux ne furent pas ouuerts D'Appollon le doré, des muses aux yeux verts, Mais vous receut naissants Tisiphone en leur place.
Si i'ay oncq quelque part à la postérité Ie veux que l'vn et l'autre en soit desherité. Et si au feu vangeur des or ie ne vous donne,
C'est pour vous diffamer, viuez chetifs, viuez, Viuez aux yeux de tous, de tout honneur priuez Car c'est pour vous punir, qu'ores ie vous pardonne.
XXI
N'ayez plus mes amis, n'ayez plus cette enuie Que ie cesse d'aimer, laissez moy obstiné, Viure et mourir ainsi, puis qu'il est ordonné, Mon amour c'est le fil, auquel se tient ma vie.
Ainsi me dict la fée, ainsi en Æagrie Elle feit Meleagre à l'amour destiné, Et alluma sa souche à l'heure qu'il fust né, Et dict, toy, et ce feu, tenez vous compaignie.
Elle le dict ainsi, et la fin ordonnée Suyuit apres le fil de cette destinée, La souche (ce dict lon) au feu fut consommée,
Et deslors (grand miracle) en vn mesme moment On veid tout à vn coup, du miserable amant La vie et le tison, s'en aller en fumée.
XXII
Quand tes yeux conquerans estonné ie regarde, I'y veoy dedans à clair tout mon espoir escript, I'y veoy dedans amour, luy mesme qui me rit, Et m'y monstre mignard le bon heur qu'il me garde.
Mais quand de te parler par fois ie me hazarde, C'est lors que mon espoir desseiché se tarit. Et d'aduouer iamais ton œil, qui me nourrit, D'vn seul mot de saueur, cruelle tu n'as garde.
Si tes yeux sont pour moy, or voy ce que ie dis, Ce sont ceux-là, sans plus, à qui ie me rendis. Mon Dieu quelle querelle en toy mesme se dresse,
Si ta bouche et tes yeux se veulent desmentir. Mieux vaut, mon doux tourment, mieux vaut les departir, Et que ie prenne au mot de tes yeux la promesse.
XXIII
Ce sont tes yeux tranchans qui me font le courage Ie veoy saulter dedans la gaye liberté, Et mon petit archer, qui mene à son costé La belle gaillardise et plaisir le volage.
Mais apres, la rigueur de ton triste langage Me montre dans ton cœur la fiere honnesteté Et condamné ie veoy la dure chasteté, Là grauement assise et la vertu sauuage,
Ainsi mon temps diuers par ces vagues se passe. Ores son œil m'appelle, or sa bouche me chasse. Helas, en cest estrif, combien ay i'enduré.
Et puis qu'on pense auoir d'amour quelque asseurance, Sans cesse nuict et iour à la seruir ie pense, Ny encor de mon mal, ne puis estre asseuré.
XXIIII
Or dis-ie bien, mon esperance est morte. Or est-ce faict de mon aise et mon bien. Mon mal est clair: maintenant ie veoy bien, I'ay espousé la douleur que ie porte.
Tout me court sus, rien ne me reconforte, Tout m'abandonne et d'elle ie n'ay rien, Sinon tousiours quelque nouueau soustien, Qui rend ma peine et ma douleur plus forte.
Ce que i'attends, c'est vn iour d'obtenir Quelques soupirs des gens de l'aduenir: Quelqu'vn dira dessus moy par pitié:
Sa dame et luy nasquirent destinez, Egalement de mourir obstinez, L'vn en rigueur, et l'autre en amitié.
XXV
I'ay tant vescu, chetif, en ma langueur, Qu'or i'ay veu rompre, et suis encor en vie, Mon esperance auant mes yeux rauie, Contre l'escueil de sa fiere rigueur.
Que m'a seruy de tant d'ans la longueur? Elle n'est pas de ma peine assouuie: Elle s'en rit, et n'a point d'autre enuie, Que de tenir mon mal en sa vigueur.
Donques i'auray, mal'heureux en aimant Tousiours vn cœur, tousiours nouueau tourment. Ie me sens bien que i'en suis hors d'halaine,
Prest à laisser la vie soubs le faix: Qu'y feroit-on sinon ce que ie fais? Piqué du mal, ie m'obstine en ma peine.
XXVI
Puis qu'ainsi sont mes dures destinées, I'en saouleray, si ie puis, mon soucy. Si i'ay du mal, elle le veut aussi. I'accompliray mes peines ordonnées.
Nymphes des bois qui auez estonnées, De mes douleurs, ie croy quelque mercy, Qu'en pensez vous? puis-ie durer ainsi, Si à mes maux trefues ne sont donnees?
Or si quelqu'vne à m'escouter s'encline, Oyez pour Dieu ce qu'ores ie deuine. Le iour est pres que mes forces ia vaines
Ne pourront plus fournir à mon tourment. C'est mon espoir, si ie meurs en aymant, A donc, ie croy, failliray-ie à mes peines.
XXVII
Lors que lasse est, de me lasser ma peine, Amour d'vn bien mon mal refreschissant, Flate au cœur mort ma playe languissant, Nourrit mon mal, et luy faict prendre alaine,
Lors ie conçoy quelque esperance vaine: Mais aussi tost, ce dur tyran, s'il sent Que mon espoir se renforce en croissant, Pour l'estoufer, cent tourmens il m'ameine
Encor tous frez: lors ie me veois blasmant D'auoir esté rebelle à mon tourmant. Viue le mal, ô dieux, qui me deuore,
Viue à son gré mon tourmant rigoureux. O bien-heureux, et bien-heureux encore Qui sans relasche est tousiours mal'heureux.
XXVIII
Si contre amour ie n'ay autre deffence Ie m'en plaindray, mes vers le maudiront, Et apres moy les roches rediront Le tort qu'il faict à ma dure constance.
Puis que de luy i'endure cette offence, Au moings tout haut, mes rithmes le diront, Et nos neueus, alors qu'ils me liront, En l'outrageant, m'en feront la vengeance.
Ayant perdu tout l'aise que i'auois, Ce sera peu que de perdre ma voix. S'on sçait l'aigreur de mon triste soucy,
Et fut celuy qui m'a faict cette playe, Il en aura, pour si dur cœur qu'il aye, Quelque pitié, mais non pas de mercy.
XXIX
Ia reluisoit la benoiste iournée Que la nature au monde te deuoit, Quand des thresors qu'elle te reseruoit Sa grande clef, te fust abandonnée.
Tu prins la grace à toy seule ordonnée, Tu pillas tant de beautez qu'elle auoit: Tant qu'elle, fiere, alors qu'elle te veoit En est par fois, elle mesme estonnée.
Ta main de prendre en fin se contenta: Mais la nature encor te presenta, Pour t'enrichir cette terre ou nous sommes.
Tu n'en prins rien: mais en toy tu t'en ris, Te sentant bien en auoir assez pris Pour estre icy royne du cœur des hommes.
CHAPITRE XXIX.
_De la Moderation._
COMME si nous auions l'attouchement infect, nous corrompons par nostre maniement les choses qui d'elles mesmes sont belles et bonnes. Nous pouuons saisir la vertu, de façon qu'elle en deuiendra vicieuse: si nous l'embrassons d'vn desir trop aspre et violant. Ceux qui disent qu'il n'y a iamais d'exces en la vertu, d'autant que ce n'est plus vertu, si l'exces y est, se iouent des paroles.
_Insani sapiens nomen ferat, æquus iniqui, Vltra quàm satis est, virtutem si petat ipsam._
C'est vne subtile consideration de la philosophie. On peut et trop aymer la vertu, et se porter excessiuement en vne action iuste. A ce biaiz s'accommode la voix diuine, Ne soyez pas plus sages qu'il ne faut, mais soyez sobrement sages. I'ay veu tel grand, blesser la reputation de sa religion, pour se montrer religieux outre tout exemple des hommes de sa sorte. I'ayme des natures temperees et moyennes. L'immoderation vers le bien mesme, si elle ne m'offense, elle m'estonne, et me met en peine de la baptizer. Ny la mere de Pausanias, qui donna la premiere instruction, et porta la premiere pierre à la mort de son fils: ny le dictateur Posthumius, qui feit mourir le sien, que l'ardeur de ieunesse auoit heureusement poussé sur les ennemis, vn peu auant son reng, ne me semble si iuste, comme estrange. Et n'ayme ny à conseiller, ny à suiure vne vertu si sauuage et si chere. L'archer qui outrepasse le blanc, faut comme celuy, qui n'y arriue pas. Et les yeux me troublent à monter à coup, vers vne grande lumiere également comme à deualler à l'ombre.
Calliclez en Platon dit, l'extremité de la philosophie estre dommageable: et conseille de ne s'y enfoncer outre les bornes du profit: que prinse auec moderation, elle est plaisante et commode: mais qu'en fin elle rend vn homme sauuage et vicieux: desdaigneux des religions, et loix communes: ennemy de la conuersation ciuile: ennemy des voluptez humaines: incapable de toute administration politique, et de secourir autruy, et de se secourir soy-mesme: propre à estre impunement souffletté. Il dit vray: car en son exces, elle esclaue nostre naturelle franchise: et nous desuoye par vne importune subtilité, du beau et plain chemin, que nature nous trace. L'amitié que nous portons à nos femmes, elle est tres-legitime: la Theologie ne laisse pas de la brider pourtant, et de la restraindre. Il me semble auoir leu autresfois chez S. Thomas, en vn endroit où il condamne les mariages des parans és degrez deffendus, cette raison parmy les autres: Qu'il y a danger que l'amitié qu'on porte à vne telle femme soit immoderée: car si l'affection maritale s'y trouue entiere et parfaicte, comme elle doit; et qu'on la surcharge encore de celle qu'on doit à la parentele, il n'y a point de doubte, que ce surcroist n'emporte vn tel mary hors les barrieres de la raison. Les sciences qui reglent les mœurs des hommes, comme la Theologie et la Philosophie, elles se meslent de tout. Il n'est action si priuée et secrette, qui se desrobbe de leur cognoissance et iurisdiction. Bien apprentis sont ceux qui syndiquent leur liberté. Ce sont les femmes qui communiquent tant qu'on veut leurs pieces à garçonner: à medeciner, la honte le deffend. Ie veux donc de leur part apprendre cecy aux maris, s'il s'en trouue encore qui y soient trop acharnez: c'est que les plaisirs mesmes qu'ils ont à l'accointance de leurs femmes, sont reprouuez, si la moderation n'y est obseruée: et qu'il y a dequoy faillir en licence et desbordement en ce subiect là, comme en vn subiect illegitime. Ces encheriments deshontez, que la chaleur premiere nous suggere en ce ieu, sont non indecemment seulement, mais dommageablement employez enuers noz femmes. Qu'elles apprennent l'impudence au moins d'vne autre main. Elles sont tousiours assés esueillées pour nostre besoing. Ie ne m'y suis seruy que de l'instruction naturelle et simple. C'est vne religieuse liaison et deuote que le mariage: voyla pourquoy le plaisir qu'on en tire, ce doit estre vn plaisir retenu, serieux et meslé à quelque seuerité: ce doit estre vne volupté aucunement prudente et consciencieuse. Et par ce que sa principale fin c'est la generation, il y en a qui mettent en doubte, si lors que nous sommes sans l'esperance de ce fruict, comme quand elles sont hors d'aage, ou enceintes, il est permis d'en rechercher l'embrassement. C'est vn homicide à la mode de Platon. Certaines nations, et entre autres la Mahumetane, abominent la conionction auec les femmes enceintes. Plusieurs aussi auec celles qui ont leurs flueurs. Zenobia ne receuoit son mary que pour vne charge; et cela fait elle le laissoit courir tout le temps de sa conception, luy donnant lors seulement loy de recommencer: braue et genereux exemple de mariage. C'est de quelque poëte disetteux et affamé de ce deduit, que Platon emprunta cette narration: Que Iuppiter fit à sa femme vne si chaleureuse charge vn iour, que ne pouuant auoir patience qu'elle eust gaigné son lict, il la versa sur le plancher: et par la vehemence du plaisir, oublia les resolutions grandes et importantes, qu'il venoit de prendre auec les autres Dieux en sa cour celeste: se ventant qu'il l'auoit trouué aussi bon ce coup là, que lors que premierement il la depucella à cachette de leurs parents. Les Roys de Perse appelloient leurs femmes à la compagnie de leurs festins, mais quand le vin venoit à les eschauffer en bon escient, et qu'il falloit tout à fait, lascher la bride à la volupté, ils les r'enuoioient en leur priué; pour ne les faire participantes de leurs appetits immoderez; et faisoient venir en leur lieu, des femmes, ausquelles ils n'eussent point cette obligation de respect. Tous plaisirs et toutes gratifications ne sont pas bien logées en toutes gens. Epaminondas auoit fait emprisonner vn garçon desbauché; Pelopidas le pria de le mettre en liberté en sa faueur; il l'en refusa, et l'accorda à vne sienne garse, qui aussi l'en pria: disant, que c'estoit vne gratification deuë à vne amie, non à vn Capitaine. Sophocles estant compagnon en la Preture auec Pericles, voyant de cas de fortune passer vn beau garçon: O le beau garçon que voyla! feit-il à Pericles. Cela seroit bon à vn autre qu'à vn Preteur, luy dit Pericles; qui doit auoir non les mains seulement, mais aussi les yeux chastes. Ælius Verus l'Empereur respondit à sa femme comme elle se plaignoit, dequoy il se laissoit aller à l'amour d'autres femmes; qu'il le faisoit par occasion consciencieuse, d'autant que le mariage estoit vn nom d'honneur et dignité, non de folastre et lasciue concupiscence. Et nostre histoire Ecclesiastique a conserué auec honneur la memoire de cette femme, qui repudia son mary, pour ne vouloir seconder et soustenir ses attouchemens trop insolens et desbordez. Il n'est en somme aucune si iuste volupté, en laquelle l'excez et l'intemperance ne nous soit reprochable. Mais à parler en bon escient, est-ce pas vn miserable animal que l'homme? A peine est-il en son pouuoir par sa condition naturelle, de gouster vn seul plaisir entier et pur, encore se met-il en peine de le retrancher par discours: il n'est pas assez chetif, si par art et par estude il n'augmente sa misere,
_Fortunæ miseras auximus arte vias._
La sagesse humaine faict bien sottement l'ingenieuse, de s'exercer à rabattre le nombre et la douceur des voluptez, qui nous appartiennent: comme elle faict fauorablement et industrieusement, d'employer ses artifices à nous peigner et farder les maux, et en alleger le sentiment. Si i'eusse esté chef de part, i'eusse prins autre voye plus naturelle: qui est à dire, vraye, commode et saincte: et me fusse peut estre rendu assez fort pour la borner. Quoy que noz medecins spirituels et corporels, comme par complot faict entre eux, ne trouuent aucune voye à la guerison, ny remede aux maladies du corps et de l'ame, que par le tourment, la douleur et la peine. Les veilles, les ieusnes, les haires, les exils lointains et solitaires, les prisons perpetuelles, les verges et autres afflictions, ont esté introduites pour cela. Mais en telle condition, que ce soyent veritablement afflictions, et qu'il y ait de l'aigreur poignante: et qu'il n'en aduienne point comme à vn Gallio, lequel ayant esté enuoyé en exil en l'isle de Lesbos, on fut aduerty à Rome qu'il s'y donnoit du bon temps, et que ce qu'on luy auoit enioint pour peine, luy tournoit à commodité. Parquoy ils se rauiserent de le r'appeler pres de sa femme, et en sa maison; et luy ordonnerent de s'y tenir, pour accommoder leur punition à son ressentiment. Car à qui le ieune aiguiseroit la santé et l'allegresse, à qui le poisson seroit plus appetissant que la chair, ce ne seroit plus recepte salutaire: non plus qu'en l'autre medecine, les drogues n'ont point d'effect à l'endroit de celuy qui les prent auec appetit et plaisir. L'amertume et la difficulté sont circonstances seruants à leur operation. Le naturel qui accepteroit la rubarbe comme familiere, en corromproit l'vsage: il faut que ce soit chose qui blesse nostre estomac pour le guerir: et icy faut la regle commune, que les choses se guerissent par leurs contraires: car le mal y guerit le mal. Cette impression se rapporte aucunement à cette autre si ancienne, de penser gratifier au Ciel et à la nature par nostre massacre et homicide, qui fut vniuersellement embrassée en toutes religions. Encore du temps de noz peres, Amurat en la prinse de l'Isthme, immola six cens ieunes hommes Grecs à l'ame de son pere: afin que ce sang seruist de propitiation à l'expiation des pechez du trespassé. Et en ces nouuelles terres descouuertes en nostre aage, pures encore et vierges au prix des nostres, l'vsage en est aucunement receu par tout. Toutes leurs Idoles s'abreuuent de sang humain, non sans diuers exemples d'horrible cruauté. On les brule vifs, et demy rostis on les retire du brasier, pour leur arracher le cœur et les entrailles. A d'autres, voire aux femmes, on les escorche vifues, et de leur peau ainsi sanglante en reuest on et masque d'autres. Et non moins d'exemples de constance et resolution. Car ces pauures gens sacrifiables, vieillars, femmes, enfans, vont quelques iours auant, questans eux mesmes les aumosnes pour l'offrande de leur sacrifice, et se presentent à la boucherie chantans et dançans auec les assistans. Les ambassadeurs du Roy de Mexico, faisans entendre à Fernand Cortez la grandeur de leur maistre; apres luy auoir dict, qu'il auoit trente vassaux, desquels chacun pouuoit assembler cent mille combatans, et qu'il se tenoit en la plus belle et forte ville qui fust soubs le Ciel, luy adiousterent, qu'il auoit à sacrifier aux Dieux cinquante mille hommes par an. De vray, ils disent qu'il nourrissoit la guerre auec certains grands peuples voisins, non seulement pour l'exercice de la ieunesse du païs, mais principallement pour auoir dequoy fournir à ses sacrifices, par des prisonniers de guerre. Ailleurs, en certain bourg, pour la bien-venue dudit Cortez, ils sacrifierent cinquante hommes tout à la fois. Ie diray encore ce compte: Aucuns de ces peuples ayants esté battuz par luy, enuoyerent le recognoistre et rechercher d'amitié: les messagers luy presenterent trois sortes de presens, en cette maniere: Seigneur voyla cinq esclaues: si tu és vn Dieu fier, qui te paisses de chair et de sang, mange les, et nous t'en amerrons d'auantage: si tu és vn Dieu debonnaire, voyla de l'encens et des plumes: si tu és homme, prens les oiseaux et les fruicts que voicy.
CHAPITRE XXX.
_Des Cannibales._
QVAND le Roy Pyrrhus passa en Italie, apres qu'il eut recongneu l'ordonnance de l'armée que les Romains luy enuoyoient au deuant; Ie ne sçay, dit-il, quels barbares sont ceux-cy (car les Grecs appelloyent ainsi toutes les nations estrangeres) mais la disposition de cette armée que ie voy, n'est aucunement barbare. Autant en dirent les Grecs de celle que Flaminius fit passer en leur païs: et Philippus voyant d'vn tertre, l'ordre et distribution du camp Romain, en son Royaume, sous Publius Sulpicius Galba. Voilà comment il se faut garder de s'attacher aux opinions vulgaires, et les faut iuger par la voye de la raison, non par la voix commune. I'ay eu long temps auec moy vn homme qui auoit demeuré dix ou douze ans en cet autre monde, qui a esté descouuert en nostre siecle, en l'endroit où Vilegaignon print terre, qu'il surnomma la France Antartique. Cette descouuerte d'vn païs infiny, semble de grande consideration. Ie ne sçay si ie me puis respondre, qu'il ne s'en face à l'aduenir quelqu'autre, tant de personnages plus grands que nous ayans esté trompez en cette-cy. I'ay peur que nous ayons les yeux plus grands que le ventre, et plus de curiosité, que nous n'auons de capacité. Nous embrassons tout, mais nous n'estreignons que du vent. Platon introduit Solon racontant auoir appris des Prestres de la ville de Saïs en Ægypte, que iadis et auant le deluge, il y auoit vne grande Isle nommée Atlantide, droict à la bouche du destroit de Gibaltar, qui tenoit plus de païs que l'Afrique et l'Asie toutes deux ensemble: et que les Roys de cette contrée là, qui ne possedoient pas seulement cette Isle, mais s'estoyent estendus dans la terre ferme si auant, qu'ils tenoyent de la largeur d'Afrique, iusques en Ægypte, et de la largeur de l'Europe, iusques en la Toscane, entreprindrent d'eniamber iusques sur l'Asie, et subiuguer toutes les nations qui bordent la mer Mediterranée, iusques au golfe de la mer Maiour: et pour cet effect, trauerserent les Espaignes, la Gaule, l'Italie iusques en la Grece, où les Atheniens les soustindrent: mais que quelque temps apres, et les Atheniens et eux et leur Isle furent engloutis par le deluge. Il est bien vray-semblable, que cet extreme rauage d'eau ait faict des changemens estranges aux habitations de la terre: comme on tient que la mer a retranché la Sicile d'auec l'Italie:
_Hæc loca vi quondam, et vasta conuulsa ruina Dissiluisse ferunt, cùm protinus vtraque tellus Vna foret;_
Chypre d'auec la Surie; l'Isle de Negrepont, de la terre ferme de la Bœoce: et ioint ailleurs les terres qui estoient diuisées, comblant de limon et de sable les fosses d'entre-deux.
_Sterilisque diu palus aptáque remis Vicinas vrbes alit, et graue sentit aratrum._