Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 21
Qu'on ne me mette pas en ce rang ces autres amitiez communes: i'en ay autant de cognoissance qu'vn autre, et des plus parfaictes de leur genre. Mais ie ne conseille pas qu'on confonde leurs regles, on s'y tromperoit. Il faut marcher en ces autres amitiez, la bride à la main, auec prudence et precaution: la liaison n'est pas nouée en maniere, qu'on n'ait aucunement à s'en deffier. Aymez le, disoit Chilon, comme ayant quelque iour à le haïr: haïssez le, comme ayant à l'aymer. Ce precepte qui est si abominable en cette souueraine et maistresse amitié, il est salubre en l'vsage des amitiez ordinaires et coustumieres: à l'endroit desquelles il faut employer le mot qu'Aristote auoit tres familier, O mes amys, il n'y a nul amy. En ce noble commerce, les offices et les bien-faicts nourrissiers des autres amitiez, ne meritent pas seulement d'estre mis en compte: cette confusion si pleine de nos volontez en est cause: car tout ainsi que l'amitié que ie me porte, ne reçoit point augmentation, pour le secours que ie me donne au besoin, quoy que dient les Stoiciens: et comme ie ne me sçay aucun gré du seruice que ie me fay: aussi l'vnion de tels amis estant veritablement parfaicte, elle leur faict perdre le sentiment de tels deuoirs, et haïr et chasser d'entre eux, ces mots de diuision et de difference, bien-faict, obligation, recognoissance, priere, remerciement, et leurs pareils. Tout estant par effect commun entre eux, volontez, pensemens, iugemens, biens, femmes, enfans, honneur et vie: et leur conuenance n'estant qu'vne ame en deux corps, selon la tres-propre definition d'Aristote, ils ne se peuuent ny prester ny donner rien. Voila pourquoy les faiseurs de loix, pour honnorer le mariage de quelque imaginaire ressemblance de cette diuine liaison, defendent les donations entre le mary et la femme. Voulans inferer par là, que tout doit estre à chacun d'eux, et qu'ils n'ont rien à diuiser et partir ensemble. Si en l'amitié dequoy ie parle, l'vn pouuoit donner à l'autre, ce seroit celuy qui receuroit le bien-fait, qui obligeroit son compagnon. Car cherchant l'vn et l'autre, plus que toute autre chose, de s'entre-bien faire, celuy qui en preste la matiere et l'occasion, est celuy là qui faict le liberal, donnant ce contentement à son amy, d'effectuer en son endroit ce qu'il desire le plus. Quand le Philosophe Diogenes auoit faute d'argent, il disoit, qu'il le redemandoit à ses amis, non qu'il le demandoit. Et pour montrer comment cela se pratique par effect, i'en reciteray vn ancien exemple singulier. Eudamidas Corinthien auoit deux amis, Charixenus Sycionien, et Aretheus Corinthien: venant à mourir estant pauure, et ses deux amis riches, il fit ainsi son testament: Ie legue à Aretheus de nourrir ma mere, et l'entretenir en sa vieillesse: à Charixenus de marier ma fille, et luy donner le doüaire le plus grand qu'il pourra: et au cas que l'vn d'eux vienne à defaillir, ie substitue en sa part celuy, qui suruiura. Ceux qui premiers virent ce testament, s'en moquerent: mais ses heritiers en ayants esté aduertis, l'accepterent auec vn singulier contentement. Et l'vn d'eux, Charixenus, estant trespassé cinq iours apres, la substitution estant ouuerte en faueur d'Aretheus, il nourrit curieusement cette mere, et de cinq talens qu'il auoit en ses biens, il en donna les deux et demy en mariage à vne sienne fille vnique, et deux et demy pour le mariage de la fille d'Eudamidas, desquelles il fit les nopces en mesme iour. Cet exemple est bien plein: si vne condition en estoit à dire, qui est la multitude d'amis. Car cette parfaicte amitié, dequoy ie parle, est indiuisible: chacun se donne si entier à son amy, qu'il ne luy reste rien à departir ailleurs: au rebours il est marry qu'il ne soit double, triple, ou quadruple, et qu'il n'ait plusieurs ames et plusieurs volontez, pour les conferer toutes à ce subiet. Les amitiez communes on les peut départir, on peut aymer en cestuy-ci la beauté, en cet autre la facilité de ses mœurs, en l'autre la liberalité, en celuy-là la paternité, en cet autre la fraternité, ainsi du reste: mais cette amitié, qui possede l'ame, et la regente en toute souueraineté, il est impossible qu'elle soit double. Si deux en mesme temps demandoient à estre secourus, auquel courriez vous? S'ils requeroient de vous des offices contraires, quel ordre y trouueriez vous? Si l'vn commettoit à vostre silence chose qui fust vtile à l'autre de sçauoir, comment vous en desmeleriez vous? L'vnique et principale amitié descoust toutes autres obligations. Le secret que i'ay iuré ne deceller à vn autre, ie le puis sans pariure, communiquer à celuy, qui n'est pas autre, c'est moy. C'est vn assez grand miracle de se doubler: et n'en cognoissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler. Rien n'est extreme, qui a son pareil. Et qui presupposera que de deux i'en aime autant l'vn que l'autre, et qu'ils s'entr'aiment, et m'aiment autant que ie les aime: il multiplie en confrairie, la chose la plus vne et vnie, et dequoy vne seule est encore la plus rare à trouuer au monde. Le demeurant de cette histoire conuient tres-bien à ce que ie disois: car Eudamidas donne pour grace et pour faueur à ses amis de les employer à son besoin: il les laisse heritiers de cette sienne liberalité, qui consiste à leur mettre en main les moyens de luy bien-faire. Et sans doubte, la force de l'amitié se montre bien plus richement en son fait, qu'en celuy d'Aretheus. Somme, ce sont effects inimaginables, à qui n'en a gousté: et qui me font honnorer à merueilles la responce de ce ieune soldat, à Cyrus, s'enquerant à luy, pour combien il voudroit donner vn cheual, par le moyen duquel il venoit de gaigner le prix de la course: et s'il le voudroit eschanger à vn royaume: Non certes, Sire: mais bien le lairroy ie volontiers, pour en aquerir vn amy, Si ie trouuoy homme digne de telle alliance. Il ne disoit pas mal, Si ie trouuoy. Car on trouue facilement des hommes propres à vne superficielle accointance: mais en cettecy, en laquelle on negotie du fin fons de son courage, qui ne fait rien de reste: il est besoin, que tous les ressorts soyent nets et seurs parfaictement. Aux confederations, qui ne tiennent que par vn bout, on n'a à prouuoir qu'aux imperfections, qui particulierement interessent ce bout là. Il ne peut chaloir de quelle religion soit mon medecin, et mon aduocat; cette consideration n'a rien de commun auec les offices de l'amitié, qu'ils ne doiuent. Et en l'accointance domestique, que dressent auec moy ceux qui me seruent i'en fay de mesmes: et m'enquiers peu d'vn laquay, s'il est chaste, ie cherche s'il est diligent: et ne crains pas tant vn muletier ioueur qu'imbecille: ny vn cuisinier iureur, qu'ignorant. Ie ne me mesle pas de dire ce qu'il faut faire au monde: d'autres assés s'en meslent: mais ce que i'y fay,
_Mihi sic vsus est: tibi, vt opus est facto, face._
A la familiarité de la table, i'associe le plaisant, non le prudent: au lict, la beauté auant la bonté: et en la societé du discours, la suffisance, voire sans la preud'hommie, pareillement ailleurs. Tout ainsi que cil qui fut rencontré à cheuauchons sur vn baton, se iouant auec ses enfans, pria l'homme qui l'y surprint, de n'en rien dire, iusques à ce qu'il fust pere luy-mesme, estimant que la passion qui luy naistroit lors en l'ame, le rendroit iuge equitable d'vne telle action. Ie souhaiterois aussi parler à des gens qui eussent essayé ce que ie dis: mais sçachant combien c'est chose esloignee du commun vsage qu'vne telle amitié, et combien elle est rare, ie ne m'attens pas d'en trouuer aucun bon iuge. Car les discours mesmes que l'antiquité nous a laissé sur ce subiect, me semblent lasches au prix du sentiment que i'en ay. Et en ce poinct les effects surpassent les preceptes mesmes de la philosophie.
_Nil ego contulerim iucundo sanus amico._
L'ancien Menander disoit celuy-là heureux, qui auoit peu rencontrer seulement l'ombre d'vn amy: il auoit certes raison de le dire, mesmes s'il en auoit tasté. Car à la verité si ie compare tout le reste de ma vie, quoy qu'auec la grace de Dieu ie l'aye passee douce, aisee, et sauf la perte d'vn tel amy, exempte d'affliction poisante, pleine de tranquillité d'esprit, ayant prins en payement mes commoditez naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres: si ie la compare, dis-ie, toute, aux quatre annees, qu'il m'a esté donné de iouyr de la douce compagnie et societé de ce personnage, ce n'est que fumee, ce n'est qu'vne nuict obscure et ennuyeuse. Depuis le iour que ie le perdy,
_quem semper acerbum, Semper honoratum (sic, Dii, voluistis!) habebo,_
ie ne fay que trainer languissant: et les plaisirs mesmes qui s'offrent à moy, au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte. Nous estions à moitié de tout: il me semble que ie luy desrobe sa part,
_Nec fas esse vlla me voluptate hic frui Decreui, tantisper dum ille abest meus particeps._
I'estois desia si faict et accoustumé à estre deuxiesme par tout, qu'il me semble n'estre plus qu'à demy.
_Illam meæ si partem animæ tulit Maturior vis, quid moror altera? Nec charus æquè nec superstes Integer? Ille dies vtramque Duxit ruinam._
Il n'est action ou imagination, où ie ne le trouue à dire, comme si eust-il bien faict à moy: car de mesme qu'il me surpassoit d'vne distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisoit-il au deuoir de l'amitié.
_Quis desiderio sit pudor aut modus Tam chari capitis?_
_O misero frater adempte mihi! Omnia tecum vnà perierunt gaudia nostra, Quæ tuus in vita dulcis alebat amor._
_Tu mea, tu moriens fregisti commoda, frater; Tecum vna tota est nostra sepulta anima, Cuius ego interitu tota de mente fugaui Hæc studia, atque omnes delicias animi._
_Alloquar? audiero nunquam tua verba loquentem? Nunquam ego te, vita frater amabilior, Aspiciam posthac? at certè semper amabo._
Mais oyons vn peu parler ce garson de seize ans.
Parce que i'ay trouué que cet ouurage a esté depuis mis en lumiere, et à mauuaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l'estat de nostre police, sans se soucier s'ils l'amenderont, qu'ils ont meslé à d'autres escrits de leur farine, ie me suis dédit de le loger icy. Et affin que la memoire de l'autheur n'en soit interessee en l'endroit de ceux qui n'ont peu cognoistre de pres ses opinions et ses actions: ie les aduise que ce subiect fut traicté par luy en son enfance, par maniere d'exercitation seulement, comme subiect vulgaire et tracassé en mil endroits des liures. Ie ne fay nul doubte qu'il ne creust ce qu'il escriuoit: car il estoit assez conscientieux, pour ne mentir pas mesmes en se iouant: et sçay d'auantage que s'il eust eu à choisir, il eust mieux aymé estre nay à Venise qu'à Sarlac; et auec raison. Mais il auoit vn' autre maxime souuerainement empreinte en son ame, d'obeyr et de se soubmettre tres-religieusement aux loix, sous lesquelles il estoit nay. Il ne fut iamais vn meilleur citoyen, ny plus affectionné au repos de son païs, ny plus ennemy des remuëments et nouuelletez de son temps: il eust bien plustost employé sa suffisance à les esteindre, qu'à leur fournir dequoy les émouuoir d'auantage: il auoit son esprit moulé au patron d'autres siecles que ceux-cy. Or en eschange de cest ouurage serieux i'en substitueray vn autre, produit en cette mesme saison de son aage, plus gaillard et plus enioué.
CHAPITRE XXVIII.
_Vingt et neuf sonnets d'Estienne de la Bœtie,
à Madame de Grammont Contesse de Guissen._
MADAME ie ne vous offre rien du mien, ou par ce qu'il est desia vostre, ou pour ce que ie n'y trouue rien digne de vous. Mais i'ay voulu que ces vers en quelque lieu qu'ils se vissent, portassent vostre nom en teste, pour l'honneur que ce leur sera d'auoir pour guide cette grande Corisande d'Andoins. Ce present m'a semblé vous estre propre, d'autant qu'il est peu de dames en France, qui iugent mieux, et se seruent plus à propos que vous, de la poësie: et puis qu'il n'en est point qui la puissent rendre viue et animee, comme vous faites par ces beaux et riches accords, dequoy parmy vn milion d'autres beautez, nature vous a estrenee: Madame ces vers meritent que vous les cherissiez: car vous serez de mon aduis, qu'il n'en est point sorty de Gascongne, qui eussent plus d'inuention et de gentillesse, et qui tesmoignent estre sortis d'vne plus riche main. Et n'entrez pas en ialousie, dequoy vous n'auez que le reste de ce que pieça i'en ay faict imprimer sous le nom de Monsieur de Foix, vostre bon parent: car certes ceux-cy ont ie ne sçay quoy de plus vif et de plus bouillant: comme il les fit en sa plus verte ieunesse, et eschauffé d'vne belle et noble ardeur que ie vous diray, Madame, vn iour à l'oreille. Les autres furent faits depuis, comme il estoit à la poursuitte de son mariage, en faueur de sa femme, et sentant desia ie ne sçay quelle froideur maritale. Et moy ie suis de ceux qui tiennent, que la poësie ne rid point ailleurs, comme elle faict en vn subiect folatre et desreglé.
SONNETS
I
Pardon amour, pardon, ô Seigneur ie te voüe Le reste de mes ans, ma voix et mes escris, Mes sanglots, mes souspirs, mes larmes et mes cris: Rien, rien tenir d'aucun, que de toy ie n'aduoue.
Helas comment de moy, ma fortune se ioue. De toy n'a pas long temps, amour, ie me suis ris. I'ay failly, ie le voy, ie me rends, ie suis pris. I'ay trop gardé mon cœur, or ie le desaduoüe.
Si i'ay pour le garder retardé ta victoire, Ne l'en traitte plus mal, plus grande en est ta gloire. Et si du premier coup tu ne m'as abbatu,
Pense qu'vn bon vainqueur et nay pour estre grand, Son nouueau prisonnier, quand vn coup il se rend, Il prise et l'ayme mieux, s'il a bien combattu.
II
C'est amour c'est amour, c'est luy seul, ie le sens; Mais le plus vif amour, la poison la plus forte, A qui onq pauure cœur ait ouuerte la porte. Ce cruel n'a pas mis vn de ses traitz perçans,
Mais arc, traits et carquois, et luy tout dans mes sens. Encor vn mois n'a pas, que ma franchise est morte, Que ce venin mortel dans mes veines ie porte, Et des-ja i'ay perdu, et le cœur et le sens.
Et quoy? si cest amour à mesure croissoit, Qui en si grand tourment dedans moy se conçoit? O croistz, si tu peuz croistre, et amende en croissant.
Tu te nourris de pleurs; des pleurs ie te prometz, Et pour te refreschir, des souspirs pour iamais. Mais que le plus grand mal soit au moings en naissant.
III
C'est faict mon cœur, quitons la liberté. Dequoy meshuy seruiroit la deffence, Que d'agrandir et la peine et l'offence? Plus ne suis fort, ainsi que i'ay esté.
La raison fust vn temps de mon costé, Or reuoltée elle veut que ie pense Qu'il faut seruir, et prendre en recompence Qu'oncq d'vn tel neud nul ne fust arresté.
S'il se faut rendre, alors il est saison, Quand on n'a plus deuers soy la raison. Je voy qu'amour, sans que ie le deserue,
Sans aucun droict, se vient saisir de moy? Et voy qu'encor il faut à ce grand Roy Quand il a tort, que la raison luy serue.
IIII
C'estoit alors, quand les chaleurs passées, Le sale Automne aux cuues va foulant, Le raisin gras dessoubz le pied coulant, Que mes douleurs furent encommencées.
Le paisan bat ses gerbes amassées, Et aux caueaux ses bouillans muis roulant, Et des fruitiers son automne croulant, Se vange lors des peines aduancées.
Seroit ce point vn presage donné Que mon espoir est des-ja moissonné? Non certes, non. Mais pour certain ie pense,
I'auray, si bien à deuiner i'entends, Si l'on peut rien prognostiquer du temps, Quelque grand fruict de ma longue esperance.
V
I'ay veu ses yeux perçans, i'ay veu sa face claire: (Nul iamais sans son dam ne regarde les dieux) Froit, sans cœur me laissa son œil victorieux, Tout estourdy du coup de sa forte lumiere.
Comme vn surpris de nuit aux champs quand il esclaire Estonné, se pallist si la fleche des cieux Sifflant luy passe contre, et luy serre les yeux, Il tremble, et veoit, transi, Iupiter en colere.
Dy moy Madame, au vray, dy moy si tes yeux vertz Ne sont pas ceux qu'on dit que l'amour tient couuertz? Tu les auois, ie croy, la fois que ie t'ay veüe,
Au moins il me souuient, qu'il me fust lors aduis Qu'amour, tout à vn coup, quand premier ie te vis, Desbanda dessus moy, et son arc, et sa veüe.
VI
Ce dit maint vn de moy, de quoy se plaint il tant, Perdant ses ans meilleurs en chose si legiere? Qu'a il tant à crier, si encore il espere? Et s'il n'espere rien, pourquoy n'est il content?
Quand i'estois libre et sain i'en disois bien autant. Mais certes celuy là n'a la raison entiere, Ains a le cœur gasté de quelque rigueur fiere, S'il se plaint de ma plainte, et mon mal il n'entend.
Amour tout à vn coup de cent douleurs me point, Et puis l'on m'aduertit que ie ne crie point. Si vain ie ne suis pas que mon mal i'agrandisse
A force de parler: s'on m'en peut exempter, Ie quitte les sonnetz, ie quitte le chanter. Qui me deffend le deuil, celuy là me guerisse.
VII
Quant à chanter ton los, par fois ie m'aduenture, Sans oser ton grand nom, dans mes vers exprimer, Sondant le moins profond de cette large mer, Ie tremble de m'y perdre, et aux riues m'asseure.
Ie crains en loüant mal, que ie te face iniure. Mais le peuple estonné d'ouir tant t'estimer, Ardant de te connoistre, essaie à te nommer, Et cherchant ton sainct nom ainsi à l'aduenture,
Esbloui n'attaint pas à veoir chose si claire, Et ne te trouue point ce grossier populaire, Qui n'ayant qu'vn moyen, ne voit pas celuy là:
C'est que s'il peut trier, la comparaison faicte Des parfaictes du monde, vne la plus parfaicte, Lors s'il a voix, qu'il crie hardimant la voyla.
VIII
Quand viendra ce iour la, que ton nom au vray passe Par France, dans mes vers? combien et quantes fois S'en empresse mon cœur, s'en demangent mes doits? Souuent dans mes escrits de soy mesme il prend place.
Maugré moy ie t'escris, maugré moy ie t'efface. Quand astrée viendroit et la foy et le droit, Alors ioyeux ton nom au monde se rendroit. Ores c'est à ce temps, que cacher il te face,
C'est à ce temps maling vne grande vergogne Donc Madame tandis tu seras ma Dourdouigne. Toutesfois laisse moy, laisse moy ton nom mettre,
Ayez pitié du temps, si au iour ie te metz, Si le temps ce cognoist, lors ie te le prometz, Lors il sera doré, s'il le doit iamais estre.
IX
O entre tes beautez, que ta constance est belle. C'est ce cœur asseuré, ce courage constant, C'est parmy tes vertus, ce que l'on prise tant: Aussi qu'est-il plus beau, qu'vne amitié fidelle?
Or ne charge donc rien de ta sœur infidele, De Vesere ta sœur: elle va s'escartant Tousiours flotant mal seure en son cours inconstant. Voy tu comme à leur gré les vens se ioüent d'elle?
Et ne te repens point pour droict de ton aisnage D'auoir des-ia choisi la constance en partage. Mesme race porta l'amitié souueraine
Des bons iumeaux, desquels l'vn à l'autre despart Du ciel et de l'enfer la moitié de sa part, Et l'amour diffamé de la trop belle Heleine.
X
Ie voy bien, ma Dourdouigne encore humble tu vas: De te monstrer Gasconne en France, tu as honte. Si du ruisseau de Sorgue, on fait ores grand conte, Si a il bien esté quelquefois aussi bas.
Voys tu le petit Loir comme il haste le pas? Comme des-ia parmy les plus grands il se conte? Comme il marche hautain d'vne course plus prompte Tout à costé du Mince, et il ne s'en plaint pas?
Un seul Oliuier d'Arne enté au bord de Loire, Le faict courir plus braue et luy donne sa gloire. Laisse, laisse moy faire. Et vn iour ma Dourdouigne,
Si ie deuine bien, on te cognoistra mieux: Et Garonne, et le Rhone, et ces autres grands Dieux En auront quelque enuie, et possible vergoigne.
XI
Toy qui oys mes souspirs, ne me sois rigoureux Si mes larmes apart toutes miennes ie verse, Si mon amour ne suit en sa douleur diuerse Du Florentin transi les regrets languoreux,
Ny de Catulle aussi, le folastre amoureux, Qui le cœur de sa dame en chatouillant luy perce, Ny le sçauant amour du migregeois Properce Ils n'ayment pas pour moy, ie n'ayme pas pour eux.
Qui pourra sur autruy ses douleurs limiter, Celuy pourra d'autruy les plaintes imiter: Chacun sent son tourment, et sçait ce qu'il endure.
Chacun parla d'amour ainsi qu'il l'entendit. Ie dis ce que mon cœur, ce que mon mal me dict. Que celuy ayme peu, qui ayme à la mesure.
XII
Quoy? qu'est-ce? ô vens, ô nues, ô l'orage! A point nommé, quand d'elle m'aprochant Les bois, les monts, les baisses vois tranchant Sur moy d'aguest vous poussez vostre rage.
Ores mon cœur s'embrase d'auantage. Allez, allez faire peur au marchant, Qui dans la mer les thresors va cherchant: Ce n'est ainsi, qu'on m'abbat le courage.
Quand i'oy les vents, leur tempeste et leurs cris, De leur malice, en mon cœur ie me ris. Me pensent ils pour cela faire rendre?
Face le ciel du pire, et l'air aussi: Ie veux, ie veux, et le declaire ainsi S'il faut mourir, mourir comme Leandre.
XIII
Vous qui aimer encore ne sçauez, Ores m'oyant parler de mon Leandre, Ou iamais non, vous y debuez aprendre, Si rien de bon dans le cœur vous auez.
Il oza bien branlant ses bras lauez, Armé d'amour, contre l'eau se deffendre, Qui pour tribut la fille voulut prendre, Ayant le frere et le mouton sauuez.
Vn soir vaincu par les flos rigoureux, Voyant des-ia, ce vaillant amoureux, Que l'eau maistresse à son plaisir le tourne:
Parlant aux flos, leur iecta cette voix: Pardonnez moy maintenant que i'y veois, Et gardez moy la mort, quand ie retourne.
XIIII
O cœur leger, ô courage mal seur, Penses-tu plus que souffrir ie te puisse? O bontez creuze, ô couuerte malice, Traitre beauté, venimeuse douceur,
Tu estois donc tousiours sœur de ta sœur? Et moy trop simple il falloit que i'en fisse L'essay sur moy? et que tard i'entendisse Ton parler double et tes chants de chasseur?
Depuis le iour que i'ay prins à t'aimer, I'eusse vaincu les vagues de la mer. Qu'est-ce meshuy que ie pourrais attendre?
Comment de toy pourrais i'estre content? Qui apprendra ton cœur d'estre constant, Puis que le mien ne le luy peut aprendre?
XV
Ce n'est pas moy que l'on abuse ainsi: Qu'à quelque enfant ses ruses on employe, Qui n'a nul goust, qui n'entend rien qu'il oye: Ie sçay aymer, ie sçay hayr aussi.
Contente toy de m'auoir iusqu'icy Fermé les yeux, il est temps que i'y voye: Et que mes-huy, las et honteux ie soye D'auoir mal mis mon temps et mon soucy,
Oserois tu m'ayant ainsi traicté Parler à moy iamais de fermeté? Tu prens plaisir à ma douleur extreme:
Tu me deffends de sentir mon tourment: Et si veux bien que ie meure en t'aimant. Si ie ne sens, comment veux-tu que i'ayme?
XVI
O l'ay ie dict? helas l'ay ie songé? Ou si pour vray i'ay dict blaspheme telle? S'a fauce langue, il faut que l'honneur d'elle De moy, par moy, desus moy, soit vangé,
Mon cœur chez toy, ô madame, est logé: Là donne luy quelque geene nouuelle: Fais luy souffrir quelque peine cruelle: Fais, fais luy tout, fors luy donner congé.
Or seras tu (ie le sçay) trop humaine, Et ne pourras longuement voir ma peine. Mais vn tel faict, faut il qu'il se pardonne?
A tout le moins haut ie me desdiray De mes sonnets, et me desmentiray, Pour ces deux faux, cinq cent vrais ie t'en donne.
XVII
Si ma raison en moy s'est peu remettre, Si recouurer astheure ie me puis, Si i'ay du sens, si plus homme ie suis Ie t'en mercie, ô bien heureuse lettre.