Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 20
CONSIDERANT la conduite de la besongne d'vn peintre que i'ay, il m'a pris enuie de l'ensuiure. Il choisit le plus bel endroit et milieu de chaque paroy, pour y loger vn tableau élabouré de toute sa suffisance; et le vuide tout au tour, il le remplit de crotesques: qui sont peintures fantasques, n'ayans grace qu'en la varieté et estrangeté. Que sont-ce icy aussi à la verité que crotesques et corps monstrueux, rappiecez de diuers membres, sans certaine figure, n'ayants ordre, suite, ny proportion que fortuite?
_Desinit in piscem mulier formosa supernè._
Ie vay bien iusques à ce second point, auec mon peintre: mais ie demeure court en l'autre, et meilleure partie: car ma suffisance ne va pas si auant, que d'oser entreprendre vn tableau riche, poly et formé selon l'art. Ie me suis aduisé d'en emprunter vn d'Estienne de la Boitie, qui honorera tout le reste de cette besongne. C'est vn discours auquel il donna nom: _La Seruitude volontaire_: mais ceux qui l'ont ignoré, l'ont bien proprement depuis rebatisé, le Contre-vn. Il l'escriuit par maniere d'essay, en sa premiere ieunesse, à l'honneur de la liberté contre les tyrans. Il court pieça és mains des gens d'entendement, non sans bien grande et meritee recommandation: car il est gentil, et plein ce qu'il est possible. Si y a il bien à dire, que ce ne soit le mieux qu'il peust faire: et si en l'aage que ie l'ay cogneu plus auancé, il eust pris vn tel desseing que le mien, de mettre par escrit ses fantasies, nous verrions plusieurs choses rares, et qui nous approcheroient bien pres de l'honneur de l'antiquité: car notamment en cette partie des dons de nature, ie n'en cognois point qui luy soit comparable. Mais il n'est demeuré de luy que ce discours, encore par rencontre, et croy qu'il ne le veit oncques depuis qu'il luy eschappa: et quelques memoires sur cet edict de Ianuier fameux par nos guerres ciuiles, qui trouueront encores ailleurs peut estre leur place. C'est tout ce que i'ay peu recouurer de ses reliques (moy qu'il laissa d'vne si amoureuse recommandation, la mort entre les dents, par son testament, heritier de sa bibliotheque et de ses papiers) outre le liuret de ses œuures que i'ay faict mettre en lumiere. Et si suis obligé particulierement à cette piece, d'autant qu'elle a seruy de moyen à nostre premiere accointance. Car elle me fut montree longue espace auant que ie l'eusse veu; et me donna la premiere cognoissance de son nom, acheminant ainsi cette amitié, que nous auons nourrie, tant que Dieu a voulu, entre nous, si entiere et si parfaicte, que certainement il ne s'en lit guere de pareilles: et entre nos hommes il ne s'en voit aucune trace en vsage. Il faut tant de rencontre à la bastir, que c'est beaucoup si la fortune y arriue vne fois en trois siecles. Il n'est rien à quoy il semble que nature nous aye plus acheminés qu'à la societé. Et dit Aristote, que les bons legislateurs ont eu plus de soing de l'amitié, que de la iustice. Or le dernier point de sa perfection est cetuy-cy. Car en general toutes celles que la volupté, ou le profit, le besoin publique ou priué, forge et nourrit, en sont d'autant moins belles et genereuses, et d'autant moins amitiez, qu'elles meslent autre cause et but et fruit en l'amitié qu'elle mesme. Ny ces quatre especes anciennes, naturelle, sociale, hospitaliere, venerienne, particulierement n'y conuiennent, ny coniointement. Des enfans aux peres, c'est plustost respect. L'amitié se nourrit de communication, qui ne peut se trouuer entre eux, pour la trop grande disparité, et offenceroit à l'aduenture les deuoirs de nature: car ny toutes les secrettes pensees des peres ne se peuuent communiquer aux enfans, pour n'y engendrer vne messeante priuauté: ny les aduertissemens et corrections, qui est vn des premiers offices d'amitié, ne se pourroient exercer des enfans aux peres. Il s'est trouué des nations, où par vsage les enfans tuoyent leurs peres: et d'autres, où les peres tuoyent leurs enfans, pour euiter l'empeschement qu'ils se peuuent quelquesfois entreporter: et naturellement l'vn depend de la ruine de l'autre. Il s'est trouué des philosophes desdaignans cette cousture naturelle, tesmoing Aristippus qui quand on le pressoit de l'affection qu'il deuoit à ses enfans pour estre sortis de luy, il se mit à cracher, disant, que cela en estoit aussi bien sorty: que nous engendrions bien des pouz et des vers. Et cet autre que Plutarque vouloit induire à s'accorder auec son frere: Ie n'en fais pas, dit-il, plus grand estat, pour estre sorty de mesme trou. C'est à la verité vn beau nom, et plein de dilection que le nom de frere, et à cette cause en fismes nous luy et moy nostre alliance: mais ce meslange de biens, ces partages, et que la richesse de l'vn soit la pauureté de l'autre, cela detrampe merueilleusement et relasche cette soudure fraternelle. Les freres ayants à conduire le progrez de leur auancement, en mesme sentier et mesme train, il est force qu'ils se heurtent et choquent souuent. D'auantage, la correspondance et relation qui engendre ces vrayes et parfaictes amitiez, pourquoy se trouuera elle en ceux cy? Le pere et le fils peuuent estre de complexion entierement eslongnee, et les freres aussi. C'est mon fils, c'est mon parent: mais c'est vn homme farouche, vn meschant, ou vn sot. Et puis, à mesure que ce sont amitiez que la loy et l'obligation naturelle nous commande, il y a d'autant moins de notre choix et liberté volontaire: et nostre liberté volontaire n'a point de production qui soit plus proprement sienne, que celle de l'affection et amitié. Ce n'est pas que ie n'aye essayé de ce costé là, tout ce qui en peut estre, ayant eu le meilleur pere qui fut onques, et le plus indulgent, iusques à son extreme vieillesse: et estant d'vne famille fameuse de pere en fils, et exemplaire en cette partie de la concorde fraternelle:
_et ipse Notus in fratres animi paterni._
D'y comparer l'affection enuers les femmes, quoy qu'elle naisse de nostre choix, on ne peut: ny la loger en ce rolle. Son feu, ie le confesse,
_neque enim est dea nescia nostri Quæ dulcem curis miscet amaritiem,_
est plus actif, plus cuisant, et plus aspre. Mais c'est vn feu temeraire et volage, ondoyant et diuers, feu de fiebure, subiect à accez et remises, et qui ne nous tient qu'à vn coing. En l'amitié, c'est vne chaleur generale et vniuerselle, temperee au demeurant et égale, vne chaleur constante et rassize, toute douceur et pollissure, qui n'a rien d'aspre et de poignant. Qui plus est en l'amour ce n'est qu'vn desir forcené apres ce qui nous fuit,
_Come segue la lepre il cacciatore Al freddo, al caldo, alla montagna, al lito, Ne piu l'estima poi, che presa vede, E sol dietro à chi fugge affreta il piede._
Aussi tost qu'il entre aux termes de l'amitié, c'est à dire en la conuenance des volontez, il s'esuanouist et s'alanguist: la iouïssance le perd, comme ayant la fin corporelle et suiette à sacieté. L'amitié au rebours, est iouye à mesure qu'elle est desiree, ne s'esleue, se nourrit, ny ne prend accroissance qu'en la iouyssance, comme estant spirituelle, et l'ame s'affinant par l'vsage. Sous cette parfaicte amitié, ces affections volages ont autresfois trouué place chez moy, affin que ie ne parle de luy, qui n'en confesse que trop par ses vers. Ainsi ces deux passions sont entrees chez moy en cognoissance l'vne de l'autre, mais en comparaison iamais: la premiere maintenant sa route d'vn vol hautain et superbe, et regardant desdaigneusement cette cy passer ses pointes bien loing au dessoubs d'elle. Quant au mariage, outre ce que c'est vn marché qui n'a que l'entree libre, sa duree estant contrainte et forcee, dependant d'ailleurs que de nostre vouloir: et marché, qui ordinairement se fait à autres fins: il y suruient mille fusees estrangeres à desmeler parmy, suffisantes à rompre le fil et troubler le cours d'vne viue affection: là où en l'amitié, il n'y a affaire ny commerce que d'elle mesme. Ioint qu'à dire vray, la suffisance ordinaire des femmes, n'est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte cousture: ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l'estreinte d'vn neud si pressé, et si durable. Et certes sans cela, s'il se pouuoit dresser vne telle accointance libre et volontaire, où non seulement les ames eussent cette entiere iouyssance, mais encores où les corps eussent part à l'alliance, où l'homme fust engagé tout entier: il est certain que l'amitié en seroit plus pleine et plus comble: mais ce sexe par nul exemple n'y est encore peu arriuer, et par les escholes anciennes en est reietté.
Et cette autre licence Grecque est iustement abhorree par nos mœurs. Laquelle pourtant, pour auoir selon leur vsage, vne si necessaire disparité d'aages, et difference d'offices entre les amants, ne respondoit non plus assez à la parfaicte vnion et conuenance qu'icy nous demandons. _Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque deformem adolescentem quisquam amat, neque formosum senem?_ Car la peinture mesme qu'en faict l'Academie ne me desaduoüera pas, comme ie pense, de dire ainsi de sa part: Que cette premiere fureur, inspiree par le fils de Venus au cœur de l'amant, sur l'obiect de la fleur d'vne tendre ieunesse, à laquelle ils permettent tous les insolents et passionnez efforts, que peut produire vne ardeur immoderee, estoit simplement fondee en vne beauté externe: fauce image de la generation corporelle. Car en l'esprit elle ne pouuoit, duquel la montre estoit encore cachee: qui n'estoit qu'en sa naissance, et auant l'aage de germer. Que si cette fureur saisissoit vn bas courage, les moyens de sa poursuitte c'estoient richesses, presents, faueur à l'auancement des dignitez: et telle autre basse marchandise, qu'ils reprouuent. Si elle tomboit en vn courage plus genereux, les entremises estoient genereuses de mesmes: Instructions philosophiques, enseignements à reuerer la religion, obeïr aux loix, mourir pour le bien de son païs: exemples de vaillance, prudence, iustice. S'estudiant l'amant de se rendre acceptable par la bonne grace et beauté de son ame, celle de son corps estant pieça fanée: et esperant par cette societé mentale, establir vn marché plus ferme et durable. Quand cette poursuitte arriuoit à l'effect, en sa saison (car ce qu'ils ne requierent point en l'amant, qu'il apportast loysir et discretion en son entreprise; ils le requierent exactement en l'aimé: d'autant qu'il luy falloit iuger d'vne beauté interne, de difficile cognoissance, et abstruse descouuerte) lors naissoit en l'aymé le desir d'vne conception spirituelle, par l'entremise d'vne spirituelle beauté. Cette cy estoit icy principale: la corporelle, accidentale et seconde: tout le rebours de l'amant. A cette cause preferent ils l'aymé: et verifient, que les Dieux aussi le preferent: et tansent grandement le poëte Aischylus, d'auoir en l'amour d'Achilles et de Patroclus, donné la part de l'amant à Achilles, qui estoit en la premiere et imberbe verdeur de son adolescence, et le plus beau des Grecs. Apres cette communauté generale, la maistresse et plus digne partie d'icelle, exerçant ses offices, et predominant: ils disent, qu'il en prouenoit des fruicts tres-vtiles au priué et au public. Que c'estoit la force des païs, qui en receuoient l'vsage: et la principale defense de l'equité et de la liberté. Tesmoin les salutaires amours de Hermodius et d'Aristogiton. Pourtant la nomment ils sacree et diuine, et n'est à leur compte, que la violence des tyrans, et lascheté des peuples, qui luy soit aduersaire: en fin, tout ce qu'on peut donner à la faueur de l'Academie, c'est dire, que c'estoit vn amour se terminant en amitié: chose qui ne se rapporte pas mal à la definition Stoique de l'amour: _Amorem conatum esse amicitiæ faciendæ ex pulchritudinis specie_. Ie reuien à ma description, de façon plus equitable et plus equable. _Omnino amicitiæ, corroboratis iam confirmatisque et ingeniis, et ætatibus, iudicandæ sunt._ Au demeurant, ce que nous appellons ordinairement amis et amitiez, ce ne sont qu'accoinctances et familiaritez nouees par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos ames s'entretiennent. En l'amitié dequoy ie parle, elles se meslent et confondent l'vne en l'autre, d'vn meslange si vniuersel, qu'elles effacent, et ne retrouuent plus la cousture qui les a ioinctes. Si on me presse de dire pourquoy ie l'aymoys, ie sens que cela ne se peut exprimer, qu'en respondant: Par ce que c'estoit luy, par ce que c'estoit moy. Il y a au delà de tout mon discours, et de ce que i'en puis dire particulierement, ie ne sçay quelle force inexplicable et fatale, mediatrice de cette vnion. Nous nous cherchions auant que de nous estre veus, et par des rapports que nous oyïons l'vn de l'autre: qui faisoient en nostre affection plus d'effort, que ne porte la raison des rapports: ie croy par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par noz noms. Et à nostre premiere rencontre, qui fut par hazard en vne grande feste et compagnie de ville, nous nous trouuasmes si prins, si cognus, si obligez entre nous, que rien des lors ne nous fut si proche, que l'vn à l'autre. Il escriuit vne Satyre Latine excellente, qui est publiee: par laquelle il excuse et explique la precipitation de nostre intelligence, si promptement paruenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé (car nous estions tous deux hommes faicts: et luy plus de quelque annee) elle n'auoit point à perdre temps. Et n'auoit à se regler au patron des amitiez molles et regulieres, ausquelles il faut tant de precautions de longue et preallable conuersation. Cette cy n'a point d'autre idee que d'elle mesme, et ne se peut rapporter qu'à soy. Ce n'est pas vne speciale consideration, ny deux, ny trois, ny quatre, ny mille: c'est ie ne sçay quelle quinte-essence de tout ce meslange, qui ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger et se perdre dans la sienne, qui ayant saisi toute sa volonté, l'amena se plonger et se perdre en la mienne: d'vne faim, d'vne concurrence pareille. Ie dis perdre à la verité, ne nous reseruant rien qui nous fust propre, ny qui fust ou sien ou mien. Quand Lælius en presence des Consuls Romains, lesquels apres la condemnation de Tiberius Gracchus, poursuiuoient tous ceux qui auoient esté de son intelligence, vint à s'enquerir de Caius Blosius, qui estoit le principal de ses amis, combien il eust voulu faire pour luy, et qu'il eust respondu: Toutes choses. Comment toutes choses? suiuit-il, et quoy, s'il t'eust commandé de mettre le feu en nos temples? Il ne me l'eust iamais commandé, repliqua Blosius. Mais s'il l'eust fait? adiousta Lælius: I'y eusse obey, respondit-il. S'il estoit si parfaictement amy de Gracchus, comme disent les histoires, il n'auoit que faire d'offenser les Consuls par cette derniere et hardie confession: et ne se deuoit departir de l'asseurance qu'il auoit de la volonté de Gracchus. Mais toutesfois ceux qui accusent cette responce comme seditieuse, n'entendent pas bien ce mystere: et ne presupposent pas comme il est, qu'il tenoit la volonté de Gracchus en sa manche, et par puissance et par cognoissance. Ils estoient plus amis que citoyens, plus amis qu'amis ou que ennemis de leur païs, qu'amis d'ambition et de trouble. S'estans parfaittement commis, l'vn à l'autre, ils tenoient parfaittement les renes de l'inclination l'vn de l'autre: et faictes guider cet harnois, par la vertu et conduitte de la raison (comme aussi est il du tout impossible de l'atteler sans cela) la responce de Blosius est telle, qu'elle deuoit estre. Si leurs actions se demancherent, ils n'estoient ny amis, selon ma mesure, l'vn de l'autre, ny amis à eux mesmes. Au demeurant cette response ne sonne non plus que feroit la mienne, à qui s'enquerroit à moy de cette façon: Si vostre volonté vous commandoit de tuer vostre fille, la tueriez vous? et que ie l'accordasse: car cela ne porte aucun tesmoignage de consentement à ce faire: par ce que ie ne suis point en doute de ma volonté, et tout aussi peu de celle d'vn tel amy. Il n'est pas en la puissance de tous les discours du monde, de me desloger de la certitude, que i'ay des intentions et iugemens du mien: aucune de ses actions ne me sçauroit estre presentee, quelque visage qu'elle eust, que ie n'en trouuasse incontinent le ressort. Nos ames ont charié si vniment ensemble: elles se sont considerees d'vne si ardante affection, et de pareille affection descouuertes iusques au fin fond des entrailles l'vne à l'autre: que non seulement ie cognoissoy la sienne comme la mienne, mais ie me fusse certainement plus volontiers fié à luy de moy, qu'à moy.