Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 19

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Plustost difficile qu'ennuieux, esloigné d'affectation: desreglé, descousu, et hardy: chaque loppin y face son corps: non pedantesque, non fratesque, non pleideresque, mais plustost soldatesque, comme Suetone appelle celuy de Iulius Cæsar. Et si ne sens pas bien, pourquoy il l'en appelle. I'ay volontiers imité cette desbauche qui se voit en nostre ieunesse, au port de leurs vestemens. Vn manteau en escharpe, la cape sur vne espaule, vn bas mal tendu, qui represente vne fierté desdaigneuse de ces paremens estrangers, et nonchallante de l'art: mais ie la trouue encore mieux employée en la forme du parler. Toute affectation, nommément en la gayeté et liberté Françoise, est mesaduenante au courtisan. Et en vne Monarchie, tout Gentil'homme doit estre dressé au port d'vn courtisan. Parquoy nous faisons bien de gauchir vn peu sur le naif et mesprisant. Ie n'ayme point de tissure, où les liaisons et les coustures paroissent: tout ainsi qu'en vn beau corps, il ne faut qu'on y puisse compter les os et les veines. _Quæ veritati operam dat oratio, incomposita sit et simplex. Quis accuratè loquitur, nisi qui vult putidè loqui?_ L'eloquence faict iniure aux choses, qui nous destourne à soy. Comme aux accoustremens, c'est pusillanimité, de se vouloir marquer par quelque façon particuliere et inusitée. De mesme au langage, la recherche des frases nouuelles, et des mots peu cogneuz, vient d'vne ambition scholastique et puerile. Peusse-ie ne me seruir que de ceux qui seruent aux hales à Paris! Aristophanes le Grammairien n'y entendoit rien, de reprendre en Epicurus la simplicité de ses mots: et la fin de son art oratoire, qui estoit, perspicuité de langage seulement. L'imitation du parler, par sa facilité, suit incontinent tout vn peuple. L'imitation du iuger, de l'inuenter, ne va pas si viste. La plus part des lecteurs, pour auoir trouué vne pareille robbe, pensent tresfaucement tenir vn pareil corps. La force et les nerfs, ne s'empruntent point: les atours et le manteau s'empruntent. La plus part de ceux qui me hantent, parlent de mesmes les Essais: mais ie ne sçay, s'ils pensent de mesmes. Les Atheniens, dit Platon, ont pour leur part, le soing de l'abondance et elegance du parler, les Lacedemoniens de la briefueté, et ceux de Crete, de la fecundité des conceptions, plus que du langage: ceux-cy sont les meilleurs. Zenon disoit qu'il auoit deux sortes de disciples: les vns qu'il nommoit φιλολóγους, curieux d'apprendre les choses, qui estoient ses mignons: les autres λογοφιλους, qui n'auoyent soing que du langage. Ce n'est pas à dire que ce ne soit vne belle et bonne chose que le bien dire: mais non pas si bonne qu'on la faict, et suis despit dequoy nostre vie s'embesongne toute à cela. Ie voudrois premierement bien sçauoir ma langue, et celle de mes voisins, où i'ay plus ordinaire commerce. C'est vn bel et grand agencement sans doubte, que le Grec et Latin, mais on l'achepte trop cher. Ie diray icy vne façon d'en auoir meilleur marché que de coustume, qui a esté essayée en moy-mesmes; s'en seruira qui voudra. Feu mon pere, ayant faict toutes les recherches qu'homme peut faire, parmy les gens sçauans et d'entendement, d'vne forme d'institution exquise; fut aduisé de cet inconuenient, qui estoit en vsage: et luy disoit-on que cette longueur que nous mettions à apprendre les langues qui ne leur coustoient rien, est la seule cause, pourquoy nous ne pouuons arriuer à la grandeur d'ame et de cognoissance des anciens Grecs et Romains. Ie ne croy pas que c'en soit la seule cause. Tant y a que l'expedient que mon pere y trouua, ce fut qu'en nourrice, et auant le premier desnouement de ma langue, il me donna en charge à vn Allemand, qui depuis est mort fameux medecin en France, du tout ignorant de nostre langue, et tresbien versé en la Latine. Cettuy-cy, qu'il auoit fait venir expres, et qui estoit bien cherement gagé, m'auoit continuellement entre les bras. Il en eut aussi auec luy deux autres moindres en sçauoir, pour me suiure, et soulager le premier: ceux-cy ne m'entretenoient d'autre langue que Latine. Quant au reste de sa maison, c'estoit vne regle inuiolable, que ny luy mesme, ny ma mere, ny valet, ny chambriere, ne parloient en ma compagnie, qu'autant de mots de Latin, que chacun auoit appris pour iargonner auec moy. C'est merueille du fruict que chacun y fit: mon pere et ma mere y apprindrent assez de Latin pour l'entendre, et en acquirent à suffisance, pour s'en seruir à la necessité, comme firent aussi les autres domestiques, qui estoient plus attachez à mon seruice. Somme, nous nous latinizames tant, qu'il en regorgea iusques à nos villages tout autour, où il y a encores, et ont pris pied par l'vsage, plusieurs appellations Latines d'artisans et d'vtils. Quant à moy, i'auois plus de six ans, auant que i'entendisse non plus de François ou de Perigordin, que d'Arabesque: et sans art, sans liure, sans grammaire ou precepte, sans fouet, et sans larmes, i'auois appris du Latin, tout aussi pur que mon maistre d'escole le sçauoit: car ie ne le pouuois auoir meslé ny alteré. Si par essay on me vouloit donner vn theme, à la mode des colleges; on le donne aux autres en François, mais à moy il me le falloit donner en mauuais Latin, pour le tourner en bon. Et Nicolas Grouchi, qui a escript _de comitiis Romanorum_, Guillaume Guerente, qui a commenté Aristote, George Bucanan, ce grand poëte Escossois, Marc Antoine Muret, que la France et l'Italie recognoist pour le meilleur orateur du temps, mes precepteurs domestiques, m'ont dit souuent, que i'auois ce langage en mon enfance, si prest et si à main, qu'ils craignoient à m'accoster. Bucanan, que ie vis depuis à la suitte de feu Monsieur le Mareschal de Brissac, me dit, qu'il estoit apres à escrire de l'institution des enfans: et qu'il prenoit l'exemplaire de la mienne: car il auoit lors en charge ce Comte de Brissac, que nous auons veu depuis si valeureux et si braue. Quant au Grec, duquel ie n'ay quasi du tout point d'intelligence, mon pere desseigna me le faire apprendre par art. Mais d'vne voie nouuelle, par forme d'ébat et d'exercice: nous pelotions nos declinaisons, à la maniere de ceux qui par certains ieux de tablier apprennent l'Arithmetique et la Geometrie. Car entre autres choses, il auoit esté conseillé de me faire gouster la science et le deuoir, par vne volonté non forcée, et de mon propre desir; et d'esleuer mon ame en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. Ie dis iusques à telle superstition, que par ce qu'aucuns tiennent, que cela trouble la ceruelle tendre des enfans, de les esueiller le matin en sursaut, et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup, et par violence, il me faisoit esueiller par le son de quelque instrument, et ne fus iamais sans homme qui m'en seruist. Cet exemple suffira pour en iuger le reste, et pour recommander aussi et la prudence et l'affection d'vn si bon pere: auquel il ne se faut prendre, s'il n'a recueilly aucuns fruits respondans à vne si exquise culture. Deux choses en furent cause: en premier, le champ sterile et incommode. Car quoy que i'eusse la santé ferme et entiere, et quant et quant vn naturel doux et traitable, i'estois parmy cela si poisant, mol et endormy, qu'on ne me pouuoit arracher de l'oisiueté, non pas pour me faire iouer. Ce que ie voyois, ie le voyois bien; et souz cette complexion lourde, nourrissois des imaginations hardies, et des opinions au dessus de mon aage. L'esprit, ie l'auois lent, et qui n'alloit qu'autant qu'on le menoit: l'apprehension tardiue, l'inuention lasche, et apres tout vn incroyable defaut de memoire. De tout cela il n'est pas merueille, s'il ne sceut rien tirer qui vaille. Secondement, comme ceux que presse vn furieux desir de guerison, se laissent aller à toute sorte de conseil, le bon homme, ayant extreme peur de faillir en chose qu'il auoit tant à cœur, se laissa en fin emporter à l'opinion commune, qui suit tousiours ceux qui vont deuant, comme les gruës; et se rengea à la coustume, n'ayant plus autour de luy ceux qui luy auoient donné ces premieres institutions, qu'il auoit apportées d'Italie: et m'enuoya enuiron mes six ans au college de Guienne, tres-florissant pour lors, et le meilleur de France. Et là, il n'est possible de rien adiouster au soing qu'il eut, et à me choisir des precepteurs de chambre suffisans, et à toutes les autres circonstances de ma nourriture; en laquelle il reserua plusieurs façons particulieres, contre l'vsage des colleges: mais tant y a que c'estoit tousiours college. Mon Latin s'abastardit incontinent, duquel depuis par desaccoustumance i'ay perdu tout vsage. Et ne me seruit cette mienne inaccoustumée institution, que de me faire eniamber d'arriuée aux premieres classes. Car à treize ans, que ie sortis du college, i'auois acheué mon cours (qu'ils appellent) et à la verité sans aucun fruit, que ie peusse à present mettre en compte. Le premier goust que i'euz aux liures, il me vint du plaisir des fables de la Metamorphose d'Ouide. Car enuiron l'aage de 7. ou 8. ans, ie me desrobois de tout autre plaisir, pour les lire: d'autant que cette langue estoit la mienne maternelle; et que c'estoit le plus aisé liure, que ie cogneusse, et le plus accommodé à la foiblesse de mon aage, à cause de la matiere. Car des Lancelots du Lac, des Amadis, des Huons de Bordeaux, et tels fatras de liures, à quoy l'enfance s'amuse, ie n'en cognoissois pas seulement le nom, ny ne fais encore le corps: tant exacte estoit ma discipline. Ie m'en rendois plus nonchalant à l'estude de mes autres leçons prescrites. Là il me vint singulierement à propos, d'auoir affaire à vn homme d'entendement de precepteur, qui sceust dextrement conniuer à cette mienne desbauche, et autres pareilles. Car par là, i'enfilay tout d'vn train Vergile en l'Æneide, et puis Terence, et puis Plaute, et des comedies Italiennes, leurré tousiours par la douceur du subiect. S'il eust esté si fol de rompre ce train, i'estime que ie n'eusse rapporté du college que la haine des liures, comme fait quasi toute nostre noblesse. Il s'y gouuerna ingenieusement, faisant semblant de n'en voir rien. Il aiguisoit ma faim, ne me laissant qu'à la desrobée gourmander ces liures, et me tenant doucement en office pour les autres estudes de la regle. Car les principales parties que mon pere cherchoit à ceux à qui il donnoit charge de moy, c'estoit la debonnaireté et facilité de complexion. Aussi n'auoit la mienne autre vice, que langueur et paresse. Le danger n'estoit pas que ie fisse mal, mais que ie ne fisse rien. Nul ne prognostiquoit que ie deusse deuenir mauuais, mais inutile: on y preuoyoit de la faineantise, non pas de la malice. Ie sens qu'il en est aduenu comme cela. Les plaintes qui me cornent aux oreilles, sont telles: Il est oisif, froid aux offices d'amitié, et de parenté: et aux offices publiques, trop particulier, trop desdaigneux. Les plus iniurieux mesmes ne disent pas, Pourquoy a il prins, pourquoy n'a-il payé? mais, Pourquoy ne quitte-il, pourquoy ne donne-il? Ie receuroy à faueur, qu'on ne desirast en moy que tels effects de supererogation. Mais ils sont iniustes, d'exiger ce que ie ne doy pas, plus rigoureusement beaucoup, qu'ils n'exigent d'eux ce qu'ils doiuent. En m'y condemnant, ils effacent la gratification de l'action, et la gratitude qui m'en seroit deuë. Là où le bien faire actif, deuroit plus peser de ma main, en consideration de ce que ie n'en ay de passif nul qui soit. Ie puis d'autant plus librement disposer de ma fortune, qu'elle est plus mienne: et de moy, que ie suis plus mien. Toutesfois si i'estoy grand enlumineur de mes actions, à l'aduenture rembarrerois-ie bien ces reproches; et à quelques-vns apprendrois, qu'ils ne sont pas si offensez que ie ne face pas assez: que dequoy ie puisse faire assez plus que ie ne fay. Mon ame ne laissoit pourtant en mesme temps d'auoir à part soy des remuements fermes: et des iugements seurs et ouuerts autour des obiects qu'elle cognoissoit: et les digeroit seule, sans aucune communication. Et entre autres choses ie croy à la verité qu'elle eust esté du tout incapable de se rendre à la force et violence. Mettray-ie en compte cette faculté de mon enfance, vne asseurance de visage, et soupplesse de voix et de geste, à m'appliquer aux rolles que i'entreprenois? Car auant l'aage,

_Alter ab vndecimo tum me vix ceperat annus:_

i'ay soustenu les premiers personnages, és tragedies latines de Bucanan, de Guerente, et de Muret, qui se representerent en nostre college de Guienne auec dignité. En cela, Andreas Goueanus nostre principal, comme en toutes autres parties de sa charge, fut sans comparaison le plus grand principal de France; et m'en tenoit-on maistre ouurier. C'est vn exercice, que ie ne meslouë point aux ieunes enfans de maison; et ay veu nos Princes s'y addonner depuis, en personne, à l'exemple d'aucuns des anciens, honnestement et louablement. Il estoit loisible, mesme d'en faire mestier, aux gents d'honneur et en Grece, _Aristoni tragico actori rem aperit: huic et genus et fortuna honesta erant: nec ars, quia nihil tale apud Græcos pudori est, ea deformabat_. Car i'ay tousiours accusé d'impertinence, ceux qui condemnent ces esbatemens: et d'iniustice, ceux qui refusent l'entrée de nos bonnes villes aux comediens qui le valent, et enuient au peuple ces plaisirs publiques. Les bonnes polices prennent soing d'assembler les citoyens, et les r'allier, comme aux offices serieux de la deuotion, aussi aux exercices et ieux. La societé et amitié s'en augmente, et puis on ne leur sçauroit conceder des passetemps plus reglez, que ceux qui se font en presence d'vn chacun, et à la veuë mesme du magistrat: et trouuerois raisonnable que le Prince à ses despens en gratifiast quelquefois la commune, d'vne affection et bonté comme paternelle: et qu'aux villes populeuses il y eust des lieux destinez et disposez pour ces spectacles: quelque diuertissement de pires actions et occultes.

Pour reuenir à mon propos, il n'y a tel, que d'allecher l'appetit et l'affection, autrement on ne fait que des asnes chargez de liures: on leur donne à coups de foüet en garde leur pochette pleine de science. Laquelle pour bien faire, il ne faut pas seulement loger chez soy, il la faut espouser.

CHAPITRE XXVI.

_C'est folie de rapporter le vray et le faux à nostre suffisance._

CE n'est pas à l'aduenture sans raison, que nous attribuons à simplesse et ignorance, la facilité de croire et de se laisser persuader. Car il me semble auoir appris autrefois, que la creance estoit comme vne impression, qui se faisoit en nostre ame; et à mesure qu'elle se trouuoit plus molle et de moindre resistance, il estoit plus aysé à y empreindre quelque chose. _Vt necesse est lancem in libra ponderibus impositis deprimi: sic animum perspicuis cedere._ D'autant que l'ame est plus vuide, et sans contrepoids, elle se baisse plus facilement souz la charge de la premiere persuasion. Voylà pourquoy les enfans, le vulgaire, les femmes et les malades sont plus suiets à estre menez par les oreilles. Mais aussi de l'autre part, c'est vne sotte presomption, d'aller desdeignant et condamnant pour faux, ce qui ne nous semble pas vray-semblable: qui est vn vice ordinaire de ceux qui pensent auoir quelque suffisance, outre la commune. I'en faisoy ainsin autrefois, et si i'oyois parler ou des esprits qui reuiennent, ou du prognostique des choses futures, des enchantemens, des sorcelleries, ou faire quelque autre conte, où ie ne peusse pas mordre,

_Somnia, terrores magicos, miracula, sagas, Nocturnos lemures, portentáque Thessala:_

il me venoit compassion du pauure peuple abusé de ces folies. Et à present ie treuue, que i'estoy pour le moins autant à plaindre moy mesme. Non que l'experience m'aye depuis rien faict voir, au dessus de mes premieres creances; et si n'a pas tenu à ma curiosité: mais la raison m'a instruit, que de condamner ainsi resolument vne chose pour fausse, et impossible, c'est se donner l'aduantage d'auoir dans la teste, les bornes et limites de la volonté de Dieu, et de la puissance de nostre mere nature: et qu'il n'y a point de plus notable folie au monde, que de les ramener à la mesure de nostre capacité et suffisance. Si nous appelons monstres ou miracles, ce où nostre raison ne peut aller, combien s'en presente il continuellement à nostre veuë? Considerons au trauers de quels nuages, et comment à tastons on nous meine à la cognoissance de la pluspart des choses qui nous sont entre mains: certes nous trouuerons que c'est plustost accoustumance, que science, qui nous en oste l'estrangeté:

_Iam nemo fessus saturúsque videndi, Suspicere in cœli dignatur lucida templa:_

et que ces choses là, si elles nous estoyent presentees de nouueau, nous les trouuerions autant ou plus incroyables qu'aucunes autres.

_Si nunc primùm morialibus adsint Ex improuiso, ceu sint obiecta repente, Nil magis his rebus poterat mirabile dici, Aut minus antè quod auderent fore credere gentes._

Celuy qui n'auoit iamais veu de riuiere, à la premiere qu'il rencontra, il pensa que ce fust l'Ocean: et les choses qui sont à nostre cognoissance les plus grandes, nous les iugeons estre les extremes que nature face en ce genre.

_Scilicet et fluuius qui non est maximus, ei est Qui non antè aliquem maiorem vidit, et ingens Arbor homòque videtur, et omnia de genere omni Maxima quæ vidit quisque, hæc ingentia fingit._

_Consuetudine oculorum assuescunt animi, neque admirantur, neque requirunt rationes earum rerum, quas semper vident._ La nouuelleté des choses nous incite plus que leur grandeur, à en rechercher les causes. Il faut iuger auec plus de reuerence de cette infinie puissance de nature, et plus de recognoissance de nostre ignorance et foiblesse. Combien y a il de choses peu vray-semblables, tesmoignees par gens dignes de foy, desquelles si nous ne pouuons estre persuadez, au moins les faut-il laisser en suspens: car de les condamner impossibles, c'est se faire fort, par vne temeraire presumption, de sçauoir iusques où va la possibilité. Si lon entendoit bien la difference qu'il y a entre l'impossible et l'inusité; et entre ce qui est contre l'ordre du cours de nature, et contre la commune opinion des hommes, en ne croyant pas temerairement, ny aussi ne descroyant pas facilement: on obserueroit la regle de Rien trop, commandee par Chilon. Quand on trouue dans Froissard, que le Conte de Foix sçeut en Bearn la defaicte du Roy Iean de Castille à Iuberoth, le lendemain qu'elle fut aduenue, et les moyens qu'il en allegue, on s'en peut moquer: et de ce mesme que nos Annales disent, que le Pape Honorius le propre iour que le Roy Philippe Auguste mourut à Mante, fit faire ses funerailles publiques, et les manda faire par toute l'Italie. Car l'authorité de ces tesmoings n'a pas à l'aduenture assez de rang pour nous tenir en bride. Mais quoy? si Plutarque outre plusieurs exemples, qu'il allegue de l'antiquité, dit sçauoir de certaine science, que du temps de Domitian, la nouuelle de la bataille perdue par Antonius en Allemaigne à plusieurs iournees de là, fut publiee à Rome, et semee par tout le monde le mesme iour qu'elle auoit esté perduë: et si Cæsar tient, qu'il est souuent aduenu que la renommee a deuancé l'accident: dirons-nous pas que ces simples gens là, se sont laissez piper apres le vulgaire, pour n'estre pas clair-voyans comme nous? Est-il rien plus delicat, plus net, et plus vif, que le iugement de Pline, quand il luy plaist de le mettre en ieu? rien plus esloigné de vanité? ie laisse à part l'excellence de son sçauoir, quand ie fay moins de conte: en quelle partie de ces deux là le surpassons nous? toutesfois il n'est si petit escolier, qui ne le conuainque de mensonge, et qui ne luy vueille faire leçon sur le progrez des ouurages de nature. Quand nous lisons dans Bouchet les miracles des reliques de Sainct Hilaire: passe: son credit n'est pas assez grand pour nous oster la licence d'y contredire: mais de condamner d'vn train toutes pareilles histoires, me semble singuliere impudence. Ce grand Sainct Augustin tesmoigne auoir veu sur les reliques Sainct Geruais et Protaise à Milan, vn enfant aueugle recouurer la veuë: vne femme à Carthage estre guerie d'vn cancer par le signe de la croix, qu'vne femme nouuellement baptisee luy fit: Hesperius, vn sien familier auoir chassé les esprits qui infestoient sa maison, auec vn peu de terre du Sepulchre de nostre Seigneur: et cette terre depuis transportee à l'Eglise, vn paralytique en auoir esté soudain guery: vne femme en vne procession ayant touché à la chasse S. Estienne, d'vn bouquet, et de ce bouquet s'estant frottée les yeux, auoir recouuré la veuë pieça perduë: et plusieurs autres miracles, où il dit luy mesmes auoir assisté. Dequoy accuserons nous et luy et deux S. Euesques Aurelius et Maximinus, qu'il appelle pour ses recors? sera-ce d'ignorance, simplesse, facilité, ou de malice et imposture? Est-il homme en nostre siecle si impudent, qui pense leur estre comparable, suit en vertu et piété, soit en sçauoir, iugement et suffisance?

_Qui vt rationem nullam afferrent, ipsa autoritate me frangerent._

C'est vne hardiesse dangereuse et de consequence, outre l'absurde temerité qu'elle traine quant et soy, de mespriser ce que nous ne conceuons pas. Car apres que selon vostre bel entendement, vous auez estably les limites de la verité et de la mensonge, et qu'il se treuue que vous auez necessairement à croire des choses où il y a encores plus d'estrangeté qu'en ce que vous niez, vous vous estes des-ia obligé de les abandonner. Or ce qui me semble apporter autant de desordre en nos consciences en ces troubles où nous sommes, de la Religion, c'est cette dispensation que les Catholiques font de leur creance. Il leur semble faire bien les moderez et les entenduz, quand ils quittent aux aduersaires aucuns articles de ceux qui sont en debat. Mais outre ce, qu'ils ne voyent pas quel aduantage c'est à celuy qui vous charge, de commancer à luy ceder, et vous tirer arriere, et combien cela l'anime à poursuiure sa pointe: ces articles là qu'ils choisissent pour les plus legers, sont aucunefois tres-importans. Ou il faut se submettre du tout à l'authorité de nostre police ecclesiastique, ou du tout s'en dispenser. Ce n'est pas à nous à establir la part que nous luy deuons d'obeissance. Et d'auantage, ie le puis dire pour l'auoir essayé, ayant autrefois vsé de cette liberté de mon chois et triage particulier, mettant à nonchaloir certains points de l'obseruance de nostre Eglise, qui semblent auoir vn visage ou plus vain, ou plus estrange, venant à en communiquer aux hommes sçauans, i'ay trouué que ces choses là ont vn fondement massif et tressolide: et que ce n'est que bestise et ignorance, qui nous fait les receuoir auec moindre reuerence que le reste. Que ne nous souuient il combien nous sentons de contradiction en nostre iugement mesmes? combien de choses nous seruoyent hyer d'articles de foy, qui nous sont fables auiourd'huy? La gloire et la curiosité, sont les fleaux de nostre ame. Cette cy nous conduit à mettre le nez par tout, et celle là nous defend de rien laisser irresolu et indecis.

CHAPITRE XXVII.

_De l'Amitié._