Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 16
IE ne vis iamais pere, pour bossé ou teigneux que fust son fils, qui laissast de l'aduoüer: non pourtant, s'il n'est du tout enyuré de cet' affection, qu'il ne s'apperçoiue de sa defaillance: mais tant y a qu'il est sien. Aussi moy, ie voy mieux que tout autre, que ce ne sont icy que resueries d'homme, qui n'a gousté des sciences que la crouste premiere en son enfance, et n'en a retenu qu'vn general et informe visage: vn peu de chaque chose, et rien du tout, à la Françoise. Car en somme, ie sçay qu'il y a vne Medecine, vne Iurisprudence, quatre parties en la Mathematique, et grossierement ce à quoy elles visent. Et à l'aduenture encore sçay-ie la pretention des sciences en general, au seruice de nostre vie: mais d'y enfoncer plus auant, de m'estre rongé les ongles à l'estude d'Aristote monarque de la doctrine moderne, ou opiniatré apres quelque science, ie ne l'ay iamais faict: ny n'est art dequoy ie peusse peindre seulement les premiers lineaments. Et n'est enfant des classes moyennes, qui ne se puisse dire plus sçauant que moy: qui n'ay seulement pas dequoy l'examiner sur sa premiere leçon. Et si l'on m'y force, ie suis contraint assez ineptement, d'en tirer quelque matiere de propos vniuersel, sur quoy i'examine son iugement naturel: leçon, qui leur est autant incognue, comme à moy la leur. Ie n'ay dressé commerce auec aucun liure solide, sinon Plutarche et Seneque, où ie puyse comme les Danaïdes, remplissant et versant sans cesse. I'en attache quelque chose à ce papier, à moy, si peu que rien. L'histoire, c'est mon gibier en matiere de liures, ou la poësie, que i'ayme d'vne particuliere inclination: car, comme disoit Cleanthes, tout ainsi que la voix contrainte dans l'étroit canal d'vne trompette sort plus aigue et plus forte: ainsi me semble il que la sentence pressee aux pieds nombreux de la poësie, s'eslance bien plus brusquement, et me fiert d'vne plus viue secousse. Quant aux facultez naturelles qui sont en moy, dequoy c'est icy l'essay, ie les sens flechir sous la charge: mes conceptions et mon iugement ne marche qu'à tastons, chancelant, bronchant et chopant: et quand ie suis allé le plus auant que ie puis, si ne me suis-ie aucunement satisfaict. Ie voy encore du païs au delà: mais d'vne veüe trouble, et en nuage, que ie ne puis demesler. Et entreprenant de parler indifferemment de tout ce qui se presente à ma fantasie, et n'y employant que mes propres et naturels moyens, s'il m'aduient, comme il faict souuent, de rencontrer de fortune dans les bons autheurs ces mesmes lieux, que i'ay entrepris de traiter, comme ie vien de faire chez Plutarque tout presentement, son discours de la force de l'imagination: à me recognoistre au prix de ces gens là, si foible et si chetif, si poisant et si endormy, ie me fay pitié, ou desdain à moy mesmes. Si me gratifie-ie de cecy, que mes opinions ont cet honneur de rencontrer souuent aux leurs, et que ie vays au moins de loing apres, disant que voire. Aussi que i'ay cela, que chacun n'a pas, de cognoistre l'extreme difference d'entre-eux et moy: et laisse ce neant-moins courir mes inuentions ainsi foibles et basses, comme ie les ay produites, sans en replastrer et recoudre les defaux que cette comparaison m'y a descouuert. Il faut auoir les reins bien fermes pour entreprendre de marcher front à front auec ces gens là. Les escriuains indiscrets de nostre siecle, qui parmy leurs ouurages de neant, vont semant des lieux entiers des anciens autheurs, pour se faire honneur, font le contraire. Car cett' infinie dissemblance de lustres rend vn visage si pasle, si terni, et si laid à ce qui est leur, qu'ils y perdent beaucoup plus qu'ils n'y gaignent. C'estoient deux contraires fantasies. Le Philosophe Chrysippus mesloit à ses liures, non les passages seulement, mais des ouurages entiers d'autres autheurs: et en vn la Medee d'Eurypides: et disoit Apollodorus, que, qui en retrancheroit ce qu'il y auoit d'estranger, son papier demeureroit en blanc. Epicurus au rebours, en trois cents volumes qu'il laissa, n'auoit pas mis vne seule allegation. Il m'aduint l'autre iour de tomber sur vn tel passage: I'auois trainé languissant apres des parolles Françoises, si exangues, si descharnees, et si vuides de matiere et de sens, que ce n'estoient voirement que parolles Françoises: au bout d'vn long et ennuyeux chemin, ie vins à rencontrer vne piece haute, riche et esleuee iusques aux nües: si i'eusse trouué la pente douce, et la montee vn peu alongee, cela eust esté excusable: c'estoit vn precipice si droit et si coupé que des six premieres parolles ie cogneuz que ie m'enuolois en l'autre monde: de là ie descouuris la fondriere d'où ie venois, si basse et si profonde, que ie n'eus oncques puis le cœur de m'y raualer. Si i'estoffois l'vn de mes discours de ces riches despouilles, il esclaireroit par trop la bestise des autres. Reprendre en autruy mes propres fautes, ne me semble non plus incompatible, que de reprendre, comme ie fay souuent, celles d'autruy en moy. Il les faut accuser par tout, et leur oster tout lieu de franchise. Si sçay ie, combien audacieusement i'entreprens moy-mesmes à tous coups, de m'egaler à mes larrecins, d'aller pair à pair quand et eux: non sans vne temeraire esperance, que ie puisse tromper les yeux des iuges à les discerner. Mais c'est autant par le benefice de mon application, que par le benefice de mon inuention et de ma force. Et puis, ie ne luitte point en gros ces vieux champions là, et corps à corps: c'est par reprinses, menues et legeres attaintes. Ie ne m'y aheurte pas: ie ne fay que les taster: et ne vay point tant, comme ie marchande d'aller. Si ie leur pouuoy tenir palot, ie serois honneste homme: car ie ne les entreprens, que par où ils sont les plus roides. De faire ce que i'ay decouuert d'aucuns, se couurir des armes d'autruy, iusques à ne montrer pas seulement le bout de ses doigts: conduire son dessein (comme il est aysé aux sçauans en vne matiere commune) sous les inuentions anciennes, rappiecees par cy par là: à ceux qui les veulent cacher et faire propres, c'est premierement iniustice et lascheté, que n'ayans rien en leur vaillant, par où se produire, ils cherchent à se presenter par vne valeur purement estrangere: et puis, grande sottise, se contentant par piperie de s'acquerir l'ignorante approbation du vulgaire, se descrier enuers les gents d'entendement, qui hochent du nez cette incrustation empruntee: desquels seuls la louange a du poids. De ma part il n'est rien que ie vueille moins faire. Ie ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. Cecy ne touche pas les centons, qui se publient pour centons: et i'en ay veu de tres-ingenieux en mon temps: entre-autres vn, sous le nom de Capilupus: outre les anciens. Ce sont des esprits, qui se font veoir, et par ailleurs, et par là, comme Lipsius en ce docte et laborieux tissu de ses Politiques. Quoy qu'il en soit, veux-ie dire, et quelles que soient ces inepties, ie n'ay pas deliberé de les cacher, non plus qu'vn mien pourtraict chauue et grisonnant, où le peintre auroit mis non vn visage parfaict, mais le mien. Car aussi ce sont icy mes humeurs et opinions: ie les donne, pour ce qui est en ma creance, non pour ce qui est à croire. Ie ne vise icy qu'à decouurir moy-mesmes, qui seray par aduenture autre demain, si nouuel apprentissage me change. Ie n'ay point l'authorité d'estre creu, ny ne le desire, me sentant trop mal instruit pour instruire autruy. Quelcun doncq' ayant veu l'article precedant, me disoit chez moy l'autre iour, que ie me deuoys estre vn petit estendu sur le discours de l'institution des enfans. Or Madame si i'auoy quelque suffisance en ce subiect, ie ne pourroy la mieux employer que d'en faire vn present à ce petit homme, qui vous menasse de faire tantost vne belle sortie de chez vous (vous estes trop genereuse pour commencer autrement que par vn masle). Car ayant eu tant de part à la conduite de vostre mariage, i'ay quelque droit et interest à la grandeur et prosperité de tout ce qui en viendra: outre ce que l'ancienne possession que vous auez sur ma seruitude, m'oblige assez à desirer honneur, bien et aduantage à tout ce qui vous touche. Mais à la verité ie n'y entens sinon cela, que la plus grande difficulté et importance de l'humaine science semble estre en cet endroit, où il se traitte de la nourriture et institution des enfans. Tout ainsi qu'en l'agriculture, les façons, qui vont deuant le planter, sont certaines et aysees, et le planter mesme. Mais depuis que ce qui est planté, vient à prendre vie: à l'esleuer, il y a vne grande varieté de façons, et difficulté: pareillement aux hommes, il y a peu d'industrie à les planter: mais depuis qu'ils sont naiz, on se charge d'vn soing diuers, plein d'embesoignement et de crainte, à les dresser et nourrir. La montre de leurs inclinations est si tendre en ce bas aage, et si obscure, les promesses si incertaines et fauces, qu'il est mal-aisé d'y establir aucun solide iugement. Voyez Cimon, voyez Themistocles et mille autres, combien ils se sont disconuenuz à eux mesmes. Les petits des ours, et des chiens, montrent leur inclination naturelle; mais les hommes se iettans incontinent en des accoustumances, en des opinions, en des loix, se changent ou se deguisent facilement. Si est-il difficile de forcer les propensions naturelles. D'où il aduient que par faute d'auoir bien choisi leur route, pour neant se trauaille on souuent, et employe lon beaucoup d'aage, à dresser des enfans aux choses, ausquelles ils ne peuuent prendre pied. Toutesfois en cette difficulté mon opinion est, de les acheminer tousiours aux meilleures choses et plus profitables; et qu'on se doit peu appliquer à ces legeres diuinations et prognostiques, que nous prenons des mouuemens de leur enfance. Platon en sa republique, me semble leur donner trop d'autorité. Madame c'est vn grand ornement que la science, et vn vtil de merueilleux seruice, notamment aux personnes esleuees en tel degré de fortune, comme vous estes. A la verité elle n'a point son vray vsage en mains viles et basses. Elle est bien plus fiere, de prester ses moyens à conduire vne guerre, à commander vn peuple, à pratiquer l'amitié d'vn Prince, ou d'vne nation estrangere, qu'à dresser vn argument dialectique, ou à plaider vn appel, ou ordonner vne masse de pillules. Ainsi Madame, par ce que ie croy que vous n'oublierez pas cette partie en l'institution des vostres, vous qui en auez sauouré la douceur, et qui estes d'vne race lettree (car nous auons encore les escrits de ces anciens Comtes de Foix, d'où Monsieur le Comte vostre mary et vous, estes descendus: et François Monsieur de Candale, vostre oncle, en faict naistre tous les iours d'autres, qui estendront la cognoissance de cette qualité de vostre famille, à plusieurs siecles) ie vous veux dire là dessus vne seule fantasie, que i'ay contraire au commun vsage. C'est tout ce que ie puis conferer à vostre seruice en cela. La charge du gouuerneur, que vous luy donrez, du chois duquel depend tout l'effect de son institution, elle a plusieurs autres grandes parties, mais ie n'y touche point, pour n'y sçauoir rien apporter qui vaille: et de cet article, sur lequel ie me mesle de luy donner aduis, il m'en croira autant qu'il y verra d'apparence. A vn enfant de maison, qui recherche les lettres, non pour le gaing (car vne fin si abiecte, est indigne de la grace et faueur des Muses, et puis elle regarde et depend d'autruy) ny tant pour les commoditez externes, que pour les sienes propres, et pour s'en enrichir et parer au dedans, ayant plustost enuie d'en reussir habil'homme, qu'homme sçauant, ie voudrois aussi qu'on fust soigneux de luy choisir vn conducteur, qui eust plustost la teste bien faicte, que bien pleine: et qu'on y requist tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science: et qu'il se conduisist en sa charge d'vne nouuelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans vn antonnoir; et nostre charge ce n'est que redire ce qu'on nous a dit. Ie voudrois qu'il corrigeast cette partie; et que de belle arriuee, selon la portee de l'ame, qu'il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir, et discerner d'elle mesme. Quelquefois luy ouurant le chemin, quelquefois le luy laissant ouurir. Ie ne veux pas qu'il inuente, et parle seul: ie veux qu'il escoute son disciple parler à son tour. Socrates, et depuis Arcesilaus, faisoient premierement parler leurs disciples, et puis ils parloient à eux. _Obest plerumque ijs, qui discere volunt, auctoritas eorum, qui docent._ Il est bon qu'il le face trotter deuant luy, pour iuger de son train: et iuger iusques à quel point il se doibt raualler, pour s'accommoder à sa force. A faute de cette proportion, nous gastons tout. Et de la sçauoir choisir, et s'y conduire bien mesurément, c'est vne des plus ardues besongnes que ie sache. Et est l'effect d'vne haute ame et bien forte, sçauoir condescendre à ses allures pueriles, et les guider. Ie marche plus ferme et plus seur, à mont qu'à val. Ceux qui, comme nostre vsage porte, entreprenent d'vne mesme leçon et pareille mesure de conduite, regenter plusieurs esprits de si diuerses mesures et formes: ce n'est pas merueille, si en tout vn peuple d'enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois, qui rapportent quelque iuste fruit de leur discipline. Qu'il ne luy demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance. Et qu'il iuge du profit qu'il aura fait, non par le tesmoignage de sa memoire, mais de sa vie. Que ce qu'il viendra d'apprendre, il le luy face mettre en cent visages, et accommoder à autant de diuers subiets, pour voir s'il l'a encore bien pris et bien faict sien, prenant l'instruction à son progrez, des paidagogismes de Platon. C'est tesmoignage de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l'a auallee: l'estomach n'a pas faict son operation, s'il n'a faict changer la façon et la forme, à ce qu'on luy auoit donné à cuire. Nostre ame ne branle qu'à credit, liee et contrainte à l'appetit des fantasies d'autruy, serue et captiuee soubs l'authorité de leur leçon. On nous a tant assubiectis aux cordes, que nous n'auons plus de franches alleures: nostre vigueur et liberté est esteinte.
_Nunquam tutelæ suæ fiunt._
Ie vy priuément à Pise vn honneste homme, mais si Aristotelicien, que le plus general de ses dogmes est: Que la touche et regle de toutes imaginations solides, et de toute verité, c'est la conformité à la doctrine d'Aristote: que hors de là, ce ne sont que chimeres et inanité: qu'il a tout veu et tout dict. Cette sienne proposition, pour auoir esté vn peu trop largement et iniquement interpretee, le mit autrefois et tint long temps en grand accessoire à l'inquisition à Rome. Qu'il luy face tout passer par l'estamine, et ne loge rien en sa teste par simple authorité, et à credit. Les principes d'Aristote ne luy soyent principes, non plus que ceux des Stoiciens ou Epicuriens. Qu'on luy propose cette diuersité de iugemens, il choisira s'il peut: sinon il en demeurera en doubte.
_Che non men che saper dubbiar m'aggrada._
Car s'il embrasse les opinions de Xenophon et de Platon, par son propre discours, ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. Qui suit vn autre, il ne suit rien: il ne trouue rien: voire il ne cerche rien. _Non sumus sub rege, sibi quisque se vindicet._ Qu'il sache, qu'il sçait, au moins. Il faut qu'il imboiue leurs humeurs, non qu'il apprenne leurs preceptes. Et qu'il oublie hardiment s'il veut, d'où il les tient, mais qu'il se les sache approprier. La verité et la raison sont communes à vn chacun, et ne sont non plus à qui les a dites premierement, qu'à qui les dit apres. Ce n'est non plus selon Platon, que selon moy: puis que luy et moy l'entendons et voyons de mesme. Les abeilles pillotent deçà delà les fleurs, mais elles en font apres le miel, qui est tout leur; ce n'est plus thin, ny mariolaine. Ainsi les pieces empruntees d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire vn ouurage tout sien: à sçauoir son iugement, son institution, son trauail et estude ne vise qu'à le former. Qu'il cele tout ce dequoy il a esté secouru, et ne produise que ce qu'il en a faict. Les pilleurs, les emprunteurs, mettent en parade leurs bastiments, leurs achapts, non pas ce qu'ils tirent d'autruy. Vous ne voyez pas les espices d'vn homme de parlement: vous voyez les alliances qu'il a gaignees, et honneurs à ses enfants. Nul ne met en compte publique sa recette: chacun y met son acquest.
Le guain de nostre estude, c'est en estre deuenu meilleur et plus sage. C'est, disoit Epicharmus, l'entendement qui voyt et qui oyt: c'est l'entendement qui approfite tout, qui dispose tout, qui agit, qui domine et qui regne: toutes autres choses sont aueugles, sourdes et sans ame. Certes nous le rendons seruile et coüard, pour ne luy laisser la liberté de rien faire de soy. Qui demanda iamais à son disciple ce qu'il luy semble de la Rhetorique et de la Grammaire, de telle ou telle sentence de Ciceron? On nous les placque en la memoire toutes empennees, comme des oracles, où les lettres et les syllabes sont de la substance de la chose. Sçauoir par cœur n'est pas sçauoir: c'est tenir ce qu'on a donné en garde à sa memoire. Ce qu'on sçait droittement, on en dispose, sans regarder au patron, sans tourner les yeux vers son liure. Fascheuse suffisance, qu'vne suffisance pure liuresque! Ie m'attens qu'elle serue d'ornement, non de fondement: suiuant l'aduis de Platon, qui dit, la fermeté, la foy, la sincerité, estre la vraye philosophie: les autres sciences, et qui visent ailleurs, n'estre que fard. Ie voudrois que le Paluël ou Pompee, ces beaux danseurs de mon temps, apprinsent des caprioles à les voir seulement faire, sans nous bouger de nos places, comme ceux-cy veulent instruire nostre entendement, sans l'esbranler: ou qu'on nous apprinst à manier vn cheual, ou vne pique, ou vn luth, ou la voix, sans nous y exercer: comme ceux icy nous veulent apprendre à bien iuger, et à bien parler, sans nous exercer à parler ny à iuger. Or à cet apprentissage tout ce qui se presente à nos yeux, sert de liure suffisant: la malice d'vn page, la sottise d'vn valet, vn propos de table, ce sont autant de nouuelles matieres. A cette cause le commerce des hommes y est merueilleusement propre, et la visite des pays estrangers: non pour en rapporter seulement, à la mode de nostre noblesse Françoise, combien de pas a _Santa rotonda_, ou la richesse de calessons de la _Signora Liuia_, ou comme d'autres, combien le visage de Neron, de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large, que celuy de quelque pareille medaille. Mais pour en rapporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons: et pour frotter et limer nostre ceruelle contre celle d'autruy, ie voudrois qu'on commençast à le promener dés sa tendre enfance: et premierement, pour faire d'vne pierre deux coups, par les nations voisines, où le langage est plus esloigné du nostre, et auquel si vous ne la formez de bon'heure, la langue ne se peut plier. Aussi bien est-ce vne opinion receuë d'vn chacun, que ce n'est pas raison de nourrir vn enfant au giron de ses parens. Cette amour naturelle les attendrit trop, et relasche, voire les plus sages: ils ne sont capables ny de chastier ses fautes, ny de le voir nourry grossierement comme il faut, et hasardeusement. Ils ne le sçauroient souffrir reuenir suant et poudreux de son exercice, boire chaud, boire froid, ny le voir sur vn cheual rebours, ny contre vn rude tireur le floret au poing, ou la premiere harquebuse. Car il n'y a remede, qui en veut faire vn homme de bien, sans doubte il ne le faut espargner en cette ieunesse: et faut souuent choquer les regles de la medecine:
_Vitámque sub dio et trepidis agat In rebus._