Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 15

Chapter 151,689 wordsPublic domain

A quoy faire la science, si l'entendement n'y est? Pleust à Dieu que pour le bien de nostre iustice ces compagnies là se trouuassent aussi bien fournies d'entendement et de conscience, comme elles sont encore de science. _Non vitæ, sed scholæ discimus._ Or il ne faut pas attacher le sçauoir à l'ame, il l'y faut incorporer: il ne l'en faut pas arrouser, il l'en faut teindre; et s'il ne la change, et meliore son estat imparfaict, certainement il vaut beaucoup mieux le laisser là. C'est vn dangereux glaiue, et qui empesche et offence son maistre s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'vsage: _vt fuerit melius non didicisse_. A l'aduenture est ce la cause, que et nous, et la Theologie ne requerons pas beaucoup de science aux femmes, et que François Duc de Bretaigne filz de Iean V. comme on luy parla de son mariage auec Isabeau fille d'Escosse, et qu'on luy adiousta qu'elle auoit esté nourrie simplement et sans aucune instruction de lettres, respondit, qu'il l'en aymoit mieux, et qu'vne femme estoit assez sçauante, quand elle sçauoit mettre difference entre la chemise et le pourpoint de son mary. Aussi ce n'est pas si grande merueille, comme on crie, que nos ancestres n'ayent pas faict grand estat des lettres, et qu'encores auiourd'huy elles ne se trouuent que par rencontre aux principaux conseils de nos Roys: et si cette fin de s'en enrichir, qui seule nous est auiourd'huy proposée par le moyen de la Iurisprudence, de la Medecine, du pedantisme, et de la Theologie encore, ne les tenoit en credit, vous les verriez sans doubte aussi marmiteuses qu'elles furent onques. Quel dommage, si elles ne nous apprennent ny à bien penser, ny à bien faire? _Postquam docti prodierunt, boni desunt._ Toute autre science, est dommageable à celuy qui n'a la science de la bonté. Mais la raison que ie cherchoys tantost, seroit elle point aussi de là, que nostre estude en France n'ayant quasi autre but que le proufit, moins de ceux que nature a faict naistre à plus genereux offices que lucratifs, s'adonnants aux lettres, ou si courtement (retirez auant que d'en auoir pris appetit, à vne profession qui n'a rien de commun auec les liures) il ne reste plus ordinairement, pour s'engager tout à faict à l'estude, que les gents de basse fortune, qui y questent des moyens à viure? Et de ces gents-là, les ames estans et par nature, et par institution domestique et exemple, du plus bas aloy, rapportent faucement le fruit de la science. Car elle n'est pas pour donner iour à l'ame qui n'en a point: ny pour faire voir vn aueugle. Son mestier est, non de luy fournir de veuë, mais de la luy dresser, de luy regler ses allures, pourueu qu'elle aye de soy les pieds, et les iambes droites et capables. C'est vne bonne drogue que la science, mais nulle drogue n'est assés forte, pour se preseruer sans alteration et corruption, selon le vice du vase qui l'estuye. Tel a la veuë claire, qui ne l'a pas droitte: et par consequent void le bien, et ne le suit pas: et void la science, et ne s'en sert pas. La principale ordonnance de Platon en sa republique, c'est donner à ses citoyens selon leur nature, leur charge. Nature peut tout, et fait tout. Les boiteux sont mal propres aux exercices du corps, et aux exercices de l'esprit les ames boiteuses. Les bastardes et vulgaires sont indignes de la philosophie. Quand nous voyons vn homme mal chaussé, nous disons que ce n'est pas merueille, s'il est chaussetier. De mesme il semble, que l'experience nous offre souuent, vn medecin plus mal medeciné, vn Theologien moins reformé, et coustumierement vn sçauant moins suffisant qu'vn autre. Aristo Chius auoit anciennement raison de dire, que les philosophes nuisoient aux auditeurs: d'autant que la plus part des ames ne se trouuent propres à faire leur profit de telle instruction: qui, si elle ne se met à bien, se met à mal: ασωτους _ex Aristippi, acerbos ex Zenonis schola exire_. En cette belle institution que Xenophon preste aux Perses, nous trouuons qu'ils apprenoient la vertu à leurs enfans, comme les autres nations font les lettres. Platon dit que le fils aisné en leur succession royale, estoit ainsi nourry. Apres sa naissance, on le donnoit, non à des femmes, mais à des eunuches de la premiere authorité autour des Roys, à cause de leur vertu. Ceux-cy prenoient charge de luy rendre le corps beau et sain: et apres sept ans le duisoient à monter à cheual, et aller à la chasse. Quand il estoit arriué au quatorziesme, ils le deposoient entre les mains de quatre: le plus sage, le plus iuste, le plus temperant, le plus vaillant de la nation. Le premier luy apprenoit la religion: le second, à estre tousiours veritable: le tiers, à se rendre maistre des cupidités: le quart, à ne rien craindre. C'est chose digne de tres-grande consideration, que en cette excellente police de Lycurgus, et à la verité monstrueuse par sa perfection, si songneuse pourtant de la nourriture des enfans, comme de sa principale charge, et au giste mesmes des Muses, il s'y face si peu de mention de la doctrine: comme si cette genereuse ieunesse desdaignant tout autre ioug que de la vertu, on luy aye deu fournir, au lieu de nos maistres de science, seulement des maistres de vaillance, prudence et iustice. Exemple que Platon a suiuy en ses loix. La façon de leur discipline, c'estoit leur faire des questions sur le iugement des hommes, et de leurs actions: et s'ils condamnoient et loüoient, ou ce personnage, ou ce faict, il falloit raisonner leur dire, et par ce moyen ils aiguisoient ensemble leur entendement, et apprenoient le droit. Astyages en Xenophon, demande à Cyrus compte de sa derniere leçon; C'est, dit-il, qu'en nostre escole vn grand garçon ayant vn petit saye, le donna à l'vn de ses compagnons de plus petite taille, et luy osta son saye qui estoit plus grand: nostre precepteur m'ayant fait iuge de ce different, ie iugeay qu'il falloit laisser les choses en cet estat, et que l'vn et l'autre sembloit estre mieux accommodé en ce point: sur quoy il me remontra que i'auois mal fait: car ie m'estois arresté à considerer la bien seance, et il falloit premierement auoir proueu à la iustice, qui vouloit que nul ne fust forcé en ce qui luy appartenoit. Et dit qu'il en fut fouëté, tout ainsi que nous sommes en nos villages, pour auoir oublié le premier aoriste de τυπτω. Mon regent me feroit vne belle harangue _in genere demonstratiuo_, auant qu'il me persuadast que son escole vaut cette-là. Ils ont voulu coupper chemin: et puis qu'il est ainsi que les sciences, lors mesmes qu'on les prent de droit fil, ne peuuent que nous enseigner la prudence, la preud'hommie et la resolution, ils ont voulu d'arriuée mettre leurs enfans au propre des effects, et les instruire non par ouïr dire, mais par l'essay de l'action, en les formant et moulant vifuement, non seulement de preceptes et parolles, mais principalement d'exemples et d'œuures: afin que ce ne fust pas vne science en leur ame, mais sa complexion et habitude: que ce ne fust pas vn acquest, mais vne naturelle possession. A ce propos, on demandoit à Agesilaus ce qu'il seroit d'aduis, que les enfans apprinsent: Ce qu'ils doiuent faire estans hommes, respondit-il. Ce n'est pas merueille, si vne telle institution a produit des effects si admirables. On alloit, dit-on, aux autres villes de Grece chercher des Rhetoriciens, des Peintres, et des Musiciens: mais en Lacedemone des legislateurs, des magistrats, et Empereurs d'armée: à Athenes on aprenoit à bien dire, et icy à bien faire: là à se desmesler d'vn argument sophistique, et à rabattre l'imposture des mots captieusement entrelassez; icy à se desmesler des appats de la volupté, et à rabattre d'vn grand courage les menasses de la fortune et de la mort: ceux-là s'embesongnoient apres les parolles, ceux-cy apres les choses: là c'estoit vne continuelle exercitation de la langue, icy vne continuelle exercitation de l'ame. Parquoy il n'est pas estrange, si Antipater leur demandant cinquante enfans pour ostages, ils respondirent tout au rebours de ce que nous ferions, qu'ils aymoient mieux donner deux fois autant d'hommes faicts; tant ils estimoient la perte de l'education de leur pays. Quand Agesilaus conuie Xenophon d'enuoyer nourrir ses enfans à Sparte, ce n'est pas pour y apprendre la Rhetorique, ou Dialectique: mais pour apprendre, ce dit-il, la plus belle science qui soit, asçauoir la science d'obeir et de commander. Il est tres-plaisant, de voir Socrates, à sa mode se moquant de Hippias, qui luy recite, comment il a gaigné, specialement en certaines petites villettes de la Sicile, bonne somme d'argent, à regenter: et qu'à Sparte il n'a gaigné pas vn sol. Que ce sont gents idiots, qui ne sçauent ny mesurer ny compter: ne font estat ny de Grammaire ny de rythme: s'amusans seulement à sçauoir la suitte des Roys, establissement et decadence des Estats, et tels fatras de comptes. Et au bout de cela, Socrates luy faisant aduouër par le menu, l'excellence de leur forme de gouuernement publique, l'heur et vertu de leur vie priuée, luy laisse deuiner la conclusion de l'inutilité de ses arts. Les exemples nous apprennent, et en cette martiale police, et en toutes ses semblables, que l'estude des sciences amollit et effemine les courages, plus qu'il ne les fermit et aguerrit. Le plus fort Estat, qui paroisse pour le present au monde, est celuy des Turcs, peuples egalement duicts à l'estimation des armes, et mespris des lettres. Ie trouue Rome plus vaillante auant qu'elle fust sçauante. Les plus belliqueuses nations en nos iours, sont les plus grossieres et ignorantes. Les Scythes, les Parthes, Tamburlan, nous seruent à cette preuue. Quand les Gots rauagerent la Grece, ce qui sauua toutes les librairies d'estre passées au feu, ce fut vn d'entre eux, qui sema cette opinion, qu'il failloit laisser ce meuble entier aux ennemis: propre à les destourner de l'exercice militaire, et amuser à des occupations sedentaires et oysiues. Quand nostre Roy, Charles huictieme, quasi sans tirer l'espee du fourreau, se veid maistre du Royaume de Naples, et d'vne bonne partie de la Toscane, les Seigneurs de sa suitte, attribuerent cette inesperee facilité de conqueste, à ce que les Princes et la noblesse d'Italie s'amusoient plus à se rendre ingenieux et sçauans, que vigoureux et guerriers.

CHAPITRE XXV.

_De l'Institution des enfans,

à Madame Diane de Foix, Contesse de Gurson._