Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I

Part 12

Chapter 122,712 wordsPublic domain

Autrefois ayant à faire valoir quelqu'vne de nos obseruations, et receuë auec resoluë authorité bien loing autour de nous: et ne voulant point, comme il se fait, l'establir seulement par la force des loix et des exemples, mais questant tousiours iusques à son origine, i'y trouuay le fondement si foible, qu'à peine que ie ne m'en degoustasse, moy, qui auois à la confirmer en autruy. C'est cette recepte, par laquelle Platon entreprend de chasser les des-naturees et preposteres amours de son temps: qu'il estime souueraine et principale: assauoir, que l'opinion publique les condamne: que les Poëtes, que chacun en face de mauuais comptes. Recepte, par le moyen de laquelle, les plus belles filles n'attirent plus l'amour des peres, ny les freres plus excellents en beauté, l'amour des sœurs. Les fables mesmes de Thyestes, d'Oedipus, de Macareus, ayant, auec le plaisir de leur chant, infus cette vtile creance, en la tendre ceruelle des enfants. De vray, la pudicité est vne belle vertu, et de laquelle l'vtilité est assez connuë: mais de la traitter et faire valoir selon nature, il est autant mal-aysé, comme il est aysé de la faire valoir selon l'vsage, les loix, et les preceptes. Les premieres et vniuerselles raisons sont de difficile perscrutation. Et les passent noz maistres en escumant, ou en ne les osant pas seulement taster, se iettent d'abordee dans la franchise de la coustume: là ils s'enflent, et triomphent à bon compte. Ceux qui ne se veulent laisser tirer hors cette originelle source, faillent encore plus: et s'obligent à des opinions sauuages, tesmoin Chrysippus: qui sema en tant de lieux de ses escrits, le peu de compte en quoy il tenoit les conionctions incestueuses, quelles qu'elles fussent. Qui voudra se deffaire de ce violent preiudice de la coustume, il trouuera plusieurs choses receuës d'vne resolution indubitable, qui n'ont appuy qu'en la barbe chenüe et rides de l'vsage, qui les accompaigne: mais ce masque arraché, rapportant les choses à la verité et à la raison, il sentira son iugement, comme tout bouleuersé, et remis pourtant en bien plus seur estat. Pour exemple, ie luy demanderay lors, quelle chose peut estre plus estrange, que de voir vn peuple obligé à suiure des loix qu'il n'entendit oncques: attaché en tous ses affaires domesticques, mariages, donations, testaments, ventes, et achapts, à des regles qu'il ne peut sçauoir, n'estans escrites ny publiees en sa langue, et desquelles par necessité il luy faille acheter l'interpretation et l'vsage. Non selon l'ingenieuse opinion d'Isocrates, qui conseille à son Roy de rendre les trafiques et negociations de ses subiects libres, franches, et lucratiues; et leurs debats et querelles, onereuses, chargees de poisans subsides: mais selon vne opinion prodigieuse, de mettre en trafique, la raison mesme, et donner aux loix cours de marchandise. Ie sçay bon gré à la fortune, dequoy, comme disent nos historiens, ce fut vn Gentil-homme Gascon et de mon pays, qui le premier s'opposa à Charlemaigne, nous voulant donner les loix Latines et imperiales. Qu'est-il plus farouche que de voir vne nation, où par legitime coustume la charge de iuger se vende; et les iugements soyent payez à purs deniers contans; et où legitimement la iustice soit refusee à qui n'a dequoy la payer: et aye cette marchandise si grand credit, qu'il se face en vne police vn quatriéme estat, de gens manians les procés, pour le ioindre aux trois anciens, de l'Église, de la Noblesse, et du Peuple: lequel estat ayant la charge des loix et souueraine authorité des biens et des vies, face vn corps à part de celuy de la noblesse: d'où il aduienne qu'il y ayt doubles loix, celles de l'honneur, et celles de la iustice, en plusieurs choses fort contraires: aussi rigoureusement condamnent celles-là vn demanti souffert, comme celles icy vn demanti reuanché: par le deuoir des armes, celuy-là soit degradé d'honneur et de noblesse qui souffre vn' iniure, et par le deuoir ciuil, celuy qui s'en venge encoure vne peine capitale? qui s'adresse aux loix pour auoir raison d'vne offense faicte à son honneur, il se deshonnore: et qui ne s'y adresse, il en est puny et chastié par les loix: et de ces deux pieces si diuerses, se rapportans toutesfois à vn seul chef, ceux-là ayent la paix, ceux-cy la guerre en charge: ceux-là ayent le gaing, ceux-cy l'honneur: ceux-là le sçauoir, ceux-cy la vertu: ceux-là la parole, ceux-cy l'action: ceux-là la iustice, ceux-cy la vaillance: ceux-là la raison, ceux-cy la force: ceux-là la robbe longue, ceux-cy la courte en partage. Quant aux choses indifferentes, comme vestemens, qui les voudra ramener à leur vraye fin, qui est le seruice et commodité du corps, d'où depend leur grace et bien-seance originelle, pour les plus fantasticques à mon gré qui se puissent imaginer, ie luy donray entre autres nos bonnets carrez: cette longue queuë de veloux plissé, qui pend aux testes de nos femmes, auec son attirail bigarré: et ce vain modelle et inutile, d'vn membre que nous ne pouuons seulement honnestement nommer, duquel toutesfois nous faisons montre et parade en public.

Ces considerations ne destournent pourtant pas vn homme d'entendement de suiure le stile commun. Ains au rebours, il me semble que toutes façons escartees et particulieres partent plustost de folie, ou d'affectation ambitieuse, que de vraye raison: et que le sage doit au dedans retirer son ame de la presse, et la tenir en liberté et puissance de iuger librement des choses: mais quant au dehors, qu'il doit suiure entierement les façons et formes receuës. La societé publique n'a que faire de nos pensees: mais le demeurant, comme nos actions, nostre trauail, nos fortunes et nostre vie, il la faut prester et abandonner à son seruice et aux opinions communes: comme ce bon et grand Socrates refusa de sauuer sa vie par la desobeissance du magistrat, voire d'vn magistrat tres-iniuste et tres-inique. Car c'est la regle des regles, et generale loy des loix, que chacun obserue celles du lieu où il est: νομοις ἑπεσθαι τοισιν εγχωριοις καλον. En voicy d'vne autre cuuee. Il y a grand doute, s'il se peut trouuer si euident profit au changement d'vne loy receüe telle qu'elle soit, qu'il y a de mal à la remuer: d'autant qu'vne police, c'est comme vn bastiment de diuerses pieces ioinctes ensemble d'vne telle liaison, qu'il est impossible d'en esbranler vne que tout le corps ne s'en sente. Le legislateur des Thuriens ordonna, que quiconque voudroit ou abolir vne des vieilles loix, ou en establir vne nouuelle, se presenteroit au peuple la corde au col: afin que si la nouuelleté n'estoit approuuee d'vn chacun, il fust incontinent estranglé. Et celuy de Lacedemone employa sa vie pour tirer de ses citoyens vne promesse asseuree, de n'enfraindre aucune de ses ordonnances. L'Ephore qui coupa si rudement les deux cordes que Phrinys auoit adiousté à la musique, ne s'esmoie pas, si elle en vaut mieux, ou si les accords en sont mieux remplis: il luy suffit pour les condamner, que ce soit vne alteration de la vieille façon. C'est ce que signifioit cette espee rouillee de la Iustice de Marseille. Ie suis desgousté de la nouuelleté, quelque visage qu'elle porte; et ay raison, car i'en ay veu des effets tres-dommageables. Celle qui nous presse depuis tant d'ans, elle n'a pas tout exploicté: mais on peut dire auec apparence, que par accident, elle a tout produict et engendré; voire et les maux et ruines, qui se font depuis sans elle, et contre elle: c'est à elle à s'en prendre au nez,

_Heu patior telis vulnera facta meis!_

Ceux qui donnent le branle à vn Estat, sont volontiers les premiers absorbez en sa ruine. Le fruict du trouble ne demeure guere à celuy qui l'a esmeu; il bat et brouille l'eaue pour d'autres pescheurs. La liaison et contexture de cette monarchie et ce grand bastiment, ayant esté desmis et dissout, notamment sur ses vieux ans par elle, donne tant qu'on veut d'ouuerture et d'entree à pareilles iniures. La maiesté royalle s'auale plus difficilement du sommet au milieu, qu'elle ne se precipite du milieu à fons. Mais si les inuenteurs sont plus dommageables, les imitateurs sont plus vicieux, de se ietter en des exemples, desquels ils ont senti et puni l'horreur et le mal. Et s'il y a quelque degré d'honneur, mesmes au mal faire, ceux cy doiuent aux autres, la gloire de l'inuention, et le courage du premier effort. Toutes sortes de nouuelle desbauche puysent heureusement en cette premiere et fœconde source, les images et patrons à troubler nostre police. On lit en nos loix mesmes, faictes pour le remede de ce premier mal, l'apprentissage et l'excuse de toutes sortes de mauuaises entreprises. Et nous aduient ce que Thucydides dit des guerres ciuiles de son temps, qu'en faueur des vices publiques, on les battisoit de mots nouueaux plus doux pour leur excuse, abastardissant et amollissant leurs vrais titres. C'est pourtant, pour reformer nos consciences et nos creances, _honesta oratio est_. Mais le meilleur pretexte de nouuelleté est tres-dangereux.

_Adeo nihil motum ex antiquo probabile est._

Si me semble-il, à le dire franchement, qu'il y a grand amour de soy et presomption, d'estimer ses opinions iusques-là, que pour les establir, il faille renuerser vne paix publique, et introduire tant de maux ineuitables, et vne si horrible corruption de mœurs que les guerres ciuiles apportent, et les mutations d'Estat, en chose de tel pois, et les introduire en son pays propre. Est-ce pas mal mesnagé, d'aduancer tant de vices certains et cognus, pour combattre des erreurs contestees et debatables? Est-il quelque pire espece de vices, que ceux qui choquent la propre conscience et naturelle cognoissance? Le Senat osa donner en payement cette deffaitte, sur le different d'entre luy et le peuple, pour le ministere de leur religion: _Ad deos, id magis quàm ad se pertinere, ipsos visuros, ne sacra sua polluantur_: conformément à ce que respondit l'oracle à ceux de Delphes, en la guerre Medoise, craignans l'inuasion des Perses. Ils demanderent au Dieu, ce qu'ils auoient à faire des tresors sacrez de son temple, ou les cacher, ou les emporter. Il leur respondit, qu'ils ne bougeassent rien, qu'ils se souciassent d'eux: qu'il estoit suffisant pour prouuoir à ce qui luy estoit propre. La religion Chrestienne a toutes les marques d'extreme iustice et vtilité: mais nulle plus apparente, que l'exacte recommandation de l'obeïssance du magistrat, et manutention des polices. Quel merueilleux exemple nous en a laissé la sapience diuine; qui pour establir le salut du genre humain, et conduire cette sienne glorieuse victoire contre la mort et le peché, ne l'a voulu faire qu'à la mercy de nostre ordre politique: et a soubsmis son progrez et la conduicte d'vn si haut effet et si salutaire, à l'aueuglement et iniustice de nos obseruations et vsances: y laissant courir le sang innocent de tant d'esleuz ses fauoriz, et souffrant vne longue perte d'années à meurir ce fruict inestimable? Il y a grand à dire entre la cause de celuy qui suit les formes et les loix de son pays, et celuy qui entreprend de les regenter et changer. Celuy là allegue pour son excuse, la simplicité, l'obeissance et l'exemple: quoy qu'il face ce ne peut estre malice, c'est pour le plus malheur. _Quis est enim, quem non moueat clarissimis monimentis testata consignatàque antiquitas?_ Outre ce que dit Isocrates, que la defectuosité a plus de part à la moderation, que n'a l'exces. L'autre est en bien plus rude party. Car qui se mesle de choisir et de changer, vsurpe l'authorité de iuger: et se doit faire fort, de voir la faute de ce qu'il chasse, et le bien de ce qu'il introduit. Cette si vulgaire consideration m'a fermy en mon siege: et tenu ma ieunesse mesme, plus temeraire, en bride: de ne charger mes espaules d'vn si lourd faix, que de me rendre respondant d'vne science de telle importance. Et oser en cette cy, ce qu'en sain iugement, ie ne pourroy oser en la plus facile de celles ausquelles on m'auoit instruit, et ausquelles la temerité de iuger est de nul preiudice. Me semblant tres-inique, de vouloir sousmettre les constitutions et obseruances publiques et immobiles, à l'instabilité d'vne priuée fantasie (la raison priuée n'a qu'vne iurisdiction priuée) et entreprendre sur les loix diuines, ce que nulle police ne supporteroit aux ciuiles. Ausquelles, encore que l'humaine raison aye beaucoup plus de commerce, si sont elles souuerainement iuges de leurs iuges: et l'extreme suffisance sert à expliquer et estendre l'vsage, qui en est receu, non à le destourner et innouer. Si quelques fois la prouidence diuine a passé par dessus les regles, ausquelles elle nous a necessairement astreints: ce n'est pas pour nous en dispenser. Ce sont coups de sa main diuine: qu'il nous faut, non pas imiter, mais admirer: et exemples extraordinaires, marques d'vn expres et particulier adueu: du genre des miracles, qu'elle nous offre, pour tesmoignage de sa toute puissance, au dessus de noz ordres et de noz forces: qu'il est folie et impieté d'essayer à representer: et que nous ne deuons pas suiure, mais contempler auec estonnement. Actes de son personnage, non pas du nostre. Cotta proteste bien opportunément: _Quum de religione agitur, T. Coruncanum, P. Scipionem, P. Scæuolam, pontifices maximos, non Zenonem, aut Cleanthem, aut Chrysippum, sequor_. Dieu le sçache en nostre presente querelle, où il y a cent articles à oster et remettre, grands et profonds articles, combien ils sont qui se puissent vanter d'auoir exactement recogneu les raisons et fondements de l'vn et l'autre party. C'est vn nombre, si c'est nombre, qui n'auroit pas grand moyen de nous troubler. Mais toute cette autre presse où va elle? soubs quelle enseigne se iette elle à quartier? Il aduient de la leur, comme des autres medecines foibles et mal appliquees: les humeurs qu'elle vouloit purger en nous, elle les a eschauffées, exasperees et aigries par le conflit, et si nous est demeurée dans le corps. Elle n'a sçeu nous purger par sa foiblesse, et nous a cependant affoiblis: en maniere que nous ne la pouuons vuider non plus, et ne receuons de son operation que des douleurs longues et intestines. Si est-ce que la fortune reseruant tousiours son authorité au dessus de nos discours, nous presente aucunes-fois la necessité si vrgente, qu'il est besoin que les loix luy facent quelque place. Et quand on resiste à l'accroissance d'vne innouation qui vient par violence à s'introduire, de se tenir en tout et par tout en bride et en regle contre ceux qui ont la clef des champs, ausquels tout cela est loisible qui peut auancer leur dessein, qui n'ont ny loy ny ordre que de suiure leur aduantage, c'est vne dangereuse obligation et inequalité. _Aditum nocendi perfido præstat fides._ D'autant que la discipline ordinaire d'vn Estat qui est en sa santé, ne pouruoit pas à ces accidens extraordinaires: elle presuppose vn corps qui se tient en ses principaux membres et offices, et vn commun consentement à son obseruation et obeissance. L'aller legitime, est vn aller froid, poisant et contraint: et n'est pas pour tenir bon, à vn aller licencieux et effrené. On sçait qu'il est encore reproché à ces deux grands personnages, Octauius et Caton, aux guerres ciuiles, l'vn de Sylla, l'autre de Cæsar, d'auoir plustost laissé encourir toutes extremitez à leur patrie, que de la secourir aux despens de ses loix, et que de rien remuer. Car à la verité en ces dernieres necessitez, où il n'y a plus que tenir, il seroit à l'auanture plus sagement fait, de baisser la teste et prester vn peu au coup, que s'ahurtant outre la possibilité à ne rien relascher, donner occasion à la violance de fouler tout aux pieds: et vaudroit mieux faire vouloir aux loix ce qu'elles peuuent, puis qu'elles ne peuuent ce qu'elles veulent. Ainsi fit celuy qui ordonna qu'elles dormissent vingt quatre heures: et celuy qui remua pour cette fois vn iour du calendrier: et cet autre qui du mois de Iuin fit le second May. Les Lacedemoniens mesmes, tant religieux obseruateurs des ordonnances de leur païs, estans pressez de leur loy, qui deffendoit d'eslire par deux fois Admiral vn mesme personnage, et de l'autre part leurs affaires requerans de toute necessité, que Lysander prinst de rechef cette charge, ils firent bien vn Aracus Admiral, mais Lysander surintendant de la marine. Et de mesme subtilité, vn de leurs Ambassadeurs estant enuoyé vers les Atheniens, pour obtenir le changement de quelque ordonnance, et Pericles luy alleguant qu'il estoit deffendu d'oster le tableau, où vne loy estoit vne fois posée, luy conseilla de le tourner seulement, d'autant que cela n'estoit pas deffendu. C'est ce dequoy Plutarque loüe Philopœmen, qu'estant né pour commander, il sçauoit non seulement commander selon les loix, mais aux loix mesmes, quand la necessité publique le requeroit.

CHAPITRE XXIII.

_Diuers euenemens de mesme Conseil._