Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 11
CELVY me semble auoir tres-bien conceu la force de la coustume, qui premier forgea ce compte, qu'vne femme de village ayant appris de caresser et porter entre ses bras vn veau des l'heure de sa naissance, et continuant tousiours à ce faire, gaigna cela par l'accoustumance, que tout grand beuf qu'il estoit, elle le portoit encore. Car c'est à la verité vne violente et traistresse maistresse d'escole, que la coustume. Elle establit en nous, peu à peu, à la desrobée, le pied de son authorité: mais par ce doux et humble commencement, l'ayant rassis et planté auec l'ayde du temps, elle nous descouure tantost vn furieux et tyrannique visage, contre lequel nous n'auons plus la liberté de hausser seulement les yeux. Nous luy voyons forcer tous les coups les regles de nature: _Vsus efficacissimus rerum omnium magister_. I'en croy l'antre de Platon en sa republique, et les Medecins, qui quittent si souuent à son authorité les raisons de leur art: et ce Roy qui par son moyen rangea son estomac à se nourrir de poison: et la fille qu'Albert recite s'estre accoustumée à viure d'araignées: et en ce monde des Indes nouuelles on trouua des grands peuples, et en fort diuers climats, qui en viuoient, en faisoient prouision, et les appastoient: comme aussi des sauterelles, formiz, laizards, chauuesouriz, et fut vn crapault vendu six escus en vne necessité de viures: ils les cuisent et apprestent à diuerses sauces. Il en fut trouué d'autres ausquels noz chairs et noz viandes estoyent mortelles et venimeuses. _Consuetudinis magna vis est. Pernoctant venatores in niue: in montibus vri se patiuntur: Pugiles, cœstibus contusi, ne ingemiscunt quidem._ Ces exemples estrangers ne sont pas estranges, si nous considerons ce que nous essayons ordinairement; combien l'accoustumance hebete noz sens. Il ne nous faut pas aller cercher ce qu'on dit des voisins des cataractes du Nil: et ce que les Philosophes estiment de la musicque celeste; que les corps de ces cercles, estants solides, polis, et venants à se lescher et frotter l'vn à l'autre en roullant, ne peuuent faillir de produire vne merueilleuse harmonie: aux couppures et muances de laquelle se manient les contours et changements des caroles des astres. Mais qu'vniuersellement les ouïes des creatures de çà bas, endormies, comme celles des Ægyptiens, par la continuation de ce son, ne le peuuent apperceuoir, pour grand qu'il soit. Les mareschaux, meulniers, armuriers, ne sçauroient demeurer au bruit, qui les frappe, s'il les perçoit comme nous. Mon collet de fleurs sert à mon nez: mais apres que ie m'en suis vestu trois iours de suitte, il ne sert qu'aux nez assistants. Cecy est plus estrange, que, nonobstant les longs interualles et intermissions, l'accoustumance puisse ioindre et establir l'effect de son impression sur noz sens: comme essayent les voysins des clochiers. Ie loge chez moy en vne tour, où à la diane et à la retraitte vne forte grosse cloche sonne tous les iours l'Aué Maria. Ce tintamarre estonne ma tour mesme: et aux premiers iours me semblant insupportable, en peu de temps m'appriuoise de maniere que ie l'oy sans offense, et souuent sans m'en esueiller. Platon tansa vn enfant, qui iouoit aux noix. Il luy respondit: Tu me tanses de peu de chose. L'accoustumance, repliqua Platon, n'est pas chose de peu. Ie trouue que noz plus grands vices prennent leur ply des nostre plus tendre enfance, et que nostre principal gouuernement est entre les mains des nourrices. C'est passetemps aux meres de veoir vn enfant tordre le col à vn poulet, et s'esbatre à blesser vn chien et vn chat. Et tel pere est si sot, de prendre à bon augure d'vne ame martiale, quand il voit son fils gourmer iniurieusement vn païsant, ou vn laquay, qui ne se defend point: et à gentillesse, quand il le void affiner son compagnon par quelque malicieuse desloyauté, et tromperie. Ce sont pourtant les vrayes semences et racines de la cruauté, de la tyrannie, de la trahyson. Elles se germent là, et s'esleuent apres gaillardement, et profittent à force entre les mains de la coustume. Et est vne tres-dangereuse institution, d'excuser ces villaines inclinations, par la foiblesse de l'aage, et legereté du subiect. Premierement c'est nature qui parle; de qui la voix est lors plus pure et plus naifue, qu'elle est plus gresle et plus neufue. Secondement, la laideur de la piperie ne depend pas de la difference des escutz aux espingles: elle depend de soy. Ie trouue bien plus iuste de conclurre ainsi: Pourquoy ne tromperoit il aux escutz, puis qu'il trompe aux espingles? que, comme ils font; Ce n'est qu'aux espingles: il n'auroit garde de le faire aux escutz. Il faut apprendre soigneusement aux enfants de haïr les vices de leur propre contexture, et leur en faut apprendre la naturelle difformité, à ce qu'ils les fuient non en leur action seulement, mais sur tout en leur cœur: que la pensee mesme leur en soit odieuse, quelque masque qu'ils portent. Ie sçay bien, que pour m'estre duict en ma puerilité, de marcher tousiours mon grand et plain chemin, et auoir eu à contrecœur de mesler ny tricotterie ny finesse à mes ieux enfantins, (comme de vray il faut noter, que les ieux des enfants ne sont pas ieux: et les faut iuger en eux, comme leurs plus serieuses actions) il n'est passetemps si leger, où ie n'apporte du dedans, et d'vne propension naturelle, et sans estude, vne extreme contradiction à tromper. Ie manie les chartes pour les doubles, et tien compte, comme pour les doubles doublons, lors que le gaigner et le perdre, contre ma femme et ma fille, m'est indifferent, comme lors qu'il va de bon. En tout et par tout, il y a assés de mes yeux à me tenir en office: il n'y en a point, qui me veillent de si pres, ny que ie respecte plus. Ie viens de voir chez moy vn petit homme natif de Nantes, né sans bras, qui a si bien façonné ses pieds, au seruice que luy deuoient les mains, qu'ils en ont à la verité à demy oublié leur office naturel. Au demourant il les nomme ses mains, il trenche, il charge vn pistolet et le lasche, il enfille son eguille, il coud, il escrit, il tire le bonnet, il se peigne, il iouë aux cartes et aux dez, et les remue auec autant de dexterité que sçauroit faire quelqu'autre: l'argent que luy ay donné, il l'a emporté en son pied, comme nous faisons en nostre main. I'en vy vn autre estant enfant, qui manioit vn' espee à deux mains, et vn' hallebarde, du ply du col à faute de mains, les iettoit en l'air et les reprenoit, lançoit vne dague, et faisoit craqueter vn fouët aussi bien que charretier de France. Mais on descouure bien mieux ses effets aux estranges impressions, qu'elle faict en nos ames, où elle ne trouue pas tant de resistance. Que ne peut elle en nos iugemens et en nos creances? y a il opinion si bizarre: ie laisse à part la grossiere imposture des religions, dequoy tant de grandes nations, et tant de suffisants personnages se sont veuz enyurez: car cette partie estant hors de nos raisons humaines, il est plus excusable de s'y perdre, à qui n'y est extraordinairement esclairé par faueur diuine: mais d'autres opinions y en a il de si estranges, qu'elle n'aye planté et estably par loix és regions que bon luy a semblé? Et est tres-iuste cette ancienne exclamation: _Non pudet physicum, id est speculatorem venatorémque naturæ, ab animis consuetudine imbutis quærere testimonium veritatis_?
I'estime qu'il ne tombe en l'imagination humaine aucune fantasie si forcenee qui ne rencontre l'exemple de quelque vsage public, et par consequent que nostre raison n'estaye et ne fonde. Il est des peuples où on tourne le doz à celuy qu'on saluë, et ne regarde l'on iamais celuy qu'on veut honorer. Il en est où quand le Roy crache, la plus fauorie des dames de sa Cour tend la main: et en autre nation les plus apparents qui sont autour de luy se baissent à terre, pour amasser en du linge son ordure. Desrobons icy la place d'vn compte. Vn Gentil-homme François se mouchoit tousiours de sa main, chose tres-ennemie de nostre vsage, defendant là dessus son faict: et estoit fameux en bonnes rencontres. Il me demanda, quel priuilege auoit ce salle excrement, que nous allassions luy apprestant vn beau linge delicat à le receuoir; et puis, qui plus est, à l'empaqueter et serrer soigneusement sur nous. Que cela deuoit faire plus de mal au cœur, que de le voir verser où que ce fust: comme nous faisons toutes nos autres ordures. Ie trouuay, qu'il ne parloit pas du tout sans raison: et m'auoit la coustume osté l'apperceuance de cette estrangeté, laquelle pourtant nous trouuons si hideuse, quand elle est recitee d'vn autre païs. Les miracles sont, selon l'ignorance en quoy nous sommes de la nature, non selon l'estre de la nature. L'assuefaction endort la veuë de nostre iugement. Les Barbares ne nous sont de rien plus merueilleux que nous sommes à eux: ny auec plus d'occasion, comme chascun aduoüeroit, si chascun sçauoit, apres s'estre promené par ces loingtains exemples, se coucher sur les propres, et les conferer sainement. La raison humaine est vne teinture infuse enuiron de pareil pois à toutes nos opinions et mœurs, de quelque forme qu'elles soient: infinie en matiere, infinie en diuersité. Ie m'en retourne. Il est des peuples, où sauf sa femme et ses enfans aucun ne parle au Roy que par sarbatane. En vne mesme nation et les vierges montrent à decouuert leurs parties honteuses, et les mariees les couurent et cachent soigneusement. A quoy cette autre coustume qui est ailleurs a quelque relation: la chasteté n'y est en prix que pour le seruice du mariage: car les filles se peuuent abandonner à leur poste, et engroissees se faire auorter par medicamens propres, au veu d'vn chascun. Et ailleurs si c'est vn marchant qui se marie, tous les marchans conuiez à la nopce, couchent auec l'espousee auant luy: et plus il y en a, plus a elle d'honneur et de recommandation de fermeté et de capacité: si vn officier se marie, il en va de mesme; de mesme si c'est vn noble; et ainsi des autres: sauf si c'est vn laboureur ou quelqu'vn du bas peuple: car lors c'est au Seigneur à faire: et si on ne laisse pas d'y recommander estroitement la loyauté, pendant le mariage. Il en est, où il se void des bordeaux publics de masles, voire et des mariages: où les femmes vont à la guerre quand et leurs maris, et ont rang, non au combat seulement, mais aussi au commandement. Où non seulement les bagues se portent au nez, aux leures, aux ioues, et aux orteils des pieds: mais des verges d'or bien poisantes au trauers des tetins et des fesses. Où en mangeant on s'essuye les doigts aux cuisses, et à la bourse des genitoires, et à la plante des pieds. Où les enfans ne sont pas heritiers, ce sont les freres et nepueux: et ailleurs les nepueux seulement: sauf en la succession du Prince. Où pour regler la communauté des biens, qui s'y obserue, certains Magistrats souuerains ont charge vniuerselle de la culture des terres, et de la distribution des fruicts, selon le besoing d'vn chacun. Où l'on pleure la mort des enfans, et festoye l'on celle des vieillarts. Où ils couchent en des licts dix ou douze ensemble auec leurs femmes. Où les femmes qui perdent leurs maris par mort violente, se peuuent remarier, les autres non. Où l'on estime si mal de la condition des femmes, que l'on y tuë les femelles qui y naissent, et achepte l'on des voisins, des femmes pour le besoing. Où les maris peuuent repudier sans alleguer aucune cause, les femmes non pour cause quelconque. Où les maris ont loy de les vendre, si elles sont steriles. Où ils font cuire le corps du trespassé, et puis piler, iusques à ce qu'il se forme comme en bouillie, laquelle ils meslent à leur vin, et la boiuent. Où la plus desirable sepulture est d'estre mangé des chiens: ailleurs des oyseaux. Où l'on croit que les ames heureuses viuent en toute liberté, en des champs plaisans, fournis de toutes commoditez: et que ce sont elles qui font cet echo que nous oyons. Où ils combattent en l'eau, et tirent seurement de leurs arcs en nageant. Où pour signe de subiection il faut hausser les espaules, et baisser la teste: et deschausser ses souliers quand on entre au logis du Roy. Où les unuques qui ont les femmes religieuses en garde, ont encore le nez et leures à dire, pour ne pouuoir estre aymez: et les prestres se creuent les yeux pour accointer les demons, et prendre les oracles. Où chacun faict vn Dieu de ce qu'il luy plaist, le chasseur d'vn lyon ou d'vn renard, le pescheur de certain poisson: et des idoles de chaque action ou passion humaine: le soleil, la lune, et la terre, sont les Dieux principaux: la forme de iurer, c'est toucher la terre regardant le soleil: et y mange l'on la chair et le poisson crud. Où le grand serment, c'est iurer le nom de quelque homme trespassé, qui a esté en bonne reputation au païs, touchant de la main sa tumbe. Où les estrenes que le Roy enuoye aux Princes ses vassaux, tous les ans, c'est du feu, lequel apporté, tout le vieil feu est esteint: et de ce nouueau sont tenus les peuples voisins venir puiser chacun pour soy, sur peine de crime de leze maiesté. Où, quand le Roy pour s'adonner du tout à la deuotion, se retire de sa charge, ce qui auient souuent, son premier successeur est obligé d'en faire autant: et passe le droict du Royaume au troisiéme successeur. Où lon diuersifie la forme de la police, selon que les affaires semblent le requerir: on depose le Roy quand il semble bon: et luy substitue lon des anciens à prendre le gouuernail de l'Estat: et le laisse lon par fois aussi és mains de la commune. Où hommes et femmes sont circoncis, et pareillement baptisés. Où le soldat, qui en vn ou diuers combats, est arriué à presenter à son Roy sept testes d'ennemis, est faict noble. Où lon vit soubs cette opinion si rare et insociable de la mortalité des ames. Où les femmes s'accouchent sans pleincte et sans effroy. Où les femmes en l'vne et l'autre iambe portent des greues de cuiure: et si vn pouil les mord, sont tenues par deuoir de magnanimité de le remordre: et n'osent espouser, qu'elles n'ayent offert à leur Roy, s'il le veut, leur pucellage. Où l'on saluë mettant le doigt à terre: et puis le haussant vers le ciel. Où les hommes portent les charges sur la teste, les femmes sur les espaules: elles pissent debout, les hommes, accroupis. Où ils enuoient de leur sang en signe d'amitié, et encensent comme les Dieux, les hommes qu'ils veulent honnorer. Où non seulement iusques au quatriesme degré, mais en aucun plus esloigné, la parenté n'est soufferte aux mariages. Où les enfans sont quatre ans à nourrisse, et souuent douze: et là mesme il est estimé mortel de donner à l'enfant à tetter tout le premier iour. Où les peres ont charge du chastiment des masles, et les meres à part, des femelles: et est le chastiment de les fumer pendus par les pieds. Où on faict circoncire les femmes. Où lon mange toute sorte d'herbes sans autre discretion, que de refuser celles qui leur semblent auoir mauuaise senteur. Où tout est ouuert: et les maisons pour belles et riches qu'elles soyent sans porte, sans fenestre, sans coffre qui ferme: et sont les larrons doublement punis qu'ailleurs. Où ils tuent les pouils auec les dents comme les Magots, et trouuent horrible de les voir escacher soubs les ongles. Où lon ne couppe en toute la vie ny poil ny ongle: ailleurs où lon ne couppe que les ongles de la droicte, celles de la gauche se nourrissent par gentillesse. Où ils nourrissent tout le poil du costé droict, tant qu'il peut croistre: et tiennent raz le poil de l'autre cousté. Et en voisines prouinces, celle icy nourrit le poil de deuant, celle là le poil de derriere: et rasent l'oposite. Où les peres prestent leurs enfans, les maris leurs femmes, à iouyr aux hostes, en payant. Où on peut honnestement faire des enfans à sa mere, les peres se mesler à leurs filles, et à leurs fils. Où aux assemblees des festins ils s'entreprestent sans distinction de parenté les enfans les vns aux autres. Icy on vit de chair humaine: là c'est office de pieté de tuer son pere en certain aage: ailleurs les peres ordonnent des enfans encore au ventre des meres, ceux qu'ils veulent estre nourriz et conseruez, et ceux qu'ils veulent estre abandonnez et tuez: ailleurs les vieux maris prestent leurs femmes à la ieunesse pour s'en seruir: et ailleurs elles sont communes sans peché: voire en tel païs portent pour marque d'honneur autant de belles houpes frangees au bord de leurs robes, qu'elles ont accointé de masles. N'a pas faict la coustume encore vne chose publique de femmes à part? leur a elle pas mis les armes à la main? faict dresser des armees, et liurer des batailles? Et ce que toute la philosophie ne peut planter en la teste des plus sages, ne l'apprend elle pas de sa seule ordonnance au plus grossier vulgaire? car nous sçauons des nations entieres, où non seulement la mort estoit mesprisee, mais festoyee: où les enfans de sept ans souffroient à estre foüettez iusques à la mort, sans changer de visage: où la richesse estoit en tel mespris, que le plus chetif citoyen de la ville n'eust daigné baisser le bras pour amasser vne bource d'escus. Et sçauons des regions tres-fertiles en toutes façons de viures, où toutesfois les plus ordinaires més et les plus sauoureux, c'estoient du pain, du nasitort et de l'eau. Fit elle pas encore ce miracle en Cio, qu'il s'y passa sept cens ans, sans memoire que femme ny fille y eust faict faute à son honneur? Et somme, à ma fantasie, il n'est rien qu'elle ne face, ou qu'elle ne puisse: et auec raison l'appelle Pindarus, à ce qu'on m'a dict, la Royne et Emperiere du monde. Celuy qu'on rencontra battant son pere, respondit, que c'estoit la coustume de sa maison: que son pere auoit ainsi batu son ayeul; son ayeul son bisayeul: et montrant son fils: Cettuy cy me battra quand il sera venu au terme de l'aage où ie suis. Et le pere que le fils tirassoit et sabouloit emmy la ruë, luy commanda de s'arrester à certain huis; car luy, n'auoit trainé son pere que iusques là: que c'estoit la borne des iniurieux traittements hereditaires, que les enfants auoient en vsage faire aux peres en leur famille. Par coustume, dit Aristote, aussi souuent que par maladie, des femmes s'arrachent le poil, rongent leurs ongles, mangent des charbons et de la terre: et plus par coustume que par nature les masles se meslent aux masles. Les loix de la conscience, que nous disons naistre de nature, naissent de la coustume: chacun ayant en veneration interne les opinions et mœurs approuuees et receuës autour de luy, ne s'en peut desprendre sans remors, ny s'y appliquer sans applaudissement. Quand ceux de Crete vouloient au temps passé maudire quelqu'vn, ils prioient les Dieux de l'engager en quelque mauuaise coustume. Mais le principal effect de sa puissance, c'est de nous saisir et empieter de telle sorte, qu'à peine soit-il en nous, de nous r'auoir de sa prinse, et de r'entrer en nous, pour discourir et raisonner de ses ordonnances. De vray, parce que nous les humons auec le laict de nostre naissance, et que le visage du monde se presente en cet estat à nostre premiere veuë, il semble que nous soyons naiz à la condition de suyure ce train. Et les communes imaginations, que nous trouuons en credit autour de nous, et infuses en nostre ame par la semence de nos peres, il semble que ce soyent les generalles et naturelles. Par où il aduient, que ce qui est hors les gonds de la coustume, on le croid hors les gonds de la raison: Dieu sçait combien desraisonnablement le plus souuent. Si comme nous, qui nous estudions, auons apprins de faire, chascun qui oid vne iuste sentence, regardoit incontinent par où elle luy appartient en son propre: chascun trouueroit, que cette cy n'est pas tant vn bon mot comme vn bon coup de fouet à la bestise ordinaire de son iugement. Mais on reçoit les aduis de la verité et ses preceptes, comme adressés au peuple, non iamais à soy: et au lieu de les coucher sur ses mœurs, chascun les couche en sa memoire, tres-sottement et tres-inutilement. Reuenons à l'empire de la coustume. Les peuples nourris à la liberté et à se commander eux mesmes, estiment toute autre forme de police monstrueuse et contre nature. Ceux qui sont duits à la monarchie en font de mesme. Et quelque facilité que leur preste fortune au changement, lors mesme qu'ils se sont auec grandes difficultez deffaitz de l'importunité d'vn maistre, ils courent à en replanter vn nouueau auec pareilles difficultez, pour ne se pouuoir resoudre de prendre en haine la maistrise. C'est par l'entremise de la coustume que chascun est contant du lieu où nature l'a planté: et les sauuages d'Escosse n'ont que faire de la Touraine, ny les Scythes de la Thessalie. Darius demandoit à quelques Grecs, pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indes, de manger leurs peres trespassez (car c'estoit leur forme, estimans ne leur pouuoir donner plus fauorable sepulture, que dans eux-mesmes) ils luy respondirent que pour chose du monde ils ne le feroient: mais s'estant aussi essayé de persuader aux Indiens de laisser leur façon, et prendre celle de Grece, qui estoit de brusler les corps de leurs peres, il leur fit encore plus d'horreur. Chacun en fait ainsi, d'autant que l'vsage nous desrobbe le vray visage des choses.
_Nil adeo magnum, nec tam mirabile quicquam Principio, quod non minuant mirarier omnes Paulatim._