Essais de Montaigne (self-édition) - Volume I
Part 10
Passant à Vitry le François ie peu voir vn homme que l'Euesque de Soissons auoit nommé Germain en confirmation, lequel tous les habitans de là ont cogneu, et veu fille, iusques à l'aage de vingt deux ans, nommée Marie. Il estoit à cette heure là fort barbu, et vieil, et point marié. Faisant, dit-il, quelque effort en saultant, ses membres virils se produisirent: et est encore en vsage entre les filles de là, vne chanson, par laquelle elles s'entraduertissent de ne faire point de grandes eniambees, de peur de deuenir garçons, comme Marie Germain. Ce n'est pas tant de merueille que cette sorte d'accident se rencontre frequent: car si l'imagination peut en telles choses, elle est si continuellement et si vigoureusement attachée à ce subiect, que pour n'auoir si souuent à rechoir en mesme pensée et aspreté de desir, elle a meilleur compte d'incorporer, vne fois pour toutes, cette virile partie aux filles. Les vns attribuent à la force de l'imagination les cicatrices du Roy Dagobert et de Sainct François. On dit que les corps s'en-enleuent telle fois de leur place. Et Celsus recite d'vn Prestre, qui rauissoit son ame en telle extase, que le corps en demeuroit longue espace sans respiration et sans sentiment. Sainct Augustin en nomme vn autre, à qui il ne falloit que faire ouïr des cris lamentables et plaintifs: soudain il defailloit, et s'emportoit si viuement hors de soy, qu'on auoit beau le tempester, et hurler, et le pincer, et le griller, iusques à ce qu'il fust resuscité: lors il disoit auoir ouy des voix, mais comme venant de loing: et s'aperceuoit de ses eschaudures et meurtrisseures. Et que ce ne fust vne obstination apostée contre son sentiment, cela le montroit, qu'il n'auoit ce pendant ny poulx ny haleine. Il est vraysemblable, que le principal credit des visions, des enchantemens, et de tels effects extraordinaires, vienne de la puissance de l'imagination, agissant principalement contre les ames du vulgaire, plus molles. On leur a si fort saisi la creance, qu'ils pensent voir ce qu'ils ne voyent pas. Ie suis encore en ce doubte, que ces plaisantes liaisons dequoy nostre monde se voit si entraué qu'il ne se parle d'autre chose, ce sont volontiers des impressions de l'apprehension et de la crainte. Car ie sçay par experience, que tel de qui ie puis respondre, comme de moy-mesme, en qui il ne pouuoit choir soupçon aucun de foiblesse, et aussi peu d'enchantement, ayant ouy faire le conte à vn sien compagnon d'vne defaillance extraordinaire, en quoy il estoit tombé sur le point qu'il en auoit le moins de besoin, se trouuant en pareille occasion, l'horreur de ce conte luy vint à coup si rudement frapper l'imagination, qu'il en courut vne fortune pareille. Et de là en hors fut subiect à y renchoir: ce villain souuenir de son inconuenient le gourmandant et tyrannisant. Il trouua quelque remede à cette resuerie, par vne autre resuerie. C'est qu'aduouant luy mesme, et preschant auant la main, cette sienne subiection, la contention de son ame se soulageoit, sur ce, qu'apportant ce mal comme attendu, son obligation en amoindrissoit, et luy en poisoit moins. Quand il a eu loy, à son chois (sa pensée desbrouillée et desbandée, son corps se trouuant en son deu) de le faire lors premierement tenter, saisir, et surprendre à la cognoissance d'autruy, il s'est guari tout net. A qui on a esté vne fois capable, on n'est plus incapable, sinon par iuste foiblesse. Ce malheur n'est à craindre qu'aux entreprinses, où nostre ame se trouue outre mesure tendue de desir et de respect; et notamment où les commoditez se rencontrent improuueues et pressantes. On n'a pas moyen de se rauoir de ce trouble. I'en sçay, à qui il a seruy d'y apporter le corps mesme, demy rassasié d'ailleurs, pour endormir l'ardeur de cette fureur, et qui par l'aage, se trouue moins impuissant, de ce qu'il est moins puissant: et tel autre, à qui il a serui aussi qu'vn amy l'ayt asseuré d'estre fourni d'vne contrebatterie d'enchantemens certains, à le preseruer. Il vaut mieux, que ie die comment ce fut. Vn Comte de tresbon lieu, de qui i'estoye fort priué, se mariant auec vne belle dame, qui auoit esté poursuiuie de tel qui assistoit à la feste, mettoit en grande peine ses amis: et nommément vne vieille dame sa parente, qui presidoit à ces nopces, et les faisoit chez elle, craintiue de ces sorcelleries: ce qu'elle me fit entendre. Ie la priay s'en reposer sur moy. I'auoye de fortune en mes coffres, certaine petite piece d'or platte, où estoient grauées quelques figures celestes, contre le coup du Soleil, et pour oster la douleur de teste, la logeant à point, sur la cousture du test: et pour l'y tenir, elle estoit cousuë à vn ruban propre à rattacher souz le menton. Resuerie germaine à celle dequoy nous parlons. Iacques Peletier, viuant chez moy, m'auoit faict ce present singulier. I'aduisay d'en tirer quelque vsage, et dis au Comte, qu'il pourroit courre fortune comme les autres, y ayant là des hommes pour luy en vouloir prester vne; mais que hardiment il s'allast coucher: que ie luy feroy vn tour d'amy: et n'espargneroys à son besoin, vn miracle, qui estoit en ma puissance: pourueu que sur son honneur, il me promist de le tenir tresfidelement secret. Seulement, comme sur la nuict on iroit luy porter le resueillon, s'il luy estoit mal allé, il me fist vn tel signe. Il avoit eu l'ame et les oreilles si battues, qu'il se trouua lié du trouble de son imagination: et me feit son signe à l'heure susditte. Ie luy dis lors à l'oreille, qu'il se leuast, souz couleur de nous chasser, et prinst en se iouant la robbe de nuict, que i'auoye sur moy (nous estions de taille fort voisine) et s'en vestist, tant qu'il auroit executé mon ordonnance, qui fut; Quand nous serions sortis, qu'il se retirast à tomber de l'eaue: dist trois fois telles parolles: et fist tels mouuements. Qu'à chascune de ces trois fois, il ceignist le ruban, que ie luy mettoys en main, et couchast bien soigneusement la medaille qui y estoit attachée, sur ses roignons: la figure en telle posture. Cela faict, ayant à la derniere fois bien estreint ce ruban, pour qu'il ne se peust ny desnouer, ny mouuoir de sa place, qu'en toute asseurance il s'en retournast à son prix faict: et n'oubliast de reietter ma robbe sur son lict, en maniere qu'elle les abriast tous deux. Ces singeries sont le principal de l'effect. Nostre pensée ne se pouuant desmesler, que moyens si estranges ne viennent de quelque abstruse science. Leur inanité leur donne poids et reuerence. Somme il fut certain, que mes characteres se trouuerent plus Veneriens que Solaires, plus en action qu'en prohibition. Ce fut vne humeur prompte et curieuse, qui me conuia à tel effect, esloigné de ma nature. Ie suis ennemy des actions subtiles et feintes: et hay la finesse, en mes mains, non seulement recreatiue, mais aussi profitable. Si l'action n'est vicieuse, la routte l'est. Amasis Roy d'Ægypte, espousa Laodice tresbelle fille Grecque: et luy, qui se montroit gentil compagnon par tout ailleurs, se trouua court à iouïr d'elle: et menaça de la tuer, estimant que ce fust quelque sorcerie. Comme és choses qui consistent en fantasie, elle le reietta à la deuotion: et ayant faict ses vœus et promesses à Venus, il se trouua diuinement remis, dés la premiere nuict, d'apres ses oblations et sacrifices. Or elles ont tort de nous recueillir de ces contenances mineuses, querelleuses et fuyardes, qui nous esteignent en nous allumant. La bru de Pythagoras, disoit, que la femme qui se couche auec vn homme, doit auec sa cotte laisser quant et quant la honte, et la reprendre auec sa cotte. L'ame de l'assaillant troublée de plusieurs diuerses allarmes, se perd aisement. Et à qui l'imagination a faict vne fois souffrir cette honte (et elle ne la fait souffrir qu'aux premieres accointances, d'autant qu'elles sont plus ardantes et aspres; et aussi qu'en cette premiere cognoissance qu'on donne de soy, on craint beaucoup plus de faillir) ayant mal commencé, il entre en fieure et despit de cet accident, qui luy dure aux occasions suiuantes. Les mariez, le temps estant tout leur, ne doiuent ny presser ny taster leur entreprinse, s'ils ne sont prests. Et vault mieux faillir indecemment, à estreiner la couche nuptiale, pleine d'agitation et de fieure, attendant vne et vne autre commodité plus priuée et moins allarmée, que de tomber en vne perpetuelle misere, pour s'estre estonné et desesperé du premier refus. Auant la possession prinse, le patient se doibt à saillies et diuers temps, legerement essayer et offrir, sans se piquer et opiniastrer, à se conuaincre definitiuement soy-mesme. Ceux qui sçauent leurs membres de nature dociles, qu'ils se soignent seulement de contre-pipper leur fantasie. On a raison de remarquer l'indocile liberté de ce membre, s'ingerant si importunément lors que nous n'en auons que faire, et defaillant si importunément lors que nous en auons le plus affaire: et contestant de l'authorité, si imperieusement, auec nostre volonté, refusant auec tant de fierté et d'obstination noz solicitations et mentales et manuelles. Si toutesfois en ce qu'on gourmande sa rebellion, et qu'on en tire preuue de sa condemnation, il m'auoit payé pour plaider sa cause: à l'aduenture mettroy-ie en souspeçon noz autres membres ses compagnons, de luy estre allé dresser par belle enuie, de l'importance et douceur de son vsage, cette querelle apostée, et auoir par complot, armé le monde à l'encontre de luy, le chargeant malignement seul de leur faute commune. Car ie vous donne à penser, s'il y a vne seule des parties de nostre corps, qui ne refuse à nostre volonté souuent son operation, et qui souuent ne s'exerce contre nostre volonté: elles ont chacune des passions propres, qui les esueillent et endorment, sans nostre congé. A quant de fois tesmoignent les mouuements forcez de nostre visage, les pensées que nous tenions secrettes, et nous trahissent aux assistants? Cette mesme cause qui anime ce membre, anime aussi sans nostre sceu, le cœur, le poulmon, et le pouls: la veue d'vn obiect agreable, respandant imperceptiblement en nous la flamme d'vne emotion fieureuse. N'y a-il que ces muscles et ces veines, qui s'eleuent et se couchent, sans l'adueu non seulement de nostre volonté, mais aussi de notre pensée? Nous ne commandons pas à noz cheueux de se herisser, et à nostre peau de fremir de desir ou de crainte. La main se porte souuent où nous ne l'enuoyons pas. La langue se transit, et la voix se fige à son heure. Lors mesme que n'ayans de quoy frire, nous le luy deffendrions volontiers, l'appetit de manger et de boire ne laisse pas d'emouuoir les parties, qui luy sont subiettes, ny plus ny moins que cet autre appetit: et nous abandonne de mesme, hors de propos, quand bon luy semble.
Les vtils qui seruent à descharger le ventre, ont leurs propres dilatations et compressions, outre et contre nostre aduis, comme ceux-cy destinés à descharger les roignons. Et ce que pour autorizer la puissance de nostre volonté, Sainct Augustin allegue auoir veu quelqu'vn, qui commandoit à son derriere autant de pets qu'il en vouloit: et que Viues encherit d'vn autre exemple de son temps, de pets organizez, suiuants le ton des voix qu'on leur prononçoit, ne suppose non plus pure l'obeissance de ce membre. Car en est-il ordinairement de plus indiscret et tumultuaire? Ioint que i'en cognoy vn, si turbulent et reuesche, qu'il y a quarante ans, qu'il tient son maistre à peter d'vne haleine et d'vne obligation constante et irremittente, et le menne ainsin à la mort. Et pleust à Dieu, que ie ne le sceusse que par les histoires, combien de fois nostre ventre par le refus d'vn seul pet, nous menne iusques aux portes d'vne mort tres-angoisseuse: et que l'Empereur qui nous donna liberté de peter par tout, nous en eust donné le pouuoir. Mais nostre volonté, pour les droits de qui nous mettons en auant ce reproche, combien plus vray-semblablement la pouuons nous marquer de rebellion et sedition, par son des-reglement et desobeissance? Veut elle tousiours ce que nous voudrions qu'elle voulsist? Ne veut elle pas souuent ce que nous luy prohibons de vouloir; et à nostre euident dommage? se laisse elle non plus mener aux conclusions de nostre raison? En fin, ie diroy pour monsieur ma partie, que plaise à considerer, qu'en ce fait sa cause estant inseparablement coniointe à vn consort, et indistinctement, on ne s'adresse pourtant qu'à luy, et par les arguments et charges qui ne peuuent appartenir à sondit consort. Car l'effect d'iceluy est bien de conuier inopportunement par fois, mais refuser, iamais: et de conuier encore tacitement et quietement. Partant se void l'animosité et illegalité manifeste des accusateurs. Quoy qu'il en soit, protestant, que les Aduocats et Iuges ont beau quereller et sentencier: nature tirera cependant son train: qui n'auroit faict que raison, quand elle auroit doüé ce membre de quelque particulier priuilege. Autheur du seul ouurage immortel, des mortels. Ouurage diuin selon Socrates: et Amour desir d'immortalité, et Dæmon immortel luy mesmes. Tel à l'aduenture par cet effect de l'imagination, laisse icy les escrouëlles, que son compagnon reporte en Espaigne. Voyla pourquoy en telles choses l'on a accoustumé de demander vne ame preparée. Pourquoy praticquent les Medecins auant main, la creance de leur patient, auec tant de fausses promesses de sa guerison: si ce n'est afin que l'effect de l'imagination supplee l'imposture de leur aposéme? Ils sçauent qu'vn des maistres de ce mestier leur a laissé par escrit, qu'il s'est trouué des hommes à qui la seule veuë de la medecine faisoit l'operation. Et tout ce caprice m'est tombé presentement en main, sur le conte que me faisoit vn domestique apotiquaire de feu mon pere, homme simple et Souysse, nation peu vaine et mensongiere: d'auoir cogneu long temps vn marchand à Toulouse maladif et subiect à la pierre qui auoit, souuent besoing de clysteres, et se les faisoit diuersement ordonner aux Medecins, selon l'occurrence de son mal: apportez qu'ils estoyent, il n'y auoit rien obmis des formes accoustumées: souuent il tastoit s'ils estoyent trop chauds: le voyla couché, renuersé, et toutes les approches faictes, sauf qu'il ne s'y faisoit aucune iniection. L'apotiquaire retiré apres cette ceremonie, le patient accommodé, comme s'il auoit veritablement pris le clystere, il en sentoit pareil effect à ceux qui les prennent. Et si le Medecin n'en trouuoit l'operation suffisante, il luy en redonnoit deux ou trois autres, de mesme forme. Mon tesmoin iure, que pour espargner la despence, car il les payoit, comme s'il les eut receus, la femme de ce malade ayant quelquefois essayé d'y faire seulement mettre de l'eau tiede, l'effect en descouurit la fourbe; et pour auoir trouué ceux-la inutiles, qu'il faulsit reuenir à la premiere façon. Vne femme pensant auoir aualé vne espingle auec son pain, crioit et se tourmentoit comme ayant vne douleur insupportable au gosier, où elle pensoit la sentir arrestée: mais par ce qu'il n'y auoit ny enfleure ny alteration par le dehors, vn habil'homme ayant iugé que ce n'estoit que fantasie et opinion, prise de quelque morceau de pain qui l'auoit picquée en passant, la fit vomir, et ietta à la desrobée dans ce qu'elle rendit, vne espingle tortue. Cette femme cuidant l'auoir rendue, se sentit soudain deschargée de sa douleur. Ie sçay qu'vn Gentil'homme ayant traicté chez luy vne bonne compagnie, se vanta trois ou quatre iours apres par maniere de ieu, car il n'en estoit rien, de leur auoir faict manger vn chat en paste: dequoy vne damoyselle de la troupe print telle horreur, qu'en estant tombée en vn grand déuoyement d'estomac et fieure, il fut impossible de la sauuer. Les bestes mesmes se voyent comme nous, subiectes à la force de l'imagination: tesmoings les chiens, qui se laissent mourir de dueil de la perte de leurs maistres: nous les voyons aussi iapper et tremousser en songe, hannir les cheuaux et se debatre. Mais tout cecy se peut rapporter à l'estroite cousture de l'esprit et du corps s'entre-communiquants leurs fortunes. C'est autre chose; que l'imagination agisse quelque fois, non contre son corps seulement, mais contre le corps d'autruy. Et tout ainsi qu'vn corps reiette son mal à son voisin, comme il se voit en la peste, en la verolle, et au mal des yeux, qui se chargent de l'vn à l'autre:
_Dum spectant oculi læsos, læduntur et ipsi: Multáque corporibus transitione nocent._
pareillement l'imagination esbranlée auecques vehemence, eslance des traits, qui puissent offencer l'obiect estrangier. L'ancienneté a tenu de certaines femmes en Scythie, qu'animées et courroussées contre quelqu'vn, elles le tuoient du seul regard. Les tortues, et les autruches couuent leurs œufs de la seule veuë, signe qu'ils y ont quelque vertu eiaculatrice. Et quant aux sorciers, on les dit auoir des yeux offensifs et nuisans.
_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._
Ce sont pour moy mauuais respondans que magiciens. Tant y a que nous voyons par experience, les femmes enuoyer aux corps des enfans, qu'elles portent au ventre, des marques de leurs fantasies: tesmoin celle qui engendra le More. Et il fut presenté à Charles Roy de Boheme et Empereur, vne fille d'aupres de Pise toute velue et herissée, que sa mere disoit auoir esté ainsi conceuë, à cause d'vn' image de Sainct Iean Baptiste pendue en son lict.
Des animaux il en est de mesmes: tesmoing les brebis de Iacob, et les perdris et lieures, que la neige blanchit aux montaignes. On vit dernierement chez moy vn chat guestant vn oyseau au hault d'vn arbre, et s'estans fichez la veuë ferme l'vn contre l'autre, quelque espace de temps, l'oyseau s'estre laissé choir comme mort entre les pates du chat, ou enyuré par sa propre imagination, ou attiré par quelque force attractiue du chat. Ceux qui ayment la volerie ont ouy faire le conte du fauconnier, qui arrestant obstinément sa veuë contre vn milan en l'air, gageoit, de la seule force de sa veuë le ramener contrebas: et le faisoit, à ce qu'on dit. Car les histoires que i'emprunte, ie les renuoye sur la conscience de ceux de qui ie les prens. Les discours sont à moy, et se tiennent par la preuue de la raison, non de l'experience; chacun y peut ioindre ses exemples: et qui n'en a point, qu'il ne laisse pas de croire qu'il en est assez, veu le nombre et varieté des accidens. Si ie ne comme bien, qu'vn autre comme pour moy. Aussi en l'estude que ie traitte, de noz mœurs et mouuements, les tesmoignages fabuleux, pourueu qu'ils soient possibles, y seruent comme les vrais. Aduenu ou non aduenu, à Rome ou à Paris, à Iean ou à Pierre, c'est tousiours vn tour de l'humaine capacité: duquel ie suis vtilement aduisé par ce recit. Ie le voy, et en fay mon profit, egalement en vmbre qu'en corps. Et aux diuerses leçons, qu'ont souuent les histoires, ie prens à me seruir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c'est dire les euenements. La mienne, si i'y scauoye aduenir, seroit dire sur ce qui peut aduenir. Il est justement permis aux Escholes, de supposer des similitudes, quand ilz n'en ont point. Ie n'en fay pas ainsi pourtant, et surpasse de ce costé là, en religion superstitieuse, toute foy historiale. Aux exemples que ie tire ceans, de ce que i'ay leu, ouï, faict, ou dict, ie me suis defendu d'oser alterer iusques aux plus legeres et inutiles circonstances, ma conscience ne falsifie pas vn iota, mon inscience ie ne sçay. Sur ce propos, i'entre par fois en pensée, qu'il puisse asses bien conuenir à vn Theologien, à vn Philosophe, et telles gens d'exquise et exacte conscience et prudence, d'escrire l'histoire. Comment peuuent-ils engager leur foy sur vne foy populaire? comment respondre des pensées de personnes incognues; et donner pour argent contant leurs coniectures? Des actions à diuers membres, qui se passent en leur presence, ils refuseroient d'en rendre tesmoignage, assermentez par vn iuge. Et n'ont homme si familier, des intentions duquel ils entreprennent de pleinement respondre. Ie tien moins hazardeux d'escrire les choses passées, que presentes: d'autant que l'escriuain n'a à rendre compte que d'vne verité empruntée. Aucuns me conuient d'escrire les affaires de mon temps: estimants que ie les voy d'vne veuë moins blessée de passion, qu'vn autre, et de plus pres, pour l'accés que fortune m'a donné aux chefs de diuers partis. Mais ils ne disent pas, que pour la gloire de Salluste ie n'en prendroys pas la peine: ennemy iuré d'obligation, d'assiduité, de constance: qu'il n'est rien si contraire à mon stile, qu'vne narration estendue. Ie me recouppe si souuent, à faute d'haleine. Ie n'ay ny composition ny explication, qui vaille. Ignorant au delà d'vn enfant, des frases et vocables, qui seruent aux choses plus communes. Pourtant ay-ie prins à dire ce que ie sçay dire: accommodant la matiere à ma force. Si i'en prenois qui me guidast, ma mesure pourroit faillir à la sienne. Que ma liberté, estant si libre, i'eusse publié des iugements, à mon gré mesme, et selon raison, illegitimes et punissables. Plutarche nous diroit volontiers de ce qu'il en a faict, que c'est l'ouurage d'autruy, que ses exemples soient en tout et par tout veritables: qu'ils soient vtiles à la posterité, et presentez d'vn lustre, qui nous esclaire à la vertu, que c'est son ouurage. Il n'est pas dangereux, comme en vne drogue medicinale, en vn compte ancien, qu'il soit ainsin ou ainsi.
CHAPITRE XXI.
_Le profit de l'vn est dommage de l'autre._
DEMADES Athenien condemna vn homme de sa ville, qui faisoit mestier de vendre les choses necessaires aux enterremens, soubs tiltre de ce qu'il en demandoit trop de profit, et que ce profit ne luy pouuoit venir sans la mort de beaucoup de gens. Ce iugement semble estre mal pris; d'autant qu'il ne se faict aucun profit qu'au dommage d'autruy, et qu'à ce compte il faudroit condamner toute sorte de guain. Le marchand ne faict bien ses affaires, qu'à la débauche de la ieunesse: le laboureur à la cherté des bleds: l'architecte à la ruine des maisons: les officiers de la Iustice aux procez et querelles des hommes: l'honneur mesme et pratique des Ministres de la religion se tire de nostre mort et de noz vices. Nul Medecin ne prent plaisir à la santé de ses amis mesmes, dit l'ancien Comique Grec; ny soldat à la paix de sa ville: ainsi du reste. Et qui pis est, que chacun se sonde au dedans, il trouuera que nos souhaits interieurs pour la plus part naissent et se nourrissent aux despens d'autruy. Ce que considerant, il m'est venu en fantasie, comme nature ne se dement point en cela de sa generale police: car les Physiciens tiennent, que la naissance, nourrissement et, augmentation de chasque chose, est l'alteration et corruption d'vn' autre.
_Nam quodcunque suis mutatum finibus exit, Continuó hoc mors est illius, quod fuit antè._
CHAPITRE XXII.
_De la coustume, et de ne changer aisément vne loy receüe._