Part 1
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ESSAIS
D'UN
DICTIONAIRE
UNIVERSEL,
Contenant généralement tous les mots François tant vieux que modernes, & les termes de toutes les Sciences & des Arts, specifiez dans la page suivante.
_Le tout extrait des plus excellens Auteurs anciens & modernes._
RECUEILLI ET COMPILÉ
Par Messire ANTOINE FURETIERE, Abbé de Chalivoy, de l'Academie Françoise.
A AMSTERDAM,
Chez HENRI DESBORDES, dans la Kalver-Straat, prés le Dam.
M. DC. LXXXV.
La Philosophie, Logique & Phisique;
La Medecine ou Anatomie; Pathologie; Terapeutique, Chirurgie, Pharmacopée, Chymie, Botanique; ou l'Histoire naturelle des Plantes, & celle des Animaux, Minéraux, Métaux & Pierreries, & les noms des Drogues artificielles.
La Jurisprudence Civile & Canonique, Feodale & Municipale, & sur tout celle des Ordonnances;
Les Mathematiques, la Geometrie, l'Arithmetique, & l'Algebre;
La Trigonometrie, Geodesie; ou l'Arpentage, & les Sections coniques;
L'Astronomie, l'Astrologie, la Gnomonique, la Geographie;
La Musique, tant en theorie qu'en pratique, les Instrumens à vent & à cordes;
L'Optique, Catoptrique, Dioptrique, & Perspective;
L'Architecture civile & militaire, la Pyrotechnie, Tactique, & Statique;
Les Arts, la Rhetorique, la Poësie, la Grammaire, la Peinture, Sculpture, &c.
La Marine, le Manége, l'Art de faire des armes, le Blason, la Venerie, Fauconnerie, Pêche, l'Agriculture, ou Maison Rustique, & la plûpart des Arts méchaniques;
Plusieurs termes de Relations d'Orient & d'Occident, la qualité des Poids, mesures & monnoyes;
Les Etimologies des mots, l'Invention des choses, & l'Origine de plusieurs Proverbes, & leur relation à ceux des autres Langues;
Et enfin les noms des Auteurs qui ont traité des matiéres qui regardent les mots, expliquez avec quelques Histoires, Curiositez naturelles, & Sentences morales, qui seront rapportées pour donner des exemples de phrases & de constructions.
AU ROY.
_Sire_,
_Le plus humble de vos Sujets se prosterne aux pieds de VOTRE MAJESTÉ, & lui demande justice & protection pour ce petit Ouvrage qu'il luy presente. C'est la priére ordinaire que font les Auteurs aux grands Princes dans leurs dédicaces: Mais elle n'a jamais été faite en une plus pressante nécessité. Ce n'est ici qu'un leger essay d'un prodigieux travail qui contient plusieurs gros Volumes. J'ai entrepris une Encyclopedie de la Langue Françoise pour la faire connoître aux Etrangers, & la transmettre dans toute son étenduë à la posterité. Comme son abondance consiste en l'explication des Arts & des Sciences; c'est à quoi je me suis particuliérement attaché, & je les ai compris en un même corps, ce qui n'a point encore été fait en pas une Langue. On peut dire, que jamais ce travail ne pouvoit venir plus à propos, puis que jamais les Arts & les Sciences n'ont été portées à un plus haut point de perfection, que sous le Régne heureux de VOTRE MAJESTÉ. Ses Conquêtes par terre & par mer ont rendu si célébres l'Art de la guerre & de la marine: La magnificence de ses bâtimens a rassemblé tout ce qu'il y a de plus exquis dans les beaux Arts: Ses liberalitez ont établi des Academies florissantes et pour l'avancement des Sciences: Il est donc nécessaire de mettre au jour un Ouvrage qui en puisse expliquer les termes, & en publier les merveilles. Tant de belles Ordonnances qu'a fait VOTRE MAJESTÉ pour le réglement de la Justice, des Finances, de la Marine, de la Guerre, des Eaux & Forêts & du commerce; contiennent des termes inconnus à plusieurs de vos Sujets: & elles pourroient avoir quelque jour le sort des Loix des 12. Tables qui n'étoient plus entenduës à Rome du temps de Jules Cesar. Cependant, SIRE, comme l'envie traverse tous les bons desseins; l'intérêt particulier d'un Libraire, qui a imprimé une petite partie du Dictionaire de l'Academie Françoise, s'oppose à l'impression de celui-ci, quoi qu'il soit entiérement different. Il a gagné quelques-uns de cet illustre Corps que je respecte. Je sçai qu'il a l'honneur d'être sous vôtre protection; Mais je sçai aussi que VOTRE MAJESTÉ ne donne protection à personne que dans la justice, & en connoissance de cause. Je sçai qu'elle a prononcé Elle-même contre ses propres intérêts quand il s'agissoit de plusieurs millions, & que cette action heroïque qui encherit sur celle des Césars, est le sujet du prix de Poësie qui doit être donné cet année. Je n'ay point besoin de combattre cette Compagnie; mais seulement quelques-uns qui veulent prendre avantage d'une clause extraordinaire qu'on a glissée dans un Privilege surpris de M. d'Aligre sur la fin de ses jours. Cette clause porte défenses à toutes personnes de faire aucun Dictionaire François pendant vingt ans, à compter du jour que celui de l'Academie sera imprimé. Elle en a fait à peine la moitié depuis cinquante ans, c'est à dire, que cette défense s'étendra à une grande partie du Siecle futur. D'ailleurs je suis trés-certain que jamais l'intention de VOTRE MAJESTÉ n'a été d'accorder une grace de cette nature, & qu'on ne lui en a jamais fait de remercimens: ce qui montre que ce n'est pas le Corps entier de l'Academie qui l'a demandée, puis qu'elle a fait des députations nombreuses à des personnes fort subalternes pour les remercier de moindres faveurs. On connoît la protection générale que VOTRE MAJESTÉ donne aux Sçavans, & on ne pourra pas croire qu'elle ait voulu ôter à la litterature cette honnête liberté dont elle a joüi dans tous les Siecles & chez toutes les Nations, ni donner une exclusion, qui s'accorde seulement pour des intérêts pecuniaires de Manufactures. L'accroissement des Lettres n'est venu que par l'émulation & la critique des Auteurs, dont le different genie ayant traité les mêmes sujets en differentes maniéres, les ont enfin épuisez. Cela doit avoir lieu particuliérement en matiére de Dictionaires, parce qu'ils ne peuvent jamais contenir assez de mots pour expliquer toutes les choses dont l'étenduë est infinie, de sorte que le moindre peut servir de supplément au meilleur. Enfin, SIRE, toutes les Muses auront grande obligation à VOTRE MAJESTÉ du champ libre qu'elle leur laissera pour s'exercer. Elles reconnoîtront cette faveur par une infinité de Poëmes & de Panegiriques qu'elles feront à sa gloire; moi-même je m'efforcerai de réveiller cette ardeur avec laquelle j'ai chanté autrefois vos victoires de la Franche-Comté, & quoi qu'avec un genie que les ans ont affoibli, je publierai chez tous les Peuples où parviendra nôtre Langue la grandeur de vos exploits, de vos bontez, & de vôtre justice, comme étant,_
_SIRE_,
DE VOTRE MAJESTÉ,
Les trés-humble, le trés-affectionné & le trés-obéïssant serviteur & sujet, FURETIERE.
AVERTISSEMENT.
Je vous prie de croire, MON CHER LECTEUR, que quand j'ay conçû le dessein de ce grand Ouvrage dont voici un petit essay, ce n'a point été pour entreprendre sur le travail de l'Academie Françoise; je la respecte autant qu'il est possible, & j'ay crû seulement contribuer de ma part au dessein qu'elle a de rendre service au Public. Deux considérations m'y ont obligé, l'une qu'elle n'a pas compris dans son Ouvrage les mots des Arts & des Sciences; ainsi j'ay crû qu'elle ne trouveroit point mauvais que quelqu'un en fît le Supplément. L'autre, que pour satisfaire l'impatience de plusieurs personnes, il étoit nécessaire de leur donner un Dictionaire qui n'est pour ainsi dire que provisionel, & le précurseur de celui qui viendra en Souverain dans une entiére pureté juger tous les mots vieux & nouveaux, & interposer son autorité pour les faire valoir; je lui laisse sa jurisdiction toute entiére, & ne prétens rien décider sur la Langue. Je lui offre cet Ouvrage comme de simples mémoires qui lui pourront servir pour achever la derniére partie de son travail, & pour remplir les omissions de la premiére.
Cependant j'ay appris que quelques-uns prétendent revendiquer quelques phrases communes, figurées & proverbiales qui ne sont ici employées que par nécessité pour servir de passage & de liaison, ou pour arrondir le globe de cette Encyclopedie de la langue que je me suis proposée. Je ne les employe que comme on fait le ciment pour lier les pierres d'un grand édifice, & je prétens n'avoir rien emprunté du Dictionaire de l'Academie, ni de ce qui lui peut appartenir en propre.
Le seul moyen de faire connoître cette verité, c'est la conference de ces deux Dictionaires, ou du moins d'un semblable Essay. Le Public en sera le juge, du moins on ne peut pas me reprocher d'en avoir rien pris depuis les lettres O & P qui ne sont pas encore faites. L'uniformité qui est en tout mon Ouvrage fera voir clairement que je n'ay pas eu besoin du Dictionaire de l'Academie pour faire les premiéres lettres, puisque sans son secours j'ay bien fait les derniéres; celles-ci pourront donner un beau champ pour exercer un droit de represailles, s'il y avoit lieu, puisqu'on y trouvera bien plus à prendre que ce qu'on pourroit prétendre que j'aurois pris. J'espere néanmoins que la seule vûë de ces deux Dictionaires fera paroître tant de difference entre l'un & l'autre, que ceux qui se donneront la peine d'en faire la conference trouveront que celui-ci n'a aucun rapport avec celui de l'Academie.
ESSAIS
D'UN
DICTIONNAIRE
UNIVERSEL,
CONTENANT GENERALEMENT tous les mots François tant vieux que modernes, & les termes de toutes les Sciences & des Arts.
A.
A. Premiere lettre de l'Alphabet François, & de toutes les autres Langues. Chez les Occidentaux cette lettre prend son nom de l'expression du son qu'elle fait. Chez les Grecs on la nomme _Alpha_: chez les Hebreux _Aleph_: chez les Pheniciens _Alioz_; & chez les Indiens _Alepha_. C'est aussi le premier son articulé que la Nature pousse, & celuy qui forme le premier cri & le bégayement des enfans. D'où vient que Jeremie répondant à Dieu qui le destinoit pour son Prophete, luy dit: A, A, A, Seigneur je ne sçay pas parler, parce que je suis un enfant. _Hierem. cap. 1._
C'est aussi ce qui exprime presque tous les mouvemens de nôtre ame, & pour rendre l'expression plus forte, on y ajoûte une _h_ devant ou aprés, comme dans l'admiration: Ha le beau tableau! Dans la joye: Ha quel plaisir! Dans la colere: Ha méchant! Dans la douleur: Ha la tête! Dans la pâmoison: Ha je me meurs! Dans le mouvement: Ha lévrier! Et generalement ce mot exprime toutes les palpitations de cœur, comme il paroît en ceux qui ont la courte haleine. Ciceron appelle l'_A_ lettre salutaire, parce que c'étoit la marque d'absolution.
Cette lettre forme souvent un mot entier, & est quelquefois article du Datif pour décliner les noms & les pronoms: Ce livre est à Pierre, à Agnés. Quand il sert à décliner des noms ordinaires, s'ils commencent par des consones, on dit _au_, comme, Au soleil: si c'est par une voyelle, on y ajoûte une _l_ au masculin, ou _la_ au feminin: A l'homme, A la femme; Et au plurier on dit en tous cas, _aux_, comme: Aux Alexandres, Aux Muses, Aux Animaux.
_A_ est quelquefois preposition. Il est à la ville, aux champs: Cela est à la mode.
_A_ est le plus souvent adverbe, non seulement de temps & de lieu, comme, Cela vient à tard, Cela est à terre: mais encore il se joint à presque tous les mots de la Langue pour faire des phrases adverbiales, qui tiennent de leurs significations & de leurs maniéres: Venir à chef, Etre à couvert, à discretion, &c.
_A_ se joint aussi aux infinitifs des verbes pour faire des phrases adverbiales: Donner à boire & à manger: Un maître à écrire: On fait à sçavoir: Au pis aller.
_A_ se dit aussi dans les temps du verbe auxiliaire Avoir: Il a gagné cent écus: Il a fait: Il a dit: Il a le temps & l'argent.
_A_ est souvent une particule indéclinable qui sert à la composition de plusieurs mots, & qui augmente, diminuë, ou change leur signification. Quand elle s'y joint, elle fait doubler ordinairement la consone qu'ils ont à la tête, comme Accorder, Addonner, Affaire, Assujettir, Attrouper, &c.
Cette lettre _A_ étoit aussi chez les Anciens une lettre numerale qui signifioit 500. comme on voit dans Valerius Probus. Il y a des vers anciens rapportez par Baronius, qui marquent les lettres significatives des nombres, dont le premier est tel:
_Possidet_ A _numeros quingentos ordine recto._
Quand on mettoit un titre, ou une ligne droite au dessus de l'_A_, il signifioit cinq mille.
ABBÉ. _s. m._ ABBESSE. _s. f._ Superieur ou Superieure d'une Abbaye d'hommes ou de filles. Il y a trois sortes d'Abbez: Régulier, Séculier, Commendataire. Ce mot vient de ce que les premiers Moines appellerent leur Superieur _Ab-bot_, qui en Langue Syriaque signifie Pere. Ainsi ces mots de _Abba Pater_, qu'on trouve dans les Epitres aux Romains & aux Galates, & ailleurs, qui semblent dire la même chose, ne font pas pourtant un pleonasme, comme dit S. Augustin, veu que l'un est un nom de nature, & l'autre de dignité. D'autres disent qu'il vient du mot Hebreu _Aba_, qui signifie aimer, vouloir du bien. _Covarruvias._
Chez les Ecrivains Grecs & Latins on appelloit _Abbez_, ceux que nous appellons maintenant _Peres_, qui étoient vénérables par leur âge & par leur sainteté. On a aussi compris sous ce nom généralement tous les Moines. Ainsi il est dit dans la Régle de S. Colomban, qu'il y avoit mille _Abbez_ sous un Chef; & S. Epiphane fait mention d'un monastere, où il y avoit mille _Abbez_ & mille cellules. On a appellé aussi _Abbé_ second, le Prieur d'un monastere, qui est le Lieutenant de l'_Abbé_. On a appellé aussi en Sicile des Evêques _Abbez_ & trés-souvent les Curez primitifs de France. On a appellé aussi _Abbé_ du Palais le Maître de la Chapelle du Roy. Voyez du Cange. Les Abbez mitrez sont ceux qui ont droit de porter les ornemens Episcopaux, comme la mitre, les sandales, les gands, l'anneau & la crosse; ce qui leur a été accordé par privilege des Papes: & pour les distinguer des Evêques. Clement IV. ordonna que les _Abbez_ Exempts porteroient des mitres brodées, mais sans pierreries & sans lames d'or & d'argent; & les non-Exempts, des mitres blanches & toutes unies.
ABBÉ s'est dit aussi de quelques Magistrats ou personnes laïques & séculiéres. Chez les Gennois il y avoit un principal Magistrat qu'on appelloit _Abbé_ du Peuple. En France il y a eu plusieurs Seigneurs, sur tout du temps de Charlemagne, à qui on donnoit le soin & la garde des Abbayes, qu'on appelloit _Abbacomites_.
Dans les anciens titres on trouve que les Ducs & les Comtes ont été appellez _Abbez_, & les Duchez & Comtez _Abbayes_; & plusieurs Seigneurs & Gentils-hommes qui n'étoient aucunement Religieux, ont aussi pris ce nom, comme remarque Ménage, aprés Fauchet & autres.
On appelle aussi _Abbé_ celuy qu'on élit en certaines Confrairies & Communautez, particuliérement entre les Ecoliers & les Garçons Chirurgiens, pour commander aux autres pendant un certain temps: & c'est de là apparemment qu'est venu le jeu de l'_Abbé_, dont la régle est, que quand le premier a fait quelque chose, il faut que tous ceux qui le suivent, fassent le semblable.
ABBÉ se dit proverbialement en ces phrases: On vous attendra comme les Moines font l'Abbé; c'est à dire, en travaillant toûjours, en commençant toûjours à dîner. On dit encore: Pour un Moine on ne laisse pas de faire un _Abbé_; pour dire que l'opposition d'un particulier n'empêche pas la déliberation d'une Compagnie, ou la conclusion d'une affaire. On dit en proverbe Espagnol: _Como canta el_ ABAD _responde al monazillo_; pour dire que les inferieurs tiennent le même langage, ou sont de même avis que les Superieurs. On appelle aussi _Abbez_ de sainte Esperance, ceux qui prennent la qualité d'_Abbez_, sans avoir d'Abbaye, & quelquefois même de Benefice.
ABINTESTAT. Terme de Jurisprudence, qui se dit de celuy qui herite d'un homme qui n'a point fait de testament: Ce fils est heritier de son pere _abintestat_. Il y a eu un temps où on privoit de sepulture ceux qui étoient décédez _abintestat_: ce qui donna lieu à un Arrest du 19. Mars 1409. portant défenses à l'Evêque d'Amiens d'empêcher, comme il faisoit, la sepulture des décédez _abintestat_.
ABYSME. _s. m._ gouffre profond où on se perd, dont on ne peut sortir: Il y a de profonds abysmes dans ces montagnes, dans ces rochers, dans ces mers, dans ces rivieres: Cette ville est fonduë en _abysme_. Ce mot vient du Grec _batos_, qui signifie la mer profonde, d'où est venu aussi le mot de _bas_ & _abaisser_. Borel.
ABYSME se dit figurément en Morale des choses où la connoissance humaine se perd, quand elle raisonne: La Physique est un _abysme_, on ne peut pénétrer dans les secrets de la Nature: Les Jugemens de Dieu, les mystéres sont des _abysmes_ dont on ne peut sonder la profondeur.
ABYSME se dit absolument des Enfers: La rebellion des Anges les fit précipiter dans l'_abysme_. Qui pourra mesurer la profondeur de l'_abysme_? On dit aussi: C'est un _abysme_ de maux, de souffrances, de malheurs.
ABYSME se dit aussi de ces dépenses excessives, dont on ne peut juger avec certitude: On ne peut certainement régler la dépense de la Marine, c'est un _abysme_: La dépense de cette maison est excessive, c'est un _abysme_. On dit en proverbe qu'un _abysme_ attire l'autre, quand d'un mal on tombe en un plus grand.
ABYSME, terme de Blason, est le cœur ou le milieu de l'Ecu. Il faut que la piéce qu'on y met, ne touche & ne charge aucune autre piéce, telle qu'elle soit. Ainsi on dit d'un petit Ecu qui est au milieu d'un grand, qu'il est mis en _abysme_: Il porte trois besans d'or avec une fleur de lys en abysme. Et tout autant de fois qu'on commence à blasonner par toute autre figure que par celle du milieu, on dit que celle qui est au milieu, est en _abysme_, comme si on vouloit dire que les autres grandes piéces étant élevées, celle-là paroît petite, comme cachée & abysmée.
ABYSME est aussi un vaisseau fait en prisme triangulaire renversé, qui sert aux chandeliers à fondre leur suif & à faire leur chandelle, en y trempant plusieurs fois leur mesche.
ABYSMER. _v. act._ Jetter dans un _abysme_, y tomber, se perdre, se noyer: Les Ouragans _abysment_ les vaisseaux: Ce terrain s'est _abysmé_, il y avoit dessous une carriere.
ABYSMER se dit figurément en Morale: Les gros interêts ont _abysmé_ ce marchand: Ce chicaneur a _abysmé_ sa partie, il l'a ruinée de fonds en comble: Il a _abysmé_ cet homme-là. Il se dit plus ordinairement avec le pronom personnel, & plus au figuré qu'au propre: Il est _abysmé_ dans la douleur: Cet homme a si mal fait ses affaires, qu'il s'est _abysmé_: Cette famille est _abysmée_, elle ne se relevera jamais: C'est un contemplatif qui _s'abysme_ dans ses pensées, qui extravague.
AGATE. _s. f._ Pierre précieuse, en partie transparente, & en partie opaque. Il y en a de plusieurs couleurs; ce qui lui a fait donner divers noms chez Pline & les autres Auteurs. Il y en a qui imitent la couleur de la cornaline; d'autres qui ont des veines fort rouges & fort blanches. On en a vû qui ont representé sept arbres tout entiers. Les _Agates Sardoines_ sont de trois couleurs: les vrayes sont entiérement rouges qu'on fait passer pour la Carneole, comme ayant une petite teinture de couleur de chair mêlée de brun: il y en a d'autres moindres, qui sont en partie mêlées de rougeur, comme celle de _sang_; & les derniéres le sont d'un rouge tirant sur le jaune. L'_Agate_ Sardonix est composée de la sardoine & de l'onix, & a une couleur sanguine & distinguée de cercles ou zones, qui semblent y avoir été peints par artifice, & quelquefois mêlée d'une blancheur surprenante. Pline, Strabon & Ciceron disent que la bague de Polycrate étoit de _Sardonix_; ce qui ne s'accorde pas avec ce qu'on dit de Mithridate, qui avoit quatre mille vases de cette même pierre: car ou cette bague n'auroit pas été de grand prix, ou ces vases d'un prix excessif.
Les _Agates Onix_ sont toutes opaques, de couleur blancheâtre & noire, tellement distinctes, qu'on croiroit qu'elles y ont été appliquées par art. Les _Agates Onix Sardonix_ sont celles où il se rencontre trois couleurs differentes, & néanmoins unies ensemble. On en a ruiné les mines; & celles qui se trouvent à present grandes & parfaites, n'ont point de prix. La couche du milieu est propre pour exprimer la carnation du visage; celle de dessus qui est _Sardoine_ ou couleur de pourpre, donne la couleur aux vêtemens; & le dessous est d'une autre couleur propre pour faire le fonds, qui détache les deux premieres, & fait un ouvrage merveilleux suivant la science du Graveur. Pyrrhus avoit une _Agate_ où étoient representées les neuf Muses & Apollon.
L'_Agate Calcedoine_ est à demy opaque, & à demy transparente, & le plus souvent de couleur de rose remplie de certain nuage. Il y en a d'entiérement blanches, qui sont les plus rares.
Les _Agates d'Egypte_ sont dures, rouges, & entremêlées de bleu & de blanc. Quand elles sont dans leur perfection, elles ont des couleurs semblables à l'Iris, & sont les plus estimées d'entre les _Agates_.
L'_Agate Romaine_ ne tient rien de celle d'Orient, & il y en a de plusieurs couleurs differentes qui les ont fait nommer differemment. On en faisoit autrefois ces vases Myrrhins si fameux dans l'Antiquité, qui avoient diverses couleurs, & qui representoient diverses figures.
Il se trouve aussi des _Agates_ en Allemagne, en Pologne & en Dannemark, dont quelques-unes ont disputé le prix aux Orientales.
Les Anciens parlent aussi d'une _Agate_ rouge comme du corail, mouchetée de points d'or, qu'on trouve en Candie, qu'on a nommée _Sacrée_, parce qu'elle préserve du venin des scorpions & des araignées. On a fait de tout temps des cachets d'_Agate_, parce que cette pierre ne retient point du tout la cire. Les Tireurs d'or brunissent l'or avec une _Agate_. Pline dit que les premieres _Agates_ furent trouvées en Sicile le long du fleuve _Achates_, qu'on nomme aujourd'huy le _Canthera_; ce qui leur a donné le nom d'_Agates_.
AILE. _s. f._ La partie de l'oiseau qui l'éleve ou qui le soûtient en l'air, quand elle est étenduë: L'aigle est un oiseau qui vole à tire d'_aile_: Les faucons se tiennent long-temps sur _aile_: Ils ont l'_aile_ vîte, trenchante, l'_aile_ forte, l'_aile_ entiére. On dit aussi: Faire voir en _aile_ l'oiseau: Le mettre en _aile_: Voler de belles _ailes_: La chauve-souri n'a point de plumes à ses _ailes_: Les poussins sont encore sous l'_aile_ de la mere. En ce sens il vient du Latin _Ala_.
AILE se dit aussi de cette partie charnuë qui s'étend de l'estomach à la cuisse dans les volailles qu'on mange: Une _aile_ de chapon, de perdrix: Il y en a qui préférent la cuisse à l'_aile_.
AILE en termes d'Anatomie se dit de plusieurs parties du corps, & premiérement les lobes du foye s'appellent souvent _ailes_ ou _ailerons_. On appelle _ailes_ & _ailerons_ des chairs molles & spongieuses, qui sortent de la partie naturelle des femmes, que quelques-uns appellent _Nymphes_ ou _Dames des eaux_, parce qu'elles servent aux conduits de l'urine. On appelle aussi _ailes_ ou _ailerons_ les deux cartilages qui sont aux côtez du nez, & qui forment les narines; pareillement on appelle _aile_ ou _aileron_ le haut de l'oreille.
L'AILE en terme de Blason, quand elle est seule, s'appelle un _demy vol_; & lorsqu'il y en a deux, s'appelle un _vol_: ce qui se dit de quelque oiseau que ce soit.