Essai sur Talleyrand

Part 4

Chapter 43,672 wordsPublic domain

Des troubles éclatèrent, la famine semblait se préparer, une banqueroute était imminente; il n'y avait là aucune autorité constituée possédant un pouvoir suffisant ou une confiance suffisante en elle-même pour agir avec décision. On cherchait quelque nouvelle autorité: on la trouva sous une forme antique. Les _états généraux_ (c'est-à-dire une assemblée formée par les députés des différentes classes, assemblée qui, dans les époques critiques de la nation française, avait été auparavant convoquée), tel fut le cri unanime. La cour, qui avait besoin d'argent et qui ne pouvait en obtenir, espérait trouver plus de sympathie auprès d'un corps tiré de toutes les classes de l'État que chez un corps spécial et privilégié qui ne représentait qu'une seule classe.

Le parlement, d'un autre côté, s'imaginait que puisqu'il avait acquis la réputation de défendre les droits de la nation, ses pouvoirs seraient maintenus et étendus par toute réunion d'hommes représentant la nation. Voilà pourquoi le parlement et la cour en vinrent d'un commun accord à la même conclusion. La grande masse de la noblesse, quoique divisée dans les discussions précédentes, se rendit aussi à la fin à cet avis; une partie d'entre elle, parce qu'elle partageait les vues de la cour, et l'autre parce qu'elle était d'accord avec le parlement. Pendant ce temps, le malheureux évêque, qui avait essayé de tous les moyens pour remplir les coffres de la cour sans le secours du grand corps que l'on allait convoquer, fut destitué aussitôt que cette convocation fut définitive, et en vertu de la politique presque invariable qui consiste à ramener au pouvoir l'homme d'État dont la popularité a été augmentée par la perte de sa position, M. Necker fut de nouveau placé à la tête des finances et présenté au public comme l'organe le plus influent de la couronne.

X

On comprendra, d'après ce que j'ai dit, que la cour espérait trouver dans les états généraux un allié contre le parlement, tandis que le parlement, de son côté, espérait trouver dans les états généraux un allié contre la cour. Tous les deux se trompaient.

La noblesse ou les notables, le gouvernement, et le parlement, avaient tous jusqu'alors été impuissants, parce qu'ils sentaient chacun pour sa part qu'il y avait autour d'eux et auprès d'eux un autre pouvoir par lequel leurs actions étaient contrôlées, mais avec lequel ils n'avaient aucun moyen de traiter, ce pouvoir n'ayant aucune représentation visible.

Cette puissance était _l'opinion publique_. Dans les communes de France, chez les députés des classes les plus nombreuses, les plus réfléchies et les plus remuantes, un esprit qui jusqu'alors était resté impalpable et invisible, prit subitement une existence définie.

M. d'Espréménil, et ces patriciens parlementaires qui, un an auparavant, étaient en révolte presque ouverte contre le souverain, s'aperçurent enfin qu'ils avaient un plus puissant ennemi auquel il fallait tenir tête, et ils se rallièrent soudainement autour du trône. Le prince qui l'occupait était alors dans une position qui, sans doute, était périlleuse, mais qu'un degré modéré de sagacité et de fermeté aurait pu raffermir, je le crois du moins. La majorité des différentes classes de privilégiés, par un sentiment d'honneur féodal, était avec le roi. Les classes moyennes aussi avaient encore pour le monarque et son rang un respect considérable, et elles désiraient découvrir et sanctionner quelque compromis juste et raisonnable entre les institutions qui disparaissaient et les idées qui avaient commencé à se faire jour. Il était nécessaire de calmer les appréhensions de ceux qui avaient quelque chose à perdre, de fixer les vues de ceux qui pensaient qu'ils avaient quelque chose à gagner, et d'amener de suite une entente entre les différentes classes agitées ici par la crainte, là par l'attente. Mais, quelque évidente que fût la nécessité de cette politique, elle ne fut pas adoptée. Des soupçons, qui auraient dû être dissipés, étaient excités; des points qui auraient dû être définis allaient s'obscurcissant chaque jour davantage; toutes les tentatives d'arrangement furent ajournées; et ainsi la Révolution se précipita en avant, le flot montant toujours et sa rapidité étant augmentée par les bévues de ceux qui avaient le plus grand intérêt et le plus grand désir de l'arrêter dans sa marche. La fortune de M. de Talleyrand fut mêlée à ce grand courant, dont peu de personnes pouvaient apercevoir la source, et dont personne ne prévoyait la direction.

XI

Je viens de dire que personne ne prévoyait la direction que devaient prendre les grands événements qui commençaient alors.

Cette direction devait surtout être influencée par la conduite et le caractère du souverain, mais elle allait aussi, en quelque mesure, se ressentir de la conduite et du caractère de l'homme d'État auquel les destinées de la France étaient alors confiées.

M. Necker appartenait à une classe d'hommes comme il s'en trouve assez souvent de notre temps. Ses talents, quoique grands, n'étaient pas de premier ordre; son esprit avait été dirigé vers une branche particulière des affaires; et, comme cela arrive souvent aux personnes qui n'ont pas un grand génie, mais qui ont un talent spécial, il crut que cette partie des affaires qu'il comprenait le mieux constituait à elle seule l'art de bien gouverner. En conséquence, il s'appliqua d'une manière exclusive à balancer les recettes et les dépenses de l'État. Pour y arriver, il était nécessaire de taxer la noblesse et le clergé; et la classe qui pouvait le mieux l'aider à accomplir cette tâche était la classe moyenne ou tiers-état. Pour cette raison, quand on eut décidé de convoquer les états généraux, et qu'il devint nécessaire de fixer les nombres proportionnels par lesquels chacun des trois ordres (savoir: la noblesse, le clergé, la classe moyenne ou tiers-état), qui composaient les états généraux, devait être représenté, M. Necker décida que l'ordre du tiers-état aurait à lui seul autant de représentants que les deux autres ensemble; il pensait de cette manière donner à la classe moyenne une plus grande autorité, et compenser l'infériorité sociale de ses représentants par la supériorité de leur nombre.

Mais M. Necker, ayant été aussi loin, aurait dû aller plus loin encore, et déterminer de quelle manière voteraient les trois ordres, et quel serait le pouvoir qu'ils exerceraient séparément. Toutefois, il ne prit pas cette précaution; et, en conséquence, aussitôt que les états généraux s'assemblèrent, on vit s'élever à l'instant la question de savoir si les trois ordres avaient à vérifier les pouvoirs des élus en réunion générale, comme membres d'une seule assemblée, ou séparément, comme membres de trois assemblées distinctes. Cette question, par le fait, décidait si les trois ordres devaient siéger et voter ensemble, ou si chaque ordre devait siéger et voter à part; et après la mesure qu'avait prise M. Necker, il fut clair que, dans un cas, l'ordre des communes l'emporterait sur toute opposition; et que, dans l'autre, il serait subordonné aux deux ordres rivaux. Une lutte s'engagea alors naturellement.

XII

Les membres du «tiers-état» qui, en tant que le plus considérable des trois corps formant les états généraux, avaient été laissés en possession de la grande salle où tous les ordres s'étaient d'abord rassemblés pour recevoir le souverain--accident qui devait leur être très-favorable--invitèrent les membres des deux autres ordres à venir se joindre à eux. Le clergé hésita; les nobles refusèrent.

Les jours et les semaines s'écoulèrent, et le ministre, reconnaissant sa faute, y aurait volontiers remédié alors en proposant ce qu'il aurait dû établir dès le commencement, à savoir que les trois ordres voteraient ensemble dans les questions de finance, et séparément dans toutes les autres questions. Cette idée venait un peu tard; mais, même à cette heure tardive, elle aurait pu prévaloir si la cour l'eût prise en sérieuse considération. Cependant, le roi et ceux qui avaient sur lui une influence directe, avaient commencé à penser que le déficit était moins embarrassant que les moyens adoptés pour s'en délivrer; et s'imaginant que les états généraux, si on les laissait à eux-mêmes, pourraient se dissoudre d'eux-mêmes, avant longtemps, au milieu des discussions par lesquelles ils étaient, disait-on, en train de se discréditer, ils désiraient voir ces dissensions continuer. D'ailleurs cette politique n'aurait certainement pas manqué son effet si les négociations s'étaient prolongées un peu plus longtemps.

Mais c'est à de grands moments comme ceux-là qu'un grand homme surgit subitement, et pendant que la foule discute ce qu'il y a de mieux à faire pour savoir quel est le meilleur chemin à suivre, entre résolûment dans celui qui mène au but.

Le comte de Mirabeau était un de ces hommes-là, et le 15 juin, ce personnage extraordinaire, dont l'audace n'était souvent que de la prudence, ayant engagé l'abbé Sieyès (dont l'autorité était alors grande dans l'assemblée) à mettre le sujet en discussion, poussa le «tiers-état,» encore hésitant, à se constituer tout de suite, et sans attendre plus longtemps la noblesse, comme «les représentants du peuple français.» C'est ce que firent en réalité, quoique avec un autre nom, les membres du «tiers-état,» se déclarant eux-mêmes régulièrement élus et prenant le titre d'«Assemblée nationale.» Le gouvernement pensait entraver leurs mesures en fermant tout simplement la chambre où ils s'étaient jusqu'alors réunis; mais un si pauvre moyen fut insuffisant pour arrêter les résolutions d'hommes dont l'esprit était alors préparé à d'importants événements. S'encourageant mutuellement, les députés du tiers se précipitèrent comme un seul homme vers un jeu de paume, et dans cet endroit, qui ne paraissait guère destiné à être témoin d'une cérémonie aussi solennelle, tous leurs membres, _moins un_, jurèrent de rester fermement unis jusqu'à ce que la France eût une constitution. Après un tel serment, l'alternative était clairement posée entre la vieille monarchie, avec tous ses abus, et une nouvelle constitution, quels que pussent être ses dangers.

Sur ce terrain, deux ordres de l'État se trouvaient en présence d'une manière hostile.

Mais il restait un autre ordre, dont la conduite dans un tel moment devait décider des choses. Cet ordre était le clergé. Le clergé était encore respecté, sinon vénéré; il était riche, il se rattachait par des liens divers à toutes les classes de la société, et c'était sur lui surtout qu'avaient les yeux fixés cette grande masse apathique d'hommes tranquilles qui sont toujours longtemps à hésiter entre les partis extrêmes; il avait déjà tâché de trouver quelque compromis entre les classes privilégiées et leurs antagonistes, mais n'avait encore pris parti ni pour les uns, ni pour les autres. Le moment était venu où l'hésitation ne pouvait se prolonger.

XIII

M. de Talleyrand, quoique récemment promu à une haute dignité ecclésiastique, était déjà l'un des membres les plus influents du clergé. Il avait été privé, par un préjugé nobiliaire, de la position à laquelle sa naissance lui donnait droit dans les rangs de la haute aristocratie. Il avait depuis longtemps décidé que, par ses efforts et ses talents personnels, il obtiendrait une autre position au moins aussi élevée. Ainsi que nous l'avons fait remarquer, ses idées, au moment de son élection, étaient libérales, quoique modérées, et, en même temps, il connaissait assez le caractère de Louis XVI pour savoir que ce monarque n'accorderait jamais sincèrement et ne refuserait jamais résolûment aucune concession demandée avec persistance. Par conséquent, en partie avec la conviction qu'il faisait ce qui était meilleur pour le public, et en partie aussi avec la persuasion qu'il faisait ce qui était meilleur pour lui personnellement, il se sépara hardiment du reste de sa famille (très-dévouée au comte d'Artois, ainsi qu'à Marie-Antoinette), et travailla avec une infatigable énergie à entraîner du côté du tiers le corps auquel il appartenait.

Il possédait les talents et les avantages les plus nécessaires pour y réussir. Sa courtoisie naturelle flattait les curés; ses connaissances variées captivaient les plus instruits de ses confrères; sa naissance élevée lui donnait l'oreille des grands dignitaires ecclésiastiques; et enfin une majorité de son ordre, poussée par ses efforts et son adresse, se joignit au tiers-état, le 22 juin, dans l'église Saint-Louis.

A dater de ce moment la question, jusqu'alors douteuse, fut décidée; car on n'a jamais vu le clergé et les communes s'associer sans être vainqueurs. Ce fut donc en vain que, dès le jour suivant, le descendant de Louis XIV, dans toute la pompe de la royauté et en présence des trois ordres,--qu'il avait convoqués pour ce jour-là,--dénonça la conduite que le tiers-état avait poursuivie, annula ses décisions et le menaça de son déplaisir souverain. Le tiers-état résista; le roi se repentit, se rétracta et, montrant qu'il n'avait aucune volonté, perdit toute autorité. Ainsi, le 27 juin, les états généraux, désignés, à partir de ce moment, par le titre qui avait déjà été pris par les communes (l'Assemblée nationale), tinrent leurs délibérations ensemble, et les trois ordres furent confondus.

XIV

Mais un pas restait à faire pour légaliser la révolution et ses progrès. Chaque député, au moment de son élection, avait reçu de ceux qui l'avaient nommé une sorte de mandat ou d'instruction. De telles instructions, de tels mandats, donnés à une époque où l'on pouvait à peine prévoir l'état de choses qui, depuis, s'était produit, limitaient ou semblaient limiter l'action d'un député aux points particuliers qui avaient spécialement attiré l'attention de ceux qui l'avaient nommé. Le parti conservateur prétendait que ces mandats étaient impératif; le parti libéral soutenait qu'ils ne l'étaient pas. D'après la première supposition, les états généraux ne pouvaient que donner satisfaction à quelques griefs; suivant l'autre, ils pouvaient créer un système de gouvernement tout à fait nouveau. L'évêque d'Autun, dans le premier discours qu'il fit à l'Assemblée nationale (discours qui produisit un effet considérable), parla en faveur de sa liberté et de celle de ses collègues, et ses vues, comme il était naturel, furent assez facilement adoptées par un corps qui, sentant sa force, avait à définir lui-même son pouvoir. De sorte qu'à l'adoption de deux grandes décisions,--l'une changeant les états généraux en _Assemblée nationale_, l'autre étendant et fixant l'autorité de cette assemblée,--décisions qui, quels que soient leurs autres résultats, furent au moins fatales au pouvoir et à l'influence de la classe à laquelle il appartenait par sa naissance, mais dont il avait été, malgré lui, exclu dans son enfance,--fut attaché d'une manière ineffaçable le nom de ce cadet infirme que la maison princière de Périgord avait traité avec dédain et qu'elle continuait à déshériter.

XV

Il n'y avait plus rien désormais pour empêcher les travaux de l'Assemblée nationale, et elle les commença avec une application sérieuse et avec zèle, sinon avec prudence. L'un de ses premiers actes fut de choisir un comité de huit membres, chargé de dresser un projet de constitution qui devait être ensuite soumis à l'Assemblée. L'évêque d'Autun fut immédiatement placé à la tête de ce comité, pris dans l'élite de la chambre, et dont les travaux avaient une si haute importance. Il avait pour tâche de faire passer dans la pratique les spéculations politiques du dix-huitième siècle. Les choses, toutefois, avaient commencé d'une manière trop violente pour qu'elles pussent continuer ainsi paisiblement; et, comme le succès du parti populaire avait été jusqu'alors obtenu en bravant la couronne, on devait s'attendre à ce que la couronne saisît avec hardiesse la première occasion qui se présenterait pour recouvrer son autorité. Un effort de ce genre, fait à propos, aurait pu réussir; mais ni Louis XVI ni aucun des conseillers en qui il se confiait ne possédait cet instinct des affaires politiques qui est le ressort de l'action, inspirant aux hommes la résolution de faire _ce qu'il faut au moment où il le faut_.

Il a souvent été facile d'écraser une révolution à ses débuts, car, à un tel moment, même les plus ardents de ses promoteurs agissent avec faiblesse et ont des doutes quant à la politique qu'ils poursuivent. Il a souvent été possible d'arrêter une révolution dans cette phase suivante de sa marche où les modérés sont révoltés par quelque excès ou les enthousiastes refroidis par quelque désappointement; mais une révolution est invincible alors que, commencée avec hardiesse, elle n'a été ni entravée par le malheur ni souillée par la violence.

Néanmoins, ce fut juste à un tel moment et dans de telles circonstances que l'infortuné Louis XVI, guidé principalement par la fatale influence de son frère, après avoir peu à peu entouré de troupes Versailles et la capitale, bannit soudainement M. Necker (10 juillet), dont la disgrâce fut immédiatement considérée comme la défaite de ceux qui conseillaient au roi de raffermir son autorité par des concessions, et le triomphe de ceux qui voulaient qu'il la regagnât et la rétablît par la force. Mais les mesures qui devaient suivre cet acte étaient encore suspendues lorsqu'une formidable insurrection éclata à Paris. Une partie des soldats fit cause commune avec le peuple. La Bastille fut prise et son commandant mis à mort, la populace parvint à se procurer des armes, le prévôt ou maire de la cité fut assassiné, tandis que l'armée, qui avait été convoquée avec tant d'ostentation au champ de Mars et à Saint-Denis, restait témoin inactif de l'insurrection que ce déploiement de troupes avait provoquée. Les résultats furent ceux qui suivent ordinairement les actes violents des hommes faibles: Louis XVI se soumit; M. Necker fut rappelé; le comte d'Artois émigra.

Ce fut la fortune de M. de Talleyrand en tout temps, non-seulement de quitter, au commencement de son déclin, un parti qui allait tomber, mais encore de se tenir ferme dans les rangs du parti qui s'élevait au moment même où s'engageait la lutte qui devait conduire au succès. C'est ce qu'on vit pendant la contestation que nous venons de décrire. Pendant tout le temps de ce dissentiment, l'évêque d'Autun fut parmi les plus déterminés à maintenir les droits de la nation contre les desseins de la cour. Sa décision et son courage n'ajoutèrent pas peu à la réputation qu'il avait déjà conquise par ses talents. Nous trouvons son nom, par conséquent, à la tête de la liste d'un petit nombre d'hommes éminents[11] que l'Assemblée, entourée de préparatifs hostiles pour rétablir le despotisme qui avait été aboli, chargea de compléter et d'établir de suite la constitution qui avait été promise, et que l'on n'avait pas évidemment l'intention d'accorder. C'était un défi qui avait sa hardiesse, mais qui, tout bien considéré, était peut-être de la prudence.

[11] Évêque d'Autun, archevêque de Bordeaux, Lally, Clermont-Tonnerre, Mounier, Sieyès, etc., etc.

Le travail de ces hommes d'État, toutefois, n'était pas facile, même après que leur cause eut triomphé, car les victoires politiques laissent souvent les vainqueurs,--dans l'excès de leurs passions et l'exagération de leurs principes,--ennemis plus acharnés que ceux dont ils ont triomphé. Tel était alors le cas.

XVI

Dans le triomphe du moment, toutes les idées modérées furent mises de côté et remplacées par un enthousiasme aveugle en faveur des changements les plus brusques. Et cette excitation n'était pas produite simplement par les calculs vulgaires de l'intérêt personnel, par d'égoïstes espérances agitant l'esprit de gens qui espéraient améliorer leur propre condition: des émotions plus nobles et plus élevées faisaient palpiter d'un généreux enthousiasme le cœur de ceux-là même qui n'avaient que des sacrifices à faire. «Nos âmes,» dit Ségur aîné, «étaient alors enivrées d'une douce philanthropie, qui nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux.» Le 4 août, «jour mémorable pour un parti,» observe M. Mignet, «comme la Saint-Barthélemi de la propriété, et pour l'autre comme la Saint-Barthélemi des abus,» les corvées personnelles, les obligations féodales, les immunités pécuniaires, les corporations de métiers, les priviléges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux et provinciaux,--tout le système de judicature basé sur l'achat et la vente des charges judiciaires, système qui, chose étrange à dire, quoique absurde en théorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique des magistrats instruits, capables et indépendants,--en un mot, presque toutes les institutions qui formaient la charpente du gouvernement et de la société par toute la France furent balayées sans hésitation, d'après l'avis et à la demande des premiers magistrats et des premiers nobles du pays; ils ne considérèrent pas assez que ceux qui détruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que soient ces lois), détruisent en même temps toutes les associations d'idées qui gouvernaient jusque-là l'esprit du peuple;--c'est-à-dire toutes les habitudes d'obéissance, tous les sentiments spontanés de respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est tout simplement qu'une idée sur le papier.

Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette époque, disait, avec cette forme concise et pittoresque qui le caractérise: «La Révolution a désossé la France.» Mais il est plus aisé d'être le critique spirituel d'événements accomplis, que d'être acteur froid et impartial dans des événements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je fais allusion, l'évêque d'Autun était, sans aucun doute, parmi les plus pressés de détruire les traditions qui sont la base d'une communauté, et de proclamer les théories qui captivent la populace. L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mêmes quelque chose de bon et qui méritaient d'être conservées (sans cela elles n'auraient jamais produit une société grande et raffinée, honorablement désireuse de réformer ses propres défauts), cette abolition, dis-je, fut sanctionnée par son vote; et les «droits de l'homme,» dont l'établissement fit si peu pour assurer la propriété ou la vie du citoyen, furent proclamés dans les termes qu'il suggéra.

Il est difficile de concevoir comment un homme d'État si froid et si sagace avait pu croire qu'une vieille société pourrait être bien gouvernée par des lois entièrement nouvelles, ou que la liberté pratique pouvait être fondée sur une déclaration de principes abstraits.

Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'échappe pas toujours à une folie épidémique; pas plus qu'un corps sain à une maladie qui a ce même caractère. Du reste, à des époques où censurer des changements inutiles vous fait passer pour être le protecteur, et souvent le soutien, d'abus invétérés, personne ne réalise ou ne peut espérer réaliser juste ses propres idées. Les hommes agissent en masse: le désir qu'éprouve l'un des partis de marcher en avant est réglé et modéré par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une politique, il peut être utile de feindre une passion si on ne l'éprouve pas en réalité; et un homme habile peut excuser sa participation à un enthousiasme absurde en faisant observer que c'était là le seul moyen de vaincre des préjugés plus absurdes encore.

Cependant, si M. de Talleyrand était alors un réformateur exagéré, du moins il ne ressemblait pas à beaucoup de réformateurs exagérés qui sont si occupés d'établir quelque plan chimérique de perfection future, qu'ils méprisent les nécessités pressantes du moment.