Essai sur Talleyrand

Part 3

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Et ce fut ainsi au milieu d'une société où il y avait partout possession de priviléges, et où l'égalité s'introduisait dans les mœurs et les idées, au milieu d'une grande générosité de sentiments et d'une absence presque entière de principes dans un monde dont le charme n'a jamais été dépassé, qui ne fixait point de limite à ses espérances, et en même temps qui ne savait point où le poussait sa destinée, que M. de Talleyrand vit s'écouler la fleur de sa jeunesse et venir la maturité.

VI

Je me suis étendu un peu longuement sur les traits caractéristiques «de ces joyeux temps d'aise et d'élégance, où le plaisir enseignait à plaire avec tant de grâce, où les beaux esprits et les courtisans se rencontraient ainsi, les courtisans étant des hommes d'esprit, et les hommes d'esprit pouvant briller dans les cours: où la femme, accomplie dans son art de sirène, subjuguait les esprits et se jouait des cœurs, où les lumières de la sagesse brillaient dans des temples de fantaisie, où le goût avait des principes lorsque la vertu n'en avait pas; où les écoles dédaignaient ce qui, jusqu'alors, s'était appelé la morale, tandis que les sceptiques se vantaient d'avoir découvert quelque bien meilleur, époque où tout ce qui frappait le regard semblait appartenir à une terre enchantée, où toutes les vérités avaient eu leur théorie, et où aucune théorie ne se trouvait vraie[8].»

[8]

Of those gay times of elegance and ease, When Pleasure learnt so gracefully to please: When wits and courtiers held the same resorts, The courtiers wits, and all wits fit for courts: When woman, perfect in her siren art, Subdued the mind, and trifled with the heart; When Wisdom's lights in fanes fantastic shone, And Taste had principles and Virtue none: When schools disdained the morals understood, And sceptics boasted of some better good: When all was Fairyland which met the view, No truth untheorized, and no theory true.

* * * * *

Je le répète, je me suis étendu un peu longuement sur les traits caractéristiques de ces temps, parce qu'il ne faudra pas oublier que le personnage dont j'ai à parler en était l'enfant. Jusqu'à la dernière heure de son existence, il en chérit tendrement la mémoire; c'est à eux qu'il doit plusieurs de ces grâces dont ses amis se souviennent encore avec délices, ainsi que la plupart de ces défauts que ses ennemis se plaisent si souvent à rappeler.

Il échappa à toutes les illusions les plus grossières de cette époque, ce qui nous est un témoignage de sa haute capacité. Je puis donner une preuve frappante de ce que j'avance là. J'ai déjà dit que M. de Talleyrand fut élevé à la dignité épiscopale en janvier 1789, quatre mois avant l'assemblée des états généraux. Il fut immédiatement nommé à cette grande assemblée par le _bailliage_ de son diocèse, et peut-être serait-il impossible de trouver dans les annales de l'histoire un exemple plus remarquable de prudence humaine et de jugement droit que ce discours du nouvel évêque au corps qui l'avait nommé son représentant.

Dans ce discours, que j'ai maintenant sous les yeux, il sépare toutes les réformes praticables et utiles de tous les plans chimériques et dangereux (les uns et les autres étaient alors mêlés d'une manière confuse dans le cerveau à demi égaré de ses compatriotes), il n'omet aucun des biens que cinquante ans ont graduellement donnés à la France pour ce qui est du gouvernement, de la législation et des finances; ces avantages, il les passe tous en revue; il ne fait mention d'aucun des projets dont le temps, l'expérience, et la raison ont démontré l'absurdité et la futilité.

Une charte donnant à tous des droits égaux: un grand code simplifiant toutes les lois nécessaires et déjà établies, les réunissant en un seul corps; des mesures prises pour que la justice fût promptement rendue; l'abolition des arrestations arbitraires; l'adoucissement des lois entre débiteurs et créanciers; l'établissement du jugement par jury; la liberté de la presse, et l'inviolabilité de la correspondance privée; la destruction de ces impôts intérieurs qui séparaient la France en provinces, aussi bien que de ces restrictions par lesquelles les différents métiers étaient fermés à tous ceux qui n'étaient pas membres des corporations industrielles; l'introduction de l'ordre dans les finances au moyen d'un système bien réglé de comptes publics; la suppression de tous les priviléges féodaux; et l'organisation d'un plan général d'impôts bien répartis: tels furent les changements que l'évêque d'Autun proposa en 1789. Il ne dit rien de la perfectibilité de la race humaine; rien de la réorganisation complète de la société par un nouveau système de répartition du capital et d'organisation du travail; il ne promit pas une paix éternelle, et ne prêcha pas une fraternité universelle entre toutes les races et toutes les classes. Les améliorations qu'il proposa étaient claires et simples; elles s'accordaient avec des idées déjà reçues, et pouvaient être greffées sur le tronc d'une société qui existait déjà.

Elles ont résisté à l'épreuve de quatre-vingts ans, favorisées quelquefois par d'heureux événements, parfois retardées par des circonstances adverses. Quelques-unes ont été dédaignées par les démagogues, d'autres dénoncées par les despotes; elles ont passé par l'épreuve de révolutions successives; et ce sont actuellement les seuls fondements sur lesquels tous les Français sages et éclairés désirent établir les conditions du gouvernement et de la société dans leur grand et noble pays. Rendons hommage à une intelligence qui a pu tracer ces limites pour une génération qui s'élevait; à une prudence qui a su résister à la tentation de s'aventurer et de s'égarer en dépassant cette frontière.

VII

Environ à l'époque de l'assemblée des états généraux, parut un ouvrage auquel il sera maintenant curieux de nous reporter; il était dû à la plume de Laclos et avait pour titre: _Galerie des états généraux_[9]. Cet ouvrage, sous des noms d'emprunt, donnait des croquis des principaux personnages qui devaient figurer aux états généraux. Au milieu d'une variété de portraits, se trouvent ceux du général la Fayette et de l'évêque d'Autun; le premier sous le nom de Philarète, le second sous celui d'Amène, et certainement, l'auteur nous surprend par sa perception si nette du caractère de ces deux hommes, et par la sagacité prophétique avec laquelle il devine leur future carrière. Il sera utile, toutefois, de se rappeler que Laclos était un familier du Palais-Royal, que fuyait l'austère soldat et que fréquentait l'évêque moins scrupuleux; et que, tandis qu'il enregistre les défauts, il omet les qualités éminentes qui firent du soldat et du disciple de Washington l'un des hommes les plus remarquables de son temps.

[9](L'ouvrage en question ne porte ni nom de lieu ni nom d'auteur ou de libraire. C'est un volume in-8º de 204 pages. On y lit en épigraphe: «...Nullo discrimine habebo Tros, Rutulusve fuat.» Il y a une clef au commencement. Tr.)

«Philarète, ayant expérimenté qu'on était un héros à bon marché, a imaginé qu'il n'était pas plus difficile de passer pour un homme d'État... Le malheur de Philarète est qu'il a de grandes prétentions et des conceptions ordinaires; il prend en main la cause de la liberté, non qu'il en raffole, non qu'il croie venir à son secours; mais en se mettant du parti le moins nombreux, il espère être aperçu; et s'il est condamné à se taire à Paris, il fait sensation dans la province, où il déclame comme un énergumène.

«Philarète est parvenu à se croire l'auteur de la révolution d'Amérique, et il s'arrange pour être un des premiers acteurs de la Révolution de France. Il prend le bruit pour la gloire, un événement pour un succès, son épée pour un monument, un compliment pour des titres à l'immortalité, des grâces pour des récompenses, et la valeur pour l'héroïsme.

«Il n'aime pas la cour, parce qu'il y est emprunté, le monde, parce qu'on y est confondu, les femmes, parce qu'elles altèrent la réputation quand elles ne mènent pas à la fortune; mais il aime les clubs, parce qu'on y recueille les idées des autres dont il se fait honneur dans l'occasion, les étrangers, parce qu'ils ne regardent pas de si près; les sots, parce qu'ils écoutent et même admirent.

«.....Philarète sera fidèle au parti qu'il a pris, sans pouvoir se rendre un compte bien exact des raisons qui l'y retiennent. Il ne sait pas au juste ce que c'est qu'une constitution et le degré de force qu'il importe à une nation de conserver à l'autorité; mais le mot de liberté réveille chez lui l'ambition, quitte à savoir ce qu'il en fera lorsqu'il la croira acquise.

* * * * *

«Tel est Philarète. Il mérite une espèce de renommée, parce qu'il vaut mieux que la plupart de ses rivaux. Peut-être ignore-t-il lui-même la source de l'indulgence qu'il a obtenue. Elle vient de ce qu'il a beaucoup fait avec les moyens médiocres qu'il tenait de la nature. On lui a su plus de gré de ce qu'il a voulu être, que de ce qu'il était. D'ailleurs il a l'extérieur de la modestie, et les connaisseurs seuls savent sur cet article à quoi s'en tenir.

«Sa réputation militaire n'est qu'ébauchée; c'est la première guerre qui y mettra le sceau. Sa réputation d'homme d'État est faite, il n'ira jamais au delà de ce que nous le voyons: peu de génie, peu de nerf, peu de poumons, peu d'art, toujours avide de petits succès.» (Pages 93-97.)

Tel était le portrait qu'avait fait de la Fayette l'auteur anonyme. Nous arrivons maintenant à celui de M. de Talleyrand:

«Amène a ces formes enchanteresses qui embellissent même la vertu. Le premier instrument de ses succès est un excellent esprit. Jugeant les hommes avec indulgence, les événements avec sang-froid, il a cette modération, le vrai caractère du sage. Il est un certain degré de perfection qui n'existe que dans l'entendement, et une espèce de grandeur à vouloir le réaliser; mais ces brillants efforts donnent un instant de faveur à celui qui l'entreprend, et finissent par n'être d'aucune utilité aux hommes, bientôt détrompés. Le bon esprit dédaigne tout ce qui traîne à sa suite de l'éclat, et mesurant les bornes de la capacité humaine, il n'a pas le fol espoir de les étendre au-delà de ce que l'expérience a montré possible.

«Amène ne songe pas à élever en un jour l'édifice d'une grande réputation. Parvenue à un haut degré, elle va toujours en décroissant, et sa chute entraîne le bonheur, la paix; mais _il arrivera à tout_, parce qu'il saisira les occasions qui s'offrent en foule à qui ne violente pas la fortune. Chaque grade sera marqué par le développement d'un talent, et, allant ainsi de succès en succès, il réunira cet ensemble de suffrages qui appellent un homme à toutes les grandes places qui vaquent.

«L'envie, qui rarement avoue un mérite complet, a répondu qu'Amène manquait de cette force qui brise les difficultés nécessaires pour triompher des obstacles semés sur la route de quiconque agit pour le trésor public. Je demanderai d'abord si l'on n'abuse pas de ce mot, _avoir du caractère_, et si cette force qui a je ne sais quoi d'imposant, réalise beaucoup pour le bonheur du monde. Supposant même que, dans les moments de crise, elle ait triomphé des résolutions, est-ce toujours un bien? Je m'arrête. Quelques lecteurs croiraient peut-être que je confonds la fermeté, la tenue, la constance avec la chaleur, l'enthousiasme, la fougue: Amène _cède aux circonstances_, à la raison, et croit pouvoir _offrir quelques sacrifices à la paix_ sans descendre des principes dont il fait la base de sa morale et de sa conduite.

«Amène a contre lui la douceur du caractère, l'agrément de la figure, le charme de l'amabilité; je connais des gens que tant d'avantages choquent; ils se préviennent contre un homme qui s'avise de les joindre au hasard utile de la naissance, et aux qualités essentielles de l'âme; ils s'en consolent par la recherche de quelques défauts, ou du moins de bons ridicules qu'on puisse au besoin travestir dans quelque chose de mieux.

«Que peut-on attendre d'Amène aux états généraux? Rien, ou peu de chose s'il obéit à l'esprit de corps; beaucoup s'il agit par lui-même, et s'il se pénètre de cette grande vérité, qu'il n'y a que des citoyens dans l'Assemblée nationale.» (Pages 83-85).

VIII

Très-peu de ceux qui lisent l'esquisse ci-dessus refuseront à l'auteur des _Liaisons dangereuses_ le mérite du discernement.

En effet, faire le portrait de M. de Talleyrand à cette époque semble avoir mieux convenu à la plume du romancier qu'à celle de l'historien. Représentons-nous un homme d'environ trente-cinq ans, mais paraissant un peu plus âgé, ayant un visage ovale et allongé, des yeux bleus à l'expression tout à la fois profonde et variable, des lèvres souriant habituellement, non par sarcasme, mais par bonté; un nez légèrement retroussé, mais délicat, et se faisant remarquer par un jeu constant des narines bien marquées. L'un de ses nombreux biographes dit: «qu'il s'habillait comme un fat, pensait comme un déiste, et prêchait comme un saint.» Actif et désordonné, il trouvait du temps pour tout: l'église, la cour, et l'opéra. Il gardait le lit toute la journée par indolence ou par débauche, et il passait la nuit suivante tout entière à préparer un mémoire ou un discours. Il était doux avec les humbles, hautain avec les grands; pas très-exact à payer ses dettes, mais toujours prêt à promettre de les payer. On raconte une plaisante histoire à propos de ce dernier trait de caractère. Le nouvel évêque avait commandé et reçu une très-belle voiture, en rapport avec sa récente promotion ecclésiastique. Cependant il n'avait pas réglé «le petit compte» du carrossier. Après avoir longtemps attendu et avoir souvent écrit, l'impatient fournisseur prit la résolution de se présenter tous les jours à la porte de l'évêque d'Autun, en même temps que son équipage.

Pendant plusieurs jours, M. de Talleyrand vit, sans reconnaître, un individu bien habillé, le chapeau à la main, et qui s'inclinait très-bas lorsqu'il montait dans sa voiture. «_Et qui êtes-vous, mon ami_, dit-il enfin.--_Je suis votre carrossier, monseigneur.--Ah! vous êtes mon carrossier; et que voulez-vous, mon carrossier?--Je veux être payé, monseigneur_, dit le carrossier humblement.--_Ah! vous êtes mon carrossier, et vous voulez être payé: vous serez payé, mon carrossier.--Et quand, monseigneur?--Hum!_ murmura l'évêque, regardant très-attentivement son carrossier, et en même temps s'établissant dans son carrosse neuf, «_vous êtes bien curieux!_» Tel était le Talleyrand de 1789, vivante personnification des talents et de la frivolité, des idées et des habitudes d'une grande partie de la classe à laquelle il appartenait. A la fois le compagnon de l'abbé Sieyès et celui de mademoiselle Guimard: un dandy de mœurs légères, un penseur profond et circonspect; et, par-dessus tout, les délices et l'ornement de cette société gaie et gracieuse, qui, couronnée de fleurs, allait être la première victime de sa propre philosophie. Jusqu'alors, cependant, le ciel, quoique troublé, n'annonçait pas encore la tempête; et jamais, peut-être, grande assemblée, au moment où elle se réunit, ne connut moins les sombres pressentiments que celle qui, dans la pompe et l'éclat du faste féodal, traversa le 1er mai, la royale cité de Versailles.

Cependant déjà alors l'on pouvait discerner les signes, les présages précurseurs de la crise qui s'approchait; car derrière les plumes gracieuses et les robes violettes des grands dignitaires de l'Église et de l'État, on voyait s'avancer l'ombre menaçante de la sombre masse toute vêtue de noir, des communes, ou tiers-état, ce corps, qui, _jusqu'alors, n'avait rien été_, mais qui _devait être tout_, ainsi que venait de le dire l'un de ses membres les plus illustres[10].

[10] Sieyès, dans un célèbre pamphlet publié à cette époque.

L'histoire de la formidable Révolution qui commençait alors a encore pour nous tant d'actualité, nous nous imaginons encore si souvent entendre passer autour de nos foyers le souffle, la grande tempête qui renversa alors tours et temples, que même maintenant, lorsque l'esprit fait un retour en arrière vers cette époque, c'est toujours avec un certain intérêt et une certaine curiosité, et nous nous arrêtons une fois de plus pour réfléchir, bien que nous ayons souvent médité auparavant sur cet événement mémorable qui a été comme un nouveau chapitre de l'histoire du monde. Et plus nous réfléchissons, plus il nous semble surprenant que, dans un âge aussi civilisé et sous un souverain aussi rempli de bonnes intentions, un trône auguste et une grande société aient été entièrement balayés; et ce qui ne nous paraît pas moins surprenant, c'est qu'un monarque revêtu d'un pouvoir arbitraire et une magistrature possédant des priviléges extraordinaires, et tous deux désireux de conserver leur autorité, aient invoqué volontairement un autre pouvoir qui sommeillait depuis longtemps dans une constitution presque oubliée, mais qui, une fois appelé à agir, en vint si vite à être plus puissant que le roi et le parlement.

IX

Il est facile de donner une esquisse du règne de Louis XVI; et cependant je ne me souviens pas que cette esquisse ait été tracée brièvement et clairement. A son aurore, l'influence des opinions nouvelles ne s'étendait pas au delà des bibliothèques et des salons. Les notions modernes de liberté constitutionnelle et d'économie politique qui prévalaient parmi les hommes de lettres, et qui étaient à la mode parmi les gens du monde, n'avaient pas encore été professées par les hommes qui étaient au pouvoir, et, en conséquence, elles étaient dédaignées par cette classe nombreuse dans tous les pays qui désire passer pour la portion pratique de la société. A cette époque, un vieux ministre, courtisan lui-même, et ne voulant pas que d'autres courtisans acquissent sur son maître l'ascendant qu'il possédait lui-même, introduisit dans les affaires une espèce de personnages jusqu'alors inconnus à la cour; les plus éminents de ces personnages étaient Turgot, Malesherbes et Necker; et ces trois éminents réformateurs n'eurent pas plutôt obtenu une position politique sérieuse, que leurs vues acquirent une considération politique sérieuse qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors, et l'idée que quelque grande et radicale réforme allait avoir lieu prochainement commença à prendre une place sérieuse dans l'esprit public. Chacun de ces ministres aurait désiré accomplir avec le secours de l'autorité royale les réformes les plus urgentes; et, si ce désir eût pu être suivi d'effet, le courage et les forces de la vieille monarchie, ébranlés alors seulement d'une manière superficielle, auraient encore pu être relevés. Mais les changements modérés qu'ils désiraient introduire avec le consentement de tous les partis, rencontrèrent l'opposition de tous ces partis, en dépit--ou, peut-être à cause même--de leur modération: car ceux qui perdent se consolent rarement par la considération que leurs pertes sont petites, et ceux qui gagnent ne sont jamais satisfaits, excepté si leurs gains sont considérables. Cependant, Maurepas, qui aurait appuyé la politique de ses collègues, si elle lui eût procuré la popularité, n'était nullement disposé à le faire du moment qu'elle le mettait dans l'embarras. Ce fut ainsi que Malesherbes, Turgot et Necker furent successivement forcés de renoncer à leur haute position; ils ne purent faire prévaloir leur politique personnelle, mais ils avaient assez fait pour rendre toute autre politique inacceptable et difficile.

La publication du fameux «_Compte rendu_,» ou balance des dépenses et des recettes de l'État, fut ce qui, surtout, rendit impossible de continuer à gouverner comme on l'avait fait jusqu'alors. Puis Maurepas mourut, et une jeune reine hérita de l'influence d'un vieux favori. M. de Calonne, homme habile, intelligent, mais superficiel, fut le premier ministre de quelque importance qui ait été choisi par l'influence des amis de Marie-Antoinette. Il comprit qu'il devait y avoir quelque proportion entre les dépenses et les recettes du gouvernement. Il recula devant la réduction subite des anciens impôts; il fallait alors créer de nouvelles taxes; et cependant il était presque impossible d'obtenir de telles contributions des basses classes et des classes moyennes, si le clergé et la noblesse, qui à eux deux possédaient environ les deux tiers du sol, étaient exemptés de toutes taxes, et dispensés de porter leur part des charges publiques. Le ministre, néanmoins, hésitait à dépouiller de leurs immunités les classes privilégiées, sans qu'elles l'y eussent elles-mêmes autorisé. Il convoqua, par conséquent, les personnages considérables, ou _notables_, (comme on les appelait), du royaume, et sollicita leur sanction pour de nouvelles mesures et de nouveaux impôts, leur disant franchement que quelques-unes de ces mesures limiteraient leur autorité, et que quelques-uns de ces impôts s'attaqueraient à leur bourse.

Les _notables_ étaient partagés en deux factions, l'une opposée à M. de Calonne, l'autre aux réformes qu'il désirait introduire. Ces deux partis s'unirent et devinrent irrésistibles. Dans leurs rangs se trouvait un personnage de grande ambition et de peu de capacité, Brienne, archevêque de Toulouse. Cet homme était le plus violent des antagonistes de M. de Calonne. La cour, par une résolution subite, le choisit comme successeur de M. de Calonne. Cette mesure fut d'abord couronnée de succès, car le conflit des opinions finit par créer des inimitiés personnelles, et les «notables,» dans leur premier moment de triomphe après la chute du ministre qu'ils avaient renversé, accordèrent tout avec facilité au ministre qui l'avait supplanté. Toutefois, une nouvelle difficulté survint alors. Les notables, après tout, n'étaient qu'un corps consultatif; ils pouvaient dire ce qu'ils trouvaient convenable de faire, mais ils ne pouvaient l'exécuter.

C'était là l'affaire du souverain; mais ses édits, afin d'acquérir régulièrement force de loi, avaient à être enregistrés par le parlement de Paris; et il est facile de comprendre comment cette faculté d'enregistrement devenait, dans des cas particuliers, le pouvoir de refuser. L'influence de cette grande corporation de magistrats appelée le _parlement de Paris_ avait, en effet, pris un caractère plus clair et plus positif que dans les époques précédentes, depuis qu'on avait jugé bon de se servir de son autorité pour casser le testament de Louis XIV. De cette manière, cette cour judiciaire était devenue l'un des corps constituants de l'État, et aussi, comme cela arrive à toute assemblée politique qui n'en a pas une autre pour rivale, un corps qui représentait l'opinion populaire. Elle avait vu, avec un certain degré de jalousie, la considération, même temporaire, d'une autre chambre (car l'on pouvait appeler ainsi l'assemblée des notables), et, de plus, en tant qu'appartenant à l'aristocratie, elle n'était pas très-disposée à l'abandon des priviléges aristocratiques. Elle refusa, en conséquence, d'enregistrer les nouvelles taxes qui lui furent proposées; elle mettait ainsi à néant la décision des notables, elle détournait, pour un temps, les impôts dont était menacée la classe dont elle faisait partie, et elle acquérait néanmoins quelque augmentation de popularité auprès du peuple, qui est ordinairement disposé à résister à tous les impôts, et qui écoutait avec plaisir les invectives lancées contre l'extravagance de la cour, invectives qui accompagnaient la résistance du parlement.

Le gouvernement cajola et menaça le parlement, le rappela, se querella de nouveau avec lui, essaya de le supprimer, et échoua.