Part 27
Le pêcheur américain reçoit de sa profession une âme à peu près aussi insouciante. Ses affections, son intérêt, sa vie, sont à côté de la société à laquelle on croit qu'il appartient. Ce serait un préjugé de penser qu'il en est un membre fort utile; car il ne faut pas comparer ces pêcheurs-là à ceux d'Europe, et croire que c'est comme en Europe le moyen de former des matelots, de faire des hommes de mer adroits et robustes: en Amérique, j'en excepte les habitants de Nantuket qui pêchent la baleine, la pêche est un métier de paresseux. Deux lieues de la côte, quand ils n'ont pas de mauvais temps à craindre, un mille quand le temps est incertain, voilà le courage qu'ils montrent; et la ligne est le seul harpon qu'ils sachent manier: ainsi leur science n'est qu'une bien petite ruse; et leur action, qui consiste à avoir un bras pendant à bord d'un bateau, ressemble bien à de la fainéantise. Ils n'aiment aucun lieu; et ne connaissent la terre que par une mauvaise maison qu'ils habitent; c'est la mer qui leur donne leur nourriture; aussi quelques morues de plus ou de moins déterminent leur patrie. Si le nombre leur paraît diminuer à tel endroit, ils s'en vont, et cherchent une autre patrie où il y ait quelques morues de plus. Lorsque quelques écrivains politiques ont dit que la pêche était une sorte d'agriculture, ils ont dit une chose qui a l'air brillant, mais qui n'a pas de vérité. Toutes les qualités, toutes les vertus qui sont attachées à l'agriculture, manquent à l'homme qui se livre à la pêche. L'agriculture produit un patriote dans la bonne acception de ce mot; la pêche ne sait faire que des cosmopolites.
Je viens de m'arrêter trop longtemps peut-être à tracer la peinture de ces mœurs; elle peut sembler étrangère à ce mémoire, et pourtant elle en complète l'objet, car j'avais à prouver que ce n'est pas seulement par les raisons d'origine, de langage et d'intérêt que les Américains se retrouvent si souvent Anglais (observation qui s'applique plus particulièrement aux habitants des villes). En portant mes regards sur ces peuplades errantes dans les bois, sur le bord des mers et le long des rivières, mon observation générale se fortifiait à leur égard de cette indolence, de ce défaut de caractère à soi, qui rend cette classe d'Américains plus facile à recevoir et à conserver l'impression d'un caractère étranger. La dernière de ces causes doit sans doute s'affaiblir et même disparaître, lorsque la population toujours croissante aura pu, en fécondant tant de terres désertes, en rapprocher les habitants; quant aux autres causes, elles ont des racines si profondes, qu'il faudrait peut-être un établissement français en Amérique pour lutter contre leur ascendant avec quelque espoir de succès. Une telle vue politique n'est pas sans doute à négliger, mais elle n'appartient pas à l'objet de ce mémoire.
J'ai établi que les Américains sont Anglais et par leurs habitudes et par leurs besoins; je suis loin de vouloir en conclure que par leurs inclinations ils soient restés sujets de la Grande-Bretagne. Tout, il est vrai, les ramène vers l'Angleterre industrieuse, mais tout doit les éloigner de l'Angleterre mère-patrie. Ils peuvent vouloir dépendre de son commerce, dont ils se trouvent bien, sans consentir à dépendre de son autorité, dont ils se sont très-mal trouvés. Ils n'ont pas oublié ce que leur a coûté leur liberté, et ne seront pas assez irréfléchis pour consentir à la perdre et à se laisser entraîner par des ambitions individuelles. Ils n'ont plus, il est vrai, l'enthousiasme qui détruit; mais ils ont le bon sens qui conserve. Ils ne haïssent pas le gouvernement anglais; mais ce sera sans doute à condition qu'il ne voudra pas être le leur. Surtout ils n'ont garde de se haïr entre eux; ensemble ils ont combattu, ensemble ils profitent de la victoire. Partis, factions, haines, tout a disparu[63]: en bons calculateurs, ils ont trouvé que cela ne produisait rien de bon. Aussi personne ne reproche à son voisin ce qu'il est; chacun cherche à le tourner à son avantage: ce sont des voyageurs arrivés à bon port, et qui croient au moins inutile de se demander sans cesse pourquoi l'on s'est embarqué et pourquoi l'on a suivi telle route.
[63] Cela était littéralement vrai lorsque ce mémoire a été lu à l'Institut. Si depuis ce moment des partis s'y sont formés de nouveau, s'il en est un qui travaille à remettre honteusement l'Amérique sous le joug de la Grande-Bretagne, cela confirmerait beaucoup trop ce que j'établis dans le cours de ce mémoire, que les Américains sont encore Anglais; mais tout porte à croire qu'un tel parti ne triomphera pas, que la sagesse du gouvernement français aura déconcerté ses espérances; et je n'aurai pas à rétracter le bien que je dis ici d'un peuple de qui je me plais à reconnaître qu'il n'est Anglais que par des habitudes qui ne touchent point à son indépendance politique, et non par le sentiment qui lui ferait regretter de l'avoir conquise.--(_Note du citoyen Talleyrand, au mois de ventôse an VII._)
Concluons. Pour parvenir à la preuve complète du fait que j'avais avancé sur les relations des Américains avec la Grande-Bretagne, il a fallu repousser les vraisemblances, écarter les analogies; donc, dans les sciences positives surtout, il importe, sous peine de graves erreurs, de se défendre de ce qui n'est que probable.
Ce fait lui-même bien connu pouvait conduire à de faux résultats; il portait à croire que l'indépendance des colonies était un bien pour les métropoles: mais en remontant à ses véritables causes, la conséquence s'est resserrée. Maintenant on n'est plus en droit d'y voir autre chose, si ce n'est que l'indépendance des États-Unis a été utile à l'Angleterre, et qu'elle le serait à tous les États du continent qui, d'une part, offriraient les mêmes avantages à des colonies du même genre, et, de l'autre, seraient secondés par les mêmes fautes de leurs voisins.
Le développement des causes de ce fait a amené beaucoup de conséquences ultérieures.
En parcourant ces causes on a dû conclure successivement:
1º Que les premières années qui suivent la paix décident du système commercial des États; et que s'ils ne savent pas saisir le moment pour la tourner à leur profit, elle se tourne presque inévitablement à leur plus grande perte;
2º Que les habitudes commerciales sont plus difficiles à rompre qu'on ne pense, et que l'intérêt rapproche en un jour et souvent pour jamais ceux que les passions les plus ardentes avaient armés pendant plusieurs années consécutives;
3º Que dans le calcul des rapports quelconques qui peuvent exister entre les hommes, l'identité de langage est une donnée des plus concluantes;
4º Que la liberté et surtout l'égalité des cultes est une des plus fortes garanties de la tranquillité sociale; car là où les consciences sont respectées, les autres droits ne peuvent manquer de l'être;
5º Que l'esprit de commerce, qui rend l'homme tolérant par indifférence, tend aussi à le rendre personnel par avidité, et qu'un peuple surtout dont la morale a été ébranlée par de longues agitations, doit, par des institutions sages, être attiré vers l'agriculture; car le commerce tient toujours en effervescence les passions, et toujours l'agriculture les calme.
Enfin, qu'après une révolution qui a tout changé, il faut savoir renoncer à ses haines si l'on ne veut renoncer pour jamais à son bonheur.
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR I
PREMIÈRE PARTIE
Du commencement de la Révolution jusqu'au rapport sur l'état du pays 1
Différents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme politique.--Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait formé.--Sa naissance, le caractère de sa personne, son entrée dans l'Église.--Causes de la révolution.--États généraux.--L'influence de Talleyrand sur le clergé; sur la décision relative aux instructions des membres de l'Assemblée et à la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme.--Son courage dans les moments de danger.--Ses connaissances en matière de finance.--Ses propositions relatives aux biens de l'Église.--Discrédit où il tombe auprès du parti de la royauté.--Sa popularité auprès de l'Assemblée.--Il est chargé de résider ses manifestes à la nation.--Son projet sur l'uniformité des poids et mesures.
DEUXIÈME PARTIE
De la fête du 14 juillet à la fermeture de l'Assemblée nationale 71
M. de Talleyrand bénit l'étendard de la France à la réjouissance du 14 juillet.--Détresse financière croissante.--Vues de M. de Talleyrand.--Constitution civile du clergé.--Conduite de M. de Talleyrand.--Il refuse l'évêché de Paris.--Lettre aux éditeurs du _Moniteur_.--Mort de Mirabeau.--Esquisse de sa carrière et de ses relations avec M. de Talleyrand, qui l'assiste à son lit de mort.--Comment il a probablement initié M. de Talleyrand aux intrigues de la cour.--Il laisse à M. de Talleyrand son discours projeté sur la loi de la succession, discours que M. de Talleyrand lut à l'Assemblée nationale.--M. de Talleyrand est suspendu de ses fonctions épiscopales et il quitte l'Église.--Fierté du roi.--Conduite et vues de M. de Talleyrand.--Il désire venir au secours du roi.--Folle conduite du parti de la cour.--Décret fatal de l'Assemblée nationale, défendant la réélection de ses membres.--Projet d'éducation de M. de Talleyrand.--l'Assemblée se sépare le 13 septembre 1791.--M. de Talleyrand va en Angleterre, en janvier 1791.
TROISIÈME PARTIE
De la fermeture de l'Assemblée nationale au Consulat 123
M. de Talleyrand à Londres.--Ses manières et son extérieur.--Ses traits d'esprit.--Il visite l'Angleterre.--Lord Grenville refuse de discuter affaires avec lui.--Il va à Paris et en revient avec une lettre du roi.--L'état des affaires en France met obstacle au succès de toute mission en Angleterre.--Il arrive à Paris juste avant le 10 août.--Il s'échappe, et retourne en Angleterre, le 16 septembre 1792.--Il écrit à lord Grenville, pour lui déclarer qu'il n'a aucune mission.--Il est expulsé le 28 janvier 1793.--Il va en Amérique.--Il attend jusqu'à la mort de Robespierre.--Il obtient alors la permission de retourner en France.--Chénier déclare qu'il était employé par le gouvernement provisoire en 1792, quand il avait dit à lord Grenville qu'il ne l'était pas.--Réception bienveillante.--Portrait du Directoire et de la société à cette époque.--Il est nommé secrétaire de l'Institut, et lit à cette assemblée deux mémoires remarquables.--Il est nommé ministre des affaires étrangères.--Il prend le parti de Barras contre les Assemblées.--Rupture des négociations de Lille.--Adresse aux agents diplomatiques.--Paix de Campo-Formio.--Bonaparte va en Égypte.--Les démocrates triomphent dans le Directoire.--M. de Talleyrand quitte le ministère, et publie une réponse aux accusations portées contre lui.--Paris fatigué du Directoire.--Bonaparte, revient d'Égypte.--Talleyrand s'unit à Sieyès pour renverser le gouvernement, et remettre le pouvoir aux mains de Bonaparte.
QUATRIÈME PARTIE
Le Consulat et l'Empire 173
Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente de faire la paix avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille de Marengo.--Traité de Lunéville et paix d'Amiens.--De la société à Paris pendant la paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la création de la Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc d'Enghien. Nouvelle coalition. Bataille d'Austerlitz.--Traité de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une paix.--La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministère des affaires étrangères.--Différends sur la politique en Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer M. de Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après la bataille de Leipsig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des affaires étrangères, mais à des conditions inacceptables.--Pendant la série continue de désastres qui s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et les Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité constitué, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il négocie, mais finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.
CINQUIÈME PARTIE
De la chute de l'empereur Napoléon, en 1814, à la fin de l'administration de M. de Talleyrand, en septembre 1815 240
Le comte d'Artois, lieutenant général de France.--Traité du 23 avril pour l'évacuation de la France.--Louis XVIII, contrairement à l'avis de M. de Talleyrand, refuse d'accepter la couronne avec une constitution comme le don de la nation; mais regardant la couronne comme lui appartenant de droit, il consent à accorder la constitution.--Il forme son gouvernement d'éléments divers, nommant M. de Talleyrand ministre des affaires étrangères.--Il semble bientôt se méfier de ce dernier, et en est jaloux.--Esprit réactionnaire du parti des émigrés et du comte d'Artois.--Traité de Paris.--M. de Talleyrand se rend à Vienne, et dans le cours des négociations, s'arrange pour faire un traité séparé avec l'Autriche et la Grande-Bretagne, et rompre ainsi la solidarité des puissances qui s'étaient coalisées contre la France.--Bonaparte s'échappe de l'île d'Elbe.--Nouveau traité contre Napoléon, traité qui a quelque ambiguïté dans les termes, mais qui semble un renouvellement du traité de Paris.--Les Bourbons vont à Gand.--Bonaparte installé aux Tuileries.--M. de Talleyrand se rend à Carlsbad.--Le prince de Metternich et Fouché font des démarches pour la déposition de Napoléon en faveur de la régence de sa femme; ils ne réussissent pas.--Les alliés adoptent de nouveau Louis XVIII.--M. de Talleyrand se rend à Gand.--Il est d'abord reçu.--Il fait la leçon aux Bourbons.--Il est de nouveau créé ministre.--Il rencontre de l'opposition de la part du parti royaliste et de l'empereur de Russie; il est faiblement soutenu par l'Angleterre et abandonné par Louis XVIII.--Il donne sa démission.
SIXIÈME PARTIE
Depuis la retraite de M. de Talleyrand jusqu'à la révolution de 1830 315
APPENDICE 369
_Essai sur les avantages à retirer de colonies nouvelles dans les circonstances présentes_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu à la séance publique de l'Institut national, le 25 messidor an V.
_Mémoire sur les relations commerciales des Etats-Unis avec l'Angleterre_, par le citoyen TALLEYRAND. Lu le 15 germinal an V.
PARIS.--IMPRIMERIE SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
End of Project Gutenberg's Essai sur Talleyrand, by Henry Lytton Bulwer