Part 15
«D'ailleurs, l'Espagne est une ferme qu'il vaut beaucoup mieux laisser cultiver pour soi par un autre, que de la cultiver soi-même.»
Le comte Beugnot, dans ses Mémoires récemment publiés, parle en ces termes de ces événements:
«Le prince de Bénévent était instruit dans les plus grands détails de ce qui s'était passé à Bayonne, et il m'en parut indigné: «Les victoires,» me disait-il, «ne suffisent pas pour effacer de pareils traits, parce qu'il y a là je ne sais quoi de vil, de la tromperie, de la tricherie.»
«Je ne peux pas dire ce qui en arrivera, mais vous verrez que cela ne lui sera pardonné par personne. Le duc Decrès m'a plus d'une fois assuré que l'empereur avait reproché en sa présence à M. de Talleyrand de lui avoir conseillé tout ce qui s'était fait à Bayonne, sans que celui-ci eût cherché à s'en défendre. Cela m'a toujours étonné. D'abord, il suffit de connaître un peu M. de Talleyrand pour être bien sûr que si au fond il a été d'avis de déposséder du trône d'Espagne les princes de la maison de Bourbon, il n'a certainement pas indiqué les moyens qu'on a employés. Ensuite, lorsqu'il m'en a parlé, c'était avec une sorte de colère qu'il n'éprouve qu'en présence des événements qui le remuent fortement.»
On ne peut douter, en effet, que ce qui se passa en Espagne ne fut un motif de profonde mésintelligence entre M. de Talleyrand et Napoléon.
Si ce n'avait pas été vrai, M. de Talleyrand ne l'aurait jamais affirmé publiquement comme il le fit plus tard sous le règne de Louis XVIII, entouré qu'il était de contemporains et d'ennemis. En outre, la rumeur publique du moment, qui dans une telle cause est plus digne de foi qu'aucun témoignage individuel, le proclama hautement; et pour ce qui est de ne pas avoir répondu à Napoléon lorsqu'il lançait en termes violents et insultants les accusations qu'il prodiguait quelquefois à ceux qui lui déplaisaient, on sait que M. de Talleyrand ne répondait jamais à de telles attaques que par un visage impassible et un silence digne et hautain.
IX
Les affaires de la péninsule n'étaient pas les seules à propos desquelles M. de Talleyrand et l'empereur fussent alors en désaccord. Les troupes françaises entrèrent à Rome et en Espagne, car Napoléon, après avoir fait la cour au pape en tant que pontife, voulait le dépouiller comme prince, presque au même moment; et le prince de Bénévent était aussi opposé à l'une de ces violences qu'à l'autre.
Toutefois, ce ne fut pas à propos de cette affaire, ou du moins de cette affaire en particulier, que commença l'inimitié de l'empereur et de son premier ministre, inimitié si importante dans leur histoire à tous deux.
Une fois que l'empire avait été établi et avait eu du succès, M. de Talleyrand s'y était attaché avec une sorte d'enthousiasme.
La poésie de la victoire et l'éloquence d'une imagination exaltée avaient pris pendant quelque temps le dessus sur la nonchalance habituelle et la modération de son caractère. Il était entré dans tous les plans de Napoléon pour reconstituer un empire des Francs et faire revivre le système des fiefs et des dignités féodales, système auquel, il est vrai, les partisans et les favoris du conquérant n'avaient rien à perdre. Il disait que, dans les circonstances où on se trouvait alors, tout autre système qu'un système militaire était impossible.
Il voulait donc que l'on rendît ce système splendide, et que la France regagnât en grandeur ce qu'elle perdait en liberté.
La principauté qu'il possédait, quoiqu'elle ne le satisfît nullement, était un lien entre lui et la politique dont il la tenait. Il désirait la garder, et pour cela il fallait soutenir l'homme dont la chute pourrait la lui ravir. Mais il avait un instinct prononcé pour ce qui était pratique; suivant sa théorie, tous les gouvernements, excepté un gouvernement impossible, pouvaient être rendus bons. Un gouvernement qui ne pouvait se maintenir sans des succès constants dans des entreprises difficiles à l'intérieur et à l'extérieur était, suivant sa manière de voir, impossible. A partir de la paix de Tilsit, cette idée le hanta toujours, plus ou moins. Malgré lui, elle le rendit amer contre son souverain,--amer d'abord parce qu'il l'aimait plutôt que parce qu'il ne l'aimait pas. Il aurait encore aidé à sauver l'empire; mais il était irrité parce qu'à son avis l'empire s'engageait dans un système qui ne permettrait pas qu'il fût sauvé. Mais un sentiment de ce genre ne peut pas plus être pardonné par quelqu'un qui est habitué à considérer sa volonté comme la loi suprême, qu'un sentiment d'une nature plus hostile.
Napoléon en vint peu à peu à détester l'homme pour lequel il avait eu autrefois une sorte de prédilection; et, lorsqu'il détestait quelqu'un, il faisait une chose très-dangereuse et toujours inutile, il blessait l'orgueil de cette personne sans diminuer son importance. Il est vrai que M. de Talleyrand ne laissa jamais voir qu'il fût irrité. Mais peu de personnes, quelle que soit la philosophie avec laquelle elles oublient une injure, pardonnent une humiliation; et ainsi par degrés devint de jour en jour plus fort ce mécontentement mutuel auquel l'un donnait carrière à certains moments par des reproches furieux, et que l'autre déguisait sous une indifférence qui savait garder tous les dehors du respect.
X
Le peu de compte qu'il tenait des sentiments de ceux qu'il aurait été plus sage de ne pas offenser, était une des erreurs les plus fatales du conquérant, qui n'avait jamais pu apprendre à dominer ses passions: mais il était alors devenu également indifférent à la haine et à l'affection de ses adhérents; et, comme toutes les personnes plus que satisfaites d'elles-mêmes, il s'imaginait que tout dépendait de son mérite personnel, et rien de celui de ses agents. La victoire de Wagram et le mariage avec Marie-Louise inaugurèrent une nouvelle ère dans son histoire. Fouché fut remercié, quoique non sans avoir mérité une réprimande pour ses intrigues; et Talleyrand tomba dans une disgrâce non équivoque provoquée jusqu'à un certain point par ses traits d'esprit; autour de ces deux hommes se forma une opposition sourde, qui observait et qui attendait; avec l'habile aventurier, elle descendait d'un côté jusque dans les classes inférieures, et de l'autre, elle montait jusqu'aux plus élevées, avec le noble mécontent.
Le représentant de la maison princière de Périgord était, certainement, à cause de sa naissance aussi bien qu'à cause de sa position dans l'empire, à la tête des mécontents de l'aristocratie; la maison de M. de Talleyrand, alors peut-être le seul endroit ouvert à tous où le gouvernement du jour fût traité sans ménagements, devint une sorte de _rendez-vous_ pour un cercle qui répondait à une victoire par un _bon mot_, et qui comparait sans bienveillance les cérémonies d'emprunt de la nouvelle cour aux grâces naturelles et aux usages traditionnels de l'ancienne. Tous ceux qui se rappellent la société de cette époque, se souviennent que l'ex-ministre était le seul personnage qui eût une sorte d'existence et de réputation personnelle, qui fût quelque chose par lui-même et en dehors du chef de l'État; il affectait alors de considérer et il considérait sans doute réellement la politique de l'empereur comme la passion d'un joueur désespéré qui continuerait à tenter la fortune jusqu'à ce qu'elle l'abandonnât de guerre lasse.
L'alliance autrichienne, que l'empereur venait de contracter, n'obtint pas non plus l'approbation de M. de Talleyrand, quoiqu'il l'eût conseillée à une certaine époque, et qu'il eût aussi même été mêlé aux négociations engagées à propos d'un mariage impérial de Russie. Ce changement pouvait venir de ce qu'il voyait alors qu'une union de ce genre à laquelle il s'était montré favorable dans l'espoir qu'elle calmerait l'infatigable énergie de Napoléon, ne ferait que stimuler son ambition: ou bien cela pouvait venir de ce que, n'ayant rien eu à faire avec les résolutions adoptées à Vienne, il n'y avait rien gagné. Quoi qu'il en soit, voici ce qu'il dit avec une sincérité apparente:
«On ne gagne jamais rien à une politique de demi-mesures. Si l'empereur désire une alliance avec l'Autriche, il faut qu'il donne satisfaction à l'Autriche: pense-t-il que la maison de Hapsbourg considère comme un honneur de s'allier avec la famille Bonaparte? Ce que l'empereur d'Autriche désire, c'est qu'on lui rende ses provinces, et que son empire soit relevé et régénéré; si le gouvernement français ne remplit pas ces conditions, l'Autriche sera désappointée, et les pires ennemis que nous puissions avoir sont ceux que nous avons désappointés.»
Toutefois ces sentiments ne trouvaient encore aucun écho en dehors du cercle d'un petit nombre de politiques indépendants et éclairés.
J'ai eu l'honneur de connaître deux de ces hommes, qui avaient occupé de hautes situations sous l'empire; j'ai entendu M. de Barante et M. Molé faire allusion en ma présence à une conversation qu'ils avaient eue à l'époque dont je parle, et l'un dire à l'autre: «Vous souvenez-vous comment nous considérions tous deux ce qui se passait devant nous comme une magnifique scène d'opéra sur laquelle le rideau viendrait à se baisser avant que se fussent fermés les yeux des spectateurs occupés à la regarder avec admiration?»
Mais les masses étaient encore éblouies par les magnifiques exploits d'un homme qui, parmi tous ceux de l'histoire ancienne ou moderne, aurait été le plus grand, s'il avait su unir des sentiments d'humanité à l'éclat du génie. Alors chaque jour, en s'écoulant, ajoutait à la fatale disposition qui devait rendre son avenir si différent de son passé; il devenait d'heure en heure plus hautain et plus rempli de confiance en lui-même, et plus disposé à marcher tout seul dans son chemin, à ne plus tolérer les conseils et ne plus se soucier d'aucune affection. Joséphine, la femme de sa jeunesse,--Pauline, sa sœur favorite,--Louis, son plus jeune frère,--Masséna, son général le plus capable,--vinrent s'ajouter à la liste sur laquelle étaient déjà inscrits ses deux ministres les plus distingués. Il n'avait même plus l'idée de réconcilier l'espèce humaine avec son autorité arbitraire. Sa puissante intelligence, dominée par son ambition plus puissante encore, se laissait aller à adopter un système de despotisme et d'oppression qui contrariait non-seulement les opinions politiques, mais les besoins journaliers de tous ses sujets et de tous ses alliés.
Pour lui, la guerre était devenue un effort pour exterminer ceux qui s'opposaient encore à lui, effort auquel il ne pouvait suffire qu'en opprimant ceux qui jusqu'alors lui étaient venus en aide. Ainsi, il avait fait prisonnier le pontife romain, enlevé le roi d'Espagne, pris possession d'une manière violente des villes hanséatiques et du nord de l'Allemagne; il prétendait que même les pays qui n'étaient pas occupés par ses armées devaient obéir à ses décrets. Ces usurpations et ces exigences amenèrent la dernière et fatale lutte entre les deux potentats qui s'étaient autrefois partagé le monde pour lequel ils allaient alors se battre.
La justesse de vues de M. de Talleyrand ne fut jamais plus remarquable qu'en cette occasion. La destruction de la Prusse, en rendant voisines la France et la Russie, avait par cela même tendu à en faire des ennemies. En outre, le czar orgueilleux et offensé, mais dissimulé, quoique redoublant de courtoisie envers la cour de France après le choix d'une archiduchesse autrichienne, de peur qu'on ne le crût blessé par l'abandon d'un mariage avec une princesse de sa propre famille, avait commencé à sentir que le reste de l'Europe étant subjugué, et l'Autriche gagnée selon toute apparence, il restait seul dans son indépendance; il commençait aussi à s'irriter contre les limites que Napoléon prétendait imposer à son ambition, à s'agiter sous ce frein que l'impérieux cavalier, avec une superbe indifférence, tenait un peu trop serré.
D'ailleurs, quoiqu'il fût investi par les lois et l'usage d'une autorité illimitée sur son peuple, l'exemple de son père était là pour lui enseigner qu'il ne pouvait pas entièrement perdre de vue ses intérêts et ses désirs; cependant, c'était là ce qu'exigeait de lui l'empereur des Français. Ses sujets ne devaient pas vendre leurs produits à l'unique acheteur qui fût disposé à les acheter; et étant ainsi placé d'une manière inconsidérée et impitoyable entre la révolution et la guerre, Alexandre choisit la dernière.
XI
D'un autre côté, Napoléon, en se déterminant à un conflit dont il n'ignorait pas la gravité, revint pour un moment à sa conviction première de la nécessité d'employer des hommes capables dans les grandes affaires, et il était disposé, nonobstant son désaccord avec M. de Talleyrand, à envoyer celui-ci à Varsovie pour organiser un royaume de Pologne; il n'est pas surprenant que, plein de confiance dans l'habileté et le tact de l'agent qu'il songeait à employer, il fût en même temps convaincu que, dans le cas où cet agent accepterait la mission, il pourrait parfaitement se reposer sur sa fidélité; car, dans la longue carrière de M. de Talleyrand et au milieu des vicissitudes fréquentes de cette carrière, on ne peut citer un seul cas où il ait trahi quelqu'un dont il avait reçu une mission. On dit que cet arrangement fut empêché par la difficulté de concilier la position du prince de Bénévent avec celle du duc de Bassano, qui accompagna l'empereur dans cette campagne comme ministre des affaires étrangères. Mais, ce qui ne varia jamais, ni pendant cet éclair passager d'un retour de faveur, ni plus tard, ce fut l'opinion de M. de Talleyrand sur les chances auxquelles s'exposait inutilement Napoléon, et il ne déguisa pas ces craintes. Il insistait principalement sur les hasards de la guerre, qui si souvent tournent contre le général le plus capable et les combinaisons les plus habiles, sur la catastrophe écrasante qui résulterait d'une défaite, et le résultat de peu d'importance qui suivrait une victoire.
L'Europe entière, que l'imprudent capitaine laissait derrière lui, n'était, Talleyrand le savait, tenue en échec que par la crainte et la force, et quoique prête à seconder une armée qui s'avançait, elle tomberait certainement sur une armée battant en retraite. Et, en supposant la défaite presque impossible, qu'est-ce que la France aurait à gagner au succès? Alexandre pourrait renouveler sa promesse d'empêcher tout échange commercial entre son empire et la Grande-Bretagne; mais pourrait-il tenir cette promesse? Il ne le pourrait pas. L'esprit de Napoléon, toutefois, avait alors été habitué par la fortune à considérer les guerres comme de simples parades militaires, peu de temps après le commencement desquelles il entrait dans la capitale de son ennemi vaincu, et retournait à Paris pour être salué au théâtre par des acclamations enthousiastes. Il aimait fort ce genre d'excitation, et, de même que la plupart des hommes placés sous de semblables influences, il en venait à se persuader que ce qui plaisait à sa vanité était nécessaire à ses intérêts.
Il y eut, par le fait, trois époques dans la carrière de Napoléon: la première, dans laquelle il combattit à l'étranger pour la gloire, afin de conquérir l'empire à l'intérieur; la seconde, où, étant maître du gouvernement de la France, il combattit pour étendre les limites de ce pays et faire de lui-même le personnage le plus puissant, et de sa nation, le peuple le plus puissant du monde; la troisième, dans laquelle les intérêts de la France n'étant plus pour lui qu'une considération secondaire, son ambition lui suggérait l'idée, passée chez lui à l'état de manie, de devenir maître de l'univers, et d'acquérir un domaine dont la France ne serait presque qu'une portion insignifiante.
Il est nécessaire d'avoir ceci présent à l'esprit; autrement, on ne s'expliquerait pas la campagne de Napoléon en Russie, les difficultés qu'il sut élever pour ne pas retirer ses troupes d'Allemagne après que cette campagne se fut terminée par la défaite, et sa répugnance constante à accepter toutes les conditions qui mettaient un frein à ses projets gigantesques. Afin d'entretenir sa propre confiance dans ces projets, il se persuadait à lui-même qu'un charme était attaché à son existence, et que des moyens surnaturels lui seraient fournis quand les moyens naturels viendraient à lui manquer. Cependant, dans cette occasion, il ne négligea pas d'avoir recours aux moyens naturels.
Lorsque Fouché exprima ses craintes à la pensée d'une aussi vaste entreprise, on dit que telle fut la réponse du soldat couronné: «Il me fallait 800,000 hommes et je les ai[41].» Mais déjà, à cette époque, la France avait commencé à être fatiguée de ses succès eux-mêmes; et l'affaire de Malet, qui eut lieu un peu avant l'arrivée des mauvaises nouvelles de Russie, montra assez clairement que la chute ou la défaite de l'empereur laisserait le champ libre à tout nouveau système ou régime que les circonstances pourraient favoriser ou imposer.
[41] _Mémoires de Fouché_, vol. II., p. 113.
La nouvelle de l'incendie de Moscou ne fut pas plutôt parvenue à Paris, que M. de Talleyrand regarda comme perdue la cause de Napoléon. Non que Napoléon n'eût encore pu se sauver par la prudence; mais il n'était pas prudent; non que le gouvernement français fût dans l'impossibilité de produire sur le champ de bataille autant d'hommes en uniforme que les alliés en avaient pour leur part; mais des nations combattaient d'un côté, tandis que de l'autre il n'y avait plus que des soldats. Par conséquent, le sagace homme d'État, que l'on recommençait alors à consulter, conseilla de terminer la guerre immédiatement, et n'importe à quelles conditions. Ainsi encore, quand la défection des Prussiens fut connue, et que Napoléon convoqua un conseil pour décider ce qu'il y avait à faire en présence de ces circonstances, il dit: «Négociez: vous avez maintenant en main des gages que vous pouvez abandonner; demain, vous pouvez les avoir perdus, et alors la faculté de négocier avantageusement sera perdue aussi[42].»
[42] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 66.
Pendant l'armistice de Prague (juin 1813), alors que le prestige de deux ou trois récentes victoires servait les négociations, et que la France aurait pu avoir la Hollande, l'Italie, et ses frontières naturelles, Talleyrand et Fouché, qui fut aussi consulté, ne cessèrent tous les deux de répéter: «L'empereur n'a qu'une chose à faire--la paix; et plus promptement il la fera, meilleure elle sera.»
Ainsi encore, quand M. de Saint-Aignan, après la bataille de Leipzig, apporta de Francfort des propositions qui auraient encore pu donner à la France sa frontière du Rhin (novembre), M. de Talleyrand insista sur la nécessité de les accepter sans le moindre délai, et dit à l'empereur: «Une mauvaise paix ne peut nous devenir aussi funeste que la continuation d'une guerre qui ne peut plus nous être favorable[43].»
[43] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 229.
Napoléon lui-même hésita alors, et doutant momentanément de son propre jugement, et peut-être aussi se souvenant avec regret de temps plus heureux, il offrit le portefeuille des affaires étrangères à son ancien ministre, mais à la condition qu'il renoncerait au rang et aux émoluments de vice-grand-électeur.
Le but de l'empereur était de rendre ainsi M. de Talleyrand entièrement dépendant de sa place; mais M. de Talleyrand, qui aurait accepté le poste, refusa la condition, en disant: «Si l'empereur a confiance en moi, il ne doit pas me dégrader; et s'il n'a pas confiance en moi, il ne doit pas m'employer; les temps sont trop difficiles pour les demi-mesures.»
XII
L'état des affaires à cette époque était assurément des plus critiques. En Espagne, une armée anglaise, animée par la victoire, allait descendre des Pyrénées. En Allemagne, une population entière, que d'anciennes défaites avaient exaspérée, et que de récents succès avaient encouragée, brûlait de passer le Rhin afin de ravir à son ennemi les trophées qu'il se vantait encore de posséder. En Italie, une défection dans la famille même de l'empereur allait mettre au jour toute l'étendue de ses malheurs. En Hollande, les couleurs de la famille exilée (la maison d'Orange) étaient déployées avec enthousiasme au milieu d'acclamations en faveur de l'indépendance nationale; même le roi de Danemark avait abandonné l'alliance française; tandis qu'en France un peuple engourdi par le manque de liberté, une armée décimée par la défaite des généraux qui avaient perdu leur confiance, et des arsenaux vides, étaient les seules ressources avec lesquelles le despote avait à affronter l'Europe tout entière sous les armes.
Le refus de M. de Talleyrand d'accepter le ministère à un tel moment, à moins qu'il ne fût accompagné de toute la confiance et de tout l'éclat qui pouvaient lui donner de l'autorité, était donc assez naturel; mais il n'est pas non plus surprenant que le souverain qui avait fait cette proposition ait été irrité par un refus; et beaucoup insinuaient que le vice-grand-électeur, s'il n'était pas employé, serait arrêté. Mais il n'y avait aucune preuve de trahison; et le chef de l'empire redoutait, avec juste raison, l'effet que pourrait produire à l'intérieur et à l'extérieur tout acte violent; car il était bien plus difficile pour lui qu'on n'aurait pu le supposer de frapper un coup violent sur un fonctionnaire éminent, en ce moment où son pouvoir commençait à être sur le déclin.
Son gouvernement était un gouvernement de fonctionnaires, entre lesquels régnait une espèce de fraternité qu'il n'eût pas été prudent de braver.
De plus, cet homme dur (et c'est là l'un des traits les plus remarquables et les plus aimables de son caractère) avait une sorte de tendresse, qu'il ne parvenait jamais à vaincre, pour ceux qui avaient autrefois été attachés à sa personne, ou qui avaient rendu d'éminents services à son autorité. «Jamais, dit-il au dignitaire qui lui insinuait de frapper Talleyrand, jamais je ne donnerai la main à la perte d'un homme qui m'a longtemps servi.»[44]
[44] _Mémoires de Rovigo_, vol. VI, p. 298.
Il résolut donc de ne prendre aucune mesure violente contre M. de Talleyrand; mais s'il pouvait empêcher la colère d'intervenir dans ses actes, il n'était pas assez maître de lui pour faire qu'elle n'éclatât pas dans son langage.
Bon nombre de scènes en furent la conséquence, Savary en rapporte une qui eut lieu en sa présence et devant l'archichancelier.
J'ai aussi lu le récit d'une scène dans laquelle Napoléon ayant dit que, s'il croyait sa propre mort probable, il prendrait soin que le vice-grand-électeur ne lui survécût pas, M. de Talleyrand lui répondit tranquillement et respectueusement, qu'il n'avait pas besoin de cette raison pour désirer que la vie de Sa Majesté fût longtemps conservée. M. Molé m'en a raconte une autre, dans les termes suivants: «A l'issue d'une séance du conseil d'État qui eut lieu juste avant le départ de l'empereur pour la campagne de 1814, il éclata en exclamations violentes, disant qu'il était entouré de trahisons et de traîtres; puis se tournant alors vers M. de Talleyrand, il l'injuria pendant dix minutes de la manière la plus violente et la plus offensante.
«Pendant ce temps, Talleyrand était debout à côté du feu, se servant de son chapeau en guise d'écran pour se préserver de la chaleur de la flamme; il ne fit pas le moindre mouvement, et l'expression de son visage ne changea pas; quelqu'un qui l'aurait vu ne se serait certainement pas douté que c'était à lui que l'empereur parlait; et, lorsqu'à la fin Napoléon s'en alla après avoir fermé la porte avec violence, Talleyrand prit tranquillement le bras de M. Mollien, et descendit l'escalier en boitant sans avoir l'air de songer à ce qui s'était passé.