Part 12
«Mais quels sont, demandent encore ces hommes, les motifs qui ont déterminé la Convention nationale à rayer Talleyrand? Ici la question change; toutefois, la réponse est simple et assurément bien décisive. Ces motifs, les voici: Je fus envoyé à Londres, pour la deuxième fois, le 7 septembre 1792, par le Conseil exécutif provisoire. J'ai, en original, le passe-port qui me fut délivré par le Conseil, et qui est signé des six membres: Lebrun, Danton, Servan, Clavière, Roland et Monge. Il a été mis sous les yeux de la Convention, au moment où elle daigna s'occuper de moi, et je le montrerai à quiconque désirera le voir. Ce passe-port est conçu en ces termes: «_Laissez passer Ch. Maurice Talleyrand allant à Londres par nos ordres._» J'étais donc bien autorisé à rester hors de France jusqu'à ce que ces ordres eussent été révoqués: or, ils ne l'ont jamais été; je n'ai donc pu être en contravention par mon absence. Cependant, ne voulant pas la prolonger, qu'ai-je fait? ce que tout citoyen aurait fait à ma place. J'ai attendu l'époque mémorable où la Convention recouvra son indépendance; je lui ai fait connaître aussitôt pourquoi j'étais parti, pourquoi je n'étais pas rentré; et je lui ai demandé qu'elle levât les obstacles qui s'opposaient à mon retour dans ma patrie, soit en rapportant le décret dont j'avais été frappé, soit en m'indiquant un tribunal pour y être jugé. Je lui ai demandé surtout qu'elle ne regardât pas comme émigré celui qui présentait un titre d'absence aussi légitime. Ma double demande fut parfaitement accueillie. Ainsi, j'étais sorti de France parce que j'y étais autorisé, que j'avais reçu même de la confiance du gouvernement des ordres positifs pour ce départ. J'y suis resté à l'instant où cela m'a été permis, où cela m'a été possible. Y a-t-il là trace quelconque d'émigration? Le décret de la Convention nationale, rendu en ma faveur, n'est-il pas pleinement justifié? et un tribunal quelconque, fût-il supérieur à la Convention nationale, trouverait-il un motif ou même un prétexte pour l'attaquer?»
* * * * *
Après avoir ainsi déblayé le terrain de tout ce qui se rapportait au passé, il en vient à défendre la politique qu'il a suivie comme ministre:
«Une vaste ligue de rois s'est formée naguère contre la république française; et l'on ose me demander compte de cet événement, comme si, sous un rapport quelconque, il pouvait m'être imputé! Eh comment donc pourrais-je être chargé d'une imputation aussi horrible? La réflexion la plus simple, la plus à la portée de tout le monde, va sans doute la repousser bien loin de moi. Si, pendant le cours de mon ministère, je me suis fait connaître par quelque opinion hautement prononcée, c'est certainement par un désir ardent d'une honorable paix, et par l'espérance que j'ai nourrie sans cesse d'arriver enfin à ce grand résultat qui doit consolider à jamais la république, et dans lequel je plaçais toutes mes idées de bonheur et de gloire. Or, si ce fait est bien constant; s'il n'est peut-être personne en France qui le révoque en doute; n'est-il pas évident, sans autre examen, que ce n'est pas moi qui ai cherché à accroître le nombre de nos ennemis, à exaspérer nos amis, à hâter la rupture des traités, à indisposer les neutres, à menacer enfin toutes les puissances de l'irruption de nos principes? Et lorsqu'on pense que ceux qui osent me faire cet inconcevable reproche, sont ceux-là même qui sans cesse attisaient le feu de la discorde, qui appelaient à grands cris toutes les fureurs de la guerre, qui étaient impatients de mouvements révolutionnaires dans toutes les parties du monde, qui adressaient inconsidérément à toutes les puissances les injures les plus absurdes et les plus impolitiques, qui ne semblaient s'occuper qu'à entraver toute négociation, qui se plaisaient à répandre sans cesse dans les feuilles publiques cette assertion si funeste au repos de l'Europe, que les républiques et les rois sont essentiellement en guerre. Lorsqu'on songe que moi, j'étais constamment occupé à réparer tant de disconvenances, tant de folies; à calmer les envoyés des puissances neutres et amies, toujours prêts à en tirer des motifs d'alarmes; quand on s'arrête un instant à ces réflexions, on est frappé d'étonnement de voir que ces hommes veulent m'accuser, moi, d'avoir coopéré à l'existence de la coalition, et qu'ils paraissent ignorer, eux, à combien de titres cette imputation pourrait leur être faite.
Au surplus, dans un exposé connu récemment du Corps législatif, j'ai indiqué les causes principales et les plus immédiates de cette coalition. Lorsque je suis attaqué avec tant d'acharnement et d'injustice, il doit m'être permis, je pense, de rappeler ici que mes observations ont été accueillies par la représentation nationale avec cet intérêt général qu'elle n'accorde qu'à la justesse reconnue et à la vérité bien sentie.»
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Vient ensuite l'examen de différents points de détail, de différentes négociations qu'il passe en revue. Montrant comme il avait souvent été contrecarré, il s'adresse à ceux qui lui reprochent de n'avoir pas, dans ces circonstances, donné sa démission, et il leur répond: «Je l'avouerai, j'étais retenu par ce désir, par cette espérance infatigable de la paix dont rien ne pouvait me détacher.» A propos de la négociation avec l'Angleterre, il prouve qu'il n'est pour rien dans les accidents et les fausses mesures qui l'ont fait échouer. Voici comment il termine:
«Après de tels raisonnements, de quoi pourra-t-on être surpris? Paraîtra-t-il étonnant que ces mêmes hommes m'imputent, à moi, toutes les opérations du gouvernement, celles du ministre de la guerre, celles du ministre des finances, celles du ministre de la police, la destitution des généraux, la nomination des commissaires, la nomination des fournisseurs, etc., en un mot, tout ce qui a été fait ou n'a point été fait dans la république et hors de la république, depuis que je suis ministre; qu'ils me demandent, à moi, pourquoi le grand-duc de Toscane n'a pas été gardé en otage, comme si, moi, je donnais des instructions aux généraux; qu'aguerris contre la crainte de tout reproche, par la multitude même de leurs mensonges et de leurs contradictions, lorsqu'ils m'accusent, et si injustement, du refroidissement d'une puissance neutre, ils fassent, eux, d'incroyables efforts pour nous brouiller avec l'Espagne et la Prusse; que, fermant les yeux à toute évidence, ils osent affirmer que c'est moi qui ai aliéné de nous les États-Unis, lorsqu'ils savent si bien qu'au moment précis où ils impriment cet étrange reproche, des négociateurs américains arrivent en France, et qu'ils ne peuvent ignorer la part qu'il m'est permis de prendre dans cet événement, à raison du langage plein de déférence, de modération, et, j'ose dire aussi, de dignité, que je leur ai adressé au nom du gouvernement français, tandis que ceux qui m'attaquent aujourd'hui ne voulaient alors leur faire parvenir que des paroles dures et irritantes? Est-il étonnant qu'ils veuillent me faire rendre compte de la cession du duché de Bénévent au roi de Naples, lorsque le duché de Bénévent n'a jamais été cédé au roi de Naples? qu'ils confondent tout, qu'ils altèrent tout, qu'ils ignorent tout; qu'ils placent les ports du Portugal dans la Méditerranée; qu'ils prennent le citoyen Eymar, ex-ambassadeur dans le Piémont, pour un abbé Daymar, du côté droit de l'Assemblée constituante; qu'ils me supposent des relations intimes avec tel homme qu'ils nomment, et avec qui je n'ai même jamais eu une communication depuis que je suis ministre; qu'ils prétendent que c'est moi qui ai provoqué contre le citoyen Truguet un genre de rigueur qui m'a constamment paru sans excuse; tandis que mille voix s'élèveraient au besoin, même la sienne, pour repousser de moi une aussi absurde calomnie.
«Et qu'ai-je donc fait pour qu'un tel soupçon ait pu s'adresser à moi? Ma vie tout entière permet-elle de me supposer une action de ce genre? Ai-je jamais été vindicatif, persécuteur? Dans tout le cours de mon ministère, peut-on me reprocher même un acte sévère? Ai-je blessé quelqu'un, même par un propos? Les citoyens associés à mes travaux ont-ils jamais reçu de moi autre chose que des témoignages de confiance et d'amitié? Ont-ils redouté un caprice de ma part? Ont-ils été inquiets un seul instant sur leur sort?--On a, l'année dernière, couvert les murs d'injures contre moi, dictées par la fureur: avais-je fait précédemment, ai-je fait depuis le moindre mal au jeune homme égaré qui me les adressait? Enfin, ai-je dénoncé? ai-je fait destituer? ai-je fait supprimer? Non, certainement; non; et je suis loin sans doute de m'en faire un mérite. Quiconque me connaît, sait très-bien qu'il n'était pas plus dans mes principes que dans mon caractère d'agir autrement. J'ai fini: je suis certain d'avoir répondu victorieusement à tous les reproches; je laisse les injures. Je les méprisais dès le commencement de la révolution; je ne changerai point.»
Nous voyons, par les citations ci-dessus, que l'ex-ministre ne se faisait aucun scrupule de transformer son apologie en attaque, et de traiter avec sarcasme et dédain le parti par lequel il avait été expulsé; mais qu'en même temps qu'il dénonce les folies des républicains exagérés, il se déclare formellement pour une république: et justifiant ce qu'il avait fait, tournant en ridicule les reproches qu'on lui adressait pour ce qu'il n'avait pas fait, il se plaît à rejeter adroitement sur ces Directeurs encore au pouvoir le blâme de beaucoup de ce qui avait été fait contre son opinion.
Ce qu'il dit quant aux négociations de Lille montre suffisamment les difficultés d'une paix avec l'Angleterre après le 18 fructidor; et l'un des passages que je viens de citer, et auquel j'avais déjà fait allusion, confirme ce qui avait été dit par Chénier quant au fameux passe-port. Toutefois, dans ces _Éclaircissements_, l'ex-ministre visa à se mettre dans une bonne position pour les événements à venir plutôt qu'à se reporter aux choses passées. Certes, il aurait à peine osé mettre sa signature au bas d'une publication si hardie si ses ennemis eussent été fermes à leur place; mais le Directoire chancelait déjà et s'en allait tomber.
XII
Le grand mal de toute constitution improvisée, qui n'est pas l'œuvre du temps et le résultat d'une adaptation graduelle des lois aux besoins et aux mœurs des diverses époques, est qu'elle ne se préoccupe que d'un seul côté des choses et qu'elle vieillit très-rapidement. La constitution du Directoire, composée après une époque de grande violence populaire et de despotisme individuel, était fondée sur le principe de si bien réprimer toute action dans l'État, qu'il n'y eût aucun moyen honnête pour personne de parvenir au pouvoir et à la distinction. Mais lorsque, dans un gouvernement, l'influence des individus est trop rigoureusement tenue en échec, l'influence du gouvernement s'affaiblit, et devient incapable de restreindre l'agitation d'une société plus ardente et plus ambitieuse que lui.
Ainsi, pendant quatre ans, la Constitution de l'an III fut maintenue de nom par une série de violations faites à cette loi. Tantôt, le Directoire maîtrisait les conseils en déportant l'opposition; tantôt, l'opposition triomphait du Directoire en forçant un directeur impopulaire à abandonner ses fonctions; et quelquefois l'absence de toutes lois contre la licence de la presse était compensée par ceci: on déclarait les journalistes hostiles ennemis de l'État, et on punissait un article habile comme une insurrection.
Et ce n'était pas tout: là où le talent civil ne peut guère créer une grande carrière, il ne peut non plus frapper les imaginations et exciter grand enthousiasme. Les hommes qui occupaient les emplois civils voyaient leur prestige limité par les mêmes manœuvres qui limitaient leur pouvoir; la nation était fatiguée des parleurs, car parler n'amenait aucun résultat: un général seul pouvait frapper son imagination, car seul un général était en position de pouvoir faire quelque chose de remarquable. Tous les partis s'en aperçurent: les patriotes ou démocrates, représentés dans le Directoire par Laréveillère et Gohier devenu Directeur à la place de Treillard; Barras, n'ayant aucune opinion particulière, mais représentant en général tous ceux qui intriguaient pour des places; et Sieyès, le plus capable des membres du pouvoir exécutif, à la tête d'un groupe modéré voulant encore maintenir la république et établir l'ordre, quoique sous quelque nouvelle forme. Sieyès avait avec lui une majorité dans le conseil des Anciens, une puissante minorité dans le conseil des Cinq-cents, et quelques-uns des hommes les plus éminents et les plus capables de France, parmi lesquels M. de Talleyrand.
Comme les autres, il cherchait alors un général; mais le choix n'était pas si aisé à faire. Hoche n'était plus; Joubert venait de périr; Moreau était irrésolu; Masséna, quoique illustré par la victoire de Zurich, tenait trop du soldat; Augereau était un jacobin; il était impossible de se fier à Bernadotte. En ce moment (le 9 octobre 1799), Bonaparte débarquait revenant d'Égypte. Il foula aux pieds les lois de la quarantaine, il avait abandonné son armée; mais le pays sentait qu'il avait besoin de lui; et dans sa marche vers Paris, aussi bien qu'à son arrivée dans cette ville, il fut salué par les acclamations.
Son objet alors, si toutefois il en avait un bien défini, était le Directoire, pour lequel, toutefois, il lui fallait une dispense d'âge. Mais il découvrit bientôt que la majorité du Directoire ne voulait pas entendre parler de cette dispense. Il fallait donc essayer d'un autre moyen, et pour cela s'entendre avec Barras ou Sieyès. Bonaparte détestait Barras, car Barras avait été son protecteur, sans être son ami. Quant à Sieyès, M. Thiers a dit, non sans raison, que deux Français supérieurs sont des ennemis naturels, jusqu'à ce qu'ils aient eu l'occasion de se flatter mutuellement. De plus, Bonaparte et Sieyès s'étaient rencontrés chez Gohier sans échanger un mot, et s'étaient séparés en se détestant plus que jamais. M. de Talleyrand entreprit de réconcilier ces deux hommes, chez lesquels l'intérêt devait triompher de leur rivalité,--et il réussit. Mais, avec Sieyès, un renversement complet de l'état de choses existant alors était une chose qui allait de soi, parce que la seule ambition qu'il eût jamais nourrie était celle d'inventer des institutions, ce qu'il faisait avec une rare intelligence en tant qu'il ne se serait agi que de combiner des idées; il oubliait que les sociétés ont besoin de quelque chose de plus que les idées.
On se décida donc pour une révolution; elle devait être provoquée par une déclaration des Anciens, dont Sieyès était sûr; ils décideraient que les chambres, étant en danger à Paris, se réuniraient à Saint-Cloud; on devait confier la sûreté de ces assemblées à la garde de Bonaparte, et effectuer la dissolution du Directoire par la démission d'une majorité de ses membres. Après cela, on supposait que la majorité des Cinq-cents, effrayée par un appareil militaire imposant, contrecarrée par l'autre branche de la législature, et n'ayant aucun gouvernement pour la soutenir, serait, d'une manière ou d'une autre, vaincue. En conséquence, les deux premières mesures furent prises le 18 brumaire, mais la troisième restait. Sieyès et Ducos, qui agissaient de concert, donnèrent leur démission; mais Gohier et Moulins ne voulurent pas abdiquer; Barras avait donc le vote décisif; et ce fut encore M. de Talleyrand qui, avec le général Bruix, fut chargé de lui persuader d'abdiquer. Le résultat de l'entrevue fut que Barras, de son bain où on l'avait trouvé, sauta dans sa voiture, et ainsi le Directoire n'existant plus, une charge de grenadiers dans l'Orangerie de Saint-Cloud décida l'affaire le lendemain.
XIII
En jetant un coup d'œil en arrière sur le récit de ces événements, nous verrons que si, ce qui est douteux, on eût pu obtenir le même résultat par d'autres moyens, en tout cas, les choses ne se seraient pas passées de cette manière paisible et facile, sans le secours de M. de Talleyrand. La partie légale du nouveau changement fut effectuée par Sieyès qu'il avait uni à Bonaparte, et achevée au moyen de Barras, dont il se procura l'abdication obtenue si difficilement. Le temps de récompenser ces services était arrivé, et lorsque Napoléon devint premier consul, M. de Talleyrand fut nommé ministre des affaires étrangères.
Si nous jetons un coup d'œil en arrière et si nous le suivons à travers la période qui s'écoula entre le 10 août 1792 et le 18 brumaire, nous le trouvons fugitif en Angleterre sous des auspices douteux, exilé en Amérique où il tâche de se mêler de politique, projetant des entreprises commerciales, et, par-dessus tout, attendant des événements qui pourraient lui devenir favorables.
Après avoir quitté la France comme le partisan d'une monarchie constitutionnelle, il y rentre quand les passions et les opinions fiévreuses qui l'avaient si longtemps agitée, avaient enfin abouti à une république trop forte pour être renversée par les royalistes, trop faible pour pouvoir se promettre une longue existence.
Il accepte de l'emploi dans le gouvernement qu'il trouve établi, gouvernement qui, en comparaison de ceux qui l'avaient immédiatement précédé, garantissait d'une manière remarquable la sécurité des propriétés et de la vie.
Au milieu des conflits qui durent encore, il prend parti avec ceux qui sont pour une ligne de conduite modérée, entre le retour des Bourbons avec tous leurs préjugés et le rétablissement des partisans de Robespierre avec toutes leurs horreurs. Dans ces luttes politiques, il déploie de la modération et de la résolution; dans la haute position qu'il occupe, il montre du tact et de la capacité. Ses deux mémoires, lus devant l'Institut, se font remarquer par l'élégance de leur style et l'étendue de leurs vues[25]. Se défendant contre deux partis qui l'attaquent, l'un pour être trop, l'autre trop peu républicain, il emploie un langage à la fois résolu, digne et modéré, et la seule chose que l'on puisse mettre en doute est sa sincérité.
[25] Voyez l'Appendice.
Enfin, il jette un gouvernement à la fois faible, dissolu, divisé, et ayant la conscience de sa propre incapacité, aux mains d'un homme de grand génie, par qui il espérait être récompensé, et qui, à tout prendre, semblait le mieux fait pour affermir la direction, avancer la prospérité, et élever les destinées de son pays.
QUATRIÈME PARTIE LE CONSULAT ET L'EMPIRE.
I
Talleyrand favorise l'extension de la puissance du Premier consul, puissance qui a pris pour point de départ un principe de tolérance et d'oubli du passé.--Napoléon tente de faire la paix avec l'Angleterre; il échoue.--Bataille de Marengo.--Traité de Lunéville et paix d'Amiens.--De la société à Paris pendant la paix.--Rupture.--M. de Talleyrand appuie le consulat à vie, la création de la Légion d'honneur et du Concordat.--Il obtient du pape la permission de porter l'habit séculier et d'administrer les affaires civiles.--Il se marie.--Exécution du duc d'Enghien.--Nouvelle coalition.--Bataille d'Austerlitz.--Traité de Presbourg.--Fox entre au pouvoir et essaye inutilement d'une paix.--La Prusse se déclare contre la France et est vaincue à Iéna.--Paix de Tilsitt.--M. de Talleyrand renonce au ministère des affaires étrangères.--Différends sur la politique en Espagne.--Talleyrand et Fouché alors à la tête d'une opposition modérée.--Campagne de Russie; idée d'employer M. de Talleyrand.--Les défaites de Napoléon commencent.--Après la bataille de Leipzig, il offre à M. de Talleyrand le ministère des affaires étrangères, mais à des conditions inacceptables.--Pendant la série continue de désastres qui s'ouvre alors, M. de Talleyrand ne cesse de conseiller la paix.--Il essaye de persuader à Marie-Louise de ne pas quitter Paris.--Il hésite entre une régence avec elle, et les Bourbons.--Toutefois, lorsque son départ suspend l'autorité constituée, et que l'empereur de Russie prend pour lieu de résidence l'hôtel Talleyrand, et demande à M. de Talleyrand quel gouvernement il faudrait établir, il répond: «Celui des Bourbons.»--Efforts pour obtenir une constitution avec la Restauration.--Napoléon arrive à Fontainebleau.--Il négocie, mais finit par abandonner le trône de France, et accepte pour lieu de retraite l'île d'Elbe, conservant cependant son titre d'empereur.
L'un des mots les plus frappants de M. de Talleyrand, mot que j'ai déjà cité était celui-ci: «_la Révolution a désossé la France!_» En effet, dans ce pays, il y avait cessé d'y avoir de grands principes, acceptés de tous, qui servissent comme de ciment et de lien, et qui, héréditairement et presque instinctivement appliqués, missent de la suite dans les affaires et maintinssent les choses en ordre. M. de Talleyrand dit alors: «Ce que les principes ne peuvent faire, il faut qu'un homme le fasse. Lorsque la société ne peut créer un gouvernement, il faut qu'un gouvernement crée la société.» Ce fut avec cette idée qu'il consentit à concentrer dans les mains de Napoléon toute la puissance que demandait le génie extraordinaire de cet homme extraordinaire. Mais, en retour, il lui fallait deux choses: l'une, qu'il pût lui-même tirer profit du pouvoir qu'il avait contribué à établir; l'autre, que ce pouvoir, en somme, s'exerçât pour le plus grand bien du peuple français. Comptant, pour le moment, que ces conditions seraient remplies, il se mit au service d'une dictature qui devait tranquillement et graduellement absorber les institutions antérieures et rallier des hommes de toutes les opinions.
Sieyès, dont l'intelligence était moins clairvoyante quoique plus profonde, s'imaginait qu'après avoir, lui, philosophe politique, fait passer l'État aux mains d'un homme du monde audacieux et sans scrupules, il pourrait gouverner cet homme. Mais M. de Talleyrand avait un certain dédain pour Sieyès qu'il n'estimait certainement pas à sa valeur, et qu'il regardait comme un tailleur faisant des habits qui ne vont jamais--un habile inventeur de théories, mais n'ayant pas la moindre idée de ce qu'il faut pour les appliquer; et lorsque quelqu'un, à propos de la nouvelle constitution, que Sieyès avait entrepris de fabriquer, dit: «Après tout, ce Sieyès a un esprit _bien profond_,» il répondit: «Profond! Hem! Vous voulez dire peut-être creux.»
La conduite de Bonaparte donna raison à ce trait d'esprit; car lorsque le premier projet de la constitution à laquelle l'on vient de faire allusion, lui fut présenté, il le tourna en ridicule, se servant de cette phrase bien connue: «Ce serait un homme peu honorable ou peu intelligent que celui qui consentirait à être un cochon à l'engrais, avec tant de millions par an.»
En effet, le héros du 18 Brumaire n'était pas homme à accepter les dehors sans la réalité du pouvoir; et ayant pris du plan proposé à son acceptation ce qui était en rapport avec ses vues, et laissé de côté tout le reste, il s'arrogea autant d'autorité qu'il pensait qu'on lui en laisserait prendre; car quoique la France fût fatiguée de déchirements et de changements perpétuels, elle n'était pas alors prête à y mettre un terme en se soumettant à une nouvelle monarchie. Il est vrai de dire qu'une des causes qui facilitèrent les premiers pas de Napoléon vers le grand objet de son ambition, fut que personne ne croyait alors qu'il pût jamais l'atteindre.