Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier

Part 9

Chapter 93,878 wordsPublic domain

AHMADOU DIOP--Ouolof.--Brigadier-chef de gardes régionaux à Yang-Yang (Sénégal). BOUBAKAR MAMADOU--Torodo.--Garde-régional de 1re classe à Yang-Yang. (Sénégal). SALIFOU GORNGO--Môssi.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada). DEMBA KAMARA--Malinké.--Garde-cercle à Pama (Cercle de Fada). BADIAN KOULIBALY--Bambara.--Garde-cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada). KAMORY KEÏTA (dit Samba Diallo)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada). FILI KONÉ (dit Dielifili)--Malinké.--Garde-cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada). MOUSSA DIAKITÉ--Bambara.--Garde cercle à Fada NGourma (Cercle de Fada). GAYE BA--Torodo.--Brigadier-laptot à Dubréka. EDOUARD NGOM--Ouolof.--Brigadier des Douanes à Sambadougou (Cercle de Faranah, Guinée Fr.). SAMAKO NIEMBÉLÉ (dit Samba Taraoré)--Bambara.--Interprète à Fada puis à Bandiagara. AMADOU SY--Torodo.--Interprète à Koyah (Guinée Fr., Cercle de Dubréka). KALOUDO--Peuhl.--Elève-médecin à Fada, Ngourma. OUSMANN GUISSÉ--Torodo.--Griot. Lampiste à Dubréka. MBABA GALLO--Ouolof.--Griot de MBallarhé (Cercle de Louga, Sénégal). BALLO YATARA--Peuhl.--Griot de Fada. AMADOU YÉRO (dit Sidi Mâbo)--Torodo.--Griot et dioula à Fada. OUMAROU SAMBA--Peuhl.--Griot de Bandiagara. MAKI KARAMBÉ--Kâdo.--Griot de Bandiagara. AMADOU MBAYE--Ouolof.--Cadi de Yang-Yang (Sénégal). SAMBA ATTA DABO (dit Sadiandiam Dâbo)--Ouolof.--Exorciste à Yang-Yang. CLEVELAND. Ecrivain indigène à Kaolakh (Sénégal). Mame NDiahouar--Ouolof.--Menuisier à Kaolakh. ALDIOUMA TARAORÉ--Sénofo de Sikasso.--Menuisier à Fada. FAMORO SARDOUKA.--Dioula kissien. KEURFA KÉRA.--Malinké de Leyadoula (Cercle de Faranah).--Cultivateur. KANDA KAMARA.--Malinké de Faranah. SANICI TARAORÉ. Chef de village malinké (Demba Siria; Cercle de Faranah). FADÊBI TARAORÉ--Bambara de Kôkou (Cercle de Bougouni, Côte d'Ivoire). BENDIOUA--Gourmantié.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). YAMBA--Môssi.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). PATÉ DIALLO--Peuhl.--Palefrenier à Bogandé (Cercle de Fada). DYIGUIBA TAPILI--Kâdo.--Palefrenier à Bandiagara. NOUNDIA TENDABA--Gourmantié.--Boy à Fada et Bandiagara. ISSA KOROMBÉ--Dyerma.--Cuisinier à Fada et Bandiagara. AMADOU KOULOUBALY--Bambara.--Cuisinier à Yang-Yang. DEMBA SAMAKÉ--Bambara.--Cuisinier à Dubréka. YARÉDIA,--jeune Gourmantié--de Fada. YÉRIFIMA, fils d'Onouânou,--Gourmantié de Fada. YAMBA, fils d'Oyempâgo.--Elève gourmantié de l'école de Fada. TALATA.--Elève gourmantié de l'école de Fada. SANKAGO, fils d'Abdou.--Elève gourmantié de l'école de Fada. IBRAHIMA GUIRÉ.--Elève gourmantié de l'école de Fada. MOPO.--Elève gourmantié de l'école de Fada. TANKOUA, fils de Papandia.--Elève gourmantié de l'école de Fada. HAMANN TOURÉ.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. MAKI TAL.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. AMADOU BA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. BILALI TAMBOURA.--Elève rimâdio de l'école de Bandiagara. SAGOU KÉLÉPILI.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara. MAKI KARAMBÉ.--Elève kâdo de l'école de Bandiagara. BAKRARI KAMARA.--Elève malinké de l'école de Bandiagara. NGADA KAREMBÉ.--Rimâdio de Bandiagara. Fe SOGOUÉ TARAORÉ.--Malinké--de Keurfamoréa (Cercle de Kankan, Guinée fr.). Fe AMINATA TARAORÉ.--Malinké--de Soumankoye (Cercle de Kankan). Fe SAMBA OUOLOGUÉ (dite Samba Kâdo).--Mendiante de Bandiagara. Fe ADAMA YOUMANDI--Peuhl--de Bauddêni (Cercle de Fada). Jeunes gourmantié de Bogandi (Cercle de Fada): Fe YELBI Fe OURDlO Fe NASSA Fe KAMISSA SOUKO--Malinké,--femme d'Amadou Ly, interprète à Fada. Fe FATIMATA OAZI--Dyerma,--(ayant vécu longtemps chez les Haoussa) femme de l'interprète Samako Niembelé. Fe ELISABETH NDIAYE, Ouolove de St-Louis.

Le Dr CREMER, médecin de l'Assistance médicale indigène à Koury (Cercle de Dêdougou) a bien voulu me communiquer quelques contes recueillis par lui. Trois de ces contes figurent dans le recueil.

I

TAKISÉ LE TAUREAU DE LA VIEILLE (Haoussa).

Une des vaches du troupeau d'un Peuhl s'échappa au moment de vêler et alla mettre bas dans un «vieux» lougan (champ). Elle regagna ensuite le parc à bestiaux de son maître. Les taureaux, la voyant débarrassée, se mirent à la recherche de son petit, mais ils eurent beau fouiller les broussailles, ils ne trouvèrent rien et rentrèrent tristement au parc en se disant que le veau avait sans doute été dévoré par quelque fauve.

Une vieille, qui cherchait des feuilles d'oseille pour la sauce de son touho (couscouss), dans ce lougan abandonné, aperçut le veau couché sous un arbuste. Elle l'emporta chez elle et le nourrit de son, de mil salé et d'herbe.

Le veau grandit et devint un taureau gros et gras.

Un jour un boucher vint demander à la vieille de lui vendre son taureau mais elle s'y refusa formellement «Takisé, dit-elle (elle avait donné ce nom à son nourrisson), «Takisé n'est pas à vendre.» Le boucher, mécontent du refus, alla trouver le sartyi[137] et lui dit: «Il y a chez la vieille Zeynêbou un «gros taureau qui ne doit être mangé que «par toi tant il est beau.»

Le sartyi envoya le boucher et 6 autres avec lui sous le commandement d'un de ses dansama[138], chercher le taureau de la vieille. Quand la petite troupe arriva chez Zeynêbou le messager du chef dit à celle-ci: «Le sartyi nous envoie prendre ton taureau «pour l'abattre dès demain».--«Je ne puis «m'opposer aux volontés du roi, répondit-elle. «Tout ce que je vous demande c'est de «ne m'enlever Takisé que demain matin.»

[Note 137: Roi (terme haoussa).]

[Note 138: Messager, page, homme de confiance.]

Le lendemain, au point du jour, le dansama et les sept bouchers se présentèrent chez la vieille et se dirigèrent vers le piquet auquel était attaché Takisé. Celui-ci marcha à leur rencontre en soufflant bruyamment et cornes basses. Les huit hommes, peu rassurés, reculèrent et le dansama, appelant la vieille, lui dit: «La vieille! dis donc à ton taureau «de se laisser passer la corde au cou.»

La vieille s'approcha du taureau: «Takisé! mon Takisé, lui demanda-t-elle, laisse-les te passer la corde au cou.» Le taureau alors se laissa faire. On lui mit le licol et on lui attacha une patte de derrière avec une corde pour l'emmener chez le sartyi. Arrivés devant le roi, les bouchers couchèrent le taureau sur le flanc et lui lièrent les quatre membres puis un d'eux s'approcha avec son coutelas pour l'égorger; mais le coutelas ne coupa même pas un poil de l'animal, car Takisé avait le pouvoir d'empêcher le fer d'entamer sa chair.

Le chef des bouchers pria le sartyi de faire venir la vieille. Il déclara que, sans elle, il serait impossible d'égorger Takisé qui devait avoir un grigri contre le fer. Le sartyi manda la vieille et lui dit: «Si on n'arrive pas à égorger ton taureau sans plus tarder, je vais te faire couper le cou.»

La vieille s'approcha de Takisé qui était toujours lié et couché sur le côté et lui dit: Takisé mon Takisé laisse-toi égorger. Tout est pour le sartyi maintenant.»

Alors le doyen des bouchers égorgea Takisé sans nulle peine. Les bouchers dépouillèrent le cadavre, le dépecèrent et en portèrent toute la viande devant le sartyi. Celui-ci leur commanda de remettre à la vieille pour sa part la graisse et les boyaux.

La vieille mit le tout dans un vieux panier et l'emporta chez elle. Arrivée là, elle déposa graisse et boyaux dans un grand canari, car elle ne se sentait pas le courage de manger de l'animal qu'elle avait élevé et à qui elle avait tant tenu.

La vieille n'avait ni enfant ni captive et devait faire son ménage elle-même; mais il advint que, depuis qu'elle avait déposé dans le canari des restes de Takisé, elle trouvait chaque jour sa case balayée et ses canaris remplis d'eau jusqu'au bord. Et il en était ainsi chaque fois qu'elle s'absentait un moment. C'est que la graisse et les boyaux se changeaient tous les matins en deux jeunes filles qui lui faisaient son ménage.

Un matin, la bonne femme se dit: «Il «faut que je sache aujourd'hui même qui me «balaye ainsi mon aire et me remplit mes «canaris...». Elle sortit de sa case et en ferma l'entrée avec un séko[139] puis, se tenant derrière le séko, elle s'assit et guetta à travers les interstices du nattage, ce qui allait se passer à l'intérieur.

[Note 139: Séko: panneau de paille grossièrement tressée, utilisé comme porte mobile.]

A peine était-elle assise qu'elle entendit du bruit dans la case. Elle attendit sans bouger. C'étaient des frottements de balais sur le sol qui produisaient ce bruit. Alors elle renversa brusquement le séko et aperçut les deux jeunes filles qui couraient vers son grand canari pour y rentrer au plus vite: «Ne rentrez pas! leur cria-t-elle. Je n'ai «pas d'enfant, vous le savez: nous vivrons «ici toutes trois en famille.»

Les jeunes filles s'arrêtèrent dans leur fuite et vinrent auprès de la vieille. Celle-ci donna à la plus jolie le nom de Takisé et appela l'autre Aïssa.

Elles restèrent longtemps avec la vieille sans que personne s'aperçut de leur présence car jamais elles ne sortaient. Un jour un gambari (marchand) se présenta chez elle et demanda à boire. Ce fut Takisé qui apporta l'eau, mais l'étranger était tellement ravi de sa beauté qu'il ne put boire.

Quand il rendit visite au roi, le gambari lui raconta qu'il avait vu chez une vieille femme du village une jeune fille d'une beauté sans pareille: «Cette fille, conclut-il ne peut avoir qu'un sartyi pour époux.»

Le sartyi ordonna incontinent à son griot d'aller, en compagnie du dioula, chercher la jeune fille. Elle se présenta, suivie de la vieille. «Ta fille est merveilleusement jolie dit le sartyi à cette dernière, je vais la prendre pour femme.--Sartyi, répondit la vieille, je veux bien te la donner comme épouse mais que jamais elle ne sorte au «soleil ou ne s'approche du feu, car elle fondrait «aussitôt comme de la graisse.»

Le sartyi promit à la vieille que jamais Takisé ne sortirait aux heures de soleil et que jamais non plus elle ne s'occuperait de cuisine. Il n'y avait donc pas à craindre de cette façon qu'elle fût exposée à la chaleur qui lui était funeste.

Takisé épousa le roi qui lui donna la place de sa femme préférée. Celle-ci, déchue de son rang, n'eut plus que la situation des femmes ordinaires, de celles qui ne doivent jamais se tenir, sans ordre exprès, au côté de leur mari.

Au bout de sept mois, le sartyi s'en fut en voyage. Le lendemain de son départ, ses femmes se réunirent et dirent à Takisé: «Tu es la favorite du chef et tu ne travailles «jamais. Si tu ne nous fais de suite griller «ces graines de sésame, nous allons te tuer «et nous jetterons ton corps dans la fosse «des cabinets.»

Takisé, effrayée par cette menace, s'approche du feu pour faire griller les graines de sésame dans un canari, et, à mesure qu'elle en surveillait la torréfaction, son corps fondait comme beurre au soleil et se transformait en une graisse fluide qui donna naissance à un grand fleuve.

Les autres femmes du roi assistaient, sans en être émues, à cette métamorphose. Quand tout fut terminé, l'ancienne favorite leur dit ceci: «Maintenant, soyez-en certaines, «nous voilà perdues sans retour car «le sartyi, une fois revenu de voyage, nous «fera couper la tête. Sûrement il ne «pourra nous pardonner d'avoir contraint «sa préférée à travailler près du «feu jusqu'à ce qu'elle soit entièrement «fondue. Et la première décapitée, ce sera «moi.»

Les femmes du roi vécurent donc, jusqu'au retour de leur mari, dans l'appréhension d'une mort inévitable.

Le sartyi revint de voyage quelques jours après. Avant même de boire l'eau qu'on lui offrait, il appela sa préférée «Takisé! Takisé!» L'ancienne favorite alors s'approcha de lui et lui dit: «Sartyi et mari, je ne peux rien te cacher. En ton absence, les petites (c'était les co-épouses qu'elle désignait ainsi) ont fait travailler ta favorite, Takisé, près du feu. Elle a fondu comme beurre et, ce fleuve nouveau que tu aperçois dans le lointain, c'est elle qui lui a donné naissance en fondant de la sorte.»

«--Il me faut ma Takisé!» Telle était l'idée fixe du sartyi qui courut aussitôt vers le cours d'eau, suivi de son ancienne favorite.

Quand ils furent au bord du fleuve, le roi se changea en hippopotame et plongea à la recherche de Takisé. La favorite d'autrefois, qui avait un sincère amour pour son mari, prit la forme d'un caïman et entra dans l'eau, elle aussi, pour ne pas quitter le sartyi.

Depuis lors hippopotame et caïman n'ont pas cessé de vivre dans les marigots.

Bogandé, 1911.

Fatimata Oazi (Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ).

ÉCLAIRCISSEMENTS: Cf. Die Wichtelmoenner (Grimm) et Sneegoroutchtka, conte russe.

II

LE FILS DES BARI (Soussou)

En avril 1899, j'ai été désigné pour rétablir le poste de Douanes de Dankaldo dans le Kissi. A ce moment-là j'avais avec moi, comme caporal-laptot, un Timiné[140], du nom d'Ali Bangoura, qui avait déjà _fait_ avec moi le poste de Matakon. Quand je partis de ce dernier poste, Nâna, la femme de mon caporal, était enceinte. Lorsqu'en 1902 on m'envoya à Salatouk dans la Mellacorée je m'y retrouvai encore avec Ali Bangoura. Sa femme était enceinte de nouveau.

[Note 140: Indigène du Sierra-Leone.]

Ne pouvant supposer que la grossesse de celle-ci durât depuis mon départ de Matakon, je demandai à Ali ce qu'était devenu l'enfant dont elle avait dû accoucher après mon départ et il me raconta l'histoire que voici:

Vers le mois de mai 1899, Nâna avait donné naissance à un garçon, mais ce petit garçon ne ressemblait en rien aux autres enfants. Il était venu au monde avec une tête énorme et, à l'âge de trois ans, il ne savait pas encore se tenir sur ses jambes. Où on le plaçait, il restait immobile, à vrac, comme un paquet. La bave qui coulait de sa bouche avait donné la gale à sa mère. Et ses parents se désolaient, ne pouvant rien comprendre à tout cela.

Une vieille leur dit un jour: «Mais ce n'est pas un être humain, ce petit monstre, c'est un bâri[141]!

«--Qu'allons-nous en faire? se demandait le caporal-laptot.--Jette-le dans la brousse! lui conseilla la vieille. Il disparaîtra et vous en serez débarrassés!

«--Crois-tu? dit le caporal anxieux. Mais si le commandant[142] l'apprend!... Je n'ose pas.

[Note 141: Guinné (terme soussou).]

[Note 142: Le commandant de cercle, l'administrateur.]

«--Tu n'as pas besoin d'avoir peur, répliqua la vieille. Expose-le sous un arbre de la plage. S'il est de race humaine, il restera où tu l'auras placé. Mais si c'est un bâri--comme j'en suis convaincue,--ceux de sa race viendront le prendre et l'emporteront avec eux. Il n'y a pas de danger que tu te trompes».

La vieille a demandé 7 oeufs, du riz pilé délayé dans un peu d'eau jusqu'à consistance de pâte et une bouteille de tafia de traite. Du riz, elle a fait 7 boulettes, chacune de la grosseur d'un oeuf. Puis elle a placé les oeufs dans une assiette, les boulettes de riz dans une autre et la bouteille de tafia sur une troisième. Elle, le caporal, Nâna et trois autres vieilles ayant passé l'âge d'avoir des enfants sont partis vers 6 heures du soir au moment où la nuit tombe. Les quatre vieilles portaient l'enfant.

Ils se sont rendus à la plage et ont déposé le petit sous un grand fromager. Les trois assiettes avec leur contenu ont été rangées devant l'enfant. Et la vieille a dit à celui-ci: «Quand tu ne vas plus nous voir, si tu préfères rester avec ta mère, tu n'as qu'à te mettre à pleurer. Mais si tu veux retourner avec ceux de ta race, va-t'en tout de suite. Nous renonçons à toi».

Déjà les autres vieilles étaient allées avec Nâna se cacher derrière l'énorme tronc du fromager. Quand à Ali Bangoura, il s'était éloigné de dix pas, attendant pour voir ce qui allait se passer...

La vieille se dirigea vers le fromager pour s'y cacher avec les autres femmes. A peine avait-elle fait un pas qu'une effroyable bourrasque vint secouer frénétiquement les branches du fromager. Dans l'arbre les singes se mirent à caqueter, à faire un tintamarre assourdissant. Les feuilles s'envolaient comme un essaim, en tourbillonnant par centaines. Cela dura une bonne demi-heure. Tous étaient transis, immobiles d'épouvante.--Enfin le vent cessa.

L'enfant avait disparu et avec lui toutes les offrandes: les 7 boulettes, les 7 oeufs et la bouteille de tafia. Seules, les assiettes étaient toujours au même endroit.

Jamais depuis on n'a revu l'enfant. Jamais plus on n'a entendu rien de lui.

Sambadougou, 1907.

Conté par ÉDOUARD NGOM.

III

LA TÊTE DE MORT (Peuhl).

En entrant dans un village, un homme a trouvé une tête décharnée et aux orbites vides de leurs yeux, qui était sur le bord de la route. C'était la tête d'un homme mort depuis _sept_ ans: «Pourquoi cette tête-là est-elle ici? se demande le passant».

Et la tête répond: «C'est ma bouche qui m'a fait mourir!»

L'étranger poursuit son chemin. Il dit au chef de village. «J'ai vu la tête d'un homme mort depuis sept ans. Et maintenant encore elle parle.--Ce n'est pas vrai! réplique le chef.--Eh bien si tu constates qu'elle ne parle pas, tu pourras me tuer!»

Le chef envoie des hommes pour se rendre compte de la chose. L'étranger va avec eux et leur montre la tête: «La voilà, leur dit-il.--Tête, demandent les envoyés, est-il vrai que tu aies parlé?»

La tête ne répond rien. Deux fois, trois fois on répète la question. Pas de réponse.

Les envoyés s'en retournent vers le chef: «Nous avons interrogé la tête, lui rapportent-ils et elle ne nous a rien répondu.--«En ce cas, dit le chef, ramenez l'étranger près de la tête et tuez-le à cet endroit».

On emmène l'homme. Les uns disent: «On va le tuer à coups de fusil». D'autres disent: «Non ce sera par le bâton!»

On se dispose à le faire périr. «Arrêtez! s'écrie la tête». Et à l'homme: «Quand tu m'as questionnée en passant, que t'ai-je répondu?

--«Que c'est ta bouche qui t'a fait mourir».

--«Un peu plus, reprend la tête et la bouche allait te faire mourir toi aussi. J'avais insulté un chef par de mauvaises paroles. J'aurais dû me taire car c'est à cause de cela que l'on m'a tranchée ici. Si tu étais entré dans le village sans me poser de questions, si tu n'avais parlé à personne, on ne t'aurait pas amené ici pour te donner la mort!».

Les gens ont rapporté cette conversation au chef qui a dit: «Il faut laisser libre le nouveau venu».

Il est sage de réfléchir avant de parler, sinon il en résulte des ennuis. La bouche est dangereuse.

Dubréka 1910.

Conté par OUSMANN GUISSÉ. Interprété par GAYE BA.

IV

LES AILES DÉROBÉES (Kâdo).

Un prince, nommé Sakaye Macina, voyageait pour son agrément. Il arriva un jour sur une place de marché. Comme il descendait de cheval, il entendit un vieillard crier: «Qui veut, pour un jour de travail, gagner 100 mesures d'or?»[143].

[Note 143: Le début a un peu l'allure des contes des _Mille et une Nuits_ (Les Hâbé sont «fétichistes»).]

Sakaye s'approcha du vieillard et lui dit: «Je suis prêt à travailler toute une journée pour un tel salaire!» Ce vieillard était un yébem[144] qui ne venait au marché que pour duper quelque étranger afin de l'emmener chez lui et de le manger. Il répondit: «Eh bien, Sakaye Macina, laisse ici ta monture et viens avec moi jusqu'au pied de cette haute montagne. C'est là que tu trouveras de la besogne à faire».

[Note 144: Guinné (mot kâdo).]

Sakaye suivit, sans mot dire, le yébem qui avait pris le chemin de la montagne indiquée. Quand ils furent au pied de cette montagne, le yébem dit à son compagnon: «Grimpe là-haut. Tu y verras d'autres travailleurs déjà en train de s'occuper.»

--«Mais par où monter? demanda Sakaye. Je ne sais comment m'y prendre! La pente est par trop raide!».

--«Je vais te procurer une monture qui te portera jusqu'au sommet du mont!»

Et le vieux frappa dans ses mains. Aussitôt une gigantesque tourterelle apparut, toute sellée et bridée: «Enfourche ce cheval!» dit le vieux à Sakaye. Celui-ci obéit à l'invitation et l'oiseau s'éleva jusqu'au faîte du mont. Il déposa son cavalier sur un gros rocher et disparut.

Sakaye regarda tout autour de lui et aperçut une case toute vermeille. Cette case était d'or pur.

Il s'en approcha et vit un autre vieillard dont les yeux étaient aussi gros et aussi rouges que le soleil quand il se lève à l'horizon.

Comme il se dirigeait vers ce vieillard, il vit, au loin et bien au-dessous de lui, l'univers entier (car la montagne sur laquelle il se trouvait était la plus haute de toute la terre).

Quand il fut tout près du vieillard-aux-yeux-de-soleil, il reconnut quantité de crânes humains épars sur le sol. Il demanda au vieux à qui appartenait la case d'or et qui avait tué les propriétaires de tous ces crânes.

Il lui demanda aussi pour quelle raison un homme aussi vieux que lui se trouvait seul dans cet affreux endroit car, d'après les apparences, il était le seul à y habiter.

«Sakaye Macina, lui répondit le vieux, c'est moi le gardien de cette maison. Ceux qui l'habitent sont des yébem, mangeurs d'hommes. Te voilà en leur pouvoir et tu ne leur échapperas pas! Leur père à tous t'a rencontré au marché: il t'a leurré de l'espoir de beaucoup d'or. Donc attends-toi à la mort car, dans un instant, tu auras cessé de vivre. On va te dévorer quand le yebem qui t'a attiré ici sera de retour. Et il ne saurait tarder!

--«Es-tu aussi un mangeur d'hommes? lui demanda Sakaye».

--«Moi? répondit le vieux, non pas!

«Je suis un yébem, mais pas un anthropophage. J'appartiens à une autre race que ceux-là, mais ils me contraignent à rester ici, par le pouvoir d'un grigri qui m'ôte l'usage de mes jambes; sans quoi je retournerais auprès des miens. Ils me forcent à me tenir devant leur case pour leur servir de gardien et il m'est impossible de me relever».

--«Eh bien, vieux! reprit Sakaye, où sont-ils en ce moment ces yébem propriétaires de la case et maîtres de tes jambes?

--«Ils sont à la chasse et en reviendront en même temps que leur père, celui que tu connais déjà».

--«Alors, personne dans la case maintenant?»

--«Personne, si ce n'est de jeunes yébem qui s'amusent à faire une partie de hin[145]».

[Note 145: Le hin est le ouôri des Malinké. C'est un jeu qui se joue à deux avec de petits cailloux ou des billes de métal qu'on range dans douze trous (6 et 6) suivant des règles que je n'ai pu me faire expliquer clairement. Ces trous sont pratiqués dans un billot de bois ou simplement creusés dans la terre.]

«--En ce cas j'y vais entrer et me cacher dans quelque grenier en attendant la nuit. A ce moment-là je m'échapperai».

--«Je t'en supplie n'y entre pas! Tu serais cause de ma perte car les yébem, à leur retour, me tueraient sans pitié sitôt qu'ils auraient senti l'odeur de chair humaine dans leur case.»

Sakaye qui savait que le guinné-aux-yeux-de-soleil ne pouvait rien contre lui, puisque le grigri l'empêchait de se mettre debout, entra précipitamment dans la case.

A la vue de l'intrus, les jeunes yébem qui étaient en train de jouer et s'étaient débarrassés de leurs ailes pour se mettre à l'aise, s'effrayèrent et sautèrent dans un grand trou qui s'ouvrait au milieu de l'aire de la case. Mais ils avaient eu le temps de reprendre leurs ailes. Seule, leur jeune soeur abandonna les siennes dans sa précipitation.

Quand elle se retrouva au milieu de ses frères ceux-ci lui dirent: «Petite! tu as laissé tes ailes là haut à la discrétion de l'intrus. Retourne les chercher, au risque même d'être capturée par lui. Tu dois tenter de les reprendre car il est sans exemple qu'une yébem ait laissé ses ailes entre des mains humaines.»

La jeune yébem, malgré sa frayeur, remonta dans la case et s'adressant à Sakaye: «Humain! lui dit-elle, je t'en prie, rends-moi mes ailes!»

--«Ce ne sera qu'à une condition, lui répondit le prince. Tu vas me transporter chez moi?»

--«Je te le promets!» affirma-t-elle.

Alors Sakaye lui rendit ses ailes et elle les fixa à leur place. Cela fait, elle mit le prince sur son dos et s'envola, si haut, si haut! que celui-ci ne pouvait plus apercevoir la terre.