Essai sur la littérature merveilleuse des noirs, suivi de Contes indigènes de l'Ouest africain français - Tome premier

Part 7

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Je l'ai dit, il ne montre pas une ardeur immodérée pour le travail. Pourquoi se donnerait-il de la peine puisqu'avec un petit effort d'intelligence il arrive aisément à faire son profit de ce que les autres ont créé pour eux-mêmes? (V. Le forage du puits,--La case des animaux de brousse,--Le lapin, la hyène et l'éléphant). Il élabore de la ruse aussi naturellement, je dirais presque aussi inconsciemment, qu'il boit, mange ou respire. Et ce n'est pas un mince titre à l'admiration des noirs.

Qu'il figure dans les contes ou dans les fables, c'est toujours à son honneur, différent en cela de l'hyène, dont le rôle est beaucoup plus relevé dans les contes que dans les fables où son sort constant est celui de la dupe. Maître lièvre dupe toujours en spéculant sur les défauts de ceux à qui il a affaire: gourmandise ou vanité. C'est un psychologue averti; en dépit de sa faiblesse il vainc invariablement et c'est peut-être à cause de cette faiblesse même qu'on l'a opposé à l'hyène forte et brutale pour le piquant du contraste. Son triomphe, devient de ce fait, encore plus significatif que celui du renard sur le loup dans les fabliaux de notre pays.

Vis-à-vis de l'homme, c'est en ami qu'il se comporte toujours[109]. Il en serait fort mal récompensé s'il était d'un naturel confiant mais sire lièvre escompte d'avance l'ingratitude de son obligé, ce qui lui permet d'en esquiver les manifestations.

[Note 109: Voir Arcin, (L'homme le caïman et le lapin, _op. cit._) et Mgr Bazin (Le caïman Dict. Bambara).]

Le lièvre est souvent figuré, la kora en main. Serait-il une personnification du griot rusé tandis que l'hyène serait celle du pitre de bas étage: le founé opposé au diéli? Ce point serait assez intéressant à élucider; mais je n'ai pas d'éléments d'appréciation assez sûrs pour me prononcer là-dessus.

Comme toutes les dupes, l'hyène, victime du lièvre, n'en a pas moins sans cesse recours à lui et nul autre que lui n'a sa confiance. Veut-elle s'associer à quelqu'un pour une entreprise? C'est au lièvre qu'elle s'adresse et c'est lui qu'elle charge d'en élaborer le plan. Et pourtant ces associations ne lui réussissent guère! (V. Arcin, Le lapin, l'hyène et le somono, etc). Ceci est bien observé. Dans la vie ne voyons-nous pas la dupe aller instinctivement au charlatan, dédaignant l'honnête associé qui ne force pas l'attention par une jactance exubérante ou des dehors artificiels?

L'hyène n'est pas seulement sotte et crédule, elle se signale en toute circonstance par son insigne mauvaise foi, mauvaise foi de brute qui se sait forte et qui n'allègue de prétexte que pour railler celui qu'elle peut écraser s'il ne feint pas de prendre pour argent comptant sa grossière explication. Malgré cela, son machiavélisme rudimentaire se retourne fatalement contre elle sitôt qu'elle a affaire au kékouma.

Quant à son avidité gloutonne, elle la manifeste dans tous les contes (V. notamment Les oeufs de blissiou.--L'hyène, le lièvre et le taureau de guina.--La case de cuivre pâle). Elle ne peut retarder d'un instant l'heure de la bombance et se met l'imagination à la torture pour hâter le départ du lièvre, son guide, vers le lieu du festin.

Comment elle se comporte envers ceux qu'elle appelle ses amis, c'est ce que nous montrent les contes de L'hyène et l'homme son compère.--La famille Diâtrou à la curée. Les avanies qu'elle subit ne l'empêchent pas de rester infatuée d'elle-même au plus haut point. Ses enfants commettent-ils une maladresse? elle est prompte à les renier et à les taxer de bâtardise car quiconque ne lui ressemble pas intellectuellement ne peut être né de ses oeuvres.

Quand au courage, elle montre une prudence excessive qui ressemble à tel point à la couardise qu'il est aisé de la confondre avec ce sentiment. Une plume d'autruche piquée devant l'orifice de son terrier suffit pour la terroriser et la contraindre à subir dans cette retraite les tortures de la faim.

En un mot l'hyène a tous les défauts et pas une qualité.

_Ses sobriquets._--L'hyène est un des animaux qui ont le plus de sobriquets: chose ou être de nuit (Souroufin), le puant (Soumango), le bourricot de nuit, le déterreur de cadavres (Soubobâra), Dioudiou, (onomatopée), Diâtrou, Souroukou, Niénemba (le pitre femelle). Le nom de genre est «nama».

Je ne m'arrêterai pas davantage sur les autres animaux qui figurent dans les fables de ce recueil et--en tant que véritables animaux--dans les contes. Bien peu manqueraient à l'appel de ceux qui foisonnent sur la terre d'Afrique. Je ne vois guère que la girafe, le chacal ou le canard dont il ne soit pas parlé dans ceux que je reproduis ici. Ceux qui se représentent le plus souvent sont le boa, le charognard ou vautour d'Afrique, le lion, la chèvre, la mouche, le singe pleureur, le chien, le boeuf, la pintade, l'autruche, la tortue, l'oiseau-trompette, le cheval, le lézard, la panthère.

Je noterai cependant que le chien semble symboliser l'indiscrétion et le bavardage (V. Le chien et caméléon et conte de Delafosse: La mort du chien). Le singe, comme l'homme son semblable, y incarne l'ingratitude (V. le singe ingrat--Le lièvre et les pleureurs). Il représente en outre l'humeur de malfaisance.

J'ai dit que l'homme n'est que rarement présenté à son avantage dans les fables[110] où il est mis en contact avec les animaux[111]. Dans les contes et fables de cette nature, les griefs des animaux contre lui sont énumérés soit de façon acrimonieuse, soit d'une manière plaisante, mais toujours en grande abondance et on est obligé de reconnaître que le portrait est exact et justifie la pointe du fabuliste français que le plus pervers des animaux:

Ce n'est point le serpent, c'est l'homme[112].

[Note 110: Voir p. l'homme, Ingratitude, L'hyène machiavélique et, Arcin, L'homme, le caïman et le lapin.]

[Note 111: V. La Fontaine. Fables.]

[Note 112: Si vous n'étiez si ingrats (préambule constant des offres de service). V. Le caïman.]

Puisque je suis amené à parler de La Fontaine, je citerai quelques fables de lui auxquelles certains détails des contes et fables indigènes nous font penser: Livre VIII, 3. Le lion, le loup et le renard (Cf. Ingratitude--Le bouc et l'hyène à la pêche). Le chat et les deux moineaux (Cf. Les calaos et les crapauds). Le coq et le renard. Livre II, 15 (Cf. L'hyène et le bouc à la pêche et L'hyène et le pèlerin).

En revanche, on chercherait vainement une fable indigène analogue à La cigale et la fourmi. Les noirs y donneraient délibérément tort à la fourmi, tant ils confondent aisément l'économie et la prévoyance avec l'avarice. (Voir à ce sujet leurs contes sur les avares). De même, ils sont trop vaniteux pour goûter la leçon de la fable «Le renard et le corbeau» et, si vraiment les griots sont pour quelque chose dans la conception des contes et des fables, on comprendra qu'ils ne soient guère disposés à prêcher une morale si contraire à leurs intérêts.

Les animaux ont leur roi comme ceux de notre littérature «fablesque», mais ce n'est pas toujours, le lion. Pour la plupart des races, c'est l'éléphant, la plus robuste, sinon la plus féroce, des bêtes de la brousse; pour d'autres, c'est le lion; pour quelques autres ce sera l'hyène et même... l'araignée. Celle-ci mériterait la royauté par sa rouerie et son intelligence, si on en croit les Agni. Je ne parle que pour mémoire de la royauté du riz, cette royauté étant toute allégorique dans le conte où les animaux la proclament (Choix d'un lanmdo).

CHAPITRE V

DÉDUCTIONS POUR LA COMPRÉHENSION DE LA PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.--CONCLUSION

SOMMAIRE: Révélation par les contes et fables, non de ce que sont les noirs, mais de ce qu'ils rêvent d'être, tant au point, de vue idéal qu'au point de vue pratique.--Quelques aphorismes de morale des apologues.--Psychologie succincte des indigènes.--A) Sentiments: 1° Sentiments affectifs. Sentiments de famille. Conception de la beauté. Instinct sexuel.--2° Sentiments religieux préislamiques. Sociabilité. Solidarité raciale. Esprit d'association. Dévouement au maître. Magnanimité. Reconnaissance. Charité. Humeur hospitalière. Respect de la vieillesse. Sentiments envers les animaux, envers les captifs. Vanité. Sens de l'ordre et de la discipline.--B) Idées; Indifférence pour la vie. Admiration du courage, de la ruse. Considération pour la complaisance, la courtoisie. Indulgence pour la paresse ingénieuse. Mépris de l'envie, de l'avarice, de l'humeur fanfaronne, de la prétention, de l'ivrognerie, de l'intempérance verbale et de l'indiscrétion. Goût pour les paris risqués.--Les hypothèses cosmogoniques, ethniques et zoologiques des noirs.--Conclusion.--But de l'auteur: planter des jalons pour faciliter le travail de ceux qui voudront approfondir une matière digne d'une étude plus poussée que celle-ci.

Il me reste, pour en finir, à relever quelques indications de psychologie, découlant des récits du présent recueil. Assurément on ne peut conclure de façon ferme que le noir présente les défauts ou possède les qualités qu'il attribue aux héros de ses récits. Cela équivaudrait à juger des Français d'après les oeuvres de Ponson du Terrail ou de Xavier de Montépin et des déductions ainsi basées n'aboutiraient qu'à de grossières erreurs. Ce que l'on peut dire simplement c'est que nous retrouverons dans les contes et fables les tendances idéales et théoriques de la race dont ils émanent.

La geste de S.-G. Diêgui, notamment, nous révèle l'esprit chevaleresque des Torodo et, si l'on peut parfois comparer une période de notre évolution à l'état présent de la civilisation chez telle ou telle race indigène, il n'y aurait aucune audace à admettre des rapports marqués entre la mentalité des Torodo et celle de nos belliqueux ancêtres des premiers temps du Moyen-Age.

De même, les contes gaillards nous confirmeront dans cette idée que la paillardise existe toujours--avouée ou non avouée--au fond du coeur de toutes les races.

Les apologues et les fables sont intéressants en ce que leurs conclusions nous montrent sans équivoque de quelle façon l'indigène comprend l'existence au point de vue pratique.

J'en extrais dès à présent quelques maximes. «Le besoin seul nous apprend la juste valeur de ce qui sert à le satisfaire» (Le choix d'un lanmdo).--«Les chefs s'entendent entre eux comme larrons en foire et toujours les petits seront par eux tenus à l'écart» (Kahué--Le fils du sérigne--Les trois frères en voyage).--«Mieux vaut peu de nourriture et point de soucis que de la nourriture à satiété et des ennuis à l'avenant» (Les trois frères en voyage--Kahué).--«Il ne faut pas se confier aux femmes» (Guéhuel et damel,--Mariage ou célibat?--Le riche et son fils).--«Il n'est personne au monde qui ne trouve plus fort que soi» (Hâbleurs bambara et divers analogues signalés plus haut).--«Chassez le naturel, il revient au galop». (L'hyène et le lièvre aux cabinets,--Chassez le naturel).--«Pour garder son pouvoir, un talisman doit rester caché»[113] (Le koutôrou porte-veine, etc.).--«Il faut se méfier de la bouche, c'est elle qui nous trahit». (V. La tête de mort).--«Un fils adoptif n'a pas pour son père les sentiments d'un fils»--(Guéhuel et damel). «La vérité doit parfois être atténuée ou même cachée» (Hammat et Maudiaye[114]).

[Note 113: Ce qui peut se traduire symboliquement par ceci: l'homme le mieux armé contre les autres sera le moins expansif.]

[Note 114: V. aussi, L'ami indiscret, Bérenger-Féraud.]

On pourrait citer bon nombre d'aphorismes de ce genre, mais je ne prétends pas épuiser le sujet et je m'en tiendrai là.

PSYCHOLOGIE INDIGÈNE.

Pour un lecteur attentif, il ressortira aisément de la lecture des récits de ce recueil une impression, sinon très nette du moins très exacte, de la mentalité des indigènes. Et l'impression ainsi obtenue sera de beaucoup plus instructive que celle que pourraient donner toutes les définitions imaginables.

1°_Sentiments affectifs_.--Prenons d'abord parmi les sentiments affectifs l'amour des parents pour leurs enfants et réciproquement celui des frères et soeurs entre eux. Nous trouverons moins d'exemples d'amour paternel que d'amour filial, en ce qui concerne le père du moins. Il est même plusieurs contes qui paraissent en contradiction avec la notion des devoirs de dévouement des parents envers leurs enfants chez les peuples de race blanche. Dans le conte peuhl de La Mauresque, dans celui (gourmantié), de Diadiâri et Maripoua, dont le premier est une réplique partielle, dans le conte du Fils adoptif du guinnârou, les parents refusent de sacrifier leur vie pour ressusciter leur fils mort[115]. De même, le père de Hammadi Bitâra (conte de Fatouma Siguinné) sacrifie bien légèrement son fils à de faibles soupçons. De même encore le kuohi[116] dans «Le joli fils de roi».

[Note 115: C'est le thème d'Alkestis d'Euripide où la femme se dévoue à la place du père et mère de son mari pour sauver la vie à celui-ci.]

[Note 116: Roi, en haoussa.]

Cependant on peut opposer à ces exemples l'amour, allant jusqu'à la plus extrême faiblesse, d'Amady NGoné pour son fils[117] indigne Biroum Amady; les parents sacrifiant leurs biens puis leur vie pour sauver leur fille (L'implacable créancier); la mère de la jeune mariée vengeant sa fille que le père n'a pas le courage de venger. (Une leçon de courage). En général, la mère manifeste une affection plus profonde que le père pour ses enfants, ce que l'on constatera chez les mères de toute race (V. le conte du prince qui ne veut pas d'une femme niassée.--La lionne et le chasseur--Mamady le chasseur--La lionne et l'hyène).

[Note 117: V. Bérenger-Féraud, _op. cit._ Amady NGoné et son fils.]

Il semble résulter de certains contes; L'hyène, le lièvre et l'hippopotame--Goumbli-Goumbli-Niam, que les parents ont, comme la mère du Petit Poucet, une préférence pour le dernier-né.

L'exemple de fils ingrats envers leurs parents ne se rencontre que dans le conte de Bérenger-Féraud déjà cité. Les noirs n'ont guère hérité de l'irrespect de leur ancêtre Cham pour son père Noé. La voix du sang--cette voix du sang dont le mélodrame a tant abusé--parle éloquemment au coeur des jeunes noirs, si l'on en croit le conte intitulé «L'épreuve de la paternité», où les fils adultérins, bien qu'ignorant leur origine réelle, font franchir délibérément à leurs chevaux le corps du mari de leur mère, alors que les véritables fils se refusent à cette épreuve, malgré tous leurs efforts pour obéir à l'ordre formel de leur père.

Les contes d'orphelines et de marâtres témoignent aussi du profond amour filial des noirs. Voir encore le dévouement de la fille du massa se sacrifiant, dans le conte ainsi intitulé, pour garder le pouvoir à son père.

Cet amour des enfants est susceptible de s'atténuer sous l'influence de certaines considérations. Aussi NDar ne pardonne pas à sa mère de l'avoir abandonné et S.-G. Diêgui condamne le frère de son père à la mendicité après l'avoir réduit à la déchéance. Le lionceau (Le lionceau et l'enfant) tue sa mère pour venger celle de son camarade que la lionne a dévorée. Diéliman aussi tue sa mère pour sauver sa femme (La sorcière punie). Deux contes (Quels bons camarades! et Les deux intimes) nous montrent des fils aidant leurs camarades à tromper leur père et cela (dans le conte: Quels bons camarades!) avec leur propre mère.

Dans ces derniers contes, la puissance de l'amitié chez les noirs est fortement mise en relief. On pourrait dire que cette parenté d'élection qu'est l'amitié crée souvent des liens beaucoup plus solides que la parenté de sang.--Le titre de frère, donné à un camarade, caractérise l'amitié à son plus haut degré. Cela ne signifie pas cependant qu'entre frères il y ait une affection bien résistante. Le frère est représenté jaloux de son frère (Le joli fils du roi.--Les perfides conseillers). Souvent la soeur aînée abdique d'un coeur léger son rôle de protectrice d'un frère plus jeune (V. La revanche de l'orphelin).--Par contre, je citerai un conte dans lequel un frère montre un dévouement très grand à son cadet (V. L'ancêtre des griots).

Je ne déduirai pas de deux contes où les frères entretiennent des relations avec leurs soeurs que l'inceste soit chose courante parmi les noirs. Ce serait généraliser hâtivement (V. Bénipo et ses soeurs et l'Origine des pagnes). (En France le conte de Peau d'Âne nous représente bien un roi désireux d'épouser sa fille). Ce n'est pas qu'il n'existe des allégations en ce sens, mais affirmer n'est pas prouver.

De marâtre à enfants d'un premier lit il ne saurait y avoir d'affection. De très nombreux contes en témoignent et notamment ceux ci-après: Sambo et Dioummi--Le sounkala de Marama. Je n'en vois qu'un seul où une marâtre ait le beau rôle. C'est celui de La marâtre punie.

Le beau-père est, au contraire, généralement présenté sous le jour le plus favorable. Il montre autant de tendresse pour l'enfant du premier lit que pour ceux qu'il a eus de sa propre femme; souvent il n'est payé que d'ingratitude par son fils adoptif (V. Guéhuel et damel et le conte de B.-F. Kothi Barma).

Continuant cet examen rapide des sentiments familiaux des noirs, nous en venons à l'amour conjugal. Ici l'amour en général a des droits plus sérieux au qualificatif de désir qu'à l'épithète de platonique. Il y a pourtant dans la littérature indigène des histoires d'amour purement spirituel (V. en ce sens: Les inséparables,--La Mauresque,--Diadiâri et Maripoua [1ère partie],--Amadou Sêfa Niânyi[118]). On rapporte même des exemples de fidélité excessive: les amants fidèles, la femme d'Ibrahima (Ibrahima et les hafritt) qui attend son mari neuf ans mais finit tout de même par se remarier.

[Note 118: Voir également B-F., Ballade de Diudi.]

En revanche, les histoires de maris trompés sont innombrables. Le noir les prend gauloisement et considère que la jalousie est une maladie quelque peu ridicule puisqu'elle s'obstine à empêcher l'inévitable. Peut-être se console-t-il tout simplement, en raillant le voisin, d'une infortune à laquelle lui aussi n'échappera pas.

Il sait que toute précaution restera vaine (La précaution inutile), que jamais homme ne sera assez malin pour obliger sa femme à la fidélité, si roublard soit-il d'autre part; (V. L'hyène commissionnaire). Aussi la jalousie tragique semble-t-elle assez rare, si l'on en croit les contes, car je n'en vois qu'un seul où le désir exaspéré amène une tragédie domestique (V. B.-F., Le beau-frère coupable). Encore, dans ce conte, est-ce le beau-frère qui tue parce qu'il ne peut amener sa belle-soeur à céder à ses instances.

En général la femme inspire aux noirs aussi peu d'estime qu'elle leur fait, par contre, éprouver de désirs violents. Ils la tiennent pour bavarde et incapable de stabilité dans ses affections. Lui confie-t-on un secret, elle s'empresse de le trahir par étourderie ou par malignité (Guéhuel et damel--Le koutôrou porte-veine--Le riche et son fils--Malick-Sy)[119]. Dans le conte de Diadiâri et Maripoua, celle-ci, qui avait offert sa vie en sacrifice pour sauver Diadiâri, le trahit ensuite pour un amant qu'elle croit plus riche et tend à ce dernier l'arme qui doit tuer son mari. De même, Ashia trompe Amadou Sêfa, qui l'a sauvée du serpent, avec un amant qu'elle juge cependant inférieur à son mari, comme elle le lui exprime sans équivoque dans le cours du récit.

[Note 119: Lanrezac (_op. cit._).]

De même, la femme cherche toujours à desservir ses co-épouses et même à les faire périr si cela lui est possible (v. La femme-biche.--La gourde.--Les trois femmes du sartyi.--L'hermaphrodite.--Takisé.--Les deux sinamousso.--Jalousie de co-épouse.--L'implacable créancier, etc., etc.). Après la mort de celle-ci, c'est sur les enfants de la co-épouse qu'elle se venge (v. les contes de marâtre cités plus haut).

De ce qui précède on peut conclure--ce que confirment les faits--que le noir possède, fortement accentué, le sentiment de la famille. Il aime sa mère et honore son père mais est moins fortement attaché à ses frère et soeur en ce sens que son affection pour ceux-ci peut plus aisément s'affaiblir par suite des constants froissements du contact quotidien. Quant aux questions d'intérêt c'est une cause de zizanie peu importante, étant donnée la constitution patriarcale de la famille indigène, où la qualité de chef est toujours déterminée par des règles précises.

Au point de vue désir sexuel, on pourrait croire le noir plus proche de la bestialité que le civilisé mais il n'y a qu'une différence d'épaisseur dans le vernis. D'après les contes, ce désir se manifeste avec violence chez le noir. Bilâli inspire un appétit si violent aux filles qu'il rencontre sur sa route qu'elles mettent à mort leurs parents pour lui ouvrir la route sur laquelle elles le suivront docilement [120]. De son côté lui et son compagnon acceptent volontiers la mort en échange de la possession de femmes qu'ils désirent (v. Bilâli--L'homme au piti, etc.).

[Note 120: Voir aussi le désir de la femme de Kélimabé (D.-Y) pour son beau-frère et aussi l'amour violent qu'inspire celui-ci à la fille d'un chef. V. le conte de B.-F.: Les deux amis peuhl.]

Il est rare qu'une considération quelconque combatte l'effet de ce désir. Cependant un conte de B.-F.: Les deux amis peuhl, montre, par exception, le conflit du devoir et du désir et même le triomphe du devoir.

A côté du désir sexuel, il y a place pour l'amour véritable, né d'une émotion esthétique en présence de la beauté soit physique soit morale. La ligne de démarcation est malaisée parfois à tracer. Il semble pourtant que le sentiment soit pur encore dans le conte de Bala et Kounandi, dans Lansêni et Maryama (Barot) et dans Amadou Sêfa Niànyi. Chez Amadou Sêfa, il triomphe de l'infidélité d'Ashia et celle-ci reste pour lui une sorte de joyau qu'il enchâsse dans le précieux écrin d'une chaise d'or. Pour satisfaire ses moindres désirs, il envoie à la mort sans scrupule. Il ne lui demande que de rester belle. La Beauté lui tient lieu de toute autre vertu.

Sur la conception indigène de la beauté physique, les contes renferment peu de détails. On parle des pieds petits de S.-G. Diègui, mais sans commenter davantage. Dans le conte de Hammadi Diammaro, le conteur, sur mon invitation, a décrit les perfections d'une femme telle qu'elle devrait être à son sens pour être tenue pour jolie[121]. Il est délicat d'insister en pareille matière. Le conteur, pour flatter l'Européen, prendrait comme type de la beauté pure les traits de la race blanche.

[Note 121: Voir également Le mariage de Niandou.]

Ce ne serait donc que sous les plus expresses réserves que j'accepterais les indications du Dr Barot, ainsi formulées dans sa brochure «L'Ame soudanaise»:

«_Il m'est arrivé personnellement d'interroger souvent les Noirs. Chez nous ils préfèrent les hommes grands à nez droit, portant la barbe, noire de préférence. Ils admirent beaucoup nos cheveux lisses. Ils se moquent de nos pieds rétrécis déformés par les chaussures; les yeux bleus leur plaisent davantage[122].

[Note 122: Je ne serais pas surpris que ces éloges correspondent au signalement de l'interrogateur.]

«Chez eux ils regardent comme les plus beaux et les plus belles ceux dont les traits_ _du visage et la couleur de la peau se rapprochent le plus de la race blanche_».

Une seule certitude ressort, à ce point de vue, des contes que je connais, c'est que la marque cicatricielle, la balafre faciale, en quoi nous avons tendance à voir un ornement, ne présente pas d'attrait pour les noirs qui la considéreraient au contraire comme disgracieuse, s'il faut en juger par les contes, très nombreux et d'origines très diverses, où jeunes filles et jeunes gens recherchent, pour l'épouser, un jeune homme ou une jeune fille qui ne soit pas défiguré par des marques de cette nature (v. La femme de l'ogre,--Le boa marié,--L'anguille et l'homme au canari,--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée).