Part 4
_La révélation par quelqu'un du procédé grâce auquel on viendra à bout de lui_. Voir Amadou Kêkédiourou.--Ntyi vainqueur du boa.--Der Mann ohne Herz (Bechstein).--Contes des Gow.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée, etc. Cette révélation est souvent interrompue dans les contes indigènes; d'où le salut de l'imprudent trop expansif.
_L'âne qui excrète de l'or_. Voir: Les trois menteurs (Arcin, _op. cit_.), Kalon Ntyi (M. Travélé)--Esel streck'dich (Grimm et Bechstein).
_L'épreuve de la maîtrise en friponneries_, notamment par l'enlèvement de quelqu'un qui s'y attend. V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de MBaye Poullo Kalon Ntyi. Cf. Die Probestucke des Meisterdiebes (Grimm et Bechstein) et le conte égyptien rapporté par Hérodote.
_La femme fourbe et ambitieuse qui se substitue à la véritable fiancée_ qu'elle est chargée d'accompagner. Cf. La fausse fiancée et Falada (Paul Arndt. Es war einmal) ou à la femme qu'elle a fait périr: Die falsche Braut (Grimm).--Jalousie de co-épouse[54].
[Note 54: Cf. également le rôle de Longue Épine dans la Biche au bois.]
_Les promesses merveilleuses faites par des filles qui rêvent d'un époux_. Cf. Les 2 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits), Grimm: divers contes et Les trois femmes du sartyi.
_Le stratagème pour s'introduire dans le paradis_ en dépit de celui qui en garde l'entrée. Cf. Bruder Lustig (Grimm) et L'intrus dans l'Aldiana (Dr Cremer).
_La découverte d'une source là où ne la soupçonnaient pas les gens du village privé d'eau_. Cf. Déro et ses frères et Der Teufel mit den 3 goldene Haaren (Grimm).
Je note, pour en finir avec cette longue comparaison entre contes allemands et contes indigènes, l'analogie qui existe entre la puérile explication de l'origine du soleil (D'où vient le soleil) et celle du conte de Grimm (Der Mond) relative à la lune.
PROCÉDÉS FRANÇAIS.
Si maintenant nous comparons les procédés des conteurs noirs à ceux des conteurs français, nous trouverons, outre les rapports déjà signalés accessoirement, les ressemblances suivantes.
_Précaution détenir un enfant à l'écart de telle chose ou de telle personne qui doit lui être fatale_.--Cf. La Fontaine (Fables)--La biche au bois--La belle au bois dormant[55].
[Note 55: Cf. également 1001 Nuits. Conte des calenders.]
_La bête reconnaissante à qui l'a épargnée_. V. contes des Gow. Sanou Mandigné. Cf. La belle aux cheveux d'or[56].
[Note 56: Voir aussi Grimm, Die 2 Bruder.--Die Bicnenkoenigin.]
_L'oeuf miraculeux_ de Florise (dans l'Oiseau bleu) a ses équivalents dans les oeufs du conte de L'orpheline de mère ou les calebasses de Hammat et Mandiaye et du Sounkala de Marama.
_L'odeur de chair fraîche_. Voir La femme de l'ogre--La lionne coiffeuse--La fiancée de race yblisse. Cf. Le petit Poucet.
_L'ogresse ou la sorcière qui tue ses propres enfants, croyant tuer ses hôtes_.--Cf. Amadou Kêkédiourou et Le petit Poucet.
_Les choses semées sur la route pour retrouver son chemin au retour_. Ce sont des graines de plantes rampantes (La femme de l'ogre) un sac de cendre troué, (L'hyène, le lièvre et le somono). (Arcin, _op. cit._). Cf. Le petit Poucet[57].
_La baguette magique_[58]. Voir: Les obligés ingrats de Ngouala.
[Note 57: Cf. Grimm, Hoensel und Gretel.]
[Note 58: Cf. la baguette magique d'Athêné (Odyssée).]
_Les petits animaux transformés en chevaux_. Voir: Les jumeaux de la pauvresse.--Cf. Cendrillon: (les lézards, les souris et le rat).
_Le héros ingénu lors de ses débuts dans la vie_.--Cf. Guénâdio Diêgui et Pérédur (ou Perceval le Gallois)[59].
[Note 59: Cf. aussi Lez Breiz (Barsaz-Breiz. La Villemarqué).]
_L'oiseau voleur, cause des accusations portées contre un innocent_.--(Voir Geste de S-G. Diêgui).--Cf. la légende populaire de la pie voleuse.
_L'épreuve du triage de grains_ pénible à effectuer.--Cf. La protection des djihon.--Gracieuse et Percinet[60].
[Note 60: Cf. aussi Die Bienenkoenigen et Aschenbroedel (Grimm).]
_Le mannequin qui trompe l'exécution des mauvais desseins_.--Cf. La flûte d'Ybilis--Le forage du puits--Le pardon du guinnârou et L'adroite princesse (Mme d'Aulnoy).
_La feinte d'un animal pour déjouer les invites doucereuses d'un ennemi de sa race_.--Cf. L'hyène et le bouc à la pêche.--L'hyène et le pèlerin--et La Fontaine (Fables): Le coq et le renard.
_Le remède indiqué à un puissant et qui se compose des organes vitaux de celui qui a tenté de nuire au conseilleur du dit remède_.--Cf. Ingratitude--Le tailleur de boubous en pierre--La protection des djihon--La tortue et la pintade--le renard conseillant au lion malade de s'envelopper d'une peau de loup écorché vif. (La Fontaine, Fables).
Procédés celtiques.
Passant aux contes de la littérature celtique, nous trouvons, comme présentant des ressemblances évidentes avec les procédés des récits indigènes, les détails suivants:
_La ronde de lutins_ [61] empêchant le voyageur attardé dans la nuit de poursuivre son chemin.--Cf. Le chasseur de Ouallalane et divers contes de korrigans.
_Les substitutions d'enfants._--Un génie substitue un enfant de sa race à un enfant de race humaine. Cette tradition est également allemande et Scandinave (Les doeckâlfar).--Cf. Le fils des bâri et L'enfant supposé (Barsaz-Breiz) [62].
[Note 61: Cf. également les trolls norvégiens. Voir Peer Gynt (Ibsen).]
[Note 62: Voir aussi Grimm: Die Wichtelmoenner.]
_Le procédé pour amener un muet volontaire à rompre le silence._--Cf. Légende de NDiadiane NDiaye et l'Enfant supposé (Barsaz-Breiz).
Nombre d'aventures et de détails évoquent en outre des souvenirs de l'histoire grecque ou romaine:
_Le dévouement_ de Yamadou Hâvé rappelle celui du Romain Décius, du Grec Codrus ou du Suisse Arnold de Winkelried.
_La folie_ d'Amady Sy, élevant une gueule tapée à la co-royauté n'est pas sans analogie avec celle de Caligula nommant consul son cheval Incitatus.
_Le refus des parents_ de se sacrifier pour racheter la vie de leur enfant et _le dévouement de l'épouse,_ contrastant à cette occasion avec leur conduite, c'est le thème de l'Alkestis d'Euripide et aussi ceux de La Mauresque et de Diadiari et Maripoua, comme du Kitâdo vengé.
Nous trouvons les conditions _presque irréalisables_ imposées à quelqu'un, avec l'arrière-pensée de l'envoyer à la mort, dans le conte des Sorkos[63] où Fatimata de Tigilem exige de son mari qu'il lui apporte de la graisse d'un hippopotame qui a jusqu'alors anéanti tous ses adversaires.--Cf. La protection des djihon. Ce thème est fréquent dans la littérature merveilleuse de tous les peuples. C'est l'histoire des travaux imposés à Hercule par Eurysthée.--Cf.
[Note 63: Desplagnes (_Op. cit._).]
Conte de Gracieuse et Percinet (Mme d'Aulnoy) Le prince Ahmed et la fée Peri-Banoum (1001 Nuits), La belle aux cheveux d'or--Le brave petit tailleur (Grimm).
_La curiosité fatale de la femme._--Thème de Psyché, de Lohengrin, Serpentin Vert etc., de l'apologue de l'Ane, le boeuf et le cultivateur (1001 Nuits), de la Mauresque, du Lièvre et le dioula, du Koutôrou porte-veine.
_L'avis donné au moyen de présents symboliques._--Voir Namara Soundiéta--Les 6 compagnons--Les 2 intimes--Quels bons camarades!
_Le sacrifice fait aux divinités des éléments_ pour obtenir le succès d'une entreprise. Voir: La conquête du Baoulé (Delafosse, _Op. cit._) Iphigénie sacrifiée à Neptune, etc.
_La transformation_ d'êtres humains en _animaux inconnus_ jusqu'alors et, par suite, l'origine de cette nouvelle espèce d'animaux--L'explication de _particularités physiques_ d'autres espèces. Voir les divers contes de pseudo-histoire naturelle.[64]--Cf. Philomèle, Progné, etc.
[Note 64: Cf. le conte sur l'origine des rayures du tigre. R. Kypling, Livre de la Jungle.]
_La transformation_ d'une jeune fille _en chose inanimée_ pour la soustraire aux désirs d'un être surhumain: Goloksalah et Penda Balou (Bérenger-Féraud, _Op. cit._) Cf. Légende d'Apollon et de Daphné et autres légendes mythologiques grecques.
La femme essayant de _séduire un proche parent de son mari_ (fils, frère) et, faute d'y parvenir, _accusant_ celui-ci _d'avoir voulu la violenter._ Contes des Gow: Kelimabé--Cf. Phèdre, Joseph, les femmes de Camaralzaman (1001 Nuits).
_L'énigme donnée à deviner sous peine de mort._--Cf. Bilâli--OEdipe et le Sphinx.--Contes de Grimm. Au cas où le mot de l'énigme est trouvé, celui ou celle qui l'a proposé meurt sur le champ ou tout au moins tombe sous le pouvoir de celui qui l'a résolue.
_L'ami dévoué qui se porte garant, au péril de sa vie, du retour de son ami condamné._--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F., _op. cit._), Damon et Pythias.
_L'épreuve de l'amitié dans l'adversité._--Cf. L'homme aux nombreux amis (B.-F. _op. cit_) et Timon le misanthrope.
_Le musicien qui attire les animaux par le_ _charme de son instrument._--Cf. Farang Nabo (contes des Sorkos) Légendes d'Orphée et d'Amphion.
_Le bijoux perdu (ou rejeté) retrouvé dans un poisson_[65].--Cf. Le marabout et le fama--La bague aux souhaits--L'anneau de Polycrate (Hérodote).
[Note 65: C'est le rôle invariable et exclusif du poisson dans les contes. Voir B.-F. Le bracelet rapporté par le poisson.]
_Le mari se séparant de sa femme pour sauver la vie d'un ami,_ malade de désir ou d'amour pour celle-ci.--Cf. Les 2 amis peulhs (B.-F. _Op. cit_). et Séleucus Nicanor répudiant Stratonice au profit de son fils Antiochus.
_La révélation d'un forfait qui semblait devoir rester à jamais inconnu._--Cf. Le melon révélateur et Les grues d'Ybicus[66].
[Note 66: Cf. également Bechstein, Die klare Sonne bringt es am Tag et Grimm.]
Enfin, sans comparer spécialement à telle ou telle fraction de la littérature indo-européenne, nous aurons à mettre en regard des procédés généraux communs de celle-ci les procédés indigènes ci-après:
_La croyance à la voix du sang._--Voir Bala et Kounandi--Lanséni et Maryama (Barot)--Le fils du seigneur Ouindé--L'épreuve de la paternité--Fatouma Siguinné--Hammadi Bitâro--Les 3 femmes du sartyi, etc.
_Épreuves analogues aux ordalies_: Voir Delafosse: La mort du chien et, contes des Gow, l'épreuve subie par Sanou Mandigné. Voir aussi l'interrogatoire du cadavre dans Le cheval de nuit et La taloguina.
_L'indiscrétion punie._ Histoires pour impressionner les touche-à-tout. Voir: Le canari merveilleux.
_Caractère fatidique des nombres 3 ou 7 et de leurs multiples._ Il y aurait trop d'occasions de le souligner. Le lecteur le constatera en cours de lecture.
_Le talisman d'invisibilité._ L'anneau de Gygès, le bonnet (Hutlein) des contes allemands. Le bonnet magique de Sanou Mandigné (contes des Gow). Le sirikou bambara. La queue d'hyène (pour les voleurs).
_La bague à souhaits._ Le Wunschring des Allemands. Voir La bague aux souhaits. L'anneau de la tourterelle, etc.
_Minuit, heure des apparitions et des crimes_ chez les noirs comme chez les blancs. Voir: Les jumeaux de la pauvresse--Amadou Kêkédiourou.
_Les loups-garous._--Voir: L'ensorcelée de Thiévaly.--La taloguina.--L'almamy caïman.
_La mort aux porteurs de mauvaises nouvelles._--(Voir Amadou Kêkédiourou.--La geste de S.-G. Diêgui).
Procédés exclusivement indigènes.
En outre un certain nombre de procédés peuvent, jusqu'à plus ample informé, être considérés comme exclusivement indigènes:
_La transformation de quelqu'un par l'avalement._--V. Hammadi Diammaro--Fatouma Siguinné, etc.
_Certaines épreuves bigarres ou scabreuses._--Mariage de Niandou.--Affront pour affront.--Les prétendants, etc. Ces épreuves sont généralement des conditions posées pour l'acceptation d'un prétendant.
_Les bêtes justicières._--Voir: Le châtiment de la diâto--La lionne coiffeuse.
Un animal de brousse ou un guinné _se_ _changeant en femme pour assurer sa vengeance._--Voir Mamady le chasseur.--La flûte d'Ybilis.--Kamankiri NDana (contes des Gow).--La lionne et le chasseur.
_Le vol d'une autruche et la recherche de sa graisse._--V. Les fourberies de MBaye Poullo et Le fils du maître-voleur.
_Le faux talisman qui passe pour ressusciter les morts par son contact_ et dont un personnage, dénué de scrupules, fait commerce. La résurrection d'un prétendu cadavre. Voir Kalon Ntyi (M. Travélé)--Les 3 menteurs (Arcin).--Les fourberies de MBaye Poullo--Mensonge et Vérité (Froger).
_Les enfants élevés par des guinné._--V. Déro et ses frères.--Les jumeaux de la pauvresse.--Le Kitâdo vengé.--Le fils adoptif du guinnârou, etc.
_Les griots excitant le courage des victimes qu'on mène au sacrifice._ (Le geste de Samba Guenâdio Diêgui) par leurs chants ou leurs imprécations.
_Les gestes magnétiques._--Voir: NDar--Kélimabé (contes des Gow).
_La révélation interrompue_ des métamorphoses ou sortilèges successifs grâce auxquels un chasseur se dérobe à la colère des bêtes de la brousse. Voir Kamankiri NDana et divers autres contes des Gow et des Sorkos. (Dupuis-Yakouba et Desplagnes, _op. cit._) Mamady le chasseur.--Le riche et son fils.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée, etc.
La femme fourbe se faisant accompagner par le mari dont elle médite la perte et _dissuadant celui-ci d'emporter chacune des armes qu'il prend successivement_ pour sa sûreté. Voir contes des Gow,--Mamady le chasseur.--La lionne et le chasseur.--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée.
_L'hyène prise comme monture._--V. L'hyène et le pèlerin.--Les prétendants etc.
_Le geste «jettatorique» de la barbiche braquée._--V. L'hyène et le bouc à la pêche.--La chèvre au mauvais oeil.--La lionne et l'hyène.
_La compagnie tenue, malgré eux,_ à des gens que l'on voudrait sauver et les multiples transformations de celui qui les accompagne.--V. Amadou Kêkédiourou.--Khadidia l'avisée.--La bergère de fauves et divers autres contes de petits frère ou soeur avisés.
_L'enfant qui parle dans le sein de sa mère_ _et s'enfante de lui-même._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow)--Tiéoulé (Lanrezac)--Amadou Kêkédiourou--Amatelenga etc.
_Le cadeau artificieux._--V. La chèvre grasse.--Les générosités de l'hyène.
La bête blessée emportant l'arme dans sa plaie _et menant ainsi le chasseur jusqu'au village des animaux._--V. D'où vient le soleil et (contes des Gow) Sanou Mandigné chez les éléphants.
_L'avalement comme mode de combat._--V. Misandé Sambadjo (contes des Gow).--Le fer qui coupe le fer.
_Le retour irrésistible à son naturel._--V. Chassez le naturel... et Le lièvre et l'hyène aux cabinets. V. aussi Delafosse (_op. cit._) Le Ciel, l'araignée et la mort.
THÈMES OMIS PAR LA LITTÉRATURE INDIGÈNE.
Par contre, il est des thèmes dont il ne semble pas que la littérature indigène ait tiré parti.
Rien d'analogue à Circé ou aux magiciennes des 1001 nuits, changeant, d'un geste, les hommes en animaux dans le but de leur nuire. Ce thème est pourtant très employé par les conteurs musulmans.
Il n'y a pas de conte qui manifeste la conception d'un Scharaffenland, d'un pays de Cocagne où les hommes vivraient heureux dans l'abondance et l'inaction. Cependant un rêve de cette nature semble plus conforme encore au tempérament des noirs qu'à celui de l'Indo-Européen[67].
[Note 67: Le conte-charade de Bérenger-Féraud: «L'homme à la poule» ne semble pas contredire cette opinion, malgré les apparences. Le héros du conte a bien un fils qui abat les oiseaux tout préparés, mais encore faut-il qu'il fasse l'effort de tendre son arc et de les mettre en joue.]
_Pas d'histoires de brigands_ non plus, de ces récits cauchemardants dont la Roeuber-brautigam de Grimm est un type achevé et qu'on retrouve aussi dans les 1001 Nuits (Ali-Baba et les 40 voleurs).
_Pas d'êtres minuscules de nature humaine._ Rien qui équivaille aux voyages de Gulliver à Liliput ou au conte de Grimm et de Bechstein: Daumesdick. Certains héros des contes indigènes paraissent petits, mais c'est par contraste avec les géants, d'origine surnaturelle, qui figurent en même temps qu'eux dans le récit.
Pas de meurtres simulés dont _l'exécution serait prouvée_ par la présentation des organes de certains animaux, comme on le voit dans Geneviève de Brabant, Camaral-zaman (1001 nuits) ou la 2e partie de la Belle au bois dormant (épisode d'Aurore et du petit Jour). Dans Déro et ses frères on présente bien au père le vêtement ensanglanté de Déro, mais ce conte n'est pas d'inspiration indigène. C'est une réminiscence incontestable de l'histoire de Joseph livré par ses frères.
_Pas de haine de la belle-mère contre sa bru._ Cet élément d'intérêt dramatique est--nous l'avons déjà dit--remplacé par la haine des co-épouses entre elles ou des marâtres contre les enfants d'un autre lit.
_Pas d'intersignes_ comme dans les contes bretons.
_Pas de paysans naïfs jusqu'à la stupidité_ comme dans les contes allemands.
_Pas_ d'existence, ou plutôt, _de personnalité caractérisée_ donnée à des ustensiles usuels. Cf. avec le conte d'Andersen qui met en scène une théière un sucrier, des pinces à feu, etc. (Es war einmal. Paul Arndt).
_Pas de races traditionnellement caricaturées_ comme les Souabes ou les Schildburger en Allemagne, à moins qu'on ne considère comme telle celle des Bagnoums (V. Bérenger-Féraud: La chasse au lion des Bagnoums).
_Pas de professions raillées ou décriées_ comme, jadis en Bretagne, celle des tailleurs. Les griots n'ont pas un plus mauvais rôle que les autres indigènes, encore que dans la vie réelle ils bénéficient d'une très relative estime. Peut-être les contes sont-ils--en principe--leur oeuvre, ce qui expliquerait que, sur ce point, la littérature ne soit pas le reflet toujours fidèle de l'esprit de la race qui en fait son moyen d'expression.
_Pas de légende dans le genre de celles des 7 Dormants_, de Rip van Winkle ou du moine extatique. Les conteurs noirs n'ont vu que le côté comique des sommeils indéfiniment prolongés.
_Pas de contes de revenants proprement dits._--Tous ceux où l'on voit des morts agir n'ont pas ce caractère, à mon avis. Les mères d'orphelines revivent après être sorties de la tombe. Quant à celle de Marama (Le sounkala de Marama) c'est une vision de rêve et non pas un revenant réel. Le mort du Cadavre ambulant est un mort que l'on n'a pas enterré et non un véritable revenant.
_Pas de légendes relatives aux génies de là terre ou du sous-sol_, non plus qu'aux génies de la montagne. Je ne voudrais cependant pas me montrer trop catégorique à ce propos, n'ayant recueilli de contes que dans des régions dépourvues d'accidents de terrain bien caractérisés et étant insuffisamment renseigné, faute d'un séjour prolongé, sur la littérature merveilleuse des montagnards du cercle de Bandiagara.
LE CHEVALERESQUE DANS LA LITTÉRATURE DES NOIRS
C'est principalement dans les récits des Torodo que nous relevons les traces d'une mentalité chevaleresque, analogue à celle de notre moyen âge. Je regarde ce que j'ai intitulé La geste de Samba Guénâdio Diêgui comme une chanson de geste véritable. Je renvoie le lecteur à cette légende, non sans avoir souligné les quelques détails ci-dessous:
1° _Noms donnés aux armes et aux montures des héros._--Le fusil de Samba s'appelle Boussalarbi, tout comme l'épée de Charlemagne avait nom: Joyeuse et celle de Siegfried: Balmung. Le cheval de Samba s'appelle Oumoullatôma et celui de Birama NGourôri: Golo, de même que celui des 4 fils Aymon était appelé: Bayard et ceux de Gradlon, roi de Kérys: Morvarc'h et Gadifer.
2° _Naïveté ingénue de Samba adolescent._--Il est honnête et ne soupçonne pas le mal chez autrui. Il prend pour argent comptant les fins de non-recevoir gouailleuses de son oncle Konkobo Moussa. Cette naïveté n'est pas sans analogie avec celle que manifestent Pérédur ou Lez-Breiz.
3° _Combat singulier de 2 chefs._--(Duel de Samba et de Birama). Voir de même dans Amadou Sêfa Niânyi, le duel d'Amadou et de Samba Koumbelé.
4° _L'offre généreuse, faite à l'ennemi désarmé, de moyens de continuer le combat._--Samba donne à plusieurs reprises, au cours du combat, un cheval à son oncle Konkobo qui a eu les siens tués sous lui.
5° _L'étrange loyauté des adversaires de Samba_ qui vient dans leur camp la veille de la bataille et qu'ils traitent avec le plus grand respect des droits de l'hospitalité, par égard pour la bravoure confiante qu'il manifeste ainsi envers eux.
6° _La volonté de vaincre ou de mourir_ dont fait preuve Konkobo en alourdissant sa culotte avec de la terre, pour s'interdire la fuite au cas où son courage aurait une défaillance.
7° La ressemblance déjà soulignée plus haut entre _l'acte de Sévi_ et le geste de Brennus.
8° _La générosité de Samba vainqueur de Birama_ rendant spontanément au vaincu--par solidarité raciale--la moitié des troupeaux qu'il a conquis sur lui.
Les notes de la légende compléteront ce qu'il y a d'un peu sommaire dans cette étude hâtive de l'esprit chevaleresque chez les Torodo.
LE SYMBOLISME INDIGÈNE.--LES APOLOGUES.
Ce symbolisme reste forcément assez obscur car les interprètes qui traduisent les termes abstraits de la langue indigène ne possèdent que rarement le français d'une façon suffisante pour rendre exactement l'idée. Aussi leurs explications, même comparées entre elles, ne m'ont-elles été que d'un faible secours pour découvrir ce qu'elles voulaient exprimer.
J'ai indiqué les principaux apologues, tant ouolofs (Adina-Guéhuel et Damel), que peuhls (Kahué l'omniscient--La tête de mort) gourmantié (Trois frères en voyage) et môssi (Enseignements d'un fils à son père; Froger.)
Les thèmes favoris sont:
1° _Celui des 3 puits_ dont 2, communiquant entre eux, représentent les puissants de la terre qui laissent à l'écart le troisième, lequel symbolise les pauvres gens.
2° _Celui des 2 boeufs._--L'un reste maigre encore qu'il ait de la nourriture en abondance et qu'il mange plus qu'à sa faim. L'autre devient de plus en plus gras quoiqu'il n'ait rien à manger auprès de lui. Le premier maigrit sans cesse, miné par les soucis que lui donne sa parenté. Le second vit en égoïste et en solitaire et n'a même pas besoin de nourriture tant il prospère naturellement.
3º _Celui d'Adina_ ou la misère humaine qui, ne pouvant soulever un fardeau, en augmente encore le poids après chaque tentative inutile qu'il a faite pour le charger sur sa tête.
4° _Celui du guéhuel et du damel_ déjà enregistré par Bérenger-Féraud (Histoire de Cothi-Barma) et qui enseigne la défiance envers les femmes, la considération pour les vieillards et quelques autres menus axiomes de sens commun.
Dans l'apologue de Kahué l'omniscient il y a beaucoup de puérilité et le symbole est parfois inintelligible. Malgré de nombreux efforts et quoique je me sois renseigné près de divers Indigènes, je n'ai pu trouver d'explications satisfaisantes ni surtout concordantes du sens de ces mots: soutoura, hakilé et dyiké, et, par suite, il m'est impossible de déterminer le sens des symboles auxquels ils correspondent. Peut-être le parfait symbolisme est-il après tout celui qui se prête à mille interprétations différentes.
On peut aussi cataloguer sous l'étiquette: symbolisme, les dons faits à certains personnages des contes, soit pour les avertir, soit pour les menacer. Ainsi, dans «Les 6 compagnons», la femme d'un roi haoussa répond aux propositions d'un soupirant par l'envoi d'un os, de feuilles de tôro et d'une poignée d'herbes. Elle lui indique ainsi, sans commentaires, les précautions qu'il aura à prendre selon les périls qu'il doit éviter. Dans Namara Soundiéta, celui-ci menace le chef qui lui refuse un terrain où enterrer sa mère, de détruire ses villages (balles et poudre), de tuer quiconque accepterait le prix de la concession (un couteau) de démolir ses cases où les volailles viendront prendre leurs ébats (poules et pintades) et de mettre ses villages en tel état que les arachides et le coton y pousseront sans être cultivés ni récoltés.