Part 3
Par «contes à combles» j'ai voulu désigner ces récits d'exagération puérile où la drôlerie résulte du caractère excessif des actes prêtés à ceux qui y figurent. Cette dénomination a été donnée en souvenir de cette mode des «combles» qui sévit jadis en France... dans un milieu où l'on se montre assez accommodant quant à la qualité de l'esprit. Quel est le comble de la vitesse? Quel est le comble de ceci? Quel est le comble de cela?
Les thèmes habituels des contes égrillards sont: l'adultère et les vaines précautions des maris jaloux; les mésaventures des amants surpris en posture «déshonnête»; les incongruités formidables (Les incongrus) des «gauloiseries» sur les organes sexuels, tant masculin que féminin (Le procès funèbre de la bouche.--L'organe dénonciateur.--Le jaloux assagi.--Bissimilaye et Astafroulla.--Le bengala d'âne, etc.).
Comme spécimens de contes à combles, je signalerai notamment: Les trois gloutons. Les coureurs émérites.--Les six géants et leur mère.--Amatelenga.--Les dons merveilleux du guinnârou (et diverses variantes de ce conte de Grimm). Sechse kommen durch die ganze Welt»[31].
[Note 31: Cf. Lanrezac, Comment les quatre merveilles du Soudan se connurent, etc. (_Op. cit_.).]
Comme contes simplement humoristiques ou satiriques, je citerai entre autres: Hâbleurs bambara.--L'avare et l'étranger; ceux qui racontent les exploits de quelques joyeux sacripants: tels que Fountinndouha (les méfaits de Foutinndouha).--Les fourberies de M Baye Poullo[32]; la merveilleuse habileté de voleurs hors de pair: (Les adroits voleurs.--Le fils du maître voleur.--Les deux faux dioulas), à moins qu'ils ne rapportent quelque histoire de feinte naïveté comme: Les coups de main du guinnârou.
[Note 32: Voir Arcin, Les trois menteurs (_op. cit_.) Moussa Travélé: Kalon Ntyi, etc.]
G. _Contes-Charades_.
Ces récits ont pour objet d'animer les conversations de la veillée en leur fournissant des sujets de discussions ou d'entretiens prolongés.
Quelques contes à combles se rattachent à cette catégorie qui a une grande analogie avec celle des «Roetselmoehrchen» allemands (notamment: Les 2 faux dioulas). A citer encore: Le plus brave des trois.--L'arbre à fruits humains.
On en trouvera des spécimens dans Bérenger-Féraud: (L'homme à la poule) et dans Froger. (Les trois grigris,--Zaleum et Songo).
CHAPITRE II.
_Le fond et la forme dans la littérature indigène_.
1° Fond: Thèmes favoris des noirs, 2° Forme: Leurs procédés de prédilection. Comparaison à ce point de vue avec les Aryens: Mythologie.--Allemands (Grimm et Bechsteitv).--Bretons (Barsaz-Breiz, Luzel, La Braz).--Russes (Sneegoroutchka).--Français (Perrault, Mme d'Aulnoy, Mme Leprince de Beaumont); Histoire de France.--Scandinaves (Andersen. Légende de Sire Olaf dans le bal des Elves) et sémites (1.001 nuits et légendes bibliques).--Procédés qui semblent exclusivement indigènes.--Thèmes indo-européens qui ne semblent pas avoir été traités dans la littérature merveilleuse des noirs.--Le chevaleresque dans les légendes indigènes. Les Torodo.--Le symbolisme indigène: les apologues.--L'onomatopée.--La forme du conte. Les parties rythmées et chantées. Un jugement prématuré rectifié par l'expérience.
Je vais, dans ce chapitre, être obligé une fois de plus à une sèche nomenclature, mais il va de soi que cette étude n'est pas destinée à tous les lecteurs de ce recueil. Elle n'a pour but que de faciliter leur travail à ceux qui entreprendraient d'étudier la matière plus à fond. Aussi ne conseillai-je qu'à ceux-là la lecture un peu aride de cet avant-propos.
THÈMES FAVORIS DES CONTEURS INDIGÈNES.
Il est certains thèmes pour lesquels les noirs ont une préférence marquée. Ces thèmes se retrouvent pour la plupart dans les littératures mythiques des autres races avec des variantes assez légères.
D'autres, au contraire, semblent--ici, comme dans tout le cours de cet essai, je préfère n'affirmer qu'au cas de certitude absolue--semblent, dis-je être spéciaux à la littérature indigène.
La faiblesse protégée. Un de ces thèmes, qui dénote de la part des noirs une sensibilité assez prompte à s'apitoyer, est celui qui a trait à l'existence misérable des orphelins de mère (la marâtre joue seule ici le rôle odieux qu'elle partage dans l'imagination des Européens avec la belle-mère proprement dite). Par bonheur les puissances surnaturelles viennent en aide à ces déshérités pour la cessation de leurs peines et le triomphe de la justice[33] à moins que ce triomphe ne se voie assuré par reflet d'un hasard, apparent ou réel. Voir: Le sounkala de Marama,--L'orpheline de mère,--Les orphelines,--La marâtre punie,--Sambo et Dioummi, etc.
[Note 33: Cf. Barot, Le pilon de Marama.]
_La vantardise humiliée_.--Il n'est si fort sur terre qui ne puisse trouver plus fort encore que soi. A ce thème se rattachent des contes en grand nombre qui prouvent que tel est un colosse, comparé aux êtres de sa race, qui se trouve n'être plus qu'un nain minuscule et débile en regard des guinné. A citer en ce sens: Hâbleurs tfambara--Les six géants Môssi.
_La bonne et la mauvaise petite fille.--C'est le thème de divers contes allemands et français (Bechstein: Die Bienenkoenigin, Goldmaria und Pechmaria; Grimm: Bei Frau Holle.--Perrault: Les fées, etc.). Quelqu'un mène à bien certaine entreprise parce que ses qualités de coeur lui attirent des sympathies et des concours utiles. Tel autre, au contraire, à qui le succès de son compagnon a fait espérer même réussite, échoue dans une entreprise de même nature parce que ces qualités de cour lui font défaut. Voir: Le sounkala de Marama.--L'orpheline de mère.--La femme de l'ogre.--Les présents des faro.--Hammat et Mandiaye, etc.
_Le sacrifice d'une vierge à un monstre et la libération par un héros d'un peuple contraint à ce tribut_.--C'est la vieille légende de Persée et de Thésée vainqueur du Minotaure. On la retrouve aussi dans les contes allemands, celtes et méridionaux (V. Grimm. Voir aussi Le dragon d'Elorn, La Tarasque), Le monstre[34] est tué soit par l'amoureux de la victime désignée (Le boa du puits. Amadou Sêfa Niânyi)[35], soit par un sauveur désintéressé (Les 2 Ntyi--Samba Guénâdio Diêgui). Ce thème est très fréquemment développé.
[Note 34: V. aussi Béranger-Féraud, Le serpent du Bambouk (_op. cit_.) et Lanrezac (La légende du Ouagadou).]
[Note 35: Le monstre est le plus souvent un boa mais ce peut être aussi un lion (B.-F. Légende de Samba Foul), un caïman (S.-G. Diêgui) ou simplement une armée de souris (Les 2 Ntyi). Cela peut être même un fleuve (La Comoë, V. Delafosse: Aoura Pokou).]
_Le dévouement d'un homme à sa race_.--(V. Le Dévouement de Yamadou Hâvé et (peut-être) La fille du massa)[36]. Thème de Décius, de Codrus et d'Arnold de Winkebried.
[Note 36: V. Delafosse: La conquête du Baoulé.]
_Les enfants précoces_.--V. NDar ou l'enfant-né-avec-des-dents--Amadou Kékédiourou--L'enfant de Salatouk, etc.[37].
[Note 37: V. Lanrezac: Tiéoulé. Ibonia et, Dupuis-Yakouba: Misandé Sambadjo (_op. cit._).]
_Le courage mis à l'épreuve_.--(V. Les prétendants de Fatoumata--Le couard devenu brave).
_La petite soeur ou le petit frère avisé_.--C'est encore souvent un cas d'enfants précoces comme dans le conte Kado: Amadou Kékédiourou ou dans Khadidia l'avisée. Un enfant sauve sa soeur, ses frères, ses oncles, sa mère et, en général, le fait presque malgré eux, en passant outre à leur défense de les accompagner. (V. La bergère de fauves--La femme de l'ogre--Le boa marié, etc.).
Ce thème, sur lequel brode complaisamment l'imagination, tant indigène qu'indo-européenne, paraît s'inspirer de cette idée que les apparences sont presque toujours le contrepied de la vérité et que chez tel qui manifeste une évidente intériorité physique se rencontrent des ressources de perspicacité et de malice plus précieuses que la force brutale pour sortir indemne d'un mauvais pas, comme si la faiblesse faisait aux débiles une nécessité de se rattraper du côté de la malice. Semblable idée a dû faire incarner la roublardise dans le lièvre, si peu apte à se défendre par la force.
_Les jettatori_.--Une croyance vague au mauvais oeil se décèle dans les contes intitulés: Le Kitâdo vengé--La chèvre au mauvais oeil--L'hyène et le bouc à la pêche--La lionne et l'hyène, etc.
_Le voleur émérite_.--V. Le fils du maître voleur--Les fourberies de M Baye Poullo[38].
[Note 38: V. aussi Kalon Ntyi (Moussa Travélé, _op. cit_.) Die Probestücke des Meisterdiebes (Bechstein et Grimm.). Les trois menteurs (Arcin, Guinée Française), etc.]
Les hommes doués d'une force extrême ou d'une faculté extraordinaire.--Voir les 6 géants Môssi et leur mère--A la recherche de son pareil--Le maître chasseur et ses 2 compagnons--Amatelenga--Hâbleurs bambara, etc. A ce thème se rattache le suivant:
_Association d'hommes ou d'êtres merveilleusement doués en vue de parvenir à la fortune_.--Ces contes rappellent ceux de Grimm et de Bechstein, intitulés Sechse kommen durch die ganze Welt. (Voir Ntyi, vainqueur du boa--Les dons merveilleux du guinnârou--Les 6 compagnons).
_La révélation par l'intéressé du défaut de sa cuirasse_.--V. Amadou Kêkédiourou, Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée et divers contes des Gow (Dupuis-Yakouba).
_La répulsion pour les marques cicatricielles_.--Ce thème se retrouve parmi les populations qui usent elles-mêmes de ces marques et non pas seulement chez celles qui ne s'en font aucune. V. Le Boa marié--Khadidia l'avisée--Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée--La femme de l'ogre--L'anguille et l'homme au canari--Une leçon de courage--Le cheval noir--Le roi et le lépreux.--Engagement d'honneur, etc., etc.
_L'avarice bafouée_.--V. Ybilis--Le vieillard et les 7 têtes--L'avare et l'étranger.
_La jalousie conjugale tournée en dérision_.--C'est le thème de maints contes gaillards de tous les pays et de toutes les races d'hommes. L'humanité ne se lasse pas de se gausser d'un sentiment que jamais pourtant elle ne cessera d'éprouver. V. La précaution inutile--Le jaloux assagi--Le mari jaloux--Bala et Kounandi.
_La jalousie entre co-épouses_.--Ce thème remplace, nous l'avons dit plus haut, dans la littérature indigène, le thème de la belle-mère jalouse de sa bru. V. Le riz de la bonne épouse--Les sinamousso--Jalousie de co-épouse, etc.[39].
[Note 39: V. Barot (op. cit.), Le riz blanc.]
C'est cette haine jalouse d'une femme contre sa compagne qui se reporte souvent sur les orphelins de celle-ci, comme en témoignent divers contes cités plus haut et relatifs aux dits orphelins.
Il y aurait certainement un grand nombre d'autres thèmes à énumérer, mais ceux que je viens de citer sont les plus fréquemment mis en ouvre[40].
[Note 40: Noter pour les apologues les symboles des puits communicants: (Kahué l'omniscient--Adina--Enseignements d'un fils) Froger, _op. cit._,--du boeuf gras qui ne mange pas et du boeuf maigre qui dévore sans profit (Kahué, 3 frères en voyage, etc.).]
PROCÉDÉS DE PRÉDILECTION DES CONTEURS NOIRS.
Il y a lieu maintenant de voir de quelle façon nos conteurs brodent sur leurs divers thèmes. Tout en indiquant les procédés d'intérêt dont ils usent le plus volontiers, nous signalerons les ressemblances de ces procédés avec ceux que les Indo-Européens emploient et nous constaterons au passage de très nombreuses ressemblances.
Voici les principaux de ces détails dont s'enjolivent nos récits:
_L'avalement de l'adversaire_.--V. Le fer qui coupe le fer[41]. Ce procédé est employé aussi pour embellir celui à qui on l'applique (V. Les prétendants de Fatoumata).
[Note 41: V. Dupuis-Yakouba, Contes des Gow: Misandé Sambadjo.]
_Le corps où l'on pénètre sans difficulté.--V. Hâbleurs bambara[42].
_La rémunération modeste demandée en échange d'un service qu'on va rendre_.--Une vieille femme, en général demande comme récompense d'une précieuse révélation qu'elle se dispose à faire, soit de la viande sans os (des oeufs) soit un peu de son et une vieille pipe (V. La fausse fiancée.--L'homme touffu.--Les 3 femmes du sartyi, etc).[43]
_La ruse de celui qu'on porte à noyer_ et qui persuade à un autre de prendre sa place en lui affirmant que c'est là un sûr moyen de gagner des trésors. V. MBaye Poullo, La fiancée de race yblisse, etc.[44]
[Note 42: V. Desplagnes, Conte de Farang-Nabo.]
[Note 43: De V. Farang et Korarou, Fatimata de Tigiem.]
[Note 44: Cf. Kalon Ntyi (M. Travélé, _op. cit_.) et Petit Clauss et Grand Clauss d'Andersen. Cf. également Contes inédits des 1001 Nuits (Trébutien).]
_Les épreuves bizarres_ auxquelles un prétendant est astreint pour se voir agréer. V. Le mariage de Niandon.--Affront pour affront, etc. Ces épreuves sont parfois scabreuses; elles peuvent n'être qu'amusantes. (Les prétendants).
_Le baobab aux fruits d'or_ ou contenant de l'or. (V. Déro et ses frères. Histoire de NMolo Diâra la crapule.--Les présents des faro, etc.)[45].
--_L'animal qui excrète de l'or_--Voir Ntyi le menteur (M. Travélé)[46].
[Note 45: Cf. le Goldesel de Esel streck'dich. (Bechstein et Grimm).]
[Note 46: On rencontre une association fréquente entre l'idée de l'or et celle d'un baobab ou de la proximité d'un baobab.]
_Le dédain de l'athlète pour les armes qu'on lui présente_.--V. Amatelenga.
Les procédés que je viens de rapporter sont, à ma connaissance, presque exclusivement indigènes. Ceux qui vont suivre ont des correspondants dans la littérature indo-européenne. Nous noterons ces rapports de ressemblance au fur et à mesure. Ils sont tellement fréquents qu'ils pourront faire croire à plus d'un lecteur que le noir est surtout un imitateur et que sa littérature merveilleuse n'est qu'un pastiche pur et simple.
Le lieutenant Lanrezac s'est élevé contre cette opinion dans son Essai de folklore au Soudan. Il a dit le nécessaire, à mon sens, pour condamner cette hypothèse et soutenu victorieusement la thèse que la littérature indigène est presque absolument originale. Nous verrons en effet que l'influence qui paraîtrait la moins probable--celle des races européennes avec lesquelles le noir est en contact depuis beaucoup moins de temps qu'avec les sémites musulmans--serait, en réalité, la plus manifeste, à en juger d'après les apparences. Les musulmans qui, auraient dû, semble-t-il, inspirer fortement la littérature merveilleuse des noirs, n'y laissent au contraire que de rares traces d'influence.
Sans doute il se rencontre quelques réminiscences de la Bible dans les contes des pays islamisés de longue date mais l'énumération en serait brève.
Ainsi on peut rapprocher l'histoire de Déro et de ses frères de celle de Joseph vendu par les siens et leur rendant le bien pour le mal. De même dans les contes des Gow de Dupuis-Yakouba on notera des réminiscences de l'histoire de Joseph et de la femme de Putiphar (histoire qui est d'ailleurs un peu celle de Phèdre et d'Hippolyte).
On peut encore rapprocher de la bénédiction d'Isaac mourant, surprise par Jacob au moyen d'un stratagème, celle du roi Dinah surprise par son second fils (Lanrezac, _op. cit._) mais de telles rencontres, sont, je le répète, très peu fréquentes.
J'aurai à peu près épuisé les comparaisons entre les littératures islamique et indigène, au point de vue des procédés, en énumérant quelques détails, réminiscences des 1001 Nuits. Contre mon attente, ces ressouvenirs, qui peuvent d'ailleurs souvent se référer aussi bien à des procédés indo-européens, ne sont pas très nombreux. Ainsi: _la condition imposée à un passager transporté par un génie de ne pas prononcer le nom de Dieu_ (Conte des calenders. Le cavalier d'airain) se retrouve dans le conte ouolof Ibrahima et les hafritt[47].
[Note 47: Cf. conte des calenders (1001 Nuits). Le prince qui ne veut pas d'une femme niassée. Benipo et ses soeurs. Khadidia l'avisée. C'est la légende de Protée.]
_Les marques signalétiques faites à la maison d'un voleur pour la reconnaître et effacées par l'intéressé_ se rencontrent aussi bien dans Le fils du maître voleur que dans Ali Baba et dans le conte d'Andersen: Das blaue Licht.
_L'art de se débarrasser d'un cadavre gênant_ est pratiqué de la même façon dans Le tailleur et le bossu (1001 Nuits) et dans Le fils adoptif du guinnârou.
A citer encore:
_Le mutisme tenacement observé au milieu de provocations insultantes_ ou en présence d'événements de nature à faire rompre le silence; cf. Les 3 soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et L'orpheline de mère.
_Les multiples transformations afin de se dérober à la poursuite d'un ennemi_[48].
[Note 48: Voir contes des Gow: Moussa Nyamé, Kamankiri NDana, Mama Yari, etc. Ce procédé est d'ailleurs de tous les pays, cf. Magali, Légende bretonne de Gwion et de Koridgwenn, etc.]
_Le «Sésame ouvre-toi!»_.--Cf. La case de cuivre pâle.
_L'ingratitude des frères pour leur sauveur_ et le meurtre répondant au bienfait. Cf. Codedad et ses frères (1001 Nuits), divers contes de Grimm et Fatouma Siguinné.
_La curiosité punie_.--Cf. conte des calenders et La mounou de la Falémé.
_Les calomnies des co-épouses_ pour perdre l'épouse préférée, par exemple, en représentant celle-ci comme étant accouchée d'un monstre; cf. Codedad et ses frères. Les soeurs jalouses de leur cadette (1001 Nuits) et Les 3 femmes du sartyi. (Voir aussi contes de Grimm et La belle au bois dormant).
_Le dormeur éveillé_.--Cf.(Moussa Travélé): Le cultivateur et son fils. C'est le thème du conte des 1001 Nuits portant ce titre et aussi de la fable: Perrette et le Pot au lait.
_Voyageurs retenus loin de leur pays_ par l'effet de circonstances obstinément hostiles à leur retour; voir: Ibrahima et les haffritt. C'est le sujet même de l'Odyssée, dont les 1001 Nuits trahissent de multiples réminiscences.
_Le tapis volant_.--Voir Mamadou et Anta la guinné. Cf. conte du prince Ahmed et de la fée Péri-Banoum (1001 Nuits).
INFLUENCE INDO-EUROPÉENNES.
Ces influences, nous les tenons pour plus apparentes que réelles. Il y a lieu cependant de constater que la littérature indigène reproduit surtout les détails des mythes indo-européens (Grèce antique, Bretagne, France, Allemagne, Russie même)[49].
[Note 49: Voir là comte de Takisé, la fille de graisse qui fond au soleil comme Sneegoroutchka, la fille de neige.]
Je vais indiquer ces rencontres. Il s'en trouve même sur le terrain de la légende historique. Sous ce dernier rapport, j'appellerai l'attention sur les détails ci-après:
_Procédé de Sévi_ écrasant le tas de pagnes et de bijoux apporté en tribut par le tounka (La geste de S.-G. Diêgui) Cf. Brennus jetant son épée dans la balance où se pèse le tribut libérateur de Rome et Noménoé faisant le poids avec la tête de l'envoyé du roi frank.
_Procédé de Malick Sy_[50], le rusé marabout obtenant, par sa diligence entendue, un terrain considérablement plus vaste que celui que comptait lui concéder le chef du pays. Cf. la ruse de Didon, faisant découper en lanières la peau de boeuf qui devait contenir la terre accordée pour la fondation de Carthage.
[Note 50: Conte de Bérenger-Féraud (_op. cit_.).]
_Les serments de bons desseins réciproques_ entre ennemis irréconciliables: cf. Jean-Sans-Peur et le duc d'Orléans--Le Kitâdo vengé.
_Procédé de Konkobo Moussa_ (Geste de S.-G. Diêgui) s'emplissant la culotte de terre afin de s'interdire toute tentative de fuite. Cf. les milices flamandes s'attachant avec des chaînes dans le même but à Roosebecque et les Cimbres[51] à Verceil.
[Note 51: Plutarque: In Mario.]
_Les enfants reprochant à un futur héros de n'avoir pas de père_. Cf. Contes des Sorkos: Farang Nabo. Contes des Gow: Misandé Sambadjo. Cf. Xénophon Cyropédie: Cyrus enfant et Mandane.
On en trouverait encore sans grand peine un certain nombre d'autres.
PROCÉDÉS GERMANIQUES.
Au nombre des procédés qui sont communs aux littératures merveilleuses allemande et indigène, je citerai, tout en m'efforçant de rester aussi bref que possible:
_La gifle qui semble décapiter_ la personne à qui on l'applique. Cf. L'amandier (Grimm et Bechstein) et La fille qui veut apprendre à chanter.
_L'aide prêtée par les bêtes._--Cf. Ntyi vainqueur du boa--La femme de l'ogre--La protection des djihon--Le cheval noir et Die Bienenkoenigin (Bechstein et Grimm) (Cf. aussi La belle aux cheveux d'or.)
_Les armes dédaignées par le jeune géant_.--Cf. Amatelenga et Der junge Riese (Grimm).
_La capture de l'animal cornu_, grâce à une ruse qui l'amène à enfoncer ses cornes dans un tronc d'arbre d'où il ne pourra plus les retirer. Cf. Le brave petit tailleur (Grimm et Bechstein) et Le fils du seigneur Ouinndé.
_La poursuite retardée_ par des obstacles naturels suscités par la sorcellerie. Cf. La fiancée de race yblisse--La queue d'Yboumbouni--Khadidia l'avisée et Die Wassernixe (Grimm).
_Le talisman de nourriture_ et les aliments qui se préparent d'eux-mêmes. Cf. Les 4 fils du chasseur--Le sounkala de Marama--La bergère de fauves--Hammat et Mandiaye et Tischlein deck'dich (Grimm et Bechstein).
_Le fouet qui frappe de lui-même_.--Cf. La nyinkona et Knuppel aus dem Sack (Grimm et Bechstein).
_Les animaux parias qui associent leur misère_ pour en diminuer les inconvénients. Cf. Die bremer Musikanten (Grimm et Bechstein) et L'hyène machiavélique[52].
_La marchande de galettes soporifiques_.--Cf. conte de l'Homme touffu et Sneewitchen[53] (la pomme empoisonnée).
[Note 52: Cf. l'exposé comique de leurs griefs contre l'homme. Voir Arcin, L'homme le caïman et le lapin et La Fontaine (Fables).]
[Note 53: Également Barsaz-Breiz: Merlin l'Enchanteur.--La Princesse du Soleil (Luzel), etc.]
_L'égoïsme féroce du cruel compagnon de route_ et l'aumône d'un peu d'eau, payée d'un prix exorbitant. Cf. Die beide Wanderer (Grimm)--Falada--La fausse fiancée--Les 2 Ntyi.
_La demande de cheveux_ d'un être puissant ou merveilleux, épreuve malaisée comme condition d'un pardon ou d'une faveur: Cf. Le fils du seigneur Ouinndé (cheveux de tyityirga) La queue d'Yboumbouni et Boccace (Décaméron)--Grimm: Der Teufel mit den 3 goldene Haaren.
_Le remède indiqué à un blessé, par l'entretien d'animaux_ qui ne soupçonnent pas sa présence. Cf. Déro et ses frères--Les 2 Ntyi, et Grimm: Die beide Wanderer--Der treue Johannes.
_L'apparent déshérité tirant parti de son maigre lot_.--Cf. Les 2 Ntyi et Die 3 Gluckskinder (Grimm) où le héros s'enrichit en vendant un chat dans un pays où il est inconnu et où foisonnent les souris.
_L'enfant promis à un génie_ (de l'eau dans la plupart des cas), promesse qui n'est pas tenue: Cf. Die Nixe im Teich et Das Moedchen ohne Hoende (Grimm).
_Les signes pour se faire reconnaître comme le vainqueur du monstre_. Le vainqueur laisse sur place ses sandales et ses bracelets (Le boa du puits--Samba Guénâdio Diêgui); son couteau (Les 2 Ntyi); son chien (B.-F. Samba Poul); ou emporte un morceau de la bête (la peau du caïman, la langue du lion) Samba Guénâdio--Die 2 Bruder (Grimm).
Dans le conte de Hammadi Diammaro, ce dernier use d'un moyen analogue pour confondre les imposteurs.
_Le sabre destiné à un héros qui, seul, pourra s'en emparer_.--Cf. B.-F. Faveurs accordées aux nouveaux convertis et Légende de Siegmund.
_L'association de héros merveilleusement doués_ que j'ai signalée comme un des thèmes favoris des conteurs noirs est aussi un procédé commun aux littératures germanique et indigène.
_Le langage des animaux devenu intelligible grâce a un aliment-talisman_.--Cf. Le lièvre et le dioula et Die weisse Schlange (Grimm). Cf. également l'apologue de début des 1001 Nuits: L'âne, le boeuf et le cultivateur. Dans tous ces contes, il en coûte la vie à qui, détenteur de ce secret, se laisserait aller à le révéler.
_La danse irrésistible_ par l'effet de certaine chanson ou d'un air joué sur un instrument magique. Cf. Le joli fils du roi et Der Jude im Dorn (Grimm).--Das blaue Licht (Andersen).