Essai Sur La Litterature Merveilleuse Des Noirs Suivi De Contes
Chapter 5
On peut encore voir du symbolisme dans le procédé de la soeur de Birama NGourôri (La geste de S.-G. Diêgui) qui, pour annoncer d'une façon moins brutale à son frère que ses troupeaux ont été enlevés, lui fait apporter pour son repas un couscouss uniquement composé d'herbes, sans le moindre morceau de viande, lui donnant ainsi à entendre qu'à moins de reconquérir ses bestiaux dérobés, il n'aura plus désormais que les produits du sol pour le nourrir.
Je ne m'étendrai pas plus longuement sur le symbolisme indigène. Il serait aisé d'en multiplier les exemples. Les contes de ce recueil en offriront un certain nombre à ceux qui seraient tentés d'étudier la question plus à fond.
L'onomatopée chez les noirs.
De même, je n'effleurerai ce sujet qu'en passant. L'oreille des noirs ne perçoit pas, semble-t-il, les sons de la même façon que la nôtre, sinon, il faudrait conclure qu'ils interprètent leurs perceptions d'une manière très différente de nous. J'ai cru devoir transcrire les sons comme ils m'ont été figurés plutôt que de les traduire par les onomatopées françaises correspondantes, quitte à indiquer en note ces dernières.
Ces onomatopées indigènes, comme les nôtres, rendent non seulement les bruits, mais encore les mouvements silencieux tels que le tortillement du serpent ou le balancement d'un objet. A côté de cela, on trouve dans les chansons des noirs des mots sans signification spéciale qui forment une sorte de refrain analogue aux «tra dé ri dera» ou aux «et lon lon laire et lon lon la» de nos chansons françaises.
Voici quelques-unes de ces onomatopées:
Ouellêni iô!: bruit des grelots attachés en bracelets aux chevilles des enfants = Dindelinn?
Gouinsinkélé gouinsan: aucune signification.
Kénié kéniéndé: frottement des écailles du serpent les unes contre les autres = Frik! Frak!
Bayevélé! Vélébaya!: bruit de l'eau jetée à la volée et qui retombe dans l'eau = Floc! Flac!
Bataou!: bruit d'un objet tombant dans l'eau et s'y engloutissant = Plouf?
Miniki manaka!: allure sinueuse du serpent (impression visuelle) = Tortilli, tortilla? Kourmé diendien dienkou: bruit de sonnailles du harnachement = ?
Kouhoukou: Roucoulement des tourtourelles = Tourdourou?
Yérébéré: onomatopée rendant l'impression visuelle produite par un objet qu'on balance = ?
Fim! Fim! Crissement des éperons dans les flancs de la monture = Kriss! Kriss!?
Figuilan ndianyeu: bruit de la queue d'Yboumbouni fouettant l'air = Flips! Flaps!
Quelques mots me restent à ajouter touchant la forme des récits que je publie. Sa relative correction a surpris plus d'un de mes collègues à qui j'avais communiqué mon manuscrit. Moi-même je suis resté quelque temps indécis, me demandant si je ne devais pas les présenter dans la forme brute sous laquelle ils m'avaient été contés. Le résultat obtenu par quelques folkloristes qui avaient adopté cette méthode m'a tout à fait détourné de l'employer à mon tour.
En ce qui concerne les parties rythmées, et chantées je les ai transcrites textuellement. J'étais d'abord assez sceptique sur la réalité de leur existence et les ai tenues longtemps pour une fantaisie de traducteurs qui auraient voulu imiter la forme des contes de Perrault ou de Mme d'Aulnoy. Je le croyais d'autant plus que dans aucun des récits recueillis par moi, au Sénégal et en Guinée, je n'en avais trouvé la moindre trace et que les contes des _Mille et une Nuits_ n'en présentaient point d'exemple dans la traduction, d'ailleurs médiocrement fidèle, de Galland. Depuis mon arrivée au Haut-Senégal-Niger, j'ai eu au contraire maintes fois l'occasion d'en entendre chanter et une traduction des contes inédits des _Mille et une Nuits_, lue depuis cette époque, m'a convaincu que dans toutes les littératures merveilleuses le petit couplet est une partie essentielle du conte. C'est en souvenir de ce démenti donné à ma première opinion que je n'avance que sous réserves les convictions que je me suis formées en matière de folklore, préférant n'être formel qu'en cas de certitude absolue.
Ces petites strophes se chantent sur un rythme monotone. Le conteur, pour les chanter, adoucit la rudesse de sa voix masculine en prenant une voix de tête dont l'effet devient assez comique, par contraste, lorsque c'est, par exemple, un garde-cercle qui raconte.
Quant au style, en général, je renvoie à ce que j'ai dit au début de la préface. La traduction a été aussi littérale que possible, tout en tâchant de garder à ces contes faits pour être dits à haute voix toute la saveur qu'y ajoute la mimique expressive des conteurs. J'avoue toutefois que pour leur donner plus de vivacité, j'ai substitué parfois le style direct au style indirect et que j'ai remplacé, de temps à autre, par des noms les périphrases qui désignaient les personnages. S'il y a péché, le fait de l'avouer me vaudra, je l'espère, un demi-pardon.
CHAPITRE III
SOMMAIRE: Personnages merveilleux des contes indigènes.--1° Personnages merveilleux. La divinité: Allah, Outônou, Ouinndé, Ngouala.--Potentats débonnaires: les «guinné».--Pourquoi on a diversifié leurs appellations génériques.--Différence avec les djinns arabes.--Mélange du génie africain et du démon sémite.--Répugnance des noirs à les désigner sans périphrase.--Leurs diverses appellations.--Géants et nains.--Personnification des quatre éléments.--Les démons et les hafritt.--Les animaux-génies.--Conceptions différentes des animaux, personnages des contes et des animaux jouant un rôle dans les fables.--Aspect physique des guinné.--Effet produit par leur vue.--Moyen d'en éviter ou d'en réparer les effets.--Ouokolo, tyityirga, konkoma, gotteré.--Moeurs des guinné.--Leur caractère.--Moyen de se soustraire à leur malfaisance.--Intervention éventuelle.--Leurs unions avec la race humaine.--Leurs métis.--Enlèvements et substitutions d'enfants.--Les bàtitado.--Durée de la vie des guinné.--Goules et vampires.--Sorciers et anti-sorciers.--Jettatori--Végétaux, minéraux, objets, abstractions jouant un rôle dans les contes.--Talismans, remèdes merveilleux, armes magiques.
Chaque littérature merveilleuse a ses personnages de prédilection: êtres surnaturels ou êtres humains. Les êtres surnaturels se distinguent par les traits, le caractère, les moeurs, l'apparence physique que leur prête l'imagination des conteurs; les hommes d'après leurs professions, certaines de celles-ci étant plus souvent mises en scène que les autres[68].
[Note 68: Par exemple, les tailleurs, les pêcheurs, les chasseurs, les rois, les meuniers, dans la littérature indo-européenne.]
Nous allons passer en revue, étudier sommairement les divers personnages des contes indigènes en indiquant les attributions qui leur sont conférées selon les différentes races qui les imaginèrent.
Tout d'abord, constatons le rôle de la divinité dans quelques-uns de nos contes. Le dieu s'appelle Allah dans les contes des peuples anciennement islamisés et il a, en gros, le caractère du dieu de Mahomet. Chez les Bambara à demi-fétichistes, il devient Gouala ou Nouala et la conception arabe est déjà déformée sensiblement. Quant au dieu des Môssi, il est d'un caractère plus autochtone, c'est Ouinndé. Il en est de même d'Outênou, la divinité des Gourmantié.
En général, ces dieux sont des souverains débonnaires et qui tiennent à l'homme de très près: Outênou pardonne aux méfaits de ce sacripant de Fountinndouha et s'en fait même le complice puisqu'il se laisse corrompre par la promesse d'un bounia[69]. NGouala, passagèrement gêné dans ses affaires, demande du crédit à ses obligés. Outênou philosophe avec un marabout. Les races qui ont imaginé ces potentats accommodants ne peuvent être ni méchantes, ni foncièrement férues de hiérarchie.
[Note 69: Le backchich des noirs (alias «dimanche»).]
Pour messagers ces dieux ont les malakas de même qu'un nâba môssi, ses soronés ou un bâdo gourmantié, ses lâris.
_Démons._--Les démons, ce type de la révolte vaincue et de l'éternelle rancune, semblent assez rares et de conception islamique. Leur nom; les blissi-ou (venu d'Yblis) indique cette origine. Encore Ybilis est-il moins un démon qu'un guinné[70] féroce et malfaisant[71]. Les noirs emploient souvent le mot français «diables» pour désigner les guinné mais c'est faute de connaître celui de «génies» qui serait un peu plus conforme au caractère qu'ils prêtent à ces êtres surnaturels sans toutefois leur convenir absolument.
[Note 70: Mot ouolof qui bénéficie du fait que c'est le premier que l'on entend en venant en Afrique pour désigner les êtres surnaturels des contes indigènes.]
[Note 71: Ybilis ou Yblis chez les Bambara, même fétichistes, symbolise l'esprit de discorde. Quand deux noirs se disputent, on dit «Bilissa est entre eux» mais c'est là une singerie de l'Islam, car l'Islam est surtout affaire de mode chez le noir. C'est une croyance bien portée et qui élève d'un degré social quiconque en fait profession.]
_Guinné._--Les guinné jouent le rôle le plus constamment important dans les contes merveilleux ou moraux. D'où ce nom leur vient-il? Déjà les Latins employaient le mot genius (venu du grec gênios) et les Arabes le mot djinn qui en est sans doute le prototype. Ces génies ont ici un caractère si différent de celui des djinns de la légende arabe et des génies tels que nous les concevons que j'ai cru devoir leur conserver le nom générique indigène. J'ai adopté pour cette étude le nom ouolof avec lequel mes premières études de folklore m'avaient tellement familiarisé qu'il me paraît le seul nom qui convienne. Aucune autre raison ne me porte à favoriser le nom bambara, gourmantié, peuhl ou haoussa de préférence à celui-ci.
Le nom de guinné, à mon avis, a dû être donné à une conception mythique et panthéiste, antérieure à l'apparition de l'Islam. Cette conception serait d'origine africaine. En revanche, l'idée du démon me paraît une importation sémite.
RÉPUGNANCE A LES NOMMER.
De même que les Grecs usaient d'une antiphrase pour nommer les malfaisantes Erynnies, de même qu'en Écosse on use de la même précaution narrative, qu'en Allemagne les fées sont «les bonnes dames» (Die weise Frauen), de même les noirs convaincus ne s'aventurent-ils pas à appeler les guinné par leur nom générique. Ils les nomment: la chose, l'être, la créature de brousse (kongomorho bambara, moutâné ndâzi) l'homme de l'eau (moutâné rouha), le maître de l'eau (diandiam en peuhl)[72]. Le noir qui navigue sur le Niger entre Mopti et Ségou désignera de même la faro[73] par cette périphrase: la femme peuhle (foula mousso) de peur que, mécontente de ce nom de faro, elle ne submerge sa barque.
[Note 72: Serait-ce l'origine de NDiâdiane (Légende de NDiâdane Ndiaye) au lieu de celle, sereré, proposée? C'est probable.]
[Note 73: Génie de l'eau.]
_Noms divers_.--Cependant les guinné ont leur nom: en bambara: guina, en gourmantié: dyini et odyingou; en peuhl: guinnârou (pl. guinâdyi), dzinna en songhay; bêlou[74] en gourmantié de Pâma; siga en môssi; bâri en soussou; yébem en kâdo (pl. dougouné). Ces noms sont ceux des guinné de grande taille. Les nains eux, portent des noms spéciaux qui leur sont un brevet plus catégorique encore d'autochtonie: ouokolo ou nyama (bambara) tikirga ou tyityirga (môssi) pori (au pluriel pora) gourmantié; gotteré (peuhl), konkoma (malinké), artakourma (dyerma) dêguédégué (ou dêdégué) (même pluriel kâdo).
[Note 74: Ce mot signifie surtout: ombre. Il en est peut-être ainsi du tyityirga môssi.]
Au cours des récits où figureront ces personnages surnaturels, je leur conserverai le nom que leur donne l'indigène du pays où l'action se passe. En effet ces guinné ne sont pas tous absolument taillés sur le même patron. Ils se différencient assez nettement les uns des autres pour nécessiter un nom distinct et plus évocateur que celui, trop uniforme, de guinné. Je n'emploie ce dernier vocable d'une façon générale que pour les explications contenues dans cet essai. Les récits exigeront plus de couleur, donc plus de précision.
CARACTÈRE DES GUINNÉ.--LEURS DIFFÉRENTES VARIÉTÉS.
Je vois dans ces guinné des sortes de divinités inférieures, reste d'une religion primitive qui adorait craintivement les éléments symbolisés. Comme nature, les guinné sont intermédiaires entre l'homme et le dieu supérieur dénommé ou pressenti. Lorsque cette divinité eut centralisé les attributions dans ses mains et monopolisé à son profit le culte, les anciennes divinités de second ordre passèrent au rang de grandeurs déchues, presque de démons. Les dieux de l'antiquité ne furent-ils par rabaissés au rang de démons au moyen âge lorsque le Christ régna en dieu incontesté sur le monde?[75].
[Note 75: Voir à ce sujet la Chanson de Roland où Mahom et Apollin sont considérés comme des idoles de païens et des démons.]
Nous allons les étudier par rapport aux éléments. Guinné de la terre et des profondeurs souterraines, guinné de l'air, guinné du feu, guinné de l'eau.
_I° Guinné de la terre et des profondeurs souterraines._--Ce sont les guinné ouolof, les guina bambara, etc. Ils se divisent en géants et en nains. Je ne connais pas de contes se rapportant aux guinné souterrains comme on en trouve dans la littérature allemande. Cela tient sans doute à ce que les accidents de terrain sont rares en Afrique et que les quelques races qui habitent les régions accidentées sont peu communicatives et de tempérament défiant. J'en ai fait l'expérience avec les Foutanké et les Habé et je n'ai malheureusement séjourné que très peu de temps dans le Fouta Djallon ou dans le cercle de Bandiagara, ce qui m'a empêché d'apprivoiser des gens, très réfractaires tout d'abord à la confiance, surtout en ce qui concerne les êtres mystérieux.
Je sais cependant qu'au Bouré on croit à l'existence d'un guinné qu'on appelle Sanou (c'est-à-dire l'Or ou le semeur d'or). Les filons sont les traces de son passage sous la terre.
De temps à autre il se venge des mineurs qui violent sa retraite en provoquant un éboulement meurtrier puis, apaisé pour quelque temps, il les laisse en paix pendant une période plus ou moins prolongée. Je ne serais pas surpris qu'il y ait eu dans ces régions aurifères des sacrifices humains destinés à calmer la colère du Sanou et à obtenir de lui la permission d'exploiter les mines. La légende du Ouagadou rapportée par Lanrezac (_op. cit._) me confirme dans cette opinion. Sitôt en effet que, manquant au pacte consenti, les habitants de ce pays laissent Mamadou Saké tuer le serpent fétiche à qui l'on consentait des sacrifices périodiques, on cesse de trouver de l'or dans la région.
Les gotteré peuhl semblent aussi de véritables gardiens des trésors cachés (tels les korrigans bretons). Vaincus à la lutte, c'est avec de l'or qu'ils rachètent leur vie.
_2° Guinné de l'air._--Les ouokolo se déplacent souvent au milieu des tourbillons qui, aux approches de l'hivernage, courent en entonnoirs de poussière à la surface du sol desséché. Il suffit, paraît-il, de donner un coup de dent dans ce tourbillon pour couper en deux le guinné. On voit alors tomber des gouttes de sang sur le sol.
La tornade est considérée comme le signe du passage d'un guinné.
On pourrait peut-être ranger les hafritt parmi les guinné de l'air. Ceux-ci, dont la conception est plus proche de l'idée de djinn que les autres guinné sont des génies qui se déplacent en volant, des sortes de génies-oiseaux dont le déplacement s'effectue progressivement, donc avec une moindre rapidité que celui des autres guinné. Ces derniers se transportent d'un endroit à un autre avec la rapidité de la pensée.
_3° Guinné du feu._--Comme guinné du feu, je ne vois guère à citer que les taloguina. Dans les contes autres que celui de ce nom on voit des guinné vomir le feu (V. Le konkoma) se transformer en torche ardente (V. Service de nuit); mais le feu n'est pas leur essence même et ils ne vivent pas en lui comme dans un élément indispensable à leur existence [76].
[Note 76: Les blissi-ou se présentent souvent sous l'aspect d'une boule de feu mais il y a lieu de ne considérer cet aspect que comme un déguisement passager. Même observation pour la Mort dans le conte agni de Delafosse (_op. cit._).]
_4° Guinné de l'eau_: Ils portent les noms de guiloguina en malinké, de faro chez les Bambara; de mounou chez les Torodo, de moutâné rouha chez les Haoussa, d'arikouna dyini chez les Dyerma et de diandiam chez les Peuhl. Il y a en outre le démon des rapides de Soutadounou (v. le conte de ce titre) et le caïman Goloksalah guinné des rapides de la Falémé (v. Bérenger-Féraud).
Ce sont eux qui submergent les barques, rongent les cadavres des noyés et provoquent les inondations. Lorsque Kayes fut inondé en 1905, on dit que le faro du Sénégal se vengeait de ce qu'on lui avait capturé un de ses enfants; que celui-ci se trouvait dans la citerne de la Délégation sur le plateau, et qu'elle tentait d'aller l'y reprendre.
Ces guinné ne sont pas toujours malfaisants, et rendent parfois service aux hommes, semblables en cela aux autres guinné.
ANIMAUX-GUINNÉ
Parmi les guinné, certains ont pour forme normale la forme animale. Il y a lieu de les distinguer de ceux qui ne prennent cette forme qu'accidentellement et en vue d'un but à réaliser. Je citerai dans cette catégorie des animaux-guinné: Niabardi Dallo le caïman, Ninguinanga le boa et le lièvre de Féna. (A. S. Niânyi), l'hyène du conte de Binanmbé, le lièvre de Le lièvre et le dioula, le serpent Minimini, le cheval de nuit, le ouârasa le bayéni (Mauvais Gardien) les hyènes du conte «D'où vient le soleil», celles qui gardent les métaux précieux (conte du Rapt des métaux), l'éléphant Mamadi Bâ (Molo), l'hyène qui renseigne le roi Dinah (Lanrezac _op. cit._) le caïman Goloksalah (B.-F.) le charognard de Fatouma Siguinné; l'hyène et le lion gardiens de la morale; les enfants animaux de la reine des guinné (Hammat et Mandiaye) etc., etc.
Ces animaux-guinné perdent, lorsqu'ils figurent dans les contes, les caractéristiques conventionnelles que les fables leur attribuent d'une façon invariable. Le pleureur perd sa turbulence et ses instincts malfaisants pour devenir secourable (v. La femme enceinte). L'hyène n'est plus un animal grotesque, avide et couard mais un sage gardien des talismans (Binanmbé). Ce sont donc en réalité des guinné sous forme animale et non des animaux ayant la puissance surnaturelle des guinné.
ASPECT PHYSIQUE
_1° Les Géants._--L'aspect véritable des guinné n'est pas connu et ne saurait l'être car--disent les Peulh--ils prennent toutes les formes qu'il leur plaît. Aussi les verrait-on tels qu'ils sont réellement qu'on ne pourrait affirmer que cet aspect est réellement le leur [77].
[Note 77: Voir à ce sujet Le kitado vengé.]
Les Ouolof se les représentent comme des géants à membres grêles [78] ayant un seul oeil fendu dans le sens vertical et placé sur le front au-dessus d'un nez très allongé. Ils leur supposent de très longs cheveux et une barbe qui tombe jusqu'aux pieds. [79] Enfin ils leur font jeter le feu par les yeux et par la bouche. Quant aux déguisements qu'ils peuvent revêtir, ils sont innombrables: bouc, cabri, chat, serpent, cartouche, torche flambante, etc, etc.
[Note 78: Voir La fille d'Aoua Gaye.]
[Note 79: Voir Le chasseur de Ouallalane.]
Selon les Peuhl, le guinnârou est de taille gigantesque; ses pieds sont tournés à l'envers et sa bouche fendue verticalement. Lui aussi porte des cheveux très longs. Quant à sa couleur, elle est infiniment variable ainsi que les formes qu'il prend. Dans Hammat et Mandiaye il est présenté comme ayant le dos en forme de lame de rasoir et avec un seul de chacun des membres que l'espèce humaine possède en double.
Le guina bambara ressemble au guinné ouolof. Les contes où l'on parle de lui sont d'ailleurs très sobres de descriptions. [80]
[Note 80: Voir notamment: Les nyama et le cultivateur, L'hermaphrodite, Les oukolo et l'apprenti chasseur.]
Le conte de La mounou de la Falémé s'accorde avec la description qui m'a été faite des faro pour dépeindre celles-ci comme des femmes de couleur claire à cheveux longs et lisses ainsi que les portent les femmes maures (ou syriennes, c'est-à-dire de race blanche).
Aucune indication précise, différente de celles que je viens de transcrire, ne m'a été donnée sur l'aspect physique des guinné gourmantié, haoussa, dyerma, hâbé [81].
[Note 81: Hâbé est le pluriel de Kâdo.]
_2° Les Nains._--Nul conte ouolof, à ma connaissance, ne fait jouer de rôle aux nains et de ce côté nous n'avons aucun détail sur leur aspect physique. En revanche ces petits guinné figurent dans un certain nombre de contes bambara et l'un d'eux en donne un signalement assez précis.
Le nom du nain gourmantié: «pora» signifie aussi jumeau. Il y a chez beaucoup de races noires un préjugé hostile aux jumeaux qui sont considérés comme sorciers (Peulh, Bambara, Gourmantié, Môssi, etc.).
Le tyityirga môssi est-il, comme l'indique Desplagnes (_op. cit._) une larve errant dans l'attente de sa réintégration? Aucun renseignement précis ne me permet de l'affirmer ou d'y contredire[82].
[Note 82: A ce propos je crois bon de noter que le nom de Mâlobali, l'éhonté, l'impudent que portent nombre de Bambara se rapporte à une croyance de cette nature. L'enfant qui en est affligé passe pour la réincarnation d'une larve, qui a fait à plusieurs reprises aux parents de l'enfant ainsi nommé la plaisanterie de s'incarner dans des mort-nés. De là l'épithète dont on la taxe lorsqu'elle s'est enfin décidée à s'incarner pour de bon.]
D'après les Peulh, les gotteré ont une tête énorme. Leurs pieds ne présentent pas le caractère anormal de ceux des guinâdyi.--Les gotteré sont robustes et trapus et porteurs d'une très longue barbe.
Le konkoma malinké est, lui aussi, une variété des ouokolo (ou nyama) bambara et, à la barbe près, il répond au signalement qui vient d'être donné du gottéré.
Le ouokolo est un guinné intermédiaire entre le grand guinné et l'homme. Haut d'un mètre au plus, il a les pieds tournés en arrière et porte la longue barbe qui semble à peu près générale chez les nains; il est toujours de couleur sale par suite de l'habitude qu'il a de se coucher parmi la cendre.
Son nom de nyama est donné en sobriquet au gens de petite taille. On le donne aussi aux griots.
EFFET PRODUIT PAR LA VUE DES GUINNÉ
Comme pour les Napeae antiques, qui les voit devient fou et meurt le plus souvent. Sinon il reste muet ou paralysé. Ceux même qui sont parvenus à les mettre en fuite gardent longtemps l'esprit égaré et le corps malade et ne se rétablissent que malaisément.[83] Cependant on peut se préserver de ce danger en portant des grigris spéciaux, donnés généralement par les guinné eux-mêmes. (Voir Le fils adoptif du guinnârou). L'homme assez brave pour rester calme à leur aspect a des chances de se tirer indemne du mauvais pas. (Les maîtres de la nuit, Le cabri, etc.).
[Note 83: Voir Guinnârou de Fonfoya, Spahi et guinné. Le chasseur de Ouallalane, etc.]
_Moeurs et habitudes des Guinné_.--Les guinné proprement dits habitent parfois des villages bâtis à la façon de ceux des hommes. Ces villages restent invisibles pour quiconque ne possède pas de talisman particulier tel par exemple que la bague du mari d'Anta la guinné[84]. Il y a même de ces villages au fond de l'eau pour les guilo-guina et les faro[85]. Une faro habite entre Ségou et Mopti sur le Niger une île qu'on nomme Faroti. Si cette faro est irritée, les innombrables oiseaux qui sont sur la grève restent silencieux. S'ils jacassent bruyamment c'est un signe que la faro n'est point en colère et que l'on peut passer sans péril.
[Note 84: Hist de Mamadou et d'Anta la guinné.]
[Foonote 85: Voir La guiloguina. Les présents des faro. La femme enceinte.]