Essai Sur La Litterature Merveilleuse Des Noirs Suivi De Contes

Chapter 11

Chapter 113,986 wordsPublic domain

Il était venu, à deux heures du matin, réveiller le colonel commandant supérieur des troupes. Il lui avait demandé: «Mon colonel, c'est vous qui m'avez fait appeler?» Et le colonel avait répondu: «Parbleu! ce sont vos camarades qui vous ont f....u dedans!»

Comme il ne pouvait plus retourner à N'Diago, il avait été forcé d'aller se coucher.

Le lieutenant et le capitaine m'ont donné les 20 francs.

Tiens! je suis fatigué! J'ai chaud! Donne-moi l'alcool de menthe que tu m'as promis pour cette histoire là.

Moi j'ai vu ça! Ce ne sont pas des kalao-kalô![161]

[Note 161: Mensonges, gasconnades.]

Yang-Yang 1904.

Conté par AHMADOU DIOP.

XI

LE PLUS BRAVE DES TROIS (Bambara)

Deux amis vivaient dans un même village, chacun avec sa maîtresse. Un jour, la maîtresse de l'un d'eux alla en promenade dans un village pas très éloigné. Au soir, l'amant, qui se nommait Kéléké, ne la voyant pas revenir, pria Missa, son ami, d'aller au devant d'elle.

Comme Missa revenait avec la jeune femme, celle-ci qui marchait en avant de lui aperçut un morhoméné ouâra[162] (c'est-à-dire une panthère mangeuse d'hommes)[163] qui s'avançait à leur rencontre.

[Note 162: Il s'agit ici d'un sorcier qui s'est changé en panthère. C'est ce qu'on appelle fauve attrapeur d'hommes (morhoméné-ouâra) ou plutôt ouan-dialanga, ce dernier nom étant employé dans les récits pour épargner aux auditeurs l'épouvante que leur inspire le premier. L'autre nom: ouan-dialanga, signifie le puissant par excellence. Quand le lion voit un ouan-dialanga, il feint de brouter de l'herbe.]

[Note 163: Ces contes-charades ou devinettes, analogues aux oetselmoerchen allemands, se racontent à la veillée, soit au clair de lune en filant le coton, soit auprès du feu dans les cases. La conversation est alimentée par l'énigme proposée. Chacun expose son opinion, en donne les motifs et les soutient. La controverse fait ainsi passer le temps.]

«Missa, dit-elle, voilà une panthère qui vient sur nous».

--«Attends un peu, répondit-il. Je vais la tuer».

Il tire son grand sabre et, d'un coup, abat le fauve mangeur-d'hommes. Ensuite il dit à la femme: «Il faut que je mette à l'épreuve la bravoure de ton amant! Étends-toi sur le dos, je vais placer le morhoméné ouâra sur toi, les pattes de derrière repliées sur tes cuisses, celles de devant sur ta poitrine et sa gueule à ta gorge. Puis j'irai prévenir Kéléké que tu viens d'être étranglée par une panthère et qu'elle est en train de te dévorer. Nous verrons s'il a du courage!»

La femme accepte l'épreuve et Missa, la laissant là toute seule dans l'obscurité; s'en va trouver son camarade:

«Ami, lui dit-il en l'abordant, près de la grande termitière rouge qui se trouve sur la route du village voisin, une panthère m'a pris ta maîtresse et elle est en train de la dévorer. J'ai eu peur et je me suis enfui».

Kéléké n'attend même pas que son camarade ait fini de parler. Sans armes, sans même un bâton, il part comme le vent. Missa a peine à le suivre. Quand il est auprès de la bête, Kéléké se précipite sur elle et, d'un formidable coup de poing, la rejette violemment sur un côté du chemin.

Sa maîtresse alors se relève et lui dit en riant: «Ne te fais pas de mal à la main; le morhoméné ouâra est déjà mort. Missa et moi nous avons voulu savoir si tu m'abandonnerais en cas de péril réel».

Dites-moi: quelle est, de ces trois personnes, la plus brave? Est-ce Missa qui a osé s'attaquer au morhoméné ouâra, armé d'un simple sabre? Est-ce la femme qui a eu le courage de rester seule, en pleine nuit, sous le cadavre du fauve, sans savoir si celui-ci était tout à fait mort ou bien encore si une autre panthère ne surviendrait pas?

Est-ce enfin Kéléké qui voulait combattre l'animal, armé de ses seuls poings?

Bogandé 1911.

Conté par SAMAKO NIEMBELÉ dit SAMBA TARAORÉ.

XII

L'HOMME TOUFFU (Dyerma)

Un père de famille, à sa mort, laissa deux orphelins, un fils appelé Daouda et une fille du nom d'Aïssata. Cette dernière était si jolie que son frère craignit que le roi ne la lui enlevât de force. Aussi construisit-il dans son lougan même[164] une case où il logea sa soeur pour la soustraire à la vue du kuohi[165]. Il cessa lui-même d'habiter le village et vécut près d'Aïssata pour la protéger, si besoin en était.

[Note 164: Les lougans sont situés à l'écart des villages et à une assez grande distance.]

[Note 165: Roi, en dyerma.]

Un jour que Daouda chassait l'éléphant, un bouvier se présenta à la porte de la case et demanda à boire. L'orpheline lui apporta de l'eau.

Après avoir bu, le bouvier dit à la jeune fille: «Tu es vraiment jolie! Si tu y consens, je te prendrai comme femme et je te donnerai cent taureaux en dot».

--«Éloigne-toi bien vite, répondit Aïssata, mon frère ne saurait tarder. S'il te rencontrait ici, tu serais un homme mort».

Le bouvier tint compte de l'avis et s'enfuit sans même s'occuper de son troupeau qui paissait près du champ de mil des orphelins. Une fois rentré au village, il courut trouver le roi et lui dit: «Kuohi, je sais où il y a une fille d'une beauté sans égale et je puis te l'amener, à condition que tu me donnes des hommes pour l'enlever car elle est gardée par son frère qui est d'une extrême cruauté».

Le roi le fit escorter par 30 cavaliers et il les guida vers la case de Daouda. Quand la petite troupe fut à peu de distance de la case, le bouvier se rappela la menace que lui avait faite Aïssata de la vengeance de son frère. La peur le reprit. Il s'arrêta net et, s'adressant à son escorte: «Entourez cette case, dit-il. C'est là que se trouve la jolie fille que nous devons amener au kuohi. Pour moi, je vais à la recherche de mon troupeau qui s'est égaré ce matin».

Les cavaliers marchèrent à la case. Aïssata qui les voyait venir de loin appela son frère en lui criant: «Voici des cavaliers qui viennent m'enlever».

Daouda cessa aussitôt son travail de culture, rentra dans la case prendre ses armes et revenant, l'arc tendu et le carquois à l'épaule, il dit à sa sour: «Je vais les tuer tous, à l'exception d'un seul qui ira annoncer la mort de ses compagnons à celui qui les a envoyés ici».

Les cavaliers étaient maintenant proches de la case. Ils poussaient des cris aigus pour épouvanter le défenseur d'Aïssata, mais Daouda commença à décocher ses flèches dont chacune traversait de 3 à 4 cavaliers. Il abattit ainsi 29 hommes et n'épargna que le dernier qui s'enfuit et alla prévenir le roi du désastre.

Le kuohi exaspéré ordonna à cent cavaliers et à cent guerriers à pied d'aller s'emparer de la jeune fille. De tous ces hommes il n'en revint qu'un au village. Les autres avaient été tués par Daouda.

Successivement le kuohi envoya plusieurs colonnes qui furent, les unes après les autres, anéanties par l'orphelin.

Un jour, une vieille vint le trouver et lui dit: «Tu gaspilles tes guerriers sans résultat. Si tu me promets un présent de valeur, dès demain tu auras en ton pouvoir la jolie fille, soeur de celui qui a tué plus de la moitié de tes guerriers.

--«Trouve le moyen de me procurer cette jeune fille, déclara le kuohi et ton fils aura pour femme une de mes filles».

La vieille salua le roi et s'en revint chez elle, où elle fit bouillir une plante soporifique puis, après avoir retiré de cette décoction les feuilles qu'y avaient bouilli, elle y délaya de la farine de mil. De cette pâte légère elle fabriqua des «mâssa»[166].

[Note 166: Galettes appelées «monmi» chez les Bambara. Elles sont faites de pâte de mil frite.]

La vieille prit alors le sentier qui menait au lougan des orphelins et tout, en marchant, elle criait «Mâssa! Qui veut acheter de bonnes mâssa?» Daouda, qui n'avait pas goûté de ces galettes depuis son départ du village, héla la vieille, lui en acheta deux et les mangea à belles dents. Il n'avait pas fini de mâcher la dernière bouchée qu'il tomba à terre profondément endormi.

La vieille ne perdit pas de temps. Elle courut prévenir le kuohi qu'il pouvait sans crainte envoyer prendre Aïssata par 2 hommes seulement car son défenseur ne se réveillerait pas avant le lendemain.

Le roi dépêcha deux hommes avec ordre de se saisir de l'orpheline. Quand Aïssata les aperçut, elle secoua son frère «Réveille-toi! Deux hommes viennent pour s'emparer de moi!--Passe moi mon carquois et mon arc!» balbutia Daouda, sans faire le moindre mouvement, tant il était paralysé par le sommeil.

Les cavaliers s'emparèrent d'Aïssata et l'emportèrent chez le roi qui l'épousa. Quand Daouda reprit ses sens et qu'il s'aperçut de la disparition de sa soeur, il devint à moitié fou de rage. Il s'enfonça dans la forêt ne voulant plus voir d'êtres humains. Il y vécut, chassant avec les ziné[167]; il mangeait et dormait en leur compagnie. Il était devenu tout à fait sauvage; des arbustes, des herbes poussaient sur sa tête.

[Note 167: Nom dyerma des guinné ou génies.]

Un jour que, fatigué de marcher, il s'était étendu sous un arbre, des bûcherons l'aperçurent. Ils se jetèrent sur lui, le ligottèrent et l'entraînèrent au village où ils le livrèrent au roi.

Le kuohi fit couper les herbes et les arbustes qui lui avaient poussé sur la tête; on lui rasa les cheveux. Ensuite le roi le donna à sa femme Aïssata pour qu'il gardât l'enfant qu'elle avait eu de lui. Aïssata ne reconnut pas en ce captif son frère Daouda; mais lui l'avait reconnue dès en entrant dans sa case. Il prit l'enfant et chanta cette chanson: «O mon neveu amuse-toi! Fils de celle que j'ai nourrie avec le lait des vaches de notre père, amuse-toi!»

Aïssata, en l'entendant, se mit à pousser des cris. Le kuohi accourut avec ses captifs et s'inquiéta de ce qu'elle avait à crier ainsi «Kuohi! dit-elle, tu as fait de mon frère ton captif et tu me l'as donné pour garder mon fils!»

Le roi demanda à Daouda si Aïssata disait la vérité. Celui-ci alors raconta au kuohi toute son histoire; quand il fut à la fin, son beau-frère lui donna de l'or et de l'argent en quantité, des bijoux, des chevaux, des vaches et lui abandonna tout pouvoir sur la moitié du village. Par la suite il lui confia une colonne à commander car Daouda avait prouvé, aux dépens même du roi, qu'il était brave et qu'il tirait adroitement de l'arc.

Bogandé 1911.

Conté par FATIMATA OAZI. Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ.

ÉCLAIRCISSEMENTS: Cf. La princesse du Soleil (Luzel, Contes et légendes des Bretons Armoricains.) Merlin-devin (De La Villemarqué, Barsaz-Breiz) Sneewittchen (Grimm).

XIII

POURQUOI LES POULES ÉPARPILLENT LEUR MANGER (Bambara)

On avait apporté une calebasse de karité à la poule et au chien. Tout le beurre de karité qui embeurrait les légumes était descendu au fond de la calebasse, si bien que le dessus se trouvait complètement sec.

Le chien, qui savait à quoi s'en tenir, ne s'attarda pas à manger le dessus du plat. Il enfonça son museau jusqu'au fond de la calebasse et fit ses délices des haricots ruisselants de beurre qu'il atteignait ainsi.

La poule, moins avisée, ne picorait que le dessus du plat.

Quand les deux convives furent rassasiés, le chien retira son museau de la calebasse et dit à la poule: «Faut-il que tu sois bête pour ignorer que jamais on ne doit manger d'un plat sans s'assurer de ce qui se trouve au fond!»

C'est depuis ce jour-là que les poules ont pris l'habitude de gratter et d'éparpiller leur nourriture pour voir d'abord le fond du plat qu'on leur donne à manger.

Bilanga 1911.

Conté par SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ.

XIV

LE PROCÈS FUNÈBRE DE LA BOUCHE (Gourmantié)

Quand la bouche fut morte, on consulta les autres parties du corps pour savoir d'elles laquelle se chargerait de l'enterrement.

La tête, qu'on avait interrogée la première, déclara ne pas vouloir entendre parler de cette corvée-là «C'était toujours la bouche qui se plaignait d'être fatiguée quand, moi seule, je portais les fardeaux! déclara-t-elle Que quelque autre se charge de l'inhumation!»

L'oreille aussi refusa toute assistance «C'est moi qui entends, récrimina-t-elle et c'était toujours cette présomptueuse qui se targuait d'avoir entendu!»

--«De même pour nous! déclarèrent les yeux. Ce que nous apercevions, c'était elle toujours qui, à l'en croire, l'aurait vu!» Les mains, à leur tour, refusèrent la tâche: «Ce n'est qu'une ingrate à qui il est arrivé maintes fois de nous donner un coup de dent lorsque nous lui portions la nourriture!»

--«Et moi, s'écria le ventre, j'ai contre elle de trop amers griefs! Ne s'est-elle pas cent fois déclarée rassasiée, alors que j'avais encore faim? En tant de circonstances elle m'a empêché par son orgueil de me remplir à ma convenance!»

Le pied ne montra pas moins d'acrimonie contre la défunte. «Cette bouche! dit-il, elle s'attribuait des mérites qu'elle n'avait nullement! A tout instant on l'entendait dire: je suis allée ici; je me suis rendue là. Était-ce elle qui y allait, elle qui s'en vantait si glorieusement? On aurait juré vraiment qu'elle faisait tout et les autres rien!» Quand fut venu le tour du «bengala»[168] il montra plus de complaisance «Ce sera moi qui l'enterrerai! déclara-t-il, car elle fut pour moi une servante et une amie. C'était elle qui parlait pour moi quand j'éprouvais le besoin de me donner un peu de mouvement. C'était elle qui me donnait à manger[169]».

Ainsi la bouche trouva tout de même son fossoyeur mais, il faut le reconnaître, ce n'avait pas été sans peine.

[Note 168: Le mot gourmantié est «poundi» J'emploie l'expression ouolove. En latin: mentula.]

[Note 169: Expression indigène.--La bouche a mauvaise réputation chez les Gourmantié. Ils disent: Ingrat comme une bouche. L'expression: Tu es une bouche, signifie: Tu es un ingrat.]

Bogandé 1911.

Conté par BENDIOUA. Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ.

ÉCLAIRCISSEMENTS: Ce récit fait songer quelque peu à la fable «Les membres et l'estomac».

XV

LE FILS DU SÉRIGNE (Ouolof).

Samba Atta Dâbo, l'exorciste, m'a raconté ceci:

Il y avait un sérigne[170] très savant qui envoya son fils voyager: «Pars demain matin de bonne heure, lui recommanda-t-il, et la première chose que tu trouveras sur ton chemin, avale-la. La deuxième chose que tu verras, tu devras l'enterrer. Quant à la troisième qui se rencontrera, regarde-la bien pour te rendre compte exactement de ce que ce sera. Enfin, si tu vois encore quelque chose pour la quatrième fois, demandes-en le nom. Et quand le nom t'en aura été donné, alors tu reviendras ici.»

[Note 170: Marabout, savant musulman.]

Au matin le gourgui[171] s'est mis en route. Il a suivi le chemin que lui avait indiqué son père jusqu'à ce que quelque chose se soit montré à ses yeux. Cette première chose c'était une sorte de grande case.

«Comment avaler cela?» se demande-t-il, tout effrayé.

Mais la case diminue, diminue... et devient grosse à peine comme une graine de dar'har[172]. Il l'a avalée sans difficulté.

[Note 171: Garçon, (mot ouolof).]

[Note 172: Tamarinier, grand arbre du Sénégal.]

Il poursuit son voyage. Et voici qu'il rencontre de nouveau quelque chose: un siga, c'est-à-dire un petit morceau de bois, de la grosseur d'un crayon à peu près. Se souvenant des ordres de son père, il a mis le siga dans le sable, mais, immédiatement, le siga saute du trou où il a tenté de l'enterrer. Et chaque fois que le gourgui essaie de remettre en terre le siga, le siga lui saute des mains. Pas moyen de le faire rester aux endroits où il veut le mettre! Il y renonce.

Ensuite le gourgui a rencontré 3 séanes[173]. Dans le premier il y avait de l'eau; dans le dernier aussi, mais rien dans celui du milieu. Après qu'il eut laissé les séanes derrière lui, il se trouva en face d'un ouarhambâné[174] plus fort qu'Oumar[175], deux fois plus grand. Il est venu ramasser du bois avec deux lanières de cuir. Il en a formé un énorme fagot. Chaque fois qu'il soulève ce fagot pour se le mettre sur la tête, le trouvant trop lourd, il le rejette à terre et se remet à ramasser du bois pour l'ajouter à cette charge qu'il lui est déjà difficile de soulever.

[Note 173: Grand trou, creusé en entonnoir et peu profond, destiné à recevoir les eaux de pluie ou à atteindre une nappe d'eau peu éloignée.]

[Note 174: Ouarhambâné, célibataire, homme dans la force de l'âge.]

[Note 175: Jardinier de la résidence, d'une taille de 1 m. 80 environ.]

Le gourgui demande à cet homme:

«Comment t'appelles-tu?»--Et l'autre lui répond: «Mon nom est Adina».

Le fils du marabout est revenu chez son père pour lui raconter ce qui lui est arrivé. Le sérigne lui dit: «Qu'as-tu vu, mon petit garçon?--Mon père, dit-il, j'ai d'abord vu quelque chose qui ressemblait à une case».--«C'est la misère qu'elle représente, explique le père. Ceux qui gardent bien leur misère en leur coeur verront un jour leur ennui les quitter. Qu'as-tu rencontré après cela?»

--«J'ai vu, dit le gourgui, un morceau de bois de la grosseur d'un siga».

«--Voilà un heureux présage pour tout le monde! Allah vous revaudra plus tard ce que vous aurez fait sur terre. Et personne ne pourra cacher dans la terre les bonnes actions faites par autrui. Elles en ressortent toujours.»

«--J'ai vu encore trois séanes, dit le gourgui. Le premier communiquait avec le troisième mais, dans celui du milieu, il n'y avait rien. Que signifie cela?»

«--Cela veut dire, répond le sérigne, qu'à la fin du monde seuls les hommes riches seront en bons rapports entre eux. Quant aux pauvres, on les rejettera: ils ne compteront plus».

Le gourgui rapporte enfin que le porteur de bois ne pouvait arriver à soulever son fardeau et que, chaque fois qu'il avait en vain tenté de le faire, il allait chercher d'autres branches pour les ajouter à ce fagot déjà trop lourd: «Ce porteur, dit-il m'a déclaré se nommer Adina[176]».

«--Ah! répond le savant marabout, celui-ci a dit vrai en se donnant ce nom. A la fin du monde on verra ceux qui ne peuvent venir à bout de leur tâche en augmenter eux-mêmes les difficultés, ne faire que des sottises, de sorte que leur embarras n'aura pas de fin. Ils feront comme les débiteurs qui augmentent sans cesse le chiffre de leurs dettes.»

C'est ainsi que le sérigne expliqua à son fils ce que ce dernier avait vu.

Yang-Yang 1904.

Conté par SADIANDIAM DABO. Interprété par AHMADOU DIOP.

[Note 176: La misère humaine.]

ÉCLAIRCISSEMENTS: Cf. (présent recueil) Kahué l'omniscient--Trois frères en voyage et (Monteil, Contes soudanais), le conte khassonké, intitulé: Curieux.

XVI

LE DÉVOUEMENT DE YAMADOU HAVÉ (Khassonké).

Il y a 400 ans environ, des Peuhl descendant de Diâdié, fondèrent un village du nom de Bambéro, qui tire ce nom d'une montagne voisine. Le village peu à peu prit de l'importance et ne tarda pas à compter 333 flèches ou guerriers. Les Tomaranké (Khassonkè[177] et Malinké du Tomara dans la région de Médine) virent d'un mauvais oeil la prospérité rapide de ces nouveaux venus et, poussés par la jalousie et la cupidité, leur déclarèrent la guerre.

[Note 177: Gens du Khasso, région de Médine.]

Les Peuhl étaient bien peu nombreux encore pour résister à tant d'ennemis mais, malgré cela, ils se résolurent à la résistance la plus acharnée. Un marabout de Souyama-Toran, qui devait plus tard fonder le royaume du Boundou et qui, à ce moment, voyageait dans le Haut-Sénégal pour s'instruire, vint alors à Bambéro. Il se nommait Malick Sy[178]. Il proposa aux Peuhl de leur préparer un grigri qui leur assurerait la victoire malgré leur grande infériorité numérique: «Mais, ajouta-t-il, il vous faudra souscrire à la condition que je vais vous poser...»

[Note 178: Voir légendes de Lanrezac et de Bérenger-Féraud sur ce marabout.]

«--Parle! dirent les Peuhl».

«--Voici ma condition: vous fixerez ce grigri à la pointe d'une flèche. Au début du combat, l'un de vous que je sais, un membre de la famille de Diâdié, un de ceux que vous aimez le plus de vos concitoyens, décochera la flèche au milieu des ennemis. Il sera tué dans le combat mais, à ce prix, je vous garantis la victoire.»

Chacun alors de s'offrir pour ce mortel honneur mais Malick Sy resta inébranlable jusqu'à ce qu'un jeune homme du nom de Mamadou ou (Yamadou) Hâve se fût proposé.

Alors le marabout déclara: «Celui-ci est l'homme que j'attendais!»

«--Voilà qui est bien, dit Yamadou aux Peuhl, mais, puisque je m'offre pour votre salut, je vous demande de consentir à votre tour à mes demandes!

Il y avait là quatre tribus Peuhl: les Diallo, les Diakhité, les Sidibé, les Sankaré. Toutes donnèrent leur consentement.

--«Le marabout, reprit Yamadou, a dit que, par la vertu du talisman, je mourrai demain pour le salut de ma race. Je suis prêt; mais j'ai trois enfants: deux garçons et une fille; le premier est Ségo Dohi, le second: Mamadou Dohi et la troisième: Sané Dohi. Chers Peuhl, je vous les confie, eux et leurs enfants! Je demande que leurs descendants commandent aux Peuhl du Khasso. Je désire qu'ils puissent épouser les femmes de votre race. Bien entendu, je ne parle que de celles qui seraient libres et à qui ils pourraient se marier sans enfreindre les prescriptions d'Allah.»

Les Peuhl ont, à l'unanimité, déclaré qu'il en serait selon son désir.

C'est à la mare de Tombi-Fara que s'est produit le choc entre les Malinké et les Peuhl.

Dès le début de l'action, Yamadou Hâvé s'est précipité, sa flèche en main, jusqu'au milieu des ennemis et les en a frappés. Il s'est battu vaillamment et n'est tombé qu'au moment où les Malinké prenaient la fuite. Et la prédiction du marabout s'est entièrement réalisée. La victoire resta aux Peuhl. Leurs adversaires avaient perdu leur roi et leur armée fut anéantie.

La paix était assurée pour de longues années et les Peuhl s'acquittèrent de leur dette envers les enfants du héros. Ils les élevèrent avec considération. S'ils empoisonnèrent Mamadou Dohi à cause de son intolérable arrogance, ils firent de Ségo Dohi leur roi, dès sa majorité et maintinrent le pouvoir suprême à ses descendants.

C'est de Ségo Dohi que descendent: Mojacé Sambala, chef de Médine; Diourha Sambala un des défenseurs de cette ville avec Paul Holl; Kinty Sambala, allié de la France et l'interprète Alfa Séga.

Hava Demba aussi en descend, lui qui fut l'allié de l'émir Abdoul Rhady dans la guerre du Diolof du temps de Napoléon Ier.

Kaolakh, 1905.

Conté par CLEVELAND, écrivain indigène.

ÉCLAIRCISSEMENTS: Cf. le dévouement de Décius, de Codrus, d'Arnold de Winkelried et de la reine Pokou (La conquête du Baoulé. Delafosse).

XVII

LA FLÛTE D'YBILIS (Bambara).

Un enfant qui était sorcier, mais que sa mère portait encore sur le dos, dit un jour à celle-ci: «Mère, porte-moi chez mon oncle; j'ai envie de le voir».

La mère le chargea sur son dos et se dirigea vers le village de son frère. En route, la pluie l'obligea à s'abriter dans une vieille case pleine de crânes humains. C'était la case d'Ybilis.

Au bout de quelques instants ils entendirent Ybilis qui rentrait. La mère et l'enfant se cachèrent dans la toiture et aussitôt Ybilis parut, porteur d'un cadavre qu'il venait de déterrer.

Il posa son fardeau à terre puis, se débarrassant de sa flûte, il la ficha dans la paille de la toiture, là où il avait pour habitude de la placer. Il alluma ensuite un grand feu qui dégagea une fumée épaisse. Cette fumée incommoda fort le petit qui se mit à crier: «Mère! Mère! la fumée!»

Ybilis fut grandement surpris d'entendre cette voix. Il s'imagina que c'était le cadavre qui parlait. Il reprit sa flûte et sortit de la case malgré la pluie qui continuait à tomber à torrents. Une fois dehors, il se mit à jouer la flûte. Et sa flûte disait:

J'ai déterré des cadavres du côté du Levant Et du côté où tombe le soleil. Et nul cadavre ne m'a dit: «Mère! la fumée! Mère! la fumée!»

Cela fait, Ybilis rentra et remit sa flûte où il l'avait prise. Le bois manquant tout à coup pour entretenir le feu, il sortit de nouveau pour aller en ramasser.