Essai Sur La Litterature Merveilleuse Des Noirs Suivi De Contes
Chapter 10
Elle le déposa juste devant la porte de l'amirou[146] son père. Ensuite elle voulut s'en retourner mais Sakaye la retint de force. Il lui retira ses ailes[147] et alla les cacher dans le magasin de l'amirou. Puis, au bout de quelques jours, il la prit pour femme.
[Note 146: Chef (vient d'émir).]
[Note 147: Les ailes ne sont pas fixes mais semblent un produit de l'industrie des yébem.]
Ils vécurent ainsi quelques années ensemble et Sakaye eut de la yébem trois enfants droits «comme un chemin»[148] tous les trois et jolis comme des verroteries.
[Note 148: La comparaison ayant été maintenue par le conteur malgré mon incompréhension manifestée. (Les chemins indigènes ne sont rien moins que droits), je la transcris telle quelle. Noter les diverses comparaisons des contes indigènes: le port d'un rônier; joli comme des verroteries, etc.]
Malgré la joie qu'elle ressentait d'être mère, la yébem n'avait pas le coeur satisfait. Elle aspirait à la montagne.
Une nuit, pendant que ses enfants et son mari dormaient, elle se transforma en souris et, par un petit trou, se glissa dans le magasin de son beau-père. Elle y reprit ses ailes et se les fixa aux épaules; puis elle revint chercher ses enfants, les cacha sous ses ailes et prenant son essor, elle regagna sa chère montagne.
Conté par AMADOU BA, élève rimâdio de l'école de Bandiagara, 1912. Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS: Ce conte a quelques vagues rapports avec la légende allemande mise en opéra par Scribe: Le lac des fées; (conte de Musoeus: Le voile enlevé).
Voir également, contes inédits des _Mille et une Nuits_: Histoire de Djamasp et de la reine des serpents, tome I, pp. 209. Histoire de Hassan de Bassra.
Voir, même ouvrage, même conte, p. 194, le travail qu'accomplit Hassan sur la montagne pour le compte du vieillard qui l'y fait porter par un rokh.
V
L'AVARE ET L'ÉTRANGER (Haoussa).
Il y avait un homme d'une avarice extrême qui quitta son village et s'en alla habiter à l'écart, tant il craignait que des étrangers ne vinssent lui demander l'hospitalité et partager avec lui son touho (couscouss). On n'ignorait pas dans le pays que jamais il n'avait offert à manger à quelqu'un et qu'il ne remettait jamais à sa femme le mil nécessaire pour leur nourriture qu'après l'avoir soigneusement mesuré par poignées.
Un étranger entendit railler sa ladrerie: «Aujourd'hui, affirma-t-il, je vais manger du touho de l'avare».
Il se rendit chez celui-ci et entra dans la case au moment même où la femme demandait à son mari: «Maître, faut-il apporter le touho?».
L'avare apercevant l'étranger dit: «Pourquoi l'apporter puisqu'il n'est pas prêt?»
La femme comprit ce que parler voulait dire et se garda bien de démentir son avare époux.
L'étranger alla s'asseoir à côté du maître de la maison: «Mon hôte, lui dit-il, voici 3 jours que je suis en route et j'ai grand faim, car, de ces 3 jours, je n'ai pris aucune nourriture».
«--Ah! geignit l'avare, l'année dernière ma récolte a été pitoyable; aussi cette année en suis-je réduit, faute de mil, à me nourrir de feuilles et d'herbes. C'est ce qui fait que je n'ai rien à t'offrir».
L'étranger sortit et, par un détour, revint sur la route qui l'avait conduit à la case de l'avare. Pendant ce temps, ce dernier s'était fait apporter son touho. Tout à coup il aperçut l'étranger qui, de nouveau, venait à lui: «Vite! vite! cria-t-il à sa femme, enlève le touho et quand l'étranger entrera, annonce-lui que je viens de mourir». L'étranger arrive: «Mon mari vient de mourir, lui déclare la femme.--Bon, répond-il j'ai beau avoir faim, il me reste assez de force pour lui creuser une tombe. Passe-moi un nôma (daba, pioche ou houe).» Et il se mit à creuser une fosse.
Il saisit le faux cadavre, le jeta dedans et combla la fosse complètement. L'avare restait muet, comptant sur sa femme pour le retirer de là.
L'étranger se remit en chemin. Alors la femme rouvrit le tombeau et en fit sortir son mari: «En fit-il cent fois plus, cet étranger! s'écria l'avare, jamais il ne tâtera de mon touho! Apporte-le moi maintenant».
Au moment où l'avare portait les doigts au touho, l'étranger apparut brusquement tout près de lui. L'avare prit alors la calebasse et la versa avec sa sauce dans la poche de devant de son boubou. Le touho qui avait été tenu au chaud lui brûlait l'estomac et le ventre et la sauce découlait de sa poche: «Mon hôte, dit l'étranger, tu affirmes ne pas avoir de couscouss et voilà la sauce qui suinte de ta poche!»
«--Etranger répliqua l'avare, je vais te dire la vérité; jamais étranger, fût-ce un moutâné ndâzi[149] ne mangera chez moi».
[Note 149: Etre de la brousse, génie.]
L'étranger s'éloigna. Il se rendit dans une grande forêt pleine de guinné qui tuaient tout homme qui passait par là. Quand ils le virent arriver, ils se précipitèrent à sa rencontre, des couteaux aux poings: «Je ne viens pas ici pour vous nuire leur dit-il, mais seulement pour vous faire connaître que quelqu'un vous a insultés».
«--Et quel est celui-là? crièrent-ils furieux».
--«C'est l'homme qui habite là-bas. Il a juré que personne, même un moutâné ndâzi, ne mangera de son mil».--«C'est bon grommelèrent les guinné, retourne dans ton village et tu verras demain matin!».
Pendant la nuit les guinné sont venus chez l'avare. Ils lui ont dérobé tout son mil. Le lendemain, l'avare s'en va porter plainte pour ce vol devant le chef de village. En route il rencontre un guinné qui avait pris la figure d'un homme et il lui raconte sa mésaventure.
--«Va chez le chef, lui conseille le moutâné ndâzi et préviens-le que, s'il ne te retrouve pas ton mil, tu vas mourir devant sa case».
Arrivé chez le chef, l'avare lui parle ainsi: «Chef, on m'a volé mon mil: il ne me reste rien pour nourrir ma femme et mes enfants. Si tu ne me fais pas rendre ce qu'on m'a pris, je vais mourir ici-même devant ta porte».
«--Mais s'exclame le chef: je ne sais qui est ton voleur».
A ces mots, l'avare se laisse choir sur le sol comme s'il était mort. Le chef du village l'examine et, le croyant réellement défunt, il ordonne de l'ensevelir. Cette fois il fut définitivement enterré et «ne revit plus la terre»[150] car, avant qu'on l'enfouît, l'étranger à qui il avait refusé le couscouss et qui se trouvait là lui avait fendu la tête d'un coup de nôma.
[Note 150: «Ne plus revoir la terre» expression haoussa signifiant que quelqu'un est bien mort.]
Depuis ce temps, on ne refuse jamais à manger aux gens de passage.
Bogande 1911.
Conté par ISSA KOROMBÉ. Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENT
Cf. Le gourmand. Conte Soninké (Monteil. _Op. cit._).
VI
LE CANARI MERVEILLEUX. (Gourounsi).
Baffo était une petite fille mal élevée. Toujours elle se battait avec ses camarades et elle se refusait obstinément à travailler. De plus, elle ne pouvait voir un objet sans y toucher.
Ses parents la frappaient souvent pour la corriger, mais c'était peine perdue: elle n'en devenait pas meilleure pour cela.
Un jour Baffo est allée au marché. Elle y voit de petits canaris blancs tout neufs. Elle en prend un et demande au dioula[151] qui était assis à côté de l'étalage: «Quel est le prix de ce canari?
[Note 151: Colporteur.]
«--Je n'en sais rien répond le dioula. D'ailleurs il n'est pas à vendre!»
Baffo jette à terre 20 cauris et s'éloigne en emportant le canari. «Quand le marchand s'en reviendra, se dit-elle, il trouvera les cauris à la place du canari».
Or ces petits canaris blancs n'étaient autres que des aigrettes qui, à chaque jour de marché, se changeaient en canaris pour vivre un peu au milieu des hommes.
Avant que Baffo ait atteint sa case, le canari est redevenu oiseau. Il saisit la fille et s'envole avec elle jusqu'en haut d'un grand arbre. Puis, déposant Baffo sur une grosse branche, il s'envole de nouveau et disparaît.
Baffo pousse des cris. On l'entend et on va prévenir ses père et mère.
Ceux-ci accourent, amenant avec eux leur chien noir qui grimpa au fromager et en redescendit Baffo.
La leçon profita à la fillette qui se corrigea de son indiscrétion. Et, par reconnaissance, elle n'oublia jamais, chaque fois qu'elle mangeait son couscouss, d'en donner la première et la dernière poignée au gros chien noir qui l'avait tirée de ce mauvais pas.
Bogandé 1911.
Conté par FATIMATA OAZI Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ.
VII
LA FAUSSE FIANCÉE (Malinké).
Un fama fit demander à un autre fama de lui donner sa fille Dêdé en mariage et celui-ci y consentit.
Au moment du départ de la fiancée pour se rendre chez son mari, son père lui donna une griote comme compagne de voyage. Elles se mirent en route.
On était en pleine saison sèche et la chaleur était excessive. Les villages se faisaient rares sur la route et, le dernier jour du voyage, elles avaient une très longue étape à effectuer dans une région complètement désertique. Ce jour là, la provision d'eau vint à s'épuiser. Seule la griote avait gardé de l'eau dans une outre qu'elle portait.
Dêdé, qui avait grand soif, demanda un peu à boire à sa compagne de route: «Si tu ne me donnes pas la moitié de tes bijoux, lui répondit celle-ci, je ne te donnerai pas de mon eau».
La princesse remit alors à la griote un bracelet de bras et un bracelet de pied et, en échange, celle-ci versa de l'eau plein une coquille d'huître pour qu'elle put se désaltérer un peu.
Plus loin, Dêdé éprouva de nouveau le besoin impérieux de se rafraîchir. La griote exigea d'elle le reste des bijoux dont elle était parée et lui remit de nouveau de l'eau plein la coquille d'huître.
On n'était plus très loin du village du fiancé quand la princesse, pressée par une soif ardente, supplia encore la griote de lui donner à boire.
--«Donne-moi tous tes vêtements et tout ce qui témoigne de ton origine royale, de façon qu'en nous voyant ensemble on croie que c'est moi la véritable fiancée du fama.»
Dêdé, vaincue par la soif, céda aux exigences de la griote. Celle-ci alors lui retira ses pagnes et ses boubous et lui remit en échange les vêtements rouges de sa caste dont la princesse se revêtit.
Elles se présentèrent ainsi devant le fama.
Celui-ci, voyant la griote dans les vêtements de la princesse, la prit pour sa fiancée et la fit entrer dans sa case.
Dêdé resta près d'elle comme servante. Elle ne révéla rien de ce qui s'était passé car elle eût eu honte d'avouer qu'elle avait cédé à la nécessité.
L'année suivante, la griote donna un enfant au fama et on confia le petit à Dêdé pour le soigner. Chaque matin elle l'emportait avec elle sur son dos quand elle allait chasser des lougans les perroquets qui venaient pour manger la récolte. Elle s'asseyait sur une grande termitière et faisait sauter le petit garçon dans ses bras pour apaiser ses cris. En même temps elle chantait:
Tais-toi petit de griote. Le jour que mon père m'a donnée au massa[152] C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi.
Le jour que ma mère m'a donnée au massa C'est pour que je sois celle qui couche avec le roi Tais-toi petit de griote. Tais-toi!
Tous les jours elle répétait cette chanson.
[Note 152: Roi.]
Il arriva qu'un jour une vieille qui cherchait des champignons en bordure du lougan entendit Dêdé chanter. Elle s'en fut trouver le roi et lui dit: «Grand massa, si tu me rassasies de viande sans os, je t'apprendrai une nouvelle intéressante[153]».
[Note 153: Procédé fréquent des contes noirs. Cf. L'homme touffu--Les trois femmes et le sartyi et (Contes des Gow) Fatimata de Tigilem.]
Le roi lui fit donner des oeufs durs autant qu'elle en voulut. Alors la vieille lui déclara ceci: «La femme qui est chez toi comme ta femme n'est pas la vraie fille du roi. C'est sa griote seulement. Si tu tiens à savoir la vérité, fais venir ici toutes les filles du village et ordonne leur de répéter la chanson qu'elles chantent le matin en effarouchant les oiseaux pilleurs de lougans».
Le massa fit convoquer toutes les filles du village, chacune portant l'enfant confié à ses soins. Il les invita à répéter la chanson qu'elles chantaient le matin: et elles obéirent. Quand vint le tour de Dédé, qui était la dernière, celle-ci chanta une tout autre chanson que celle que la vieille avait surprise. Alors cette dernière, qui se tenait au côté du chef, dit: «Ce n'est pas cette chanson-là!»
Le massa tira son sabre du fourreau et menaça la fausse griote de l'égorger sur le champ si elle ne chantait pas la véritable chanson.
Épouvantée, Dêdé déposa à terre l'enfant qu'elle avait sur son dos puis, le reprenant et le faisant sauter dans ses bras, elle chanta:
Tais-toi, petit de griote, etc.
Quand elle eut fini de chanter, le massa comprit de quelle fourberie il avait été la victime. Il fit venir la griote et lui coupa la gorge. Dêdé alors se lava les mains dans le sang de l'aventurière[154] et prit la place à laquelle elle avait droit.
[Note 154: Geste symbolique commun aux aryens et aux chamites. Cf. G. de Castro: «Las mocedades del Cid».]
Quant au fils de griote, on le rendit à ceux de sa caste.
Fada 1912.
Conté par KAMISSA SOUKO, femme malinké (région de Siguiri) épouse de MAMADOU LY, interprète à FADA NGOURMA. Traduit par SAMAKO NIEMBÉLÉ, dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS: Cf. contes allemands «Falada» et «Die beiden Wanderer. Cf. aussi: La biche au bois».
VIII
LES CALAOS ET LES CRAPAUDS (Malinké).
En ce temps-là, crapauds et calaos vivaient en bonne intelligence. Le roi calao avait donné sa fille en mariage au roi des crapauds.
Un fils était né de cette union. Un jour, il dit à sa mère: «Je vais rendre visite à «grand-papa calao». Il se mit en route avec un camarade et ils arrivèrent chez le grand-père.
Le camarade du prince crapaud se prit de querelle avec un des oncles de son ami. Celui-ci le saisit et--crac!--d'un coup de bec, il le coupa en deux. L'oncle calao avala par mégarde un des morceaux et surpris d'y trouver si bon goût, il porta l'autre morceau au grand-père calao en lui disant: «Baba! la chair de ces sales bêtes est délicieuse à manger. Goûtes-en donc!»
Grand-papa calao prit le morceau et l'avala. La chair de crapaud lui parut d'une saveur réellement très agréable. Il y prit goût à tel point qu'il résolut de s'en procurer de nouveau. Mais il ne voyait pas le moyen de parvenir à ses fins.
Il alla trouver le chat[155] et lui fit part de son désir et de son embarras. «Tu es le beau-père du roi des crapauds, lui répondit le chat. Eh bien! tu n'ignores pas que, lorsqu'on a accordé sa fille à quelqu'un, l'usage veut que le gendre vienne cultiver le champ de son beau-père! Envoie inviter le roi crapaud à défricher ton lougan demain matin. Il viendra, accompagné de tout son peuple, et tu pourras faire d'eux tout ce qu'il te plaira».
[Note 155: Le chat joue ici le rôle de conseiller comme dans le conte: «D'où vient le soleil.»]
Grand-père calao envoya donc mander son gendre. Et toute la gent crapaude arriva, précédée d'un griot[156] qui frappait du dounnou[157] et qui chantait:
Culture pour le beau-père (bis). Culture de la gent crapaude pour le beau-père!
[Note 156: Griot: bouffon, poète et chanteur domestique.]
[Note 157: Dounnou: gros tambour bambara.]
Tous les calaos s'étaient cachés autour du lougan. Les crapauds pénétrèrent dans le champ de grand-papa calao, sans donner d'autre avis de leur venue--comme, d'ailleurs, le prescrivent les convenances en pareil cas.--Et ils commencèrent à défricher.
Tous en même temps, les calaos se précipitèrent sur eux et les gobèrent.
Depuis lors jamais plus crapauds et calaos ne redevinrent d'accord.
Bogandé 1911.
KAMORY KEÏTA dit SAMBA DIALLO, 1911. Interprété par SAMAKO NIEMBÉLÉ dit SAMBA TARAORÉ.
ÉCLAIRCISSEMENTS: Comparer à la fable de La Fontaine. Le chat et les 2 moineaux.
IX
CHASSEZ LE NATUREL... (Kissien).
Le lièvre et le singe s'entretenaient un jour. Et, tout en conversant avec son interlocuteur, chacun d'eux laissait libre cours à son tic familier. De temps à autre, le singe se grattait de brefs coups de patte saccadés et le lièvre, qui redoute sans cesse d'être surpris par quelque ennemi de sa race, ne pouvait s'empêcher à tout instant de tourner la tête tantôt d'un côté, tantôt de l'autre.
Les deux animaux ne pouvaient se tenir en repos.
«Il est extraordinaire vraiment, fit observer le lièvre au singe, que tu ne puisses laisser passer une minute sans te gratter!»
--«Ce n'est pas plus singulier que de te voir sans répit tourner la tête dans toutes les directions! riposta le singe».
--«Oh! protesta le lièvre, je saurais bien m'en empêcher, si j'y tenais absolument».
--«Eh bien! voyons si tu pourras y parvenir. Tâchons, toi et moi, de rester immobiles, celui qui bougera le premier aura perdu son pari».
--«Entendu!» accepta le lièvre.
Et tous deux s'étudièrent à ne pas faire le moindre mouvement.
L'immobilité ne tarda guère à leur sembler insupportable. Le singe se sentait démangé comme jamais il ne l'avait été de sa vie. Quant au lièvre, il éprouvait de vives angoisses au sujet de sa sûreté depuis qu'il ne pouvait plus lancer à tout instant des coups d'oeil furtifs vers chacun des points de l'horizon.
A la fin, n'y tenant plus: «Au fait! dit-il notre pari ne nous interdit pas de nous raconter quelque histoire pour rendre le temps moins long, n'est-il pas vrai, frère singe?»
--«Assurément! répondit celui-ci, qui se doutait de quelque stratagème de son compère et s'apprêtait à en faire son profit en s'inspirant de l'exemple qu'allait lui donner le lièvre».
--«Eh bien! je commence, dit ce dernier. Figure-toi qu'un jour de saison sèche, me trouvant dans une vaste plaine, je courus le plus grand danger...».
--«Tiens! s'exclama le singe, il m'est arrivé la même chose à moi aussi!...»
--«Oui! poursuivait le lièvre pendant ce temps, je vis des chiens accourir vers moi en aboyant. Il en venait de tous côtés: à droite!... à gauche!... devant moi!... derrière moi!... Je me tournais de ce côté... j'en entendais par là et puis par là... et par là encore!»
Et tout en disant cela sire lièvre, comme entraîné par son récit, mimait ses inquiétudes en cette occurrence fâcheuse et regardait dans toutes les directions auxquelles il faisait allusion.
Le singe, de son côté, racontait son histoire, sans écouter le moindrement ce que disait son interlocuteur.
«Un jour, disait-il, je fus assailli par une troupe d'enfants qui me pourchassèrent à coups de pierres. J'en recevais ici!--(Il se grattait le flanc droit comme pour désigner la place où le coup avait porté) là!... (au flanc gauche) sur les reins, à la cuisse, à la nuque». Et, à chaque partie du corps qu'il nommait ainsi, il l'indiquait d'un geste précipité qui faisait cesser l'impérieuse démangeaison.
Le lièvre ne pouvait plus contenir son envie de rire. Il éclata! Et le singe, en le voyant pouffer, rit aussi de tout son coeur.
--«Oui! Oui! lui dit-il je t'entends. Vois-tu, nous aurons beau dire et beau faire, jamais nous ne changerons notre naturel. La preuve en est faite et bien faite. Tenons-nous en là. Nul de nous n'a gagné le pari et nul de nous ne l'a perdu».
Sambadougou 1907.
Conté par EDOUARD NGOM.
ECLAIRCISSEMENTS. Cf. Conte Le lièvre et l'hyène aux cabinets.
Noter que le lièvre ici est représenté comme le type de l'animal craintif.
X
SERVICE DE NUIT (Ouolof).
En 1884, à Saint-Louis j'ai vu quelque chose d'extraordinaire.
C'est en remplissant une mission dont m'avait chargé mon officier: M. Baffart-Coquard, sur mon retour de N'Diago[158] entre une heure et deux heures du matin. J'avais été envoyé pour faire revenir l'aide de camp du colonel, commandant supérieur des troupes de Saint-Louis. La cause de cette convocation c'est que l'aide de camp en question: M. le lieutenant Fametal rendait impossible le bal qui avait lieu à N'Diago ce soir là. Il était plus joli que tous les autres officiers qui dansaient là-bas.
[Note 158: Village à 17 kilomètres N. de Saint-Louis.]
Aussi ses camarades avaient-ils arrangé un bon tour pour l'obliger à rentrer à Saint-Louis.
J'avais accompagné mon lieutenant à N'Diago. Jusqu'à une heure du matin j'étais resté couché avec les soldats d'infanterie. A ce moment, mon lieutenant est venu me réveiller. Il m'a dit: «Ahmadou, il ne faut pas avoir peur. Un spahi n'a jamais peur! Il y a un camarade à nous, un officier qui gâte tout le bal. Personne ne sait comment l'en empêcher. Aussi je te charge d'une mission--et le capitaine que tu vois t'en charge aussi. (Ce capitaine était de l'infanterie). Si tu fais ce qu'il faut, nous te donnerons 20 francs de bounia[159]».
[Note 159: Pourboire.]
--Et moi je lui réponds: «Mon lieutenant, il y a dans le bal un commandant à quatre galons! Il y a un lieutenant-colonel et vous voulez me faire mentir devant mes supérieurs! Le colonel, commandant supérieur des troupes va me f..... dedans!
«--Ce n'est pas la peine de t'effrayer, Ahmadou, je me rends responsable de ce qui arrivera.
Alors je dis: «C'est bon!».
«--Va t-en seller ton cheval et vivement! Dès que ce sera fait, monte dessus aussitôt. Et puis arrive au triple galop et entre dans la salle en parlant fort devant tous les officiers qui sont là. Dis hardiment: «Lieutenant Fametal, répondez! Le commandant supérieur des troupes de Saint-Louis vous ordonne de rentrer immédiatement car vous êtes venu au bal sans permission.»
--Je monte à cheval. Je trotte d'abord comme si j'étais en colère puis, lorsque je suis tout près, je charge!
La moitié de ceux qui étaient au bal se sauvent. On se demande: «Qu'est-ce que cela veut dire?» Moi je réponds: «C'est moi, spahi! J'arrive directement de Saint-Louis. Je viens avec mission du colonel, commandant supérieur des troupes, appeler son secrétaire Monsieur le lieutenant Fametal! Il est venu au bal sans permission. Et le colonel, commandant supérieur des troupes m'a chargé de lui dire de me suivre et de revenir en même temps que moi à Saint-Louis». (Ce n'était pas vrai. Je l'ai dit, mais je mentais).
Je dis au lieutenant: «Mon lieutenant, je ne puis vous attendre car on m'a donné l'ordre de me dépêcher.»
Je m'en retourne. J'arrive à Saint-Louis à deux heures du matin. Les coqs commençaient à chanter. Je passe devant la maison de Michas... et tout à coup je vois quelque chose qui, partant du sol, montait si haut que mes yeux n'en pouvaient voir la fin.
C'était tout blanc!
Mon cheval s'est cabré par trois fois! Il ne voulait pas suivre la rue où nous étions. Je lui donne une forte claque pour le forcer à passer. Il refuse de m'obéir!
Alors le guinné qui était devant moi devient comme un bâton qui brûle! Qu'est-ce que c'est que cela? me dis-je et un vent froid me passe dans le cou et sur le crâne! Le cheval refusait d'avancer. Je le fais tourner pour prendre une autre rue, je passe enfin.
Le lendemain, j'ai demandé aux vieilles gens ce que cela signifiait. On m'a répondu: «C'est un guinné que tu as rencontré. Si tu n'avais pas été sur ton cheval tu serais devenu fou. Quand tu es à cheval, les guinné ne peuvent pas faire leurs sottises car ils sont amis des chevaux». (--Toi, commandant, tu ne l'as jamais remarqué? La nuit ils viennent blaguer avec eux, leur tresser les crins[160]... Non? Tu ne me crois pas? Vous autres blancs, vous ne voulez jamais rien croire! Enfin bon!--).
[Note 160: Les guinné passent en effet pour venir jouer la nuit avec les chevaux. Il paraît que, par les temps humides surtout, il arrive fréquemment de trouver le matin la crinière des chevaux comme tressée. Un Européen établi dans le pays me l'a affirmé.]
Le lendemain tout le monde est rentré à Saint-Louis. Le lieutenant, Monsieur Fametal, a quitté la maison du colonel, commandant supérieur des troupes. Il est venu me trouver chez mon officier, Monsieur Baffart-Coquard. Il m'a dit: «Spahi, tu as de la chance que ton supérieur soit là! Chaque fois que je te rencontrerai sans lui, je te fais fusiller».