Essai sur l'origine de Toulon: Mémoire pour servir à l'origine de cette ville

Part 4

Chapter 42,231 wordsPublic domain

Quels furent donc les premiers habitans de Toulon? Mes recherches m'ont fait croire que cette ville cachait son berceau dans la nuit des temps: car dès le V.e siècle, je vois qu'elle possède une teinturerie impériale, un siège épiscopal; or qu'elle se soit garantie de sa destruction à une époque où tant d'autres villes ne purent se relever des désastres que leur avaient causés les barbares, qu'elle ait même toujours gardé un rang distingué parmi les villes de la Provence en conservant constamment le siége de son évêque; il est évident que Toulon devait avoir dès-lors de très-grandes ressources pour n'être pas anéanti; car il est indubitable que les Vandales, les Visigoths, les Ostrogoths, les Saxons, les Lombards et autres peuples descendus du Nord, infestèrent très-long temps les provinces méridionales de la Gaule, la côte surtout. Une ville peu importante n'aurait pu se soutenir dans des temps aussi orageux que l'ont été ces siècles. D'ailleurs les historiens grecs et latins, infiniment jaloux de la gloire de leur patrie, n'auraient pas manqué de nous faire connaître la fondation d'une ville dans un site aussi avantageux et aussi favorable que celui de Toulon. Cependant ils ne nous en parlent pas[3]. Bien plus, Pline semble nous indiquer que cette ville fut antérieure aux villes grecques et latines. Cet auteur, après avoir parlé des diverses nations qui ont habité la Gaule Bracchata[4], passe à la description de la côte dont il désigne les points principaux. «Sur la côte maritime, nous dit-il, sont: Marseille notre confédérée, colonie des Grecs Phocéens, le promontoire de Zao, port Cithariste, contrée des Camatulliens ... Antibes des Marseillais, Fréjus de la 8._e_ légion, etc.». On s'aperçoit, par le contexte, que Pline ne veut parler que des ports les plus remarquables de la côte et qu'il ne veut pas mentionner beaucoup de lieux moins importans, tels que _Heraclia, Alconis, Æmines, Carcinis_, etc. Il ne fait donc que tracer à grands traits les positions les plus apparentes de la côte. De Marseille, dont nous connaissons la gloire et la splendeur, Pline passe au promontoire _Zao_, contrée jadis occupée par les _Camatulliens_ ou _Camatallans_. Cette contrée n'a donc point reçu ses habitans, ni de la Grèce, ni de l'Italie, ainsi qu'il le dit de Marseille, de Fréjus et de plusieurs autres villes. Pline parle de ces Camatallans comme d'un peuple fort ancien. Pour bien déterminer où est cette contrée, il est essentiel de fixer d'abord le lieu où se trouve le cap _Zao_, et comme ce cap est adjacent au port Cithariste, sa connaissance nous conduira aussi à celle de ce port, objet de tant de problèmes. Puisque tous les M. SS. et toutes les éditions de Pline ne mettent qu'une virgule entre le mot _Zao_ et le mot _Portus_, quoiqu'ils offrent beaucoup de variantes de ce passage, on ne peut les séparer. Le M. S. de Chiffletus porte: _Promontorium Zao, Citharista portus regio Camatullicorum_. Le cap Zao, port Cithariste contrée des Camatulliens. On lit dans l'édition de Genève 1625, etc., celle de Bâle 1539, etc., _promontorium Citharista, portus etc._, le promontoire Cithariste et son port. D'autres M. SS. offrent _promontorium Zao, portus_, le cap Zao et son port. Il est donc certain que le port Zao et le port Cithariste ou Guitare étaient adjacens, puisque ces deux noms sont donnés indifféremment au port ou au promontoire. Où fixerons-nous donc ce promontoire _Zao_? Plusieurs raisons me portent à croire que c'est le cap Cicia ou tout au moins le cap Cépet, qui semble en être une dépendance, et que les anciens ont pu désigner sous le seul nom de _Citharista_. Les voici: 1.° le P. Hardoin et plusieurs autres savans l'ont déjà pensé d'après la forme d'une guitare que présentent le cap et le port. 2.° Dans la belle édition de Pline in-4.°, accompagnée de notes critiques pour l'éclaircissement du texte, etc., on trouve émise la même opinion. 3.° Il y a une certaine analogie entre le mot latin _Cicia_ et _Citharista_. Aucun autre cap remarquable de toute la côte depuis Toulon jusques à Ramatuelle ne porte un nom qui s'en rapproche mieux. 4.° Le mot _Zao_ signifie en grec, _vivre_. Or ce nom convient encore au cap Cicia, soit que l'on entende l'asile salutaire que ce promontoire offrait aux vaisseaux menacés du naufrage, (aujourd'hui encore dans une forte tempête nos navires trouvent des abris dans la baie S.t-Elme, le creux S.t-Georges, le Lazaret et autres lieux non moins sûrs quoique moins spacieux; en général tout le promontoire Cicia et la presqu'île adjacente présentent un mouillage assuré tout le long de la côte dont le fond n'est que vase.) Soit que l'on entende que ce cap offrait une grande ressource pour alimenter les lieux circonvoisins par la grande quantité de poissons que l'on y pêchait alors et que l'on y trouve encore, est-il d'autre promontoire à qui le nom de Zao ou Cithariste convienne mieux qu'au cap Cicia?

Quel est donc le port voisin ou adjacent à ce promontoire? Ce ne peut être que la petite rade de Toulon à laquelle son port était réuni avant la construction des moles, ce qui formait un vaste port également sûr, et dans lequel les anciens croyaient découvrir, ainsi que dans le promontoire, la forme de cet instrument: car lorsqu'on les considère d'un lieu élevé, on voit encore dans leur masse l'apparence d'une guitare.

[Sidenote: Acte de fond du chap.]

Ce qui vient à l'appui de mes preuves, c'est qu'il est dit dans la distribution des prébendes du chapitre de Toulon, que le 3.e bénéficier possédera depuis S.t Mandrié jusqu'au cap Cithariste. Il est évident qu'il s'agit ici du cap Cicia et non de Ceireste, ni de tout autre port.

[Sidenote: Arch. du Roi Reg. perg. an 1200.]

Je ne puis me rendre compte de la raison pour laquelle un grand nombre de savans ont donné à Ceireste le nom de _Citharista_. Le nom véritable de cette ancienne ville latine tel qu'on le trouve dans les plus anciens écrits est _Cesarista_, qui signifierait _statio cæsaris_. De là résulte une si grande différence entre Cesarista et Citharista qu'il est impossible de les confondre, bien que la consonnance paraisse se rapprocher. Je pense donc que quoique la ville de Toulon se nommât Tauroentum, son port prenait le nom de Cithariste. Il n'y a rien en cela qui ne soit parfaitement conforme aux usages anciens. Les ports d'Athènes, de Marseille et autres, s'appelaient d'un nom différent de celui que portaient ces villes. Ma conjecture ne me semble donc pas hors de vraisemblance.

Pourquoi Pline passe-t-il sous silence le nom de la ville à laquelle appartient ce port? C'est que cet écrivain n'a d'autre but, ainsi qu'on en est convaincu en lisant le contexte, que de fixer les lieux les plus apparens de la côte. Or, comme le cap Cicia domine les montagnes des environs de Toulon et qu'il est aperçu de fort loin par les vaisseaux qui sont dans la haute mer, l'intention de Pline était remplie en ne désignant que ce promontoire.

[Sidenote: Pline. liv. 3. c. 4.]

[Sidenote: Pline. liv. 3. c. 4. not. 45.]

[Sidenote: Essai sur l'his. de Prov. tom. 2. pag. 518.]

S'il nous restait quelques doutes sur la place du cap Zao et du port Cithariste, le même auteur va les dissiper. Il nous dit que c'est dans le pays de Camatulliens, liv. 3. cha. 4 _Regio Camatullicorum_. Il n'est pas un seul écrivain qui place les Camatulliens à l'Ouest de Toulon. Le promontoire Zao et son port _Cithariste_ ne peuvent donc se trouver ni à la Ciotat, ni à Ceireste, ni au Bec de l'Aigle, ni au cap de la Croisette, ni à aucun autre lieu entre Marseille et Toulon. Tous les écrivains, par contraire, placent les Camatulliens à l'Est de cette dernière ville. Les commentateurs même de Pline dans la belle édition in-4.° disent expressément dans la note 45.e du 4.e chapitre: que les Camatulliens occupaient la contrée qui est renfermée depuis la plaine de Toulon jusqu'au golfe de Grimaud, voisin du lieu appelé de nos jours Ramatuelle, dont le nom, selon le P. Hardoin, a une grande conformité avec celui de Camatellans. En effet, de _Rama_ on a fait Rame, Ramer; de même le mot _camatos_ en grec signifie travail dur et pénible. Le pays des Camatulliens ne peut donc être qu'à l'Est de Toulon, c'est-à-dire depuis le terroir de cette ville jusqu'aux environs du golfe de Grimaud. Bouche confirme le même sentiment: les Camatulliciens, dit-il, étaient, depuis Toulon jusqu'à S.t-Tropez. Or puisque de toute la côte depuis Toulon jusqu'à Ramatuelle il n'y a pas de port, ni de promontoire à qui les noms de Zao et de Cithariste puissent convenir mieux qu'au cap Cicia et à son port, et qu'on ne trouve rien qui puisse non-seulement nous donner le moindre doute qu'un autre lieu ait jamais porté ces noms; mais encore qui présente le moindre des caractères que nous avons reconnus au cap Cicia, nous assurons, sans crainte d'errer, que ces noms ne conviennent qu'au cap Cicia et au port de Toulon. Nous voilà donc parvenus à des données qui sont plus que conjecturales sur l'Origine de Toulon, sur son nom ancien et celui de son port.

Cette discussion, à laquelle j'ignore si quelqu'un de mes devanciers s'est livré, jette un grand jour sur la fondation de cette ville, et donne un nouveau poids au vieux M. S. de nos archives dont j'ai parlé plus haut. Voyant à présent que ce qu'il renfermait de moins croyable sur Toulon est devenu presque une certitude, je vais rapporter fidèlement ce qu'il nous dit sur sa fondation, bien persuadé qu'on ne m'allèguera rien qui puisse le contredire victorieusement.

[Sidenote: Arch. com. grand rép.]

«Toulon fut fondé par les _Camatallans_ ou _Camatulliens_ gens de la haute Allemagne qui abordèrent dans ce port sous la conduite de Talamon, avant la guerre de Troye; la beauté du port, l'abondance et la bonté des eaux qu'ils rencontrèrent au voisinage de leur débarquement, joints à la commodité d'une grande forêt, la douceur du climat et l'étendue de la plaine, déterminèrent ces aventuriers à y établir leur demeure avec d'autant plus de confiance, qu'ils ne doutaient pas que leurs dieux Oreste et Pilade ne les y eussent conduits ... à peine les habitans de cette nouvelle ville eurent-ils commencé à cultiver les terres, que les Anatalans ou Anatalliens les attaquèrent et brûlèrent leurs maisons avant que deux siècles se fussent écoulés.»

[Sidenote: Pline in-4.° liv. 3. c. 4. not. 33.]

Quelques critiques souriront peut-être de voir paraître des Anatalans après les Camatalans; mais leur surprise cessera s'ils considèrent que Pline nous parle encore de ce peuple dans le même chapitre et qu'il nous apprend qu'il occupait la rive méridionale de la Durance. Il est assez naturel que des peuples aussi rapprochés se soient fait la guerre.

[Sidenote: Arch. com. grand rép.]

Ce même M. S. rapporte qu'après la destruction de Troie, quelques fugitifs abordèrent à Toulon, et qu'ils réparèrent la ville. Le rivage de la Coubué est appelé dans les écrits les plus anciens de la commune, _port des Troyens_.

Les Phocéens, qui connaissaient la côte méridionale de la Provence par les rapports de commerce qu'ils avaient eu avec les naturels du pays, vinrent y établir diverses colonies et ne formèrent qu'un même peuple avec les premiers habitans qu'ils civilisèrent.

[Sidenote: Arch. M. 8.]

Fario se fixa à Toulon où il construisit la tour de Taurentum qui donna son nom à la ville, parce qu'elle fut dès lors sa principale défense.

Dans les guerres nombreuses que Toulon eut à soutenir contre les Latins, les Celtes, les Francs, les Liguriens et autres, il fut plusieurs fois détruit et brûlé, et toujours on le vit peu de temps après renaître de ses cendres.

Les malheurs de cette ville se prolongèrent jusques vers la fin du règne de François I.r qui, par les fortifications dont il l'entoura, sut lui procurer l'avantage de dissiper ses alarmes continuelles et de goûter les douceurs d'une paix durable qui ne fut depuis que rarement troublée.

Tel est le résultat de mes recherches sur l'Origine de Toulon. Si elles sont conjecturales quelquefois, quelquefois aussi elles s'approchent de la certitude. J'aurai atteint mon but, si elles peuvent contribuer à fournir à un autre écrivain plus habile le moyen de jeter sur ce sujet une plus vive clarté et de débrouiller ce qui reste d'obscur dans nos premières annales.

Peu jaloux de mon opinion, j'applaudirai le premier à celui qui en émettra une autre dont les preuves seront plus victorieuses.

[Footnote 1: Dans ce moment on vient de m'en présenter une trentaine qui viennent par cette voie, elles sont plus ou moins bien conservées; mais toutes du Haut Empire.]

[Footnote 2: Ce faubourg était au nord de la ville où il y avait en 1500 un moulin qui portait le nom de la Lauze, à côté duquel moulin en 1593 on construisit un fort que l'on détruisit en faisant les fossés de S.te Ursule; la même année on démolit la petite église de N.D. de l'Humilité pour y élever une autre tour. Arc. la com.]

[Footnote 3: Je sais qu'un grand nombre d'historiens attribuent aux Phocéens la fondation de Toulon; mais pour moi, je regarde comme démontré que toutes les villes dont les Phocéens s'attribuent la gloire d'être les fondateurs, sont bien antérieures à leur arrivée, et qu'ils n'ont fait que les civiliser. Nous prouverons dans d'autres circonstances que presque toutes les villes et beaucoup de villages obscurs de ce département sont d'origine Celtique, antérieurs par conséquent aux Grecs et aux Romains.]

[Footnote 4: Cette partie de la Gaule prenait son nom du mot Celte _Brayos_ ou culottes dont se revêtaient les habitans.]

End of Project Gutenberg's Essai sur l'origine de Toulon, by Henri Vidal