Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 7
[Note 49: Le pape Jean XXIII (Balthazar Cossa) était né à Naples, d'une famille noble quoique pauvre. Dans sa jeunesse, il fit le métier de pirate, puis entra dans les ordres, et sut si bien gagner la faveur du pape Boniface IX, qu'il fut créé par lui cardinal, et envoyé comme son légat à Bologne. Sa conduite était scandaleuse sous tous les rapports. Il réussit cependant à obtenir les bonnes grâces du pape Alexandre V, et à l'emporter, après sa mort, en 1410, sur Grégoire XII et Benoit XIII, qui se disputaient le siége pontifical. Jean avait convoqué le concile de Constance sur l'invitation de l'empereur Sigismond, et le concile se décida, aussitôt après sa réunion, à le déposer à cause de ses vices. Jean parvint à s'échapper de Constance et à se mettre sous la protection du duc d'Autriche. On le jugea par défaut, et on le déposa. Le concile requit le duc de lui livrer Jean, et le tint quelque temps prisonnier au château de Heidelberg. Plus tard il put se rendre en Italie, où Martin V, son successeur, le nomma doyen du sacré-collége. Il mourut en 1419.]
La commission chargée d'examiner Jean Huss, recueillit en sa présence les témoignages portés contre lui, et lui présenta une liste de quarante-quatre articles qui l'accusaient d'opinions contraires à l'enseignement de l'Église. Huss y répondit: il prouva que les uns étaient sans fondements; que les autres étaient des doctrines mal interprétées; quant aux charges qui restaient contre lui, elles n'entraînaient pas le crime d'hérésie, puisqu'aucun concile n'avait condamné les opinions auxquelles elles avaient rapport; elles étaient, au contraire, conformes aux Écritures et au sens commun. Sur un seul point Jean Huss fut complètement opposé au concile; il refusait d'admettre que le pape et les cardinaux composassent l'Église. Une circonstance inattendue vint compliquer les difficultés de sa position. J'ai cité, plus haut, maître Jacobel de Miess comme un des plus hardis partisans de Wiclef. Pendant que Jean Huss était à Constance, il se mit à administrer aux laïques la communion sous les deux espèces. Déjà, avant Jean Huss, un prêtre bohémien d'une grande piété et d'un grand savoir, Mathias de Ianova, avait soutenu cette forme de communion, dont les églises slaves faisaient primitivement usage. Ceci provoqua une controverse publique dans l'Université de Prague, et malgré les défenses énergiques du chapitre de la ville, ce mode de communion fut pratiqué dans trois églises. Les partisans de Jean Huss ne s'accordèrent pas entre eux sur ce point, et s'en remirent à sa décision. Huss, pour ne pas diviser ses partisans, répondit que l'usage du vin, dans la communion, était permis aux laïques, sans être nécessaire. Cette réponse, au lieu de fixer le point en litige, accrut la violence des discussions, et Jean Huss fut invité de nouveau à se prononcer, d'une manière décisive, sur ce sujet. Il vit bien que sa réponse lui serait fatale devant le concile, mais sa conscience ne lui permit pas d'hésiter, et il se prononça pour l'usage du pain et du vin, s'autorisant de l'exemple du Christ et des apôtres, et de la tradition de l'Église primitive. Depuis ce temps, l'usage du pain et du vin est le symbole de ses partisans.
Les souffrances de la prison firent tomber Huss sérieusement malade, et les médecins du pape ordonnèrent de le transporter dans une prison plus salubre. Il sortait de maladie, quand la fuite du pape lui valut de nouvelles souffrances. Cet évènement causa la plus grande confusion, et il fallut la fermeté de l'empereur pour empêcher le concile de se séparer. Les moines dominicains, geôliers de Jean Huss, remirent à l'empereur les clefs de sa prison. Les amis de Jean Huss conçurent alors l'espoir que l'empereur le délivrerait, ou au moins le prendrait sous sa garde. Il n'en fut rien: à l'instigation des pères du concile, l'empereur le livra à l'évêque de Constance, qui l'enferma dans la prison solitaire du château de Gottlieben, et lui mit les fers aux pieds et aux mains.
Ces durs traitements soulevèrent en Bohême une indignation universelle. On discuta, dans des réunions publiques, les moyens de prévenir les dangers qui menaçaient le favori de la nation. La noblesse de Bohême adressa à l'empereur comme à l'héritier de la couronne, une protestation contre les rigueurs qu'on faisait subir à Jean Huss: elle lui demandait de traiter Jean Huss d'une manière digne de lui, et de sauver ainsi l'honneur du peuple bohémien, qu'on insultait par une telle conduite à la face de l'univers entier[50].
[Note 50: L'original de cette protestation se trouve dans la bibliothèque de la faculté d'Édimbourg.]
Les nobles bohémiens et polonais qui se trouvaient à Constance, firent de vives remontrances au concile dans le même but. Un Polonais du plus haut rang, Venceslav Leszczynski de Lezna, se fit remarquer par l'énergie de ses réclamations en faveur de Jean Huss, qu'il appelait un défenseur intrépide et zélé de la vérité[51]. Il faut remarquer que les opinions de Jean Huss n'étaient nullement aussi radicales que celles de Wiclef. Il voulait surtout réformer des abus que reconnaissaient également les plus zélés catholiques; mais il n'admettait nullement les opinions qu'un siècle plus tard Luther, Zwingle, Calvin, proclamaient sur la papauté. Quelques-uns de ses partisans, il est vrai, avaient adopté les opinions des Vaudois. Mais, quant à Jean Huss, il n'était jamais allé aussi loin. La haine violente que le clergé lui portait venait en partie de ses opinions particulières sur certains points de théologie, mais surtout de la façon dont il voulait trancher les difficultés. Il en appelait toujours aux Écritures, et soumettait les livres saints au jugement du peuple, au lieu de les réserver au jugement du clergé. C'était là un véritable principe révolutionnaire. Admis pour des sujets de médiocre importance, il pouvait s'appliquer aux questions les plus vitales, et établir le droit du jugement privé, ce grand principe que proclama la Réformation au XVIe siècle. Les pères du concile le sentaient bien, aussi des hommes tels que le cardinal Pierre d'Ailly, ce grand défenseur des réformes dans le clergé, combattaient-ils violemment les opinions de Jean Huss, et le considéraient-ils comme rebelle à l'autorité de l'Église.
[Note 51: Voir mon _Histoire de la réformation en Pologne_, vol. 1, 62-64.]
Le 5 juin 1415, Jean Huss comparut devant le concile qui lui montra le manuscrit de son traité sur l'Église, d'où l'on avait extrait les chefs de l'accusation portés contre lui, et lui demanda si c'étaient bien là ses sentiments. Jean Huss répondit que oui, et déclara qu'il était prêt à les justifier et à rétracter toutes les erreurs dont on le convaincrait, les Écritures à la main. Cette réponse souleva des clameurs universelles. On lui répliqua qu'il ne s'agissait pas de discuter les Écritures, mais de rétracter les opinions que l'Église, c'est-à-dire le pape et les cardinaux, sous l'inspiration immédiate de Dieu, déclarait erronées. Jean Huss protesta de sa haine pour toute erreur, et se mit à exposer ses croyances religieuses. Des voix nombreuses couvrirent la sienne, et lui répondirent qu'on ne lui demandait pas ses opinions. Il devait se taire et se contenter de répondre aux questions qu'on lui adresserait. Le tumulte dépassa bientôt toutes les bornes. Jean Huss déclara qu'il attendait plus de dignité, de bienveillance et de modération d'une assemblée aussi vénérable. Il se défendit avec tant d'éloquence et de talent, qu'il réussit à réfuter la première accusation portée contre lui. Cependant tant d'efforts l'avaient épuisé, et il devint nécessaire de le reconduire en prison.
On lui laissa un jour de répit, et on reprit son procès le 7 juin. On l'accusa d'avoir, sur la transsubstantiation, des doctrines contraires à celles de l'Église, et, comme preuve, on produisit les dépositions des témoins. Huss nia la vérité de l'accusation, et força les juges à l'abandonner. D'autres accusations furent portées, et ses juges exigèrent de lui une soumission absolue au concile. Huss demandait qu'on prouvât ce dont on l'accusait, quand l'empereur, qui était présent, le trahit lâchement. Il déclara que, malgré le sauf-conduit qu'il avait accordé, instruit aujourd'hui qu'une promesse faite à un hérétique n'est pas valide, il lui retirait sa protection et l'invitait à s'en remettre à la décision du concile. Cette déclaration si inattendue décida du sort de Jean Huss; il le vit bien; il remercia l'empereur de la protection qu'il lui avait accordée jusque là; mais, vaincu par tant d'émotions, il perdit connaissance et ne revint à lui qu'en prison.
Le lendemain, on reprit le jugement pour la troisième et la dernière fois. On incrimina les opinions qu'il avait exprimées si souvent à Prague, et avec tant de force, sur l'Église, le pape et les cardinaux. On lui reprocha surtout la soumission qu'en certaines circonstances il réclamait du clergé à l'égard du pouvoir séculier. Jean Huss ne pouvait nier ces opinions si connues, il ne pouvait que les défendre. On ne le lui permit pas. Le cardinal Pierre d'Ailly résuma les débats, et laissa à Jean Huss l'alternative, ou de se soumettre sans conditions à la décision du concile, ou d'entendre prononcer sa sentence. Huss demanda à exposer ses doctrines d'une manière détaillée, s'engageant, si le concile les rejetait, à se soumettre à sa décision. On repoussa cette demande si juste, et on lui imposa la déclaration suivante:
«Il reconnaissait publiquement que les doctrines contenues dans les quarante-quatre propositions extraites de ses ouvrages étaient fausses; il les abjurait et les rétractait pour croire et enseigner le contraire.»
Huss répondit qu'il ne pouvait pas abjurer ce qu'il n'avait pas enseigné, et qu'il était contre sa conscience de nier la vérité de doctrines dont on ne lui avait pas prouvé la fausseté. On l'invita à se soumettre dans le moment; on lui promit d'adoucir les termes du désaveu qu'il devait signer. Toutes les représentations, toutes les prières, le trouvèrent insensible; il déclara que Dieu jugerait entre le concile et lui, et fut ramené dans sa prison.
L'empereur Sigismond semble avoir redouté l'influence d'un particulier qui jouissait d'une popularité si grande en Bohême et même en Pologne. Quel que soit le motif de son changement, il conseilla aux cardinaux de ne pas croire Jean Huss, s'il rétractait ses opinions, et de le condamner comme hérétique. Si on le laissait retourner en Bohême, il détacherait de l'Église cette contrée tout entière et la Pologne, où son hérésie avait pénétré; il ne fallait pas différer son supplice, il voulait y assister et il promettait le même traitement à Jérôme de Prague, le plus ardent et le plus capable de ses disciples. Ces paroles, si agréables aux cardinaux, furent entendues des nobles de la Bohême qui avaient accompagné Jean Huss, et de Pierre Mladenowicz, disciple de Huss. Ce dernier avait suivi son maître à Constance, il assista à son procès et à son supplice, et a laissé une histoire de ce procès, à laquelle nous avons emprunté notre récit. Les nobles et Pierre Mladenowicz allèrent immédiatement prévenir Jean Huss du sort qui l'attendait, et l'exhorter, puisqu'il devait sceller de sa mort ses opinions, à ne pas céder sur un seul point à ses adversaires. Avec le caractère de Jean Huss, la recommandation était superflue. Ils firent connaître aussi à leurs partisans de Bohême la conduite de l'empereur. Cette nouvelle souleva de grandes agitations, on tint des assemblées dans plusieurs villes et on envoya au concile des représentations qui devaient être aussi inutiles que les précédentes.
Les lettres que de sa prison Jean Huss adressait à ses partisans, devenaient plus ardentes à mesura que sa fin approchait. Il les exhortait sans cesse à ne croire que la parole du Christ, à résister fermement au concile, qui traitait les Bohémiens en ennemis en refusant de les convaincre par le raisonnement, et à rester fidèlement attachés à la communion sous les deux espèces que le Christ et ses apôtres avaient introduite. Jean Huss insista davantage sur cette doctrine, lorsque le concile eut rendu un décret pour interdire aux laïques l'usage du calice, et déclaré hérétiques tous ceux qui résisteraient à sa décision.
Le concile présenta à Jean Huss différentes formules d'abjuration où il rétractait ses opinions et se soumettait à l'Église.
Les plus illustres cardinaux le visitèrent souvent dans sa prison, et par la persuasion, les promesses et les offres de toute sorte, essayèrent d'obtenir de lui une rétractation. Plusieurs députations du concile discutèrent avec lui sur les points condamnés, mais ne purent ébranler les convictions qu'il avait de leur vérité. Il leur demandait des preuves tirées de l'Écriture ou du sens commun, tandis qu'ils ne lui apportaient que des décisions de conciles et lui demandaient une soumission absolue à leur autorité.
Le 1er juillet, Jean Huss envoya au concile sa dernière déclaration: il ne pouvait pas, il ne voulait pas abjurer aucune de ses opinions, avant qu'on lui eût prouvé leur erreur l'Écriture à la main.
Le concile ayant perdu l'espoir d'amener Huss à une rétractation, fixa son supplice au 6 juillet 1415. En ce jour, une immense réunion de princes et de seigneurs ecclésiastiques et laïques, eut lieu sous la présidence de l'empereur, dans la cathédrale de Constance. On avait dressé dans la nef un échafaud élevé, avec une petite cellule en bois où étaient suspendus les vêtements d'un prêtre catholique romain. À la vue de cet appareil, Huss comprit ce qu'il signifiait. Il se jeta alors à genoux, et se mit à prier, prosterné à terre. Pendant ce temps, l'évêque de Londres adressait à l'empereur, assis sur un trône, un long discours qui se terminait ainsi:
«C'est pour cette sainte oeuvre que vous avez été choisi par Dieu, élu dans le ciel plutôt que sur la terre, placé sur le trône par le Roi du ciel plutôt que par les princes de l'Empire, c'est pour détruire par le glaive impérial les hérésies et les erreurs que nous avons condamnées. Dieu vous a accordé pour l'accomplissement de cette sainte mission, la sagesse de la divine vérité, le pouvoir de la majesté royale, en vous disant: «Je place ma parole dans ta bouche, et je t'inspire ma sagesse, je t'ai élevé au-dessus des nations et des royaumes, je t'ai soumis les peuples pour que tu exécutes mes jugements et détruises l'iniquité.» Frappez donc les hérésies et les erreurs, frappez surtout cet hérétique obstiné, dont la méchanceté et la pestilence ont infecté plusieurs royaumes. Voilà l'oeuvre qui vous est assignée, glorieux prince, voilà l'oeuvre que vous devez accomplir, puisque l'autorité de la justice vous appartient. La bouche des enfants et des nouveau-nés chantera elle-même vos louanges, et votre mémoire vivra éternellement pour avoir détruit de si grands ennemis de la vraie foi: puisse Jésus-Christ vous accorder la grâce d'accomplir votre pieuse mission.»
Après ces odieuses paroles, on lut du haut de la chaire, le résumé du procès de Jean Huss. Jean Huss essaya en vain de présenter quelques observations relatives à divers passages de ce résumé, puis, reconnaissant l'inutilité de ses efforts, il se mit à genoux et se recommanda à Dieu et à son Sauveur. Mais un évêque l'ayant accusé de s'être donné pour la quatrième personne de la Divinité, il défia l'évêque de lui citer personne qui l'ait entendu s'exprimer ainsi, et comme l'évêque ne pouvait répondre, il s'écria: «Quel est mon malheur d'entendre de tels blasphèmes! j'en appelle à vous, ô Christ, dont ce concile condamne publiquement la parole.» On lut ensuite la sentence du concile qui condamnait au feu les écrits de Jean Huss, le dégradait lui-même de la dignité ecclésiastique, et le livrait au pouvoir temporel. Après la lecture de la sentence, sept évêques s'approchèrent de Jean Huss et l'invitèrent à se revêtir des vêtements sacerdotaux. Ils l'engagèrent ensuite à rétracter ses erreurs, au nom de son honneur et de son salut éternel. Jean Huss monta sur l'échafaud sans répondre et s'adressa ainsi à la foule qui se pressait dans l'Église: «Les évêques m'ordonnent de confesser devant vous mes erreurs; si cette rétractation n'eût entraîné que la perte de mon honneur mortel, peut-être m'auraient-ils persuadé de satisfaire leur désir. Mais je suis ici sous les yeux du Dieu Tout-Puissant, et je ne puis les contenter sans déshonorer son nom et sans m'exposer moi-même aux reproches de ma conscience. Je n'ai jamais enseigné ce qu'on me reproche: j'ai toujours cru, écrit, enseigné et prêché le contraire. Pourrais-je lever les yeux au ciel, pourrais-je regarder en face ceux que ma voix a instruits et dont le nombre est si grand, si j'avais ébranlé dans leur coeur des croyances aussi saintes? Mon exemple a-t-il jeté dans le doute et l'incertitude tant d'âmes, tant de consciences, éclairées par les propres paroles de la Sainte-Écriture, par la pure doctrine de l'Écriture, et ainsi mises en garde contre les atteintes du mal? Non, non, j'ai toujours regardé le salut de tant d'âmes comme plus précieux que la conservation de leur corps périssable.» Les évêques interrompirent ses paroles, le firent descendre et le dégradèrent de sa dignité sacerdotale. Un évêque lui prit des mains le calice en disant: «Ô Judas, maudit pour avoir abandonné les voies de paix et conspiré avec les Juifs, nous te retirons la coupe du salut.» Huss, répondit: «J'ai confiance dans Dieu le Père et dans Jésus-Christ, je souffre en leur nom, et ils ne me retireront pas la coupe du salut. J'ai même la ferme assurance de m'y abreuver aujourd'hui dans son royaume.» Chaque évêque s'approchait de lui à son tour et lui retirait un vêtement sacerdotal en maudissant ses hérésies. À chacun, Huss répondait qu'il souffrait patiemment ces blasphèmes en considération de Jésus-Christ, son divin maître. À la fin de la cérémonie, quand il s'agit d'enlever la tonsure cléricale, quelques évêques voulaient se servir de rasoirs, les autres employer des ciseaux. Huss se retourna du côté de l'empereur qui, de son trône, voyait cette contestation, et lui dit avec calme: «Je m'étonne, qu'étant aussi cruels les uns que les autres, ils ne soient pas même d'accord sur leurs cruautés.» Enfin, ils se décidèrent à couper avec des ciseaux la peau du sommet de la tête. Après cette cruelle opération, ils annoncèrent que l'Église, l'ayant privé de tous ses ornements et priviléges, ils n'avaient plus qu'à le livrer à l'autorité temporelle. Ils se rappelèrent, cependant, qu'ils avaient oublié quelque cérémonie, et ils apportèrent un capuchon en papier où l'on avait représenté trois horribles figures de démons avec cette inscription: «Hérésiarque.» Huss s'écria en voyant le capuchon: «Notre Seigneur Jésus-Christ a porté pour moi une couronne d'épines, pourquoi ne porterais-je pas pour la glorification de son nom cet ignominieux capuchon.» Les évêques lui posèrent le bonnet sur la tête en disant: «Nous livrons ton corps aux flammes et ton âme aux démons.» Huss se contenta de lever les yeux et de dire: «Ô Jésus-Christ, je remets entre tes mains mon âme que tu as rachetée.»
Les évêques retournèrent alors trouver l'empereur, et livrèrent Jean Huss au pouvoir séculier. Sigismond ordonna au duc de Bavière, qui était placé à ses pieds, le globe impérial dans la main, de recevoir Jean Huss des mains des évêques, et de le livrer aux exécuteurs.
Le duc, suivi de tous les bourgeois armés de la ville, conduisit immédiatement Jean Huss au lieu du supplice. En quittant l'Église, celui-ci vit brûler en un tas ses écrits et ceux de ses disciples. Il sourit doucement à ce spectacle: il sentait bien que ce feu ne brûlait pas la semence qu'il avait laissée derrière lui. Pendant tout le temps que cette triste procession mit à se rendre au lieu du supplice, Jean Huss s'adressa au peuple dont les longues bandes se pressaient sur la route; il soutenait que sa mort n'avait pas pour cause une hérésie quelconque, mais la haine de ses ennemis qui avaient réuni contre lui les accusations les plus fausses.
Le lieu de l'exécution était situé au-delà de la porte de Gottlieben: c'était une voirie où on écorchait les animaux; on avait même laissé à dessein quelques cadavres pour accumuler les outrages. En y arrivant, Jean Huss montra une constance noble et sereine. Il se mit à genoux, et d'une voix haute et claire il chanta les versets 31 et 81 des Psaumes et pria avec ferveur. Les assistants, en voyant sa piété, se disaient unanimement: «Nous ne savons ce qu'il a fait auparavant; pour le moment nous le voyons prier, et nous entendons ses prières ardentes et ses pieuses paroles.» Un, entre autres, invita un prêtre qui suivait à cheval le cortége, à confesser le martyr; le prêtre répondit qu'on devait refuser à un hérétique ce moyen de salut. Huss s'était cependant confessé à un moine dans sa prison. Mladenowicz ajoute même en rapportant cette circonstance: «Le Christ, ignoré du monde, habite même parmi ses ennemis[52].»
[Note 52: J'ai dit plus haut qu'il fut témoin oculaire de tout ce qui se passa, et que ce récit lui est surtout emprunté.]
Pendant la prière de Jean Huss, son capuchon tomba de sa tête; un soldat le replaça en disant qu'il devait être brûlé avec les démons, les maîtres qu'il avait servis. Le bourreau lui ordonna de monter; il obéit en s'écriant: «Ô Seigneur Jésus-Christ, soutenez-moi, faites que je puisse supporter avec fermeté la mort cruelle et ignominieuse à laquelle on m'a condamné pour avoir prêché la sainte parole de l'Évangile.» Il se tourna ensuite vers les assistants; mais le duc de Bavière lui défendit de parler, et ordonna à l'exécuteur de le dépouiller de ses habits et de l'attacher au poteau avec les mains liées derrière le dos. Le bourreau obéit; mais, comme Huss avait le visage tourné vers l'Orient, il fut, en sa qualité d'hérétique, tourné d'un autre côté du poteau. Après qu'il eut remercié l'exécuteur de la douceur avec laquelle il accomplissait ses fonctions, on lui passa autour du cou une chaîne qui le liait au poteau. Huss dit qu'il était heureux de supporter ces tourments pour la défense de la foi, quand le Sauveur avait porté un fardeau plus pesant encore. On entassa alors du bois et de la paille autour de lui, jusqu'à la hauteur des genoux. À ce moment, le maréchal de l'empereur, Haupt de Pappenheim, survint et le somma au nom de l'empereur de rétracter ses erreurs. Huss répondit: «Qu'ai-je à rétracter, puisque je ne suis convaincu d'aucune erreur? J'ai toujours prêché la vérité et l'Évangile de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et je meurs avec joie pour lui.» À ces mots, le messager impérial joignit ses mains au-dessus de sa tête, et partit: l'exécuteur alluma aussitôt le feu. Huss s'écriait: «Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, ayez pitié de moi!» Comme il le répétait pour la troisième fois, le vent chassa sur lui les flammes et la fumée qui l'étouffèrent. On vit toutefois son corps s'agiter pendant le tempe nécessaire pour dire trois fois la prière du Seigneur.
Quand le bûcher fut consumé, on trouva la partie supérieure de son corps suspendue au poteau par la chaîne sans être consumée. On apporta aussitôt d'autre bois, on abattit le poteau et on consuma complètement jusqu'aux derniers restes. Le coeur, qui était tombé du corps et s'était brisé, fut réduit à coups de bâton en petits morceaux et brûlé à part. On jeta dans les flammes les habits que Jean Huss avait portés au supplice, et quand tout fut bien consumé, on recueillit avec soin les cendres et on les jeta dans le Rhin.
Ainsi périt le grand réformateur des Slaves. Quoiqu'il n'ait pas attaqué les dogmes de l'Église catholique romaine, comme le firent plus tard les réformateurs du XVIe siècle, il établit cependant le principe fondamental du protestantisme, c'est-à-dire l'appel à l'autorité des Écritures et non à celle de l'Église.