Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 5
Un autre écrivain protestant, Francovitch, plus connu sous son nom d'emprunt Illyricus Flaccius, prétend avoir lu un récit des procédures suivies par l'Inquisition en Pologne et en Bohême, vers 1330. Elles établissent que des souscriptions furent recueillies dans ces deux pays, et envoyées aux Vaudois d'Italie, regardés comme des frères et des maîtres, et que plusieurs Bohémiens visitèrent cette secte pour y étudier la théologie. (_Catalogus testium veritatis_, cap. XV, p. 1505).
L'écrivain catholique romain Hagec, s'exprime ainsi:
«En 1341, des hérétiques appelés _Grubenhaimer_ c'est-à-dire habitants des cavernes, rentrèrent en Bohême. Nous en avons parlé plus haut, à l'année 1176. Ils s'établirent dans les villes, surtout à Prague, où ils pouvaient mieux se cacher. Ils prêchaient dans quelques maisons, mais avec beaucoup de mystère. Quoique connus de plusieurs, on les toléra, à cause de la grande apparence de piété sous laquelle ils savaient cacher leur perversité.» (_Histoire de Bohême_, page 550.)
Æneas Sylvius, depuis le pape Pie II, prétend que les Hussites sont une ramification des Vaudois. Il est, en effet, très probable que cette doctrine s'était étendue au loin en Bohême, quand Jean Huss commença à prêcher contre Rome, et qu'elle contribua pour beaucoup aux progrès de ses réformes.
La dynastie nationale de Bohême, qui occupait le trône même avant l'introduction du Christianisme dans cette contrée, s'éteignit dans la ligne masculine, en 1306, avec Wenceslav II. La couronne de Bohême passa alors dans la maison de Luxembourg, par le mariage d'Élizabeth, fille du dernier roi de l'ancienne dynastie, avec Jean de Luxembourg, fils de l'empereur Henri VII.
Jean est célèbre par ses exploits militaires, et surtout par sa mort chevaleresque à la bataille de Crécy. On sait qu'il y combattit sans motifs politiques, et seulement par amour des aventures. Charles, son fils et son successeur, fut d'un caractère tout opposé. Élevé à l'Université de Prague, sous la direction des premiers savants de l'époque, il fut un des plus érudits de son temps, et, sauf Jacques Ier d'Angleterre, il n'a peut-être pas eu son pareil sur le trône. Son intelligence, cependant, était d'un ordre plus élevé que l'esprit de ce pédant couronné assis sur le trône d'Angleterre: il le fit voir dans ses écrits, et surtout dans ses actes. Il y a, certes, une grande différence entre la vie de Charles, écrite par lui-même, où il donne à son fils les préceptes d'une humilité chrétienne, et le _Basilicon doron_ de Jacques, rempli d'absurdes idées sur le pouvoir royal. La différence des deux règnes est bien plus grande encore; celui de Jacques fut, au moins, insignifiant, celui de Charles est le règne le plus habile et le plus prospère qui ait rendu la Bohême heureuse.
Charles Ier de Bohême est plus connu de l'Europe occidentale sous le nom de Charles IV, empereur d'Allemagne. Il est, en outre, célèbre par sa bulle d'or, qui régla l'élection des empereurs. Il prit part encore aux affaires de Rome, durant la période si courte de liberté dont elle jouit sous le fameux tribun Cola de Rienzi.
À cette occasion, il eut une correspondance personnelle avec Pétrarque. Son règne, comme empereur, est compté parmi les règnes inactifs et insignifiants. Cependant, s'il se montra empereur inactif en Allemagne, il fut, sans contredit, un grand roi pour la Bohême. Il trouva ce pays épuisé par les guerres continuelles de son père. Celui-ci n'avait eu d'autre pensée que d'en tirer de l'or et des hommes pour ses expéditions fréquentes, sans grands scrupules sur les moyens qui lui procuraient ces ressources; aussi son règne avait-il engendré de grands abus de toute espèce.
Aussitôt après son avènement, Charles s'appliqua à réformer tous ces abus, et ses efforts honnêtes et persévérants pour améliorer l'état matériel, moral et intellectuel de son peuple, furent couronnés d'un brillant succès. Toutefois il n'apporta pas, dans ses réformes, la main violente d'un despote. Souvent, en effet, des mesures bonnes dans l'intention et même dans leurs résultats, abaissent le caractère de la nation en l'asservissant à son gouvernement, et affaiblissent ou même détruisent tous les germes de vertus viriles, car les sociétés sont soumises aux mêmes lois que les individus. Mais Charles respecta les libertés constitutionnelles du royaume, quoiqu'elles missent obstacle à quelques lois bienfaisantes qui devançaient leur époque. Par l'influence de son caractère, il réussit à réformer une grande partie des abus les plus criants qui s'étaient introduits dans l'ordre ecclésiastique et civil du royaume. Il réprima l'avidité de beaucoup de nobles; rétablit la sécurité publique par des édits sévères contre les perturbateurs de haut et bas étage; protégea le faible contre le fort; étendit, dans les villes, les franchises municipales qui avaient augmenté leur population, leur commerce et leur industrie, et fit fleurir l'agriculture. Il avait autant de soins pour le progrès intellectuel que pour la condition matérielle de ses sujets. En 1347, il fonda l'Université de Prague sur le modèle de celles de Bologne et de Paris, en remplit les chaires des savants les plus illustres, et la soutint de riches dotations. Les nobles efforts de ce roi pour éclairer ses sujets, montrent combien il devançait son siècle. Le premier, il sut trouver les véritables moyens d'améliorer l'état intellectuel d'un peuple, en favorisant le développement et la culture de sa langue et de sa littérature nationale. Charles s'y appliqua avec zèle par la protection qu'il donna aux auteurs qui écrivaient en bohémien. Cette circonstance eut la plus grande influence sur les progrès de la doctrine des Hussites. Dans d'autres contrées, la réforme religieuse servit au développement de la langue nationale par la traduction des Écritures, que les réformateurs répandaient parmi le peuple avec d'autres ouvrages écrits dans la langue usuelle. En Bohême, ce fut le développement de la langue et de la littérature nationales, qui fraya les voies à cette puissante révolution religieuse.
Charles, au dehors, avait maintenu soigneusement la paix avec ses voisins; au dedans, il avait assuré et affermi la tranquillité, en châtiant avec sévérité l'esprit turbulent de la noblesse. Ce repos ne put pas étouffer ce caractère martial des Bohémiens, dont ils avaient fait preuve si souvent, surtout sous le règne aventureux du roi précédent[46]. Charles rendit même la valeur de ses sujets plus utile, par l'organisation qu'il introduisit. Leur ardeur et leurs habitudes belliqueuses s'entretinrent encore par le service que beaucoup de Bohémiens prirent à l'étranger, lorsque la paix régnait chez eux.
[Note 46: Il y a plusieurs anecdotes caractéristiques sur l'esprit chevaleresque qui animait les Bohémiens sous Jean de Luxembourg. Ce monarque se préparait à marcher contre la Pologne: les nobles lui représentèrent que la constitution du pays les obligeait à rejoindre ses étendards à l'intérieur de la Bohême, mais non à le suivre au-delà des frontières. Il se contenta de répondre: «J'irai seul au combat, et je verrai qui de vous sera assez hardi, assez vil ou assez lâche pour ne pas suivre son roi.» Ces paroles firent cesser toute résistance.
Il arriva sur le champ de bataille de Crécy, lorsque les Français étaient déjà en déroute. Il était aveugle; ses suivants lui dirent où en était le combat, et l'invitèrent à se soustraire à un danger inutile. Le roi leur répondit en bohémien: «_Toho Buh da ne bude, aby Kral czeski z bitwy utikal!_» ce qui signifie: «J'en prends Dieu à témoin, on ne verra pas un roi de Bohême prendre la fuite!» Ces paroles inspirèrent la confiance à la petite troupe de Bohémiens qui l'accompagnait. Tous, se serrant autour de leur monarque aveugle, et résolus de mourir avec lui, se précipitèrent au milieu des Anglais, quoique sans espoir de succès ou de salut. Sept grands de Bohême et plus de deux cents cavaliers périrent en cette occasion.]
Tel était l'état de la Bohême avant la terrible commotion qu'elle subit dans la première moitié du XVe siècle, et qui est connue sous le nom de guerre des Hussites. La Bohême était, en quelque sorte, prête à cette lutte effroyable contre les forces de l'Allemagne, augmentées des anathèmes de Rome et des croisades de l'Europe occidentale. Le pays était riche, éclairé, belliqueux: par dessus tout, le sentiment national s'était développé d'une manière extraordinaire. Ce fut là, selon moi, la source principale de l'énergie que les Bohémiens déployèrent dans la défense de leur indépendance politique et religieuse; énergie qui, je ne crains pas de le dire, n'a jamais été égalée dans l'histoire moderne.
L'étude de l'histoire nationale faite sur les monuments anciens, qui formaient naturellement une partie importante de la littérature, ne pouvait que retremper l'attachement des Slaves pour le culte de leur pays. Il faut y joindre l'influence des Vaudois, dont l'existence en Bohême durant cette période, c'est-à-dire au XIVe siècle, ne peut être mise en doute. Quelques années avant la prédication de Jean Huss, des prêtres pieux et instruits, tels que Stiekna, Milicz, Janova, etc., défendirent la communion sous les deux espèces, ce qui était l'essence de leur culte. Leurs efforts tendaient à la réforme des moeurs corrompues de leur temps, plutôt encore qu'ils ne marquaient une opposition décidée contre l'ordre ecclésiastique établi. Toutefois, en attirant l'attention des esprits sur les sujets religieux, ils préparaient les voies aux réformes de Jean Huss.
La vie, les opinions et le martyr du grand réformateur slave ont été racontés maintes et maintes fois, et surtout dans un ouvrage récent très répandu en Angleterre (_Les Réformateurs avant la Réformation_, par Émile Bonnechose, traduit du français par C. Mackenzie). Les limites étroites de cet ouvrage m'interdisent de longs détails sur ce sujet intéressant; en outre, je n'ai pas pour but de discuter au point de vue théologique les différentes croyances qui ont prévalu et prévalent encore parmi les races slaves. Je veux seulement déterminer l'influence que ces diverses croyances ont exercée sur la condition politique et intellectuelle de ces populations. J'insisterai donc sur les conséquences qu'entraînèrent les doctrines de Jean Huss, et je tracerai en quelques mots la vie et les travaux du grand réformateur slave.
Jean Huss naquit en 1369 dans un village appelé Hussinetz. Il tira son nom (qui signifie oie en bohémien) du lieu de sa naissance, circonstance à laquelle il fait souvent allusion dans ses lettres. Son origine était humble, mais il s'éleva par son savoir et ses vertus, que ne lui contestent pas ses ennemis en théologie, même les plus violents. Ainsi le jésuite Balbin dit de lui: «Il était plutôt subtil qu'éloquent; mais sa modestie, ses moeurs sévères, sa vie dure, sa conduite irréprochable, sa figure pâle et amaigrie, la douceur de ses habitudes, son affabilité pour les plus humbles, persuadaient plus qu'une éloquence accomplie.» Jean Huss se fit également remarquer à l'Université et dans l'Église. En 1393, il fut reçu bachelier et maître ès-arts, et, en 1401, doyen de la Faculté. En 1400, il devint confesseur de la reine, sur laquelle il exerça une grande influence. En 1403, il commença à prêcher dans la langue nationale, mais ne commença qu'en 1409 ses attaques contre l'Église établie. Une des grandes causes de sa popularité parmi ses concitoyens, fut son vif attachement pour son pays. Ses écrits latins sont connus de l'Europe occidentale, mais on sait moins qu'il fit faire de grands progrès à sa langue nationale, en fixant les règles de l'orthographe. Les règles qu'il établit étaient encore en usage il n'y a pas long-temps. Il dut aussi une bonne part de sa popularité aux modifications qu'il apporta dans la constitution de l'Université de Prague. Charles IV, comme nous l'avons dit, avait fondé en 1347 ce corps savant sur le modèle des Universités de Paris et de Bologne, en conservant leurs statuts et leurs usages. Selon ces statuts, les étrangers avaient dans toutes les affaires de l'Université un suffrage, et les nationaux trois. Mais, au début de cette Université, la première ouverte dans toute l'étendue de l'Empire germanique, il s'y rendit de toutes parts plus de maîtres ès-arts et de docteurs étrangers que de professeurs bohémiens; on donna donc trois voix aux étrangers, et on n'en réserva qu'une pour les autres. Cette disposition fit que la plupart des honneurs et des émoluments attachés à l'Université étaient aux mains des Allemands et non de ceux à qui l'Université appartenait.
Cette circonstance excitait chez les Bohémiens de la jalousie et du mauvais vouloir contre les Allemands. Jean Huss, avec son futur compagnon de martyre, Jérôme Zwickowicz, entreprit de changer cette injuste disposition. Voici ce qu'il dit à cette occasion: «Quand Charles IV, de glorieuse et chère mémoire, a fondé cette Université, il régla que, pendant un certain temps, les maîtres ès-arts allemands auraient dans l'élection du recteur et dans la nomination des autres officiers académiques, trois suffrages contre un dont jouiront les Bohémiens. Le motif de cette disposition était le petit nombre de nos compatriotes qui, à cette époque, avaient reçu les grades de docteur et de maître ès-arts. Aujourd'hui que, par la grâce de Dieu, beaucoup parmi nous ont reçu ces degrés, il est de toute justice que nous ayons trois suffrages, et que les Allemands n'en aient qu'un.» Des deux côtés, les débats furent très vifs; à la fin, l'influence de Jean Huss obtint du roi de Bohême Wenceslav le décret suivant: «Quoiqu'on doive aimer tout le monde également, la charité, cependant, pour être bien ordonnée, souffre des degrés. Aussi, considérant que la nation allemande ne fait pas partie de ce pays, et qu'elle s'est en outre, comme nous nous en sommes assurés, attribué trois suffrages dans tous les actes de l'Université de Prague, contre un que possède la nation bohémienne, la maîtresse légitime de cette contrée; considérant qu'il est contraire à la justice que des étrangers jouissent des priviléges de nos nationaux aux dépens de ces derniers, nous ordonnons par le présent acte, sous peine de notre déplaisir, que la nation bohémienne, sans aucun retard ni opposition, jouira du privilége des trois suffrages dans tous les conseils, jugements, élections et autres actes et dispositions académiques, de la même manière que les choses se passent à l'Université de Paris et dans celles de la Lombardie et de l'Italie.»
Les Allemands firent les efforts les plus grands pour conserver leurs priviléges, et, dans une réunion qui se tint avant la publication du décret qui précède, on décida, dit-on, que s'ils étaient privés de leurs droits, ils se retireraient en corps de Prague. Ceux qui résisteraient à cette décision seraient condamnés à perdre deux doigts. Ce trait caractéristique d'animosité nationale montre que les études intellectuelles ne font pas toujours cesser ces sentiments regrettables. Les évènements qui se sont passés depuis 1848 nous montrent une chose fort déplorable encore à penser. L'Allemagne moderne se vante de son grand développement intellectuel, et cependant il n'a en rien changé les sentiments qui animaient contre les Slaves les Allemands du XVe siècle. Peut-être les progrès de la civilisation ont-ils adouci l'expression de ces sentiments, mais au fond ils sont restés inaltérables. Il y a maintenant quatre ans, et, dans l'époque si féconde où nous vivons, quatre ans semblent être le quart d'un siècle, il y a quatre ans je dénonçais ce malheureux état de choses, et j'en indiquais les funestes conséquences; elles ne se sont que trop développées avec une rapidité effrayante[47]. Puisse le ciel, dans sa clémence, nous épargner pourtant les malheurs qui ensanglantèrent le XVe siècle.
[Note 47: _Panslavisme et Germanisme_, page 246, et Appendice H.]
L'édit publié, les Allemands exécutèrent leur résolution; sauf un petit nombre, ils quittèrent Prague et se retirèrent en Allemagne. Cette émigration paraît avoir été considérable[48]. C'est d'elle que datent l'Université de Leipsig et, bientôt après, d'autres établissements semblables. Aussi Jean Huss, comme le principal auteur de cette résolution, devint-il en Allemagne l'objet d'une haine universelle. La même cause le rendit populaire parmi ses compatriotes et l'objet de leur admiration; sa popularité surpassa même celle dont O'Connell jouit en Irlande dans ses plus beaux jours. Cette circonstance contribua plus que tout le reste à favoriser les progrès de ses doctrines en Bohême et dans tous les pays de langue slave. Elle explique aussi en grande partie pourquoi elles n'eurent aucun écho en Allemagne, où un siècle plus tard la réformation s'établissait si rapidement avec Luther.
[Note 48: Tous les auteurs diffèrent sur le nombre des étudiants étrangers qui quittèrent l'Université de Prague en cette circonstance. Hagec le porte à 40,000, Lupacius à 44,000; Lauda, auteur contemporain, cité par Balbin, le réduit à 36,000, Dubravius à 24,000, Trithême et Cochléus descendent jusqu'à 2,000. Æneas Sylvius dit qu'ils étaient au nombre de 5,000; cette évaluation, donnée par le meilleur écrivain de son temps et qui fut contemporain de cet évènement, me paraît la plus voisine de la vérité.]
Le fait que je viens de rappeler se passait en 1409. Aussitôt après, Jean Huss fut élu recteur de l'Université de Prague, et se mit à prêcher ouvertement des doctrines opposées à celles de Rome. La Bohême, comme je l'ai dit, était disposée à recevoir ses enseignements. La tradition de l'Église nationale, entretenue par les Vaudois réfugiés, le progrès des idées dû à l'Université de Prague, l'y avait préparée. À ces causes il faut en ajouter une autre très puissante, qui donna le branle au mouvement religieux. Je veux dire les doctrines de Wiclef ou Wicklyffe, le réformateur de l'Angleterre.
Malgré la distance qui sépare la Bohême de la Grande-Bretagne, et qui, surtout, avec les communications imparfaites du XVe siècle, formait une barrière infranchissable entre les deux pays, des circonstances particulières facilitèrent leurs rapports et apportèrent à Prague les doctrines du prêtre de Lutterworth. Richard II épousa la princesse Anne, fille de l'empereur Charles IV, dont j'ai rappelé plus haut le règne bienfaisant. Cette princesse emmena avec elle en Angleterre quelques serviteurs qui, après sa mort, rapportèrent en Bohême les écrits de Wiclef. Plusieurs Bohémiens fréquentèrent l'Université d'Oxford, si célèbre alors; Jérôme de Prague y resta, dit-on, quelque temps, se pénétra des opinions de Wiclef et en remporta les ouvrages à son retour. Deux lollards anglais, Jacques et Conrad de Canterbury, vinrent à Prague apporter à Jean Huss les ouvrages de Wiclef. Jean Huss les goûta peu d'abord, mais changea d'avis quand il connut mieux leur contenu.
D'après le même récit, ces Anglais demandèrent à Jean Huss la permission d'orner de peintures le vestibule de sa maison. Sur un des murs, ils représentèrent l'entrée du Christ à Jérusalem; sur l'autre, la procession pontificale avec toutes ses splendeurs et ses pompes. Jean Huss admira ces peintures; il en parla avec éloge, et beaucoup d'habitants de Prague vinrent les voir et firent des commentaires sur leur signification. Les opinions étaient divisées; les uns défendaient l'intention de ces peintures, les autres l'attaquaient. On conçoit facilement qu'à une époque où l'art de la peinture était encore inconnu, une attaque aussi audacieuse contre l'autorité révérée de Rome devait produire une vive sensation. Elle excita même une telle fermentation parmi les habitants de Prague, que les étrangers anglais furent obligés de quitter la ville. Ce fait attira l'attention du public sur les oeuvres de Wiclef; elles circulèrent dès lors en Bohême, et même Sbinko, archevêque de Prague, en fit brûler un grand nombre publiquement en 1410. L'auteur qui rappelle le fait, ajoute que les livres qui périrent dans cet auto-da-fé étaient très bien écrits et magnifiquement reliés. On peut en conclure qu'ils étaient entre les mains de personnes considérables, et qu'ainsi ces opinions avaient pénétré dans les hautes classes de la société.
Huss traduisit quelques ouvrages de Wiclef, et les envoya aux nobles les plus distingués de Bohême et de Moravie. Ces ouvrages se répandirent encore en Pologne, où ils trouvèrent d'ardents admirateurs. Je remets à plus tard quelques détails particuliers sur ce sujet.
Tout ce qui précède montre que, lorsque Jean Huss se mit à prêcher ses doctrines, la Bohême était mûre pour une insurrection spirituelle contre l'autorité de Rome. Cependant, avec un autre chef que lui, cette insurrection aurait été partielle, et elle n'aurait pas eu ce caractère national auquel elle dut la rapidité de ses progrès et l'énergie que ses adhérents montrèrent dans la longue et déplorable lutte qui en fut la conséquence. Si Jean Huss s'était renfermé dans les discussions théologiques sans s'identifier à la cause nationale, ses succès se seraient bornés à quelques disciples, au lieu de s'étendre sur toute une nation. Cette remarque n'a pas échappé à Balbin, si sagace d'ordinaire dans ses observations; son coeur honnête bat d'amour pour sa nation, sous l'habit de jésuite qui le recouvre, et son jugement éclairé reste impartial malgré l'influence désolante de l'ordre auquel il appartenait. Cet écrivain éminent a fait de généreux efforts pour rassembler les monuments historiques et littéraires de la Bohême, que son ordre recherchait avec tant d'ardeur pour les détruire. Il a rendu un service immense à son pays par la profonde étude qu'il a faite de tout ce qui se rapporte à la doctrine des Hussites. Dévoué à l'Église catholique romaine, il condamne sévèrement les dogmes de ces réformateurs redoutables; il n'hésite jamais cependant à leur rendre justice dans l'occasion. Son impartialité est au-dessus de tout éloge, elle vient d'un pur amour de la vérité, et non de ce qu'on appelle une indifférence philosophique, où l'historien, n'ayant ni coeur, ni âme, ni foi à rien, n'est plus qu'une machine propre à peser les faits et les preuves.
Je demande excuse au lecteur pour m'être arrêté trop long-temps sur l'historien patriotique de la Bohême; mais, dans le cours de cet ouvrage, je n'aurai que trop souvent le droit de flétrir énergiquement la conduite du corps célèbre auquel Balbin appartenait, on peut donc me pardonner de m'arrêter un moment avec plaisir sur une de ces rares exceptions qui brillent de loin en loin dans la longue et obscure suite d'iniquités commises par cette société, et que nous rencontrons dans l'histoire de Bohême et dans l'histoire de ma patrie.
Revenons aux causes extraordinaires que Jean Huss exerça sur ses compatriotes. Balbin, qui ne pouvait en parler sans condamner les hostilités de son ordre contre le sentiment national des Bohémiens, s'en est tiré par un coup de maître. Il décrit d'abord l'effet produit par les prédications de Jean Huss dans une chapelle appelée Bethléem, puis il ajoute le vers suivant de Virgile:
«Hic illius arma, hic currus fuit.»
Oui, dans toutes les révolutions religieuses qui, sans doute, succéderont dans l'avenir aux commotions politiques et sociales qui ébranlent le monde, la victoire parmi les Slaves appartiendra au parti qui emploiera les mêmes armes et saura monter sur le même char, c'est-à-dire qui sera le parti national.
Comme exemple de l'éloquence populaire qu'employait Jean Huss, je citerai un fragment rapporté par l'écrivain protestant Théobald, dont Balbin lui-même reconnaît la science et l'exactitude.