Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 4

Chapter 43,664 wordsPublic domain

[Note 36: J'ai rapporté plus haut que, dans cette invasion, on trouva des femmes slaves au milieu des cadavres de leurs maris. Les Grecs appelèrent les Avares contre les Slaves, mais bientôt après, les mêmes Slaves reparurent sous la domination des Avares, et beaucoup plus terribles qu'auparavant. Neuf siècles plus tard, un évènement semblable se représentait avec les descendants de ces Slaves, avec les Serviens. Ils imploraient en vain contre les Turcs, l'assistance des Chrétiens de l'Occident, et surtout de l'empereur Sigismond. Livrés à leurs seules forces, ils furent défaits dans les plaines de Kossovo-polé, par le sultan Bajazet, en 1386, et obligés de se soumettre. Cinq ans après (1391), ils contribuèrent beaucoup à la victoire des Turcs sur l'empereur Sigismond, à Nicopolis. Je désire vivement attirer l'attention des esprits réfléchis sur cette circonstance; il se peut que les populations slaves, dont l'opposition à la Russie a mis obstacle jusqu'ici à ses projets d'agrandissement, désespèrent un jour de l'assistance de l'Occident, et contribuent le plus puissamment à l'exécution de ces mêmes projets.]

Le territoire que les Slaves conquirent sur l'Empire grec, et qu'ils occupent encore, s'étend jusqu'aux environs d'Andrinople. Pendant deux siècles et même plus, ils furent maîtres presque de toute la Morée[37]. Au Nord, ils défendirent trois cents ans leur indépendance et l'idolâtrie de leurs pères contre le Danemarck, l'Allemagne, et à l'occasion, contre leurs frères convertis de Pologne.

[Note 37: Voir l'appendice 6.]

Malgré les changements qu'ont fait subir au génie de la nation slave l'influence du temps, la forme du gouvernement, la religion, le climat et les autres circonstances, il n'a subi aucune altération dans ses caractères essentiels; j'ai donné tous ces détails, parce qu'ils nous apprennent à apprécier les causes qui ont eu de l'influence sur l'histoire politique et religieuse des Slaves. Ils nous montrent encore ce que nous pouvons craindre et espérer du mouvement qui agite aujourd'hui cette race d'une manière si puissante.

Le caractère doux et pacifique de la race slave, la rendait particulièrement propre à recevoir la doctrine de l'Évangile. Aussi le Christianisme fit parmi elle de rapides progrès, quand il fut prêché dans la langue nationale et par des missionnaires qui ne souillaient pas leurs travaux évangéliques par des vues d'intérêt tout personnel. Mais on résista au Christianisme jusqu'à la mort, toutes les fois qu'il devint un instrument politique et qu'il changea les sublimes préceptes de l'Évangile, la douceur, la patience et l'humilité, en doctrines viles de soumission absolue au joug abhorré des envahisseurs. Ce fut malheureusement ce qui arriva aux Slavons de la Baltique. Leur conversion par les Allemands équivalut à leur destruction. Les quelques mots de Herder que j'ai déjà cités, le rappellent d'une manière bien plus véridique. «Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en esclavage dans toutes les provinces, et les nobles et les évêques se partagèrent leurs dépouilles[38].»

[Note 38: Une vive peinture de l'oppression exercée par les Allemands sur la nation slave, se trouve dans le discours adressé à Lubeck, par un chef slave, à l'évêque d'Oldenbourg. Helmold, qui était présent, le rapporte ainsi: «L'évêque invitait les Slaves à se rendre à Oldenbourg, à abandonner leurs idoles pour recevoir le baptême, et renoncer surtout au pillage et à l'assassinat. Pribislav lui répondit:--«Vénérable prélat, vos paroles sont les paroles de Dieu, elles sont utiles à notre salut; mais pouvons-nous suivre la voie que vous nous tracez, au milieu des maux qui nous environnent? Si vous voulez les connaître, écoutez patiemment mes plaintes. Le peuple que vous voyez est votre peuple, et nous vous découvrirons nos besoins, car c'est à notre évêque de nous prendre en pitié. Nos maîtres nous oppriment avec tant de rigueur, nous imposent tant de tributs et un esclavage si dur, que la mort nous est plus désirable que la vie.

»Cette année même, nous autres, habitants de ce petit coin de terre, nous avons payé au duc, mille marcs, cent au comte, et cela ne suffit pas encore, et chaque jour nous sommes pressurés jusqu'à l'épuisement de nos ressources. Comment pourrions-nous pratiquer une nouvelle religion? Comment fonder des églises et recevoir le baptême, lorsque nous pouvons être forcés chaque jour à prendre la fuite; s'il y avait là au moins un lieu de refuge pour nous! Traversons-nous la Travène, (Trawe, dans le Holstein), mêmes calamités nous attendent; nous retirons-nous à la rivière Panis (Peine en Poméranie), partout les mêmes maux. Quelle ressource nous reste, sinon de quitter la terre, de nous embarquer sur mer, et de vivre à la discrétion des vagues? Est-ce notre faute si, chassés de notre pays, nous troublons la paix des mers; si nous prélevons nos moyens d'existence sur les Danois et sur les marchands qui passent? Nos maîtres ne sont-ils pas responsables des injustices où ils nous réduisent?»

L'évêque lui représenta que cette persécution cesserait du jour où ils seraient chrétiens; Pribislav répondit: «Si vous désirez que nous embrassions votre religion, assurez-nous les mêmes droits dont jouissent les Saxons dans leurs fermes, et de nous-mêmes nous nous ferons chrétiens, nous bâtirons des églises et paierons les dîmes.» (Helmold, _Chronicon Slavorum_.)

Outre Helmold, un autre missionnaire allemand, Adam de Brême, a décrit la tyrannie exercée sur les Slaves par les Allemands, sous prétexte de religion (Voir son _Histoire ecclésiastique_, livre III, chap. XXV). J'ai eu l'occasion plus haut d'établir que cette persécution continua long-temps après la conversion des Slaves. On rencontre avec plaisir une exception à cette conduite cruelle, dans les missions du prélat allemand saint Othon, évêque de Bamberg. Il arriva en Poméranie en 1125, sans forces militaires et connaissant parfaitement la langue du pays. Ses prédications, jointes à son désintéressement et à son affabilité, convertirent ces peuples, jusque-là rebelles, à toute tentative d'une conversion forcée.]

Il en fut autrement chez les Slaves du Sud, là l'Évangile fut prêché dans la langue nationale et ne devint pas un moyen d'acquérir la richesse et le pouvoir.

Les progrès du Christianisme chez les Slaves doivent dater de leurs rapports avec les Grecs. Car, malgré les hostilités qui séparèrent de bonne heure les deux nations, il y eut entre elles des relations actives de commerce. Beaucoup de Slaves entrèrent au service des empereurs grecs, et quelques-uns, au VIe et au VIIe siècle, occupèrent des positions très élevées[39].

[Note 39: Stritter, vol. II, p. 6; le siége patriarcal de Constantinople fut occupé en 766 par un Slave (Stritter, vol. II, p. 80).]

Les Croates et les Serviens, appelés par l'empereur Héraclius, descendirent du nord des monts Carpathes et s'établirent dans le pays qu'ils occupent aujourd'hui. Ils furent les premiers Slaves chez qui le Christianisme devint la religion dominante. Le roi de Bulgarie[40] se convertit en 861, et c'est dans ce pays que s'établit d'abord l'Église chrétienne slave, par la traduction des Écritures. L'établissement de cette Église s'accomplit dans la Grande-Moravie.

[Note 40: Les Slaves qui s'étaient établis graduellement dans la Moesie, province grecque, furent conquis en 679, par les Bulgares. Cette nation, grossière et peu nombreuse, imposa son nom aux vaincus, mais adopta leur langue, leurs moeurs, et, au bout de deux siècles, se trouva complètement fondue avec les Slaves. La Bulgarie soutint des luttes sanglantes contre l'Empire grec et d'autres peuples voisins; mais, après une guerre malheureuse contre l'empereur Basile II, elle fut conquise par lui et devint province grecque en 1018. En 1186, elle recouvra son indépendance; mais, après beaucoup de vicissitudes, elle fut soumise par les Turcs en 1389, et continua, jusqu'à nos jours, de former une province de l'Empire ottoman.]

Il ne faut pas confondre le royaume de la Grande-Moravie, avec la province d'Autriche qui porte aujourd'hui ce nom. C'était un État puissant, qui s'étendait des frontières de la Bavière à la rivière Drina en Hongrie, et des bords du Danube et des Alpes, au Nord, au-delà des monts Carpathes, jusqu'à la rivière Stryi dans le Sud de la Pologne, et à l'Ouest jusqu'à Magdebourg. Sa période de grandeur politique fut de peu de durée, mais son influence intellectuelle fut prédominante durant cette courte période et a laissé des traces qu'on retrouve encore de nos jours. La traduction des Écritures et de la liturgie grecque en langue slave, qui s'accomplit dans la Grande-Moravie, est encore usitée par tous les Slaves qui suivent cette Église, et même par une partie de ceux qui ont reconnu la suprématie du pape. Je donnerai donc quelques détails sur ce sujet.

La Moravie tomba, comme les autres nations slaves, sous l'influence de Charlemagne, et le reconnut, ainsi que Louis le Débonnaire son fils, pour son suzerain. La Moravie recouvra son indépendance en 873 sous Sviatopluk ou Sviatopolk, courageux soldat et gouverneur habile. Ce fut sous le règne de Charlemagne que des missionnaires occidentaux y introduisirent le Christianisme. On y érigea des évêchés sous la juridiction de l'archevêque de Passau et sous celle de l'évêque de Salzbourg. Mais la conversion du peuple accomplie par des prêtres étrangers, peu versés dans la langue du pays, ne fut que nominale. Aussi le prince morave Rostislav, prédécesseur de Sviatopluk, demanda-t-il en 863 à l'empereur grec Michel, de lui envoyer des hommes instruits qui connussent la langue slave. Ils devaient traduire les Écritures en slavon, et organiser le culte public selon les moeurs du pays. Laissons parler le plus ancien chroniqueur slave, Nestor, moine de Kioff.

«Les princes moraves, Rostislav, Sviatopolk et Kotzel, envoyèrent dire à l'empereur Michel: «Notre contrée a reçu le baptême, mais nous n'avons pas de prédicateurs éclairés pour nous instruire et nous traduire les livres sacrés; nous n'entendons ni le grec ni le latin. Les uns nous enseignent une chose, les autres une autre, nous ne pouvons donc comprendre ni le sens ni la portée des Écritures. Envoyez-nous des doctes pour nous expliquer les Écritures et nous en montrer le sens.»

»L'empereur Michel, après avoir entendu cette lettre, fit venir ses philosophes et leur montra le message des princes slaves; ceux-ci lui répondirent: «Il y a à Thessalonique un homme du nom de Léon. Ses deux fils connaissent tous deux la langue slave et sont tous deux des philosophes instruits.» L'empereur fit dire à Léon d'envoyer à la cour ses deux fils, Méthodius et Constantin. Ils vinrent, et Michel leur dit: «Les peuples slaves me demandent des savants pour leur traduire les Saintes-Écritures.» Sur l'ordre de l'empereur, ils allèrent trouver dans les pays des Slaves les princes Rostislav, Sviatopolk et Kotzel. À leur arrivée, ils composèrent un alphabet slavon et traduisirent les Évangiles et les actes des apôtres. Les Slaves furent dans la joie en entendant chanter la magnificence du Seigneur dans leur propre langue, lorsque les Grecs eurent traduit le psalmiste et les autres livres.» (_Annales de Nestor_, texte original, édition de Saint-Pétersbourg, 1767, pages 20, 23.)

Quelques savants slaves de distinction pensent que Méthodius et son frère Constantin, mieux connu sous le nom du moine Cyrille, ont commencé la traduction des Écritures en Bulgare et inventé alors l'alphabet slavon. Mais que l'invention de l'alphabet et la traduction des écritures aient été effectuées d'abord en Moravie ou y aient été apportées par Méthodius et Cyrille, c'est dans ce pays que les pieux travaux de ces saints hommes ont reçu leur plus entier développement, par la complète organisation du service divin dans la langue du pays.

Toutefois, il faut remarquer cette circonstance-ci. Quoique Cyrille et Méthodius aient établi le service divin en slavon, selon les rites de l'Église grecque, ils restèrent toujours sous l'obéissance du pape romain, et ne passèrent pas sous celle des patriarches de Constantinople. C'était précisément alors le commencement de ce grand débat qui se termina par la séparation complète des deux Églises. L'établissement du culte slave en Moravie, où le service latin avait été introduit, excita la colère du clergé allemand qui en dénonça les auteurs au pape Nicolas Ier. Le pape somma les deux frères de comparaître devait lui. Ceux-ci obéirent et surent si bien se justifier, que le pape Adrien Ier, successeur de Nicolas, confirma le mode de culte qu'ils avaient établi et créa Méthodius archevêque de Moravie. Cyrille refusa la dignité épiscopale qu'on lui offrait en même temps, entra au couvent, et y mourut peu après. De semblables accusations obligèrent Méthodius à reparaître à Rome en 879. Il obtint du pape Jean VIII, la confirmation de la liturgie slave, mais à condition qu'en emploierait en même temps le latin, et que celui-ci aurait la préséance sur la langue slave. Les hostilités contre la liturgie slave allèrent toujours en croissant, et après la mort de Méthodius, elles dégénérèrent en persécution violente. Des prêtres qui défendaient le culte de Dieu dans la langue nationale, furent chassés de leur patrie par l'influence allemande. L'État de Moravie fut détruit en 907 par les Magyars ou Hongrois idolâtres. Quand les conquérants furent convertis au Christianisme en 973, le service latin fut établi parmi eux, et la liturgie slavonne disparut. Elle subsista quelque temps en Bohême et en Pologne. J'aurai plus tard occasion de donner quelques détails sur ce sujet dans les chapitres relatifs à ces contrées.

Les caractères slavons inventés par Cyrille ne sont qu'une modification de l'alphabet grec, avec l'addition de quelques lettres empruntées aux alphabets orientaux, et qui ont pour but d'exprimer certains sons particuliers au slavon, mais étrangers à la langue grecque. Le synode provincial de Salone (en Dalmatie), en 1060, déclara cet alphabet slavon une invention diabolique et Méthodius un hérétique. Cependant, de nos jours encore, il continue à être en usage dans les livres de piété, chez tous les Slaves qui suivent la religion grecque, et même parmi quelques-uns de ceux qui reconnaissent la suprématie du pape.

Un autre alphabet slavon est en usage pour les cérémonies sacrées dans quelques églises de Dalmatie qui, fidèles au dogme et aux rites de l'Église catholique romaine, ont le privilége d'accomplir le service divin dans leur langue. Il est connu sous le nom d'alphabet glagolite, et son origine est attribuée à saint Jérôme, né en Dalmatie. Cette opinion ne soutient pas l'épreuve de la critique historique. Saint Jérome est mort en 420, bien avant l'établissement des Slaves dans sa patrie. C'est pourquoi Dobrowski, un des savants slaves les plus éminents, a-t-il supposé qu'après la prohibition de l'alphabet de Cyrille par le synode de Salone, en 1060, les caractères glagolites ont été inventés par quelques prêtres slaves de Dalmatie, qui, pour sauver la liturgie nationale, ont attribué ces caractères à saint Jérôme. Cette supposition, généralement admise depuis quelque temps, a été réfutée par Kopitar, conservateur de la bibliothèque impériale à Vienne, qui fait autant autorité que Dobrowski sur les questions slaves. Kopitar a établi, par la découverte d'un vieux manuscrit glagolite, que cet alphabet est au moins aussi ancien que celui de Cyrille, bien qu'on ne puisse déterminer l'époque de son origine[41].

[Note 41: Voici un fait curieux. Les Évangiles sur lesquels les rois de France, à leur couronnement, prêtaient serment dans la cathédrale de Reims, sont slaves, écrits en partie avec les caractères de Cyrille, en partie avec les caractères glagolites. Pierre le Grand, en visitant Reims, en 1719, découvrit le premier cette circonstance. Le savant slave si connu, Hanka, a publié, en 1846, à Prague, une histoire de ce manuscrit, illustrée de _fac-simile_, etc. Voici ce qu'il en dit: «Ce manuscrit fut offert par l'empereur Charles III, roi de Bohême, au couvent d'Emmaüs, comme un précieux monument écrit par saint Procope, abbé au couvent de Sazava. Il fut enlevé du couvent par les Hussites, qui le sauvèrent de la destruction, dans leur vénération respectueuse pour le rituel slave. On le trouve ensuite à Constantinople, sans qu'on sache comment il y fut porté. On croit qu'il y fut envoyé en présent par le roi hussite de Bohême, George Podiebrad, à l'époque où il négocia un rapprochement avec l'Église grecque. Ce livre était magnifiquement relié, et enrichi d'or, de pierres précieuses et de saintes reliques. Un siècle environ plus tard, en 1546, un peintre de Constantinople, nommé Paleokappas, qui trafiquait d'objets précieux, le porta au concile de Trente. Le cardinal de Lorraine l'y acheta et en fit présent à la cathédrale de Reims, dont il était archevêque. Il disparut durant la première révolution. Quelques années plus tard, un Russe très instruit, Alexandre Tourguéneff, le découvrit dans la bibliothèque publique de Reims, où il avait été déposé sous le consulat de Napoléon; mais il n'avait plus cette magnifique reliure qui l'avait fait placer parmi les ornements du sacre des rois.»]

CHAPITRE II.

BOHÊME.

Origine de ce nom, et premiers temps historiques. -- Conversion au Christianisme. -- Vaudois réfugiés dans ce pays. -- Règne de l'empereur Charles VI. -- Jean Huss. -- Son caractère. -- Il se met à la tête du parti national à l'Université de Prague. -- Son triomphe sur le parti allemand. -- Conséquences. -- Influence des doctrines de Wicleff sur Jean Huss. -- L'archevêque de Prague fait brûler les ouvrages de Wicleff et excommunie Jean Huss. -- Le pape cite Jean Huss devant son tribunal, à Rome. -- Jean Huss commence à prêcher contre les indulgences du pape et est excommunié par le légat du Saint-Père. -- Concile de Constance. -- Arrivée de Jean Huss à Constance. -- Son emprisonnement. -- L'empereur s'oppose d'abord à la violation du sauf-conduit qu'il a donné, mais les pères du concile lui persuadent d'abandonner Jean Huss. -- Procès et défense de ce dernier. -- Sa condamnation. -- Son supplice. -- Procès et supplice de Jérôme de Prague.

La Bohême, quoique relativement d'une médiocre étendue, occupe une des premières places dans l'histoire religieuse de l'Europe. Par sa position géographique, qui entame en forme de coin le corps germanique, par le vif esprit de nationalité qui anime sa population slave et que des siècles d'oppression n'ont pu détruire, cette nation mérite un intérêt particulier de tous ceux que le progrès de l'humanité ne trouve pas indifférents. Nulle part, peut-être, l'influence des opinions religieuses sur le développement national, _et vice versà_, n'apparaît avec autant d'éclat que dans l'histoire de ce pays, petit par son étendue, mais grand par ce qu'il a fait. Nulle part on ne voit d'une manière aussi évidente qu'en Bohême, les avantages de la liberté religieuse et les tristes conséquences de sa suppression.

Le nom de Bohême tire son origine de la nation celtique des Boïens, qui occupaient ce pays au commencement de notre ère, d'où le nom de Boïohemum (maison ou pays des Boïens) est venu; il s'est changé en Bohême, et est encore usité par l'Europe occidentale, mais non par les habitants slaves du pays. La population teutonique des Marcomans occupa ensuite la Bohême. Cette nation disparut au Ve siècle, après s'être réunie aux Goths, aux Alains et aux autres nations, dans leur passage du nord-est de l'Europe au sud-ouest. Derrière eux, les populations slaves des Tchekhs occupèrent les terres abandonnées par eux durant cette émigration que j'ai rappelée dans le premier chapitre en citant les paroles de Herder. Cette nation s'est maintenue dans le pays, et reçoit de l'Europe occidentale le nom de Bohémiens, bien que dans sa langue elle conserve son ancien nom de Tchekhs, que lui donnent tous les autres peuples slaves. La royauté de Bohême se constitua d'une manière définitive sous Boleslav Ier (936-967) et s'adjoignit la province de Moravie sous Brzetislav (1037-1055). Les rois de Bohême tombèrent de bonne heure sous l'influence des empereurs allemands, reconnurent leur suzeraineté, et en reçurent la couronne royale à la fin du XIe siècle. Pendant le XIIIe siècle, elle acquit une grandeur extraordinaire, mais de courte durée, sous le roi Przemysl Ottokar, qui étendit sa domination jusqu'aux rives de l'Adriatique[42]. Ce royaume devint très florissant sous la dynastie de Luxembourg, et c'est dans cette période que prend place le mouvement politique et religieux si connu qu'a suscité Jean Huss.

[Note 42: Shakspeare n'aurait pas commis une erreur géographique si grossière, en plaçant ses héros naufragés sur les côtes de la Bohême (_Récits d'Hiver_, acte III, scène III), s'il avait choisi cette période pour la date de sa pièce.]

Le Christianisme doit avoir pénétré en Bohême vers l'époque de Charlemagne, qui fit la guerre à ce pays et le contraignit à payer tribut. Il s'affranchit cependant de la suzeraineté des successeurs de Charlemagne, et se plaça sous la protection de Swiatopluk, roi de la Grande-Moravie, où, comme nous l'avons dit, les travaux apostoliques de Méthodius et de Cyrille avaient établi définitivement le Christianisme. Méthodius baptisa le roi de Bohême, Borivoy, et donna à la Bohême l'organisation religieuse qu'il avait fondée en Moravie. Après la destruction du royaume de Moravie, l'influence croissante de l'Allemagne sur la Bohême fit abandonner cette organisation religieuse, c'est-à-dire le culte accompli dans la langue nationale avec les rites et la discipline de l'Église grecque. On y substitua la liturgie latine et les pratique de l'Église romaine. En 1094, l'autorité ecclésiastique fit détruire le dernier asile de la vieille religion, le couvent bénédictin de Sazava, et anéantir les derniers livres slaves qui subsistaient encore[43].

[Note 43: Voir Palacky, Geschichte Von Bohmen, vol. I, p. 339.]

Cependant, quoique interdites officiellement en Bohême, les Églises nationales doivent avoir continué en secret pendant de longues années, chez un peuple aussi attaché à tout ce qui est national. Quoi de plus naturel qu'il ait préféré le culte accompli dans sa langue à celui qui empruntait une langue inconnue[44]. Ces Églises ou congrégations n'étaient pas opposées aux dogmes fondamentaux de Rome ou à sa suprématie, la persécution changea leurs dispositions et leur appui fut assuré à tous ceux qui plus tard attaquèrent les dogmes. De l'aveu unanime des écrivains protestants et catholiques, les Vaudois persécutés en France trouvèrent un refuge en Bohême et en Pologne. D'après de Thou, le grand réformateur de Lyon, Pierre de Vaux lui-même, parcourut les contrées slaves et s'établit en Bohême. Le savant Perrin dit la même chose; Stranski[45], écrivain protestant de Bohême, s'exprime ainsi: «Les derniers restes de l'idolâtrie ou l'influence des Latins avaient profondément altéré le rituel grec. En 1176, de pieux personnages, disciples de Pierre de Vaux, chassés de France et d'Allemagne, vinrent se réfugier en Bohême et s'établirent dans les villes de Zatec et de Lani. Ils se joignirent à ceux qui suivaient l'Église grecque, et par leurs prédications réformèrent le culte qui s'était altéré.»

[Note 44: Lenfant rapporte, d'après l'autorité de Spondanus, que le pape Innocent IV accorda aux Bohémiens, vers la fin du XIIIe siècle, d'accomplir le service divin dans leur langue (_Histoire des Hussites_, vol. I, p. 3). Le jésuite bohémien Balbin, considère comme un privilége glorieux pour les Slaves, d'avoir eu la permission d'accomplir le culte divin dans leur langue.]

[Note 45: _Respublica Bohema_, cap VI; p. 272.]