Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 37

Chapter 373,607 wordsPublic domain

Outre le but si grand de propager la vérité évangélique, qui porte les Protestants anglais à s'exposer aux extrémités du monde, il est une raison pour laquelle nous les engageons à prêter une attention toute particulière à la situation religieuse des Slaves. On ne saurait douter un instant des progrès immenses que la réaction catholique a faits sur le continent, où, sous le masque de conservation, elle s'est arrogée sur les affaires publiques de divers pays une influence telle, que les plus beaux jours de la domination cléricale auraient à lui porter envie. Ce parti réactionnaire a déjà manifesté d'une manière évidente son hostilité envers l'Angleterre et ses sympathies pour la Russie. Cette tendance n'est pas le résultat de quelques vues personnelles ou des sentiments des chefs de ce parti, mais elle réside dans la nature même des choses; en effet, la Russie, malgré sa mésintelligence accidentelle avec le Pape, au sujet des affaires des Églises grecques unies, a le même intérêt que lui à s'opposer aux progrès des opinions libérales. Le siége papal supportera beaucoup de la Russie plutôt que d'entrer en collision avec cette puissance; car il n'a jamais perdu l'espoir de soumettre l'Église russe à sa suprématie au moyen d'une union semblable à celle de Florence, et, bien que cette union puisse être aujourd'hui d'un accomplissement difficile, sa réalisation se suppléerait, en attendant mieux, par une alliance entre le chef spirituel de Rome et le pape politique de Russie. Une alliance de ce genre ne serait pas une nouveauté; car c'est en Russie que l'ordre des Jésuites, aboli partout ailleurs, trouva un refuge et préserva son existence menacée, circonstance qui facilita beaucoup son rétablissement, en 1814, par le pape Pie VII. Le clergé catholique de Pologne fut soutenu vigoureusement par le gouvernement russe, qui se servit de beaucoup de ses membres pour atteindre le but de sa politique réactionnaire. L'insurrection de 1830-1831 réveilla cependant les sentiments patriotiques de la grande majorité du clergé polonais, de manière à rendre l'influence de Rome sans force contre la voix de la patrie. La conduite des ecclésiastiques polonais fut censurée sévèrement par le pape Grégoire XVI[196], mais il trouva pour le gouvernement russe des remontrances d'une douceur extrême, au sujet de la séparation forcée de l'Église grecque unie d'avec Rome; car il savait bien que sa domination courait un plus grand danger par l'établissement d'un gouvernement libéral dans la Pologne catholique, que par le despotisme de la Russie schismatique, quand même cette oppression serait dirigée contre une population catholique. La restauration de l'autorité papale, le retour des Jésuites à Naples et des Liguoristes à Vienne, en conséquence de la réaction politique dans ces deux capitales, prouve évidemment que les intérêts politiques et religieux deviennent de plus en plus solidaires les uns des autres, et que, dans un avenir plus ou moins éloigné, ils exerceront une grande influence sur leur développement mutuel. Les intérêts du Papisme, c'est-à-dire du despotisme religieux, sont intimement liés à ceux de l'absolutisme politique, qui peut seul le maintenir intact. Il peut s'adapter, en cas de nécessité, à des institutions libérales et se maintenir quelque temps au milieu d'elles à la faveur de circonstances particulières; mais il ne saurait résister long-temps à la liberté de discussion, principalement dans un endroit où il a sa source et son représentant suprême. Aucun argument contraire ne saurait prévaloir contre les principes proclamés dans la lettre encyclique de Grégoire XVI[197], ni contre les mesures adoptées par le gouvernement papal à Rome, après son rétablissement. Le Christianisme protestant veut la liberté pour se développer, et son plus grand ennemi est le despotisme, de quelque nom qu'il se couvre, clérical, monarchique ou démocratique; car il importe peu que la liberté de répandre la parole de Dieu et la propagation de la vérité évangélique soit entravée par les décrets d'un pouvoir absolu ou par ceux d'une autorité ou d'une faction républicaine. Nous citerons à l'appui, que c'est en conséquence de l'établissement d'un régime constitutionnel en Piémont, que les Vaudois obtinrent la pleine jouissance des droits civils et politiques, et que ce fut le gouvernement absolu de la Russie qui empêcha les missionnaires protestants de continuer leurs travaux dans ses provinces asiatiques. Cette cause sacrée ne retirera jamais d'avantages du soutien d'un pouvoir arbitraire ou d'une alliance avec lui; l'histoire prouve que le Protestantisme ne fut jamais aussi faible que lorsqu'on le dégrada au point de le faire servir d'instrument ou de prétexte aux vues et aux passions politiques. Nous savons qu'il y a beaucoup d'hommes pieux et sincères, particulièrement en Allemagne, qui, effrayés des excès de l'aberration politique et de l'incrédulité religieuse, réclament la main puissante d'un pouvoir absolu, non-seulement pour le maintien de l'ordre social, mais encore pour celui de la Religion. Il est en dehors de notre sujet de discuter jusqu'à quel point leur première supposition est soutenable; mais, en ce qui concerne la seconde, nous ferons seulement remarquer que c'est sous les gouvernements absolus de l'Allemagne et quand leurs sujets n'ont eu aucune liberté de discussion, que le Panthéisme s'est répandu le plus largement, et que les doctrines subversives de tout principe de religion et de moralité ont été ouvertement propagées dans ce pays.

[Note 196: Rome, avec sa sagacité habituelle, prévit le danger qui menaçait sa domination en Pologne, si ce pays était rendu à l'indépendance. De là le Bref auquel nous faisons allusion dans le texte, adressé en 1852 aux évêques de Pologne par Grégoire XVI, qui condamnait en termes violents la tentative que la nation avait faite l'année précédente pour recouvrer son indépendance. Le même Bref en mentionne un autre d'une teneur semblable, envoyé au pays dans le temps le plus orageux de sa lutte, mais qui n'atteignit pas sa destination, ainsi que le pape s'en plaint. Nous pensons toutefois que cette plainte n'est pas dénuée de fondement, et, bien que le Bref en question n'ait pas été proclamé publiquement, il doit avoir circulé parmi quelques membres du clergé; car il est bien connu que les moines de l'ordre des Missionnaires, particulièrement dévoués à Rome, refusèrent l'absolution aux soldats polonais pour s'être battus contre l'empereur de Russie. La _Gazette officielle_ de Rome, qui s'était abstenue de toute censure contre l'insurrection polonaise aussi long-temps que la lutte avait duré, éclata, après sa malheureuse issue, en injures les plus grossières contre les patriotes qui y avaient pris part, et à la bravoure desquels leurs adversaires politiques eux-mêmes ont rendu justice. Le pape avait, en effet, de bonnes raisons pour redouter le succès de l'insurrection polonaise, car il y avait déjà en voie de circulation, parmi plusieurs jeunes ecclésiastiques, un plan d'émancipation et de Réforme de l'Église polonaise sur les principes suivants: Séparation complète d'avec Rome, service divin en langue nationale au lieu du latin, permission de mariage au clergé, etc.; la hiérarchie était conservée et le dogme de la transsubstantiation, de même que la confession auriculaire, abandonnés à la conscience de chacun. La persécution de l'Église grecque unie à Rome par le gouvernement russe, et la tendance du gouvernement prussien à germaniser le gouvernement de Posen, ont considérablement fortifié dans ces régions l'attachement du peuple à l'Église catholique, et le progrès de la religion évangélique n'y a plus d'autre chance aujourd'hui que l'établissement très éventuel d'institutions libres.]

[Note 197: «De cette source corrompue de l'indifférentisme, découle cette opinion absurde et erronée ou plutôt cette démence (_deliramentum_) que la liberté de conscience devrait être maintenue et assurée. La voie est ouverte à cette très pernicieuse erreur, par cette liberté d'opinions sans frein ni limites, qui se répand au loin au grand détriment de la société civile et religieuse, quelques individus prétendant avec la dernière imprudence que la cause de la religion ne peut que gagner à cette indépendance de l'esprit. Mais saint Augustin l'a dit: «Que peut-il y avoir de plus mortel pour l'âme que la liberté d'erreur!» Et, en effet, ôtez à l'homme le frein qui le retient dans le sentier de la vérité, sa nature, portée au mal, tombe dans le précipice toujours ouvert sous ses pas; nous pouvons dire que l'abîme sans fond d'où saint Jean vit s'élever une épaisse fumée et s'élancer les sauterelles qui obscurcirent le soleil avant de dévaster la terre, s'est ouvert de nouveau. De là le désordre des esprits, une plus grande corruption de la jeunesse, un mépris des choses sacrées et des lois les plus saintes, répandu parmi le peuple, en un mot le fléau le plus mortel à la société, ainsi que le prouve l'expérience des âges les plus reculés, où nous voyons les États les plus florissants en gloire, en richesses et en puissance tomber par ce seul germe de destruction--une liberté immodérée d'opinions et de paroles et l'amour de la nouveauté.

»À cet ordre de choses appartient cette liberté funeste, détestable et à jamais exécrable, de la liberté de la librairie, de publier quelque écrit que ce soit, liberté que quelques individus osent réclamer et soutenir par tous les moyens. Nous sommes terrifiés, vénérables Frères, à la vue des doctrines monstrueuses ou plutôt des erreurs qui menacent de submerger notre Église et qui sont semées en tous lieux au moyen d'une multitude de livres, de pamphlets et de toutes sortes de publications, petits en taille, mais immenses en malice, et dont la malédiction qui en sort s'étend sur toute la terre. Il y a cependant, chose bien pénible à dire! des hommes qui sont arrivés à un tel degré d'impudence, qu'ils soutiennent obstinément que le déluge d'erreurs qui provient de cette source, est suffisamment compensé par un livre, en défense de la vérité de la religion, qui vient apparaître accidentellement au milieu de ce flot de perversité. Il est incontestablement contraire à toutes les idées de justice, de permettre un mal certain parce qu'il y aurait espoir d'en retirer un bien présumable. Maintenant, quel homme de sang-froid dira que les poisons devraient circuler librement, être vendus publiquement et colportés, et même bus, parce qu'il existe un remède qui peut quelquefois sauver de la destruction ceux qui en prennent! La discipline de l'Église, pour détruire les mauvais livres, a été toute différente depuis le temps des apôtres, dont nous lisons qu'ils brûlèrent un grand nombre de livres (_Actes 19_); il suffit de parcourir les lois qui ont été faites à ce sujet par le cinquième concile de Latran, et par la constitution publiée ensuite par Léon X, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, disant _que ce qui avait été créé avec sagesse pour la propagation de la foi et des sciences utiles, ne devait pas être perverti et devenir préjudiciable au salut des fidèles_. Ce fut aussi l'objet principal de l'examen des pères du concile de Trente, qui, pour remédier à un pareil mal, publièrent un décret salutaire, ordonnant de mettre à l'index tous les livres qui contiendraient des doctrines impures. _Il est nécessaire de combattre vigoureusement, disait Clément XIII, notre prédécesseur d'heureuse mémoire, dans ses lettres encycliques sur la proscription des livres pernicieux_, il est nécessaire de combattre vigoureusement tant que les circonstances l'exigeront, afin de détruire le poison mortel de tant de livres, car l'erreur ne disparaîtra jamais, à moins que les criminels éléments du mal ne soient livrés aux flammes. Il est donc suffisamment évident, d'après la sollicitude constante avec laquelle ce saint siége apostolique s'est efforcé, à travers les âges, de condamner les livres pernicieux et suspects et de les arracher de la main des hommes, combien est fausse, téméraire, injurieuse au siége apostolique, et féconde en maux de toutes sortes pour les chrétiens, la doctrine de ceux qui non-seulement rejettent la censure des livres comme une mesure oppressive, mais sont arrivés même à un tel degré de perversité, qu'ils la représentent comme opposée aux principes d'équité et de justice, et osent refuser à l'Église le droit de l'établir et de l'exercer.»]

Grandes et terribles comme l'ont été les commotions qui ont ébranlé l'Europe continentale depuis février 1848, et dont la fin, malgré le calme apparent qui règne sur le continent d'Europe n'est pas encore venue, elles n'ont été que l'effet naturel de causes longuement accumulées; elles ont été en grande partie prévues et prédites par ceux qui surveillaient leur progrès, bien que la soudaineté de l'éruption ait surpris ceux-là mêmes qui s'y attendaient depuis long-temps. Cependant, si l'explosion des passions et des besoins sociaux et politiques avait été prévue par beaucoup de penseurs, la tournure que les événements ont prise était peu attendue par eux. De tous les faits cependant qui se sont produits au jour, en conséquence de ces commotions, aucun peut-être n'est plus frappant que la force immense manifestée sur le continent par le parti catholique. C'est là le résultat naturel des longs et persévérants efforts que ce parti avait faits sans jamais se laisser abattre. Opposé, comme nous le sommes, à ses vues et à ses fins, et aussi profondément que nous déplorions ses erreurs, nous pensons que la fidélité inébranlable qu'il a montrée à sa cause est loin de mériter le blâme. Rien, en effet, ne pouvait être plus désespéré que la situation du Catholicisme à l'époque où Napoléon était à l'apogée de sa gloire; sa capitale réduite en ville provinciale de l'Empire français, son chef captif, une indifférence complète pour ses doctrines et pour ses cérémonies parmi les classes instruites de la société. C'est dans ces circonstances que plusieurs individus zélés et doués d'intelligence entreprirent de relever par leurs écrits la condition déchue de l'Église catholique. L'ouvrage de Lamennais sur l'indifférence en matière de Religion[198], produisit une immense sensation; plusieurs autres productions vinrent à l'appui, particulièrement celles du comte Joseph de Maistre et du vicomte de Bonald. Ces ouvrages, écrits dans un style magnifique, attaquaient leurs adversaires à l'aide des arguments les plus captieux, les étourdissant d'un nombre infini de citations et de faits adaptés à leur objet. Il n'est donc pas étonnant qu'une telle réunion de talents et de savoir, animée par un zèle sincère, produisît un effet puissant, surtout à une époque où le besoin de principes religieux commençait à se faire sentir, et que beaucoup de jeunes et ardents esprits se rallièrent à l'étendard de l'Église catholique, relevé par des champions aussi puissants. Ce parti, qui préconisait en même temps l'absolutisme politique, s'accrut rapidement, et fut secondé par quelques Protestants, hommes de talent hors ligne, qui passèrent à l'Église catholique et dévouèrent leur plume à son service[199]. Ce parti, soutenu par l'influence de la cour romaine, par les Bourbons rétablis en France et par la politique de Metternich, s'acquit une grande influence; mais ce succès lui fit abandonner sa prudence habituelle et recourir à des mesures d'une violente réaction sous le règne de Charles X, ce qui contribua beaucoup à la révolution de Juillet 1830. Cet évènement porta un rude coup à ce parti. Il ne s'abandonna pas cependant au découragement; mais, formé par l'expérience, il ne chercha plus son point d'appui dans le gouvernement, comme il l'avait fait de 1815 à 1830. Il commença alors à agir directement sur le peuple, en se servant avec un redoublement d'énergie de la presse, de la chaire et du confessionnal. Nous assistons aujourd'hui au résultat de ses efforts persévérants. Il est naturel que ce parti se soit grossi d'une foule d'hommes qui trouvent que la cause qui triomphe est la cause légitime; car, malheureusement, il en a été et il en sera toujours ainsi en tous lieux. La justice nous oblige cependant à reconnaître que le parti catholique a trouvé pour adhérents beaucoup d'hommes sincères, dont le jugement a été égaré par leurs sentiments. La généralité des hommes ne se donnera pas la peine d'examiner de près le mérite réel d'une cause, elle jugera de sa valeur par la manière dont elle est défendue. Les hommes se rangent, en général, du côté où ils trouvent une grande puissance intellectuelle et un zèle sincère, tandis qu'ils condamnent et méprisent souvent la meilleure cause si elle n'a pas l'avantage d'être ainsi représentée. La grande ferveur et l'ardeur des Catholiques à gagner leurs adversaires, surtout ceux dont la richesse, le rang et les talents promettaient d'utiles alliés, ont souvent obtenu plus de succès que les arguments les plus logiques présentés d'une manière froide. Une proclamation publique de la vérité, tombée du haut de la chaire, d'une plate-forme, où par la voie de la presse, bien que soutenue des raisons les plus fortes, manquera souvent de produire une impression aussi profonde que celle qui peut résulter d'efforts individuels. N'est-il pas très naturel que ceux qui vont sur les grandes routes réussissent à convertir plus de gens que ceux qui restent chez eux en attendant qu'on vienne frapper à leur porte pour être admis. Ce n'est pas seulement le pauvre d'esprit qui a besoin de soutien, il y a des hommes riches d'intelligence, dont l'âme incertaine et le coeur souffrant se soumettront facilement à l'influence vivifiante d'un intérêt d'affection, mais reculeront, au contraire, au contact glacé d'une sévère raison qui n'aura pas pour elle le contact magique d'une véritable sympathie. C'est là ce qui eut lieu de la part d'un grand nombre d'individus intelligents, en Allemagne et peut-être dans un pays moins éloigné, individus dont la position et les principes les mettent au-dessus de tout soupçon d'avoir été influencés par les vils motifs de l'intérêt personnel, et dont l'intelligence supérieure eût certainement résisté aux arguments les plus captieux, mais dont le coeur chaud et la vive imagination ne résistèrent pas à l'épreuve de la fascination d'un échange de pensées mêlé de manifestation de sympathies. Nous espérons qu'après avoir décrit, comme nous l'avons fait, les procédés immoraux des Jésuites et les calamités qu'ils ont appelées sur notre pays et sur la Bohême, on ne nous soupçonnera pas de partialité pour leur ordre. Cependant la vérité, qui est le premier devoir de l'historien, veut que justice soit rendue aux qualités extraordinaires qu'ils ont déployées en tant d'occasions. Il ne saurait y avoir qu'une seule opinion sur la manière peu scrupuleuse avec laquelle ils n'ont que trop souvent poursuivi le but de leur tortueuse politique; mais leur zèle et leur dévouement à leur Église, leur persévérance à poursuivre une entreprise une fois commencée, leur savoir, le tact, la prudence et l'habileté qu'ils apportent à la direction des affaires les plus difficiles, sont assurément dignes d'une meilleure cause; que leurs adversaires eussent possédé seulement la moitié de ces qualités, bien des choses qui nous blessent aujourd'hui se fussent passées autrement. Les Jésuites ne discourent pas, ils agissent; car ils savent que les mots, sans les actes, n'inspirent ni respect ni confiance, et ne sont bons qu'à discréditer la meilleure des causes en faisant douter de la sincérité de ses promoteurs et en laissant naître le soupçon qu'ils ne sont mis en avant que pour couvrir la faiblesse réelle de la cause; les Jésuites sont de dangereux ennemis, mais des amis dévoués; leurs adhérents peuvent compter sur leur assistance, autant que leurs adversaires doivent craindre leur hostilité. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que ce parti soit servi avec tant de zèle et de dévouement; on les hait, on ne les méprise pas; mais la haine est souvent bien près de la crainte, et la crainte conduit à la soumission. Il est donc bien naturel qu'un parti redouté par ses ennemis et qui inspire une confiance sans bornes à ses amis, remporte de grands avantages sur un parti qui n'éveille ni l'un ni l'autre de ces sentiments.

[Note 198: Lamennais, qui avait rendu d'immenses services à la cause de Rome par sa plume éloquente, reconnut enfin ses illusions; mais, malheureusement, il tomba dans un autre extrême.]

[Note 199: Tels furent, par exemple, les écrivains politiques allemands bien connus, Haller, Jarcke, Philips, etc.]

Les Jésuites sont des hommes éminemment pratiques, car ils employent toujours les moyens les mieux adaptés à l'accomplissement de leurs desseins, sachant bien que le défaut d'habileté ne peut être suppléé par de bonnes intentions. Ils ne se bercent pas de puériles satisfactions d'amour-propre, ni d'un succès insignifiant; ils ne considèrent un premier pas fait que comme un stimulant pour ce qui reste à faire et comme un marche-pied pour atteindre des résultats plus importants. Ils n'attendent pas l'approche du danger, et ils essaient d'effrayer leur ennemi par de vagues dénonciations; ils examinent avec calme sa force et sa position, ses moyens d'attaque, ses mouvements et ses intentions probables, et ils adoptent les mesures nécessaires pour lui tenir tête sur tous les points. La prudence ordinaire prescrit cette manière d'agir; ce n'est pas son usage, mais son abus qui est condamnable. L'Évangile nous ordonne non-seulement d'être innocents comme la colombe, mais encore prudents comme le serpent; il nous recommande la prudence par l'exemple de l'homme qui bâtit une tour et du roi qui va à la guerre. La cause de la vérité ne saurait que se déconsidérer par les moyens exagérés que les Jésuites ont employés en beaucoup de pays; mais personne ne saurait nier que cette cause ne puisse progresser à la faveur du talent, de la prudence et du savoir, et que ces nobles dons de la Providence devraient être utiles pour la propagation de ce grand objet.

Si c'est un tort de travailler dans les ténèbres et de prendre les couleurs d'un parti auquel on s'est opposé, comme cela s'est vu dans le fait que nous avons rapporté précédemment, est-il donc plus convenable de tenir conseil dans les rues, de proclamer, sur les toits, des projets à peine ébauchés, et de célébrer des victoires qui sont encore à gagner...

Se servir du savoir pour corrompre la vérité, comme l'ont fait les Jésuites en mainte occasion, est un acte d'immoralité que l'on ne saurait trop flétrir. Le seul moyen efficace pour contre-balancer cette influence sans principes ainsi que la propagation de l'erreur, c'est l'instruction. «La science est la puissance,» a dit un grand philosophe anglais, et il en est surtout ainsi quand on l'applique à la défense de la vérité, qui importe le plus à l'humanité. C'est grâce à la puissance du savoir, que Wickliffe, Huss, et les Réformateurs du XVIe siècle purent ébranler l'esclavage spirituel que Rome avait établi au moyen-âge, et ce n'est pas par l'ignorance que l'on parviendra jamais à contre-balancer ses efforts réactionnaires.