Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 36

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[Note 193: Le cabinet russe, en obtenant à plusieurs reprises, du gouvernement français, l'expulsion de quelques réfugiés polonais, de Paris ou même de la France, avait en vue un objet assurément plus important que de vexer simplement ces individus. La diplomatie russe est trop sage pour condescendre à des actes aussi puérils d'oppression, afin d'empêcher ces réfugiés de s'abandonner à un esprit permanent d'hostilité contre la Russie; car elle sait bien que, chassés de France, ils peuvent recommencer en Angleterre ou en Belgique, et que son intervention ne servirait qu'à produire sur le public français une impression défavorable contre elle. Son véritable but, en obtenant du gouvernement français ces actes de condescendance à ses désirs, était de montrer à la Pologne le pouvoir de l'influence russe en France, afin que les Polonais comprissent bien qu'ils n'avaient rien à attendre de ce gouvernement. Sa politique a complètement réussi sur ce point, et nous devons ajouter qu'elle a rendu un grand service aux Polonais, en détruisant une illusion dangereuse qui leur a fait beaucoup de mal en plus d'une occasion.]

La Religion n'est-elle pas le plus sûr moyen de réconcilier les individus aussi bien que les nations, bien que trop souvent les hommes l'aient transformée en instrument de désordre. Plus la forme sous laquelle le Christianisme se présente aux hommes est pure, plus son influence est puissante à cimenter les liens de charité et de bienveillance réciproques entre les individus et les nations unies sous les mêmes formes; mais malheureusement, ainsi que nous avons eu occasion de le dire, la communauté de religion n'a pas empêché les Protestants allemands d'abandonner leurs frères slaves de Bohême, ni même de s'unir contre eux aux Allemands catholiques de l'Autriche et de la Bavière; bien que, d'un autre côté, les Protestants polonais appuyassent de tout leur zèle leurs frères de France. Le Gouvernement protestant de la Prusse s'applique malheureusement bien plus à convertir ses sujets slaves en Allemands qu'à propager le Protestantisme parmi eux. Nous avons dit que les Églises protestantes de la Pologne prussienne ont perdu leur nationalité polonaise, et par cela même tout moyen d'exercer une influence quelconque sur les Polonais de cette province. Ajoutons que dans la province de Koenigsberg il existe une population considérable de Protestants polonais, de telle sorte qu'il y a soixante-dix églises où le service divin s'accomplit en langue nationale. Cette population diminue chaque jour par suite des efforts incessants du gouvernement pour la fondre, comme nous l'avons dit, avec l'élément germain. Les écoles primaires, pour les enfants de cette population, sont confiées, à peu d'exceptions près, à des professeurs qui sont ou entièrement étrangers au polonais ou très imparfaitement versés dans cette langue, ce qui fait que leurs élèves polonais passent tout leur temps à apprendre un peu d'allemand, tandis que toute autre instruction donnée dans ces écoles est perdue pour eux. Il arrive fréquemment que les élèves apprennent par coeur des pages entières en allemand, sans pouvoir les comprendre; il est très naturel dès lors qu'ils restent au-dessous des élèves allemands, qui reçoivent l'instruction dans leur propre langue, et cependant cette circonstance est attribuée à l'infériorité intellectuelle des élèves polonais. C'est grâce à ce système vicieux d'éducation, que la population dont il s'agit perd rapidement sa langue native; beaucoup d'individus l'abandonnent pour l'allemand, et l'oublient tout-à-fait, tandis que d'autres parlent un dialecte corrompu par un mélange d'allemand.

L'unique palladium de l'idiome national, au sein de cette population, est la Bible, dont le beau langage et le style correct le préservent d'une entière destruction. Le clergé, aux soins spirituels duquel cette population est confiée, a fait de grands efforts pour obtenir du gouvernement un changement de système, mais toutes ses instances ont été vaines; il a représenté le vice d'une éducation qui est plus calculée pour arrêter le développement de l'intelligence de l'élève que pour le favoriser; il a dit que les préceptes de la Religion ne sauraient produire aucune impression durable sur l'esprit de la jeunesse, à moins d'être enseignés dans la langue maternelle. Il a fait envisager aussi que la nationalité polonaise de ses églises, dans l'intérêt de la cause protestante en général, devrait être garantie et développée au lieu d'être ruinée sourdement et détruite; car ces Églises pourraient jeter un pont entre le Protestantisme et les Slaves. Toutes ces représentations sont restées sans effet, bien qu'il existe en Prusse quelques Protestants éminents qui semblent comprendre l'importance des Églises protestantes polonaises et la nécessité, dans l'intérêt réel du Protestantisme, de développer leur nationalité au lieu de la déprimer; mais rien n'a été fait à cet égard par le gouvernement prussien, et le système de germanisation dont nous avons parlé, poursuit, au contraire, son cours en pleine vigueur.

Outre les antipathies nationales qui ont été réveillées par les circonstances auxquelles nous avons fait allusion, et qui rendront illusoires tous les efforts des Allemands pour répandre les doctrines protestantes parmi les Slaves, il existe encore une autre cause qui a contribué puissamment à rallier les Polonais à l'Église catholique et à arrêter les progrès du Protestantisme allemand. Ce sont ces extravagances théologiques qui le font considérer par les Polonais comme synonyme d'irréligion[194]. Les mêmes causes qui paralysent l'influence du Protestantisme allemand sur les Polonais, s'appliquent aux Bohémiens et aux autres Slaves.

[Note 194: Le principal motif de l'hostilité manifestée à Posen contre le moderne réformateur Czerski, a été celui que le parti auquel il appartenait était désigné par le nom de catholiques allemands, et que les extravagances de Rongé et d'autres meneurs du mouvement religieux qu'ils avaient créé, étaient attribuées à tous les sectateurs. Il a donc été facile de représenter la tendance de Czerski comme anti-nationale et irréligieuse.]

Les Protestants qui peuvent propager plus efficacement leur religion parmi les Slaves, sont ceux d'Angleterre et d'Amérique. L'impression profonde produite par les doctrines de Wickliffe dans ces régions éloignées, est un gage certain du succès que les vérités de l'Évangile y obtiendraient encore, si les compatriotes de ce grand réformateur imitaient la ferveur de son zèle. Disons toutefois que cette entreprise doit être conduite avec beaucoup de réserve et de discrétion. Nous sommes parfaitement convaincus que toute tentative de conversion personnelle, dans les circonstances actuelles, ferait infiniment plus de mal que de bien à la cause du Protestantisme au sein de ces populations. La première mesure et la plus indispensable pour arriver à la restauration de la cause protestante dans les contrées slaves, est le rétablissement des dernières Églises protestantes, en les rappelant à l'esprit religieux qui les abandonne et en leur rendant leur nationalité détruite. Aucun effort ne devrait coûter pour atteindre ce but, car l'entier développement de l'esprit religieux et de la nationalité de ces églises deviendra une semence féconde en heureux résultats. L'existence de pareilles Églises sera même approuvée de beaucoup de Catholiques, qui éprouvent une forte aversion pour le Protestantisme allemand, dégradé, comme nous l'avons vu, au point de n'être plus entre les mains du gouvernement qu'un instrument politique. Les Écritures, mais surtout le Nouveau-Testament en langue nationale, devraient être aussi répandues le plus possible, et de préférence dans les versions autorisées par le Catholicisme, de manière à ce que le clergé de cette Église n'ait aucune raison de s'opposer à leur circulation. Des traductions des meilleurs ouvrages protestants de dévotion pourraient être d'un grand avantage; mais ceux de controverse devraient être mis de côté, car l'objet de ces traductions doit être de rallier les Slaves catholiques ou grecs, en leur prouvant que le Protestantisme n'est pas l'irréligion, comme beaucoup d'entre eux le croient sincèrement, mais une forme plus pure de Christianisme, de manière à éviter de blesser leurs sentiments en s'attaquant à ce qu'ils regardent comme sacré. En résumé, le but des efforts des Protestants dans ces contrées, devrait être d'éclairer et d'améliorer et non de détruire; car il sera toujours plus facile de renverser une Église existante que d'en fonder une nouvelle, et un édifice imparfait est certainement préférable à un amas de ruines. Une réforme graduelle des Églises nationales dans les contrées slaves, aura une influence bienfaisante sur le progrès religieux et intellectuel de la nation; elle peut compter, en conséquence, sur l'approbation et le soutien de tous les penseurs de ces pays, qui s'opposeront, au contraire, à toute tentative d'innovation violente, comme beaucoup plus propre à bouleverser qu'à édifier les esprits.

La plus grande contrée slave, la Russie, est entièrement fermée aux efforts du Protestantisme, les missionnaires protestants n'ont pas même la permission de convertir les populations païennes et mahométanes soumises à son empire. La Bohême est le pays dans lequel se réveille aujourd'hui le Protestantisme, intimement lié au sort de sa nationalité. Beaucoup de Protestants ont certainement entendu parler des efforts heureux du pasteur protestant Kossuth[195] (de l'Église genevoise ou presbytérienne), pour ranimer et pour étendre l'Église protestante en Bohême; nous avons reçu de Prague, dans une lettre datée le 9 juillet 1851, les détails suivants sur les travaux de ce moderne Réformateur.

[Note 195: C'est un proche parent du Hongrois Kossuth, qui n'est qu'un Slave madgyarisé.]

Le nombre des Protestants bohémiens à Prague et dans le voisinage de cette ville, était très restreint, ils n'avaient pas d'église qui leur fût propre, le seul endroit consacré au culte protestant à Prague étant une chapelle luthérienne. Ils adressèrent une pétition au gouvernement en 1784, pour obtenir l'autorisation de bâtir une église; mais il ne fut pas fait droit à leur requête, parce que les lois autrichiennes exigent que la congrégation s'élève à cinq cents âmes pour obtenir cette permission. En 1846, le révérend Frédéric-Guillaume Kossuth essaya de fonder à Prague une véritable Congrégation protestante bohémienne. Il parvint, après de grands efforts, à ranimer le zèle de ses membres en prêchant la parole de Dieu. Il agit en même temps sur leurs sentiments nationaux, en leur rappelant qu'ils étaient les descendants des grands et glorieux Hussites; sa parole fit une impression profonde sur beaucoup de Catholiques, parmi lesquels il obtint plusieurs conversions.

L'année 1848 apporta la liberté religieuse à l'Autriche; l'Évangile put être prêché avec plus de liberté. Le lieu où Kossuth prêchait était rempli chaque dimanche, et les Catholiques s'unissaient par centaines à sa Congrégation. Ce fait excita l'attention du gouvernement et du clergé catholique, qui se mit à prêcher contre Kossuth, en l'attaquant dans les termes les moins mesurés. Quelques-uns de ses membres allèrent même jusqu'à déclarer qu'il était le véritable Antechrist et que la fin du monde approchait. Ces déclamations exposèrent Kossuth aux insultes de la populace. Il avait excité la haine du clergé catholique par son zèle religieux, et celle des Allemands par son ardeur à ranimer l'esprit national parmi les Slaves bohémiens. Les calomnies les plus absurdes furent propagées contre lui dans la presse, et la persécution se multiplia sous mille formes pour écraser le hardi Réformateur. Kossuth, intrépide au milieu de la tempête déchaînée contre lui, continua sa croisade en faveur de la religion et de la nationalité de la Bohême; il publia, en 1849, un journal religieux intitulé: _Czesko Bratrsky Hlasatel_, ou le Hérault des Frères bohémiens, qui eut un grand succès et produisit d'excellents résultats; mais cette publication ne tarda pas à être prohibée par le gouvernement. Sa Congrégation s'augmentait rapidement par les conversions des Catholiques; elle devint bientôt si nombreuse, que la chambre dans laquelle il prêchait pouvait à peine en contenir la moitié. Son principal objet est de répandre les Écritures; il en vendit jusqu'à onze cents exemplaires et en aurait vendu davantage s'il en avait eus. La Congrégation de Kossuth s'est accrue de plus de sept cents convertis du Catholicisme, parmi lesquels trois ecclésiastiques, et de deux Juifs qu'il a baptisés; de telle sorte qu'elle compte aujourd'hui plus de onze cents membres. Kossuth fut renvoyé de la chambre dans laquelle il avait prêché et qui avait été louée pour cet effet. Il adressa une pétition au gouvernement afin d'obtenir pour sa Congrégation l'une des églises vacantes de Prague, qui avait appartenu à leurs ancêtres spirituels les Hussites; mais cette pétition fut rejetée. Kossuth recueillit alors avec beaucoup de peine la somme de 6,000 florins (15,000 francs), et il acheta une ancienne église hussite, qui était restée fermée depuis l'année 1620, au prix de 27,500 florins (68,750 francs). Les 6,000 florins qu'il avait recueillis ont été payés argent comptant; il doit payer le reste du prix d'achat par à-comptes annuels de 3,000 florins.

C'est là un bien lourd fardeau pour une pauvre Congrégation; mais elle lutte vaillamment contre les difficultés qui l'assaillent de toutes parts. Nous appellerons cependant l'attention toute particulière des Protestants anglais sur ce sujet, principalement de la part de ceux qui ont la conviction des dangers auxquels leur propre Protestantisme est exposé au milieu des attaques incessantes du Catholicisme; ils verront que toutes les considérations de devoir envers les grands intérêts de leur religion, leur recommandent une active sympathie pour la Congrégation de Prague qui, en peu de temps, a soustrait sept cents individus au joug de l'Église catholique. Rome fait tout ce qu'elle peut pour multiplier ses églises dans cette contrée protestante; le simple bon sens prouve en conséquence qu'il est à la fois de l'intérêt et du devoir des Protestants anglais d'étendre, autant qu'ils le peuvent, l'Église protestante dans les États catholiques, et surtout dans les endroits où l'utilité de cet établissement s'est manifestée d'une manière aussi évidente qu'à Prague.

Les remarques que nous avons faites sur la Bohême, ont été accompagnées, dans la première édition de cet ouvrage, du passage suivant de la préface de la _Lyra Cesko Slowanska_, ou Poésies nationales bohémiennes, traduites par notre ami le révérend A. H. Wratislaw, professeur au _Christ College_, à Cambridge, qui a visité plusieurs fois la Bohême et d'autres contrées slaves, et s'est familiarisé avec leur langage et leur littérature.

«Nous ne pensons pas que l'Angleterre pût faire à la Bohême un présent plus agréable et plus utile qu'une réimpression de la meilleure traduction bohémienne de la Bible.»

Nous disons avec satisfaction que ce désir, partagé par tous les amis de la Bohême et de la vérité religieuse, est maintenant en voie de réalisation. La Société biblique anglaise et étrangère imprime en ce moment en Autriche, sous la direction d'un savant slave, une nouvelle édition à cinq mille exemplaires de la Bible de Kralitz, renommée pour l'exactitude de sa traduction aussi bien que pour la pureté de son langage et la beauté de son style. Nous croyons que cette noble entreprise est due à l'initiative du comte de Shaftesbury, qui a rendu ainsi un nouveau et signalé service à la cause de la vérité évangélique.

Le plus grand nombre des Slaves protestants se trouvent au nord de la Hongrie, parmi les Slovaques, qui parlent un dialecte de la langue bohémienne. Ils comptent environ huit cent mille âmes appartenant en partie à la Confession de Genève, mais surtout, croyons-nous, à celle d'Augsbourg. Leur nationalité n'a pas été attaquée sous le gouvernement hongrois, sauf quelques rares tentatives de fusion avec l'élément madgyare, qui produisirent de déplorables disputes entre les Protestants slaves et les Madgyares. Il existe enfin environ cent quarante mille Protestants dans la Lusace, sous la domination de la Prusse et de la Saxe; cette petite population slave est animée d'un sentiment profond de nationalité, et l'état avancé de son éducation pourrait fournir un certain nombre d'individus capables de travailler à l'évangélisation de leur race. La condition intellectuelle et religieuse des Protestants slaves mérite l'intérêt des Protestants anglais et américains, au moins tout autant que celle des Chrétiens dispersés en Orient. Ces derniers ont été l'objet de recherches et de soins tout particuliers de la part des voyageurs qui ont bravé toutes les fatigues et tous les périls pour visiter ces populations lointaines. Rien de semblable n'a été fait encore en faveur des Églises protestantes slaves, et, cependant, nous sommes convaincus qu'un grand service eût peut-être été rendu à la cause protestante en général, si quelques sujets anglais, à la hauteur de cette tâche, eussent entrepris de visiter ces Églises, d'examiner leur condition et d'établir des relations permanentes entre elles et leur propre pays. Les plus vastes champs offerts par les contrées slaves aux travaux évangéliques des Protestants anglais et américains, sont incontestablement les populations appartenant à la race qui suit l'Église d'Orient et vit sous la domination de la Porte ottomane. Un bien immense pourrait être fait en Servie et en Bulgarie, non par des conversions individuelles à la Religion protestante, mais par la propagation des Écritures et d'une saine éducation parmi les habitants de ces contrées en général, et au sein du clergé en particulier. Les Slaves de l'Église d'Orient seront beaucoup plus accessibles au Protestantisme que les sectateurs de Rome. On trouvera non-seulement le peuple, mais même le clergé disposé à accueillir les Écritures et les ouvrages de dévotion dans leur langue, si on les leur offre d'une manière convenable, sans blesser leurs sentiments ou leurs préjugés. On pourrait aisément rayonner à cet effet des Îles Ioniennes, de Constantinople, de Thessalonique, et Belgrade pourrait devenir un centre d'action très important. Le gouvernement turc n'empêchera pas de répandre l'Évangile parmi des sujets chrétiens; mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, rien de semblable n'est permis aujourd'hui en Russie.