Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 35

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Les Martinistes ne purent reprendre le cours de leurs premiers travaux, ils continuèrent cependant à défendre et à propager leur doctrine. L'empereur Alexandre qui, à la suite de la guerre de France, s'était mis à incliner au mysticisme religieux, particulièrement sous l'influence de la célèbre madame Krudener, et qui désirait sincèrement le bien de son pays, appela les Martinistes dans ses conseils. Il confia à l'un d'eux, le prince Galitzin, le département des cultes et de l'instruction publique. Galitzin et d'autres Martinistes rivalisèrent d'efforts pour répandre les lumières au sein du peuple, et surtout pour faire dominer l'élément religieux dans l'éducation. Ce fut à cette époque que les Sociétés bibliques se multiplièrent sous l'influence du gouvernement, et que beaucoup d'ouvrages étrangers d'un caractère religieux, tels que ceux de Jung Stilling, etc., furent traduits et publiés. Un journal d'une tendance mystique, intitulé le _Messager de Sion_, fut publié en russe par M. Labzin. Ce recueil périodique eut un grand débit, et, selon toute apparence, beaucoup de lecteurs partageaient ces opinions; mais, comme il n'existe pas de publicité en Russie, il est très difficile de constater le véritable état des choses. On peut dire cependant, en toute assurance, que les tendances libérales et religieuses qui s'étaient manifestées sous le règne de l'empereur Alexandre, ont disparu de la Russie et cédé le terrain à une ligne de politique dont le but invariable est de mouler les divers éléments de nationalité et de religion renfermés dans les limites de l'Empire russe, en une seule Église, en une seule nation; politique qui, selon nous, porte en elle-même plus de germes de destruction que de conservation d'un État. Nous avons dit la persécution à laquelle l'Église grecque unie avait eu à faire tête sous le gouvernement actuel, les tentatives qui avaient pour objet de convertir l'Église protestante des provinces de la Baltique, sont aussi bien connues. C'est en conséquence de cette politique, que les Sociétés bibliques furent défendues, et que les missionnaires protestants qui propageaient la religion des Écritures dans les provinces asiatiques de la Russie, furent empêchés de poursuivre leurs travaux.

Nous l'avouerons, c'est avec un sentiment de satisfaction peu ordinaire, que nous avons insisté sur les faits propres à jeter un jour favorable sur le sombre tableau qui a été souvent fait de la condition sociale de nos frères slaves de Russie. L'exemple des Martinistes et des Malakanes, pris dans les classes les plus élevées et les plus basses à la fois de la société russe, prouve que le long despotisme qui s'est appesanti depuis des siècles et qui pèse encore sur ce pays, et l'influence non moins funeste d'une servitude dégradante jusqu'au sein du foyer domestique, n'ont pas détruit dans ses habitants les germes des plus nobles qualités morales qui, sous tout autre ciel plus doux, se fussent développés entièrement[189].

[Note 189: Peu d'exemples peut-être fournissent une plus forte preuve de l'influence dégradante du despotisme, que celui du comte Rostopchine, lors de l'incendie de Moscou en 1812. Cet acte de patriotisme, par lequel une nation voua sa propre capitale aux flammes pour délivrer le pays d'un agresseur étranger, mérite l'admiration sincère de tout vrai patriote, dussent-ce même les intérêts de sa propre patrie en avoir souffert, comme celle de l'auteur. C'est là, en effet, une cause de juste orgueil pour tous les Russes, mais principalement pour l'acteur principal de ce terrible drame qui n'était autre que Rostopchine, et cependant la servilité du courtisan étouffa dans le coeur de cet homme la grandeur du héros. Ayant appris que l'empereur Alexandre n'approuvait pas l'idée de la destruction de Moscou par les Russes eux-mêmes, bien que cette idée fût convertie en fait, Rostopchine publia un pamphlet en français désavouant cette action héroïque et attribuant l'incendie de la capitale russe aux Français. Hélas! faut-il, de nos jours, avoir vu une nation désavouer, sous l'influence du despotisme, une action que toute autre eût revendiquée avec orgueil!]

Les souffrances qui ont été infligées à la nation de l'auteur de cet ouvrage par le gouvernement russe, sont trop bien connues; et c'est précisément à cause de son opposition à cette aveugle politique, qu'il se trouve aujourd'hui sur le sol hospitalier de l'Angleterre. Il n'hésite point toutefois à déclarer, au nom de ses concitoyens, que les sentiments qui les animent à l'égard des Russes, ne sont pas ceux de la vengeance, mais d'un regret profond de les voir transformés en misérables instruments d'oppression, et par cela même cent fois plus à plaindre que le parti opprimé. Ils espèrent qu'une nation qui peut se glorifier des trophées républicains de Novogorod, et qui a produit un Minine et un Pojarski, est réservée à de plus hautes destinées[190]. Longues et sanglantes furent les luttes qui divisèrent les deux nations, et la victoire couronna plus d'une fois les aigles polonaises; mais peu de peuples peuvent se vanter d'un triomphe aussi glorieux que celui qui fut obtenu, en 1612, sur Moscou, par le général polonais Zolkiewski. Ayant défait les forces russes, Zolkiewski marcha sur leur capitale qui, en proie à l'anarchie et aux factions, trembla à l'approche d'un ennemi redouté. Pour échapper à la ruine imminente de leur pays, les boyards offrirent, par l'intermédiaire de Zolkiewski, le trône de Russie au fils de Sigismond III, sans stipuler d'autre condition que la liberté de leur Église. Le général victorieux accepta cette proposition; il y fit ajouter qu'une constitution, garantissant aux habitants leurs vies et leurs propriétés, serait établie en même temps en Moscovie; ainsi, le vainqueur conférait une liberté inespérée aux vaincus. Entré dans la capitale à la demande des boyards, il rétablit l'ordre et se concilia la confiance illimitée des habitants. Quand, pour accélérer l'exécution du traité conclu par ses soins, Zolkiewski partit de Moscou, il laissa cette capitale, naguère terrifiée et consternée à son approche, au milieu des regrets universels de la population. Les principaux personnages du pays l'accompagnèrent jusqu'aux portes de la ville, les fenêtres et même les toits des maisons, dans les rues qu'il avait à traverser, étaient garnis de Russes appelant la bénédiction du ciel sur le général polonais, qu'ils redoutaient peu de temps auparavant comme leur plus terrible ennemi[191]. Nous autres Polonais, nous serons toujours plus fiers de ce triomphe de notre Zolkiewski, que de toutes les victoires remportées par notre nation; que les Russes se glorifient des trophées sanglants de leur Souvaroff et du massacre de Praga!...

[Note 190: La Russie, plongée dans l'anarchie et en guerre avec la Pologne par suite de la rupture du traité conclu par Zolkiewski, fut à deux doigts de sa perte. Elle dut son salut au patriotisme de Minine, bourgeois de Nijni-Novogorod, et du prince Pojarski, qu'il excita à ce mettre à la tête d'une force armée.]

[Note 191: Karamsin a fait remarquer justement que l'avènement de Vladislav eût changé le sort de la Russie en affaiblissant l'autocratie, et peut-être la face de toute l'Europe eût-elle été modifiée, si le père de ce prince, le roi Sigismond, avait eu en partage la sagesse de Zolkiewski. Malheureusement nous avons vu qu'il n'en était pas ainsi. Zolkiewski ne put obtenir de Sigismond la confirmation de son traité; il se retira de dégoût et ne prit plus aucune part aux affaires concernant la Russie. Il laissa le lieu de sa retraite quand le pays fut menacé par les Turcs, et périt dans une bataille qu'il leur livra en 1620.]

Les Slaves de l'empire turc se convertirent à une période moins récente que les autres nations de leur race; c'était là, du reste, une conséquence de leur proximité de Constantinople et de leurs relations fréquentes avec cette capitale de l'Orient. Ils sont restés depuis ce temps sous la juridiction du patriarche grec. Leur histoire ecclésiastique n'offre aucun trait particulier digne d'intérêt, à l'exception de la secte des _Bogomils_, qui eut quelque succès dans la Bulgarie, et qui était très certainement d'origine slave, comme l'indique son nom, tiré de _Boh_, Dieu, et _Milouy_, ayez pitié. Nous citerons encore les _Patarins_, secte importée d'Italie, et qui compta de nombreux adhérents en Servie, en Bosnie et en Dalmatie, du XIIe au XVe siècle. La description de ces sectes se trouve dans toutes les histoires ecclésiastiques; mais il règne encore beaucoup d'incertitude sur la véritable nature de leurs doctrines, que nos limites ne nous permettent pas de rechercher[192]. Nous avons déjà fait remarquer que les _Patarins_ avaient des doctrines semblables à celles des Doukhobortzi. Un nombre considérable de Serviens, parmi lesquels plusieurs familles nobles de ce pays, embrassèrent l'islamisme vers la fin du XIVe siècle. Ils ont conservé la langue slave, leurs traditions nationales et le trait caractéristique de ces peuples, l'attachement à leur race, en unissant à ces sentiments une foi ardente à la lettre du Koran. Un grand nombre de ces Slaves se distinguèrent au service de la Turquie et furent investis des plus hautes dignités de l'État. Conformément à l'Ethnographie slave de Szaffarik, leur nombre s'élevait à un demi-million d'âmes, outre trois cent mille Bulgares qui sont devenus aussi sectateurs de Mahomet.

[Note 192: Une étude très intéressante sur ces sectes se trouve dans l'ouvrage de sir Gardner Wilkinson: _la Dalmatie et le Montenegro_, vol. II, p. 97.]

Après avoir tracé rapidement l'histoire religieuse des nations slaves, nous ajouterons quelques considérations générales sur cette question et sur les principaux sujets qui s'y rattachent immédiatement. Notre but, en mettant cette esquisse au jour, n'a jamais été d'amuser nos lecteurs, car un ouvrage de fiction eût infiniment mieux convenu dans ce cas que des faits historiques; notre intention a été d'apporter un faible support au service de la cause de la Réforme en général, en produisant un nouveau témoignage en sa faveur, et d'exciter ainsi l'intérêt des Protestants anglais pour la même cause dans les contrées slaves. Les Protestants de la Grande-Bretagne embrassent, dans leur zèle à répandre la vérité chrétienne, les nations les plus reculées du globe, et des sommes immenses sont généreusement dépensées pour propager la parole divine dans leurs divers langages. Les missionnaires anglais et américains font des efforts pour convertir au Christianisme les sauvages insulaires de l'Océan Pacifique aussi bien que les brahmes érudits de l'Inde. Ils cherchent dans toutes les parties du monde les enfants dispersés d'Israël, pour leur ouvrir les yeux à la lumière; ils ont visité les Nestoriens et d'autres débris des Églises de l'Orient, afin de ressusciter parmi eux les vérités obscurcies et presque éteintes de l'Évangile. Plusieurs contrées de l'Europe occidentale ont eu aussi leur part de ces efforts pour ranimer l'esprit religieux; mais les nations slaves semblait seules déshéritées de cet apostolat universel. La race qui produisit Jean Huss et qui a donné des preuves de son zèle et de son attachement aux vérités proclamées par ce grand réformateur, plus peut-être qu'aucune nation du globe, éveille moins d'intérêt dans l'esprit et dans le coeur des Protestants anglais, que les habitants de l'intérieur de l'Afrique ou ceux des régions polaires; et cependant cette race, qui comprend près du tiers de toute la population de l'Europe, qui occupe plus de la moitié de son territoire et qui étend sa domination sur l'Asie septentrionale tout entière, ne compte dans son sein qu'un million cinq cent mille Protestants. Nous pensons donc que ceux d'entre les Protestants anglais qui ont réellement à coeur le succès de la cause protestante, même aux extrémités du monde, devraient au moins accorder quelque attention à l'état actuel de la Réforme et à son avenir dans des régions voisines de leurs propres foyers, et dont les destinées religieuses et politiques sont appelées à décider, soit en bien, soit en mal, de celles de l'Europe elle-même. L'expérience de l'histoire ne devrait-elle pas suffire pour diriger l'attention des Protestants anglais sur ces nations, où les écrits de leur propre Wickliffe ont eu un puissant retentissement, tandis qu'ils ne trouvèrent aucun écho parmi les habitants de beaucoup d'autres contrées. Un ferment d'agitation politique et religieuse travaille fortement aujourd'hui l'esprit des nations slaves; le résultat de ce bouillonnement peut produire un grand bien ou un grand mal pour l'Europe, selon la direction qui sera imprimée au mouvement résultant de cette fermentation. Ce résultat peut être un progrès intellectuel, politique et religieux, conduisant au gouvernement constitutionnel et à la réforme de l'Église dans les États slaves. Il peut servir à naturaliser et à consolider le même ordre de choses dans d'autres pays; mais il peut conduire aussi à une guerre de race, dans laquelle les antipathies et l'orgueil national joueraient un si grand rôle, que toutes autres considérations se tairaient devant le sentiment de vengeance une fois évoqué contre des torts réels ou imaginaires, et devant la perspective éblouissante d'une grandeur nationale à conquérir, quel que soit d'ailleurs le sort réservé à ces illusions. Les nations, comme les individus, sont capables des sentiments les plus élevés aussi bien que des plus mauvaises passions. Elles sont capables de générosité, de bonté et de reconnaissance, mais aussi d'arrogance, d'avidité et de vengeance; avec cette différence, que ces derniers sentiments, toujours réprouvés dans l'individu, ne sont que trop souvent considérés comme des vertus, quand, passés dans l'esprit d'une nation tout entière, ils prennent le masque du patriotisme. Il n'est pas rare que des hommes, qui reculeraient devant la moindre infraction aux règles les plus strictes de la morale tant qu'il s'agit de leur intérêt particulier, adoptent sans hésitation le principe de la patrie avant tout. Cette observation s'applique à toutes les nations, et principalement aux Slaves, dont les sentiments nationaux ont été irrités par le souvenir des maux historiques qu'ils ont eu à souffrir des Allemands. Ce souvenir, au lieu d'être effacé en adoucissant les sentiments blessés du parti opprimé, est, au contraire, entretenu par de nouveaux actes d'agression contre sa nationalité, et par les ouvrages d'écrivains allemands exaltant les faits d'oppression par lesquels leurs ancêtres exterminèrent les habitants slaves de provinces entières, et proclamant bien haut l'intention de continuer cette oeuvre d'anéantissement national, en soumettant les Slaves modernes à la suprématie politique de l'Allemagne.

Parmi ces ouvrages, le plus remarquable est celui de M. Heffter, que nous regrettons de n'avoir pas lu avant d'avoir écrit notre _Essai sur le Panslavisme_. Cet ouvrage est intitulé _Der Weltkampf der Deutschen und der Slaven_, ou _la Lutte universelle entre les Allemands et les Slaves_ (1847). C'est un ouvrage bien écrit, avec une connaissance profonde du sujet; il contient une description détaillée de l'asservissement des Slaves de la Baltique par les Allemands. Peu d'ouvrages cependant soulèvent à un plus haut degré les sentiments violents d'animosité nationale de la part des Slaves contre les Allemands, car toute sa teneur est une paraphrase continuelle des événements ainsi décrits par Herder: «Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en servitude par provinces entières, et leurs terres furent distribuées aux évêques et aux nobles.» Le savant auteur, après avoir réuni toutes les preuves historiques contre le caractère national des Slaves, en excluant systématiquement tout ce que ses propres concitoyens ont dit en leur faveur, déclare (page 459) que les Slaves ne méritent aucun intérêt; car c'est leur conduite, ajoute-t-il, qui leur a valu les maux dont ils se plaignent. Le même auteur fait observer que le dernier acte de la lutte nationale fut la violation de tout principe du droit des gens qui fut accueillie par une réprobation si générale en Europe, c'est-à-dire l'incorporation de la république de Cracovie à l'Autriche. Il triomphe à l'idée que le Germanisme poursuivra avec fermeté le cours de ses conquêtes sur le territoire slave; il condescend généreusement à laisser aux Slaves leur langage et leur littérature, à la condition qu'ils ne feront aucune tentative d'émancipation politique; il déclare enfin que les contrées slaves soumises à la domination allemande de la Prusse et de l'Autriche, doivent perdre tout espoir d'atteindre un but que les Allemands leur défendent de poursuivre. Les mêmes sentiments furent manifestés à la diète de Francfort, qui oublia probablement que la population slave de l'Empire autrichien est plus du double de sa population allemande. Nous avons donné les extraits d'autres écrivains allemands exprimant les mêmes opinions, dans notre _Essai sur le Panslavisme_ (p. 133). Toutes ces manifestations d'une intention positive de tenir politiquement les Slaves sous la domination de l'Allemagne, produisirent une immense irritation parmi ceux de la Prusse et de l'Autriche; il est à craindre que les évènements qui ont suivi, ainsi que la politique continuée aujourd'hui par le cabinet autrichien, n'aient pas adouci ce malheureux sentiment, et, dans le cas d'une nouvelle commotion politique dans l'Ouest, cette irritation pourrait produire des collisions et des complications telles, que les hommes d'État de l'Europe n'en ont peut-être jamais rêvées dans leurs spéculations philosophiques. Nous saisissons avec empressement l'occasion de représenter à la presse périodique et aux hommes publics de ce pays, la grande importance qui s'attache à leurs opinions dans les contrées auxquelles ces opinions se rapportent. Ainsi, par exemple, les articles hostiles de la presse anglaise et les discours du même genre dans les deux chambres du Parlement, causés par des accusations entièrement dénuées de fondement ou produites par des parties également coupables des excès qu'elles imputaient aux Polonais, firent sur notre pays un effet déplorable; ces manifestations hostiles ont été dues généralement à une irritation momentanée, résultant d'une impression fausse, et quelquefois elles se sont produites uniquement en opposition au parti politique anglais favorable à la cause polonaise, et quelquefois même sans autre raison qu'un accès de mauvaise humeur chez un individu, qui l'exhalait contre les Polonais parce qu'ils lui en offraient la première occasion. L'impression de tous ces discours et de ces accusations violentes s'effaça bientôt de l'esprit du public anglais, accoutumé aux expressions peu mesurées du sentiment politique; et peut-être un grand nombre des personnes qui ont pris part à ces manifestations les ont-elles oubliées depuis long-temps; mais l'impression produite en Pologne fut profonde et pénible, car les rapports de toutes ces expressions hostiles, émanées de la plume des journalistes anglais ou tombées des lèvres des membres du Parlement, circulèrent rapidement en Pologne, tandis que toutes les manifestations de sympathie qui eurent lieu à cette époque en faveur de ce même pays, de la part de la presse et des hommes publics de l'Angleterre, furent soigneusement soustraites à la connaissance de ses habitants[193]. Ces circonstances ont rendu un très grand service à la Russie, en affaiblissant l'influence morale de l'Angleterre dans l'est de l'Europe, et en augmentant dans une proportion inverse celle de la Russie, qui a dû un nouvel accroissement aux évènements récents de la Hongrie; et cependant peut-on douter un instant que l'influence morale de l'Angleterre ne soit un des leviers les plus puissants de la liberté et de la civilisation dans plus d'une contrée, et que les véritables intérêts de la Grande-Bretagne ne réclament toute l'énergie de ses efforts pour établir cette influence en tous lieux, afin de la faire servir au but religieux que nous avons indiqué? Ce serait l'unique moyen de contre-balancer des tendances d'une nature tout opposée, hostiles à la fois aux intérêts politiques, commerciaux et religieux de l'Angleterre. Personne ne doute aujourd'hui du désir traditionnel de la Russie de conquérir la Turquie; tôt ou tard cette politique persévérante triomphera, à moins qu'on ne la prive, en temps opportun, des moyens dont elle dispose. La Russie arrivera infailliblement à subjuguer l'Empire ottoman, ou tout au moins à lui infliger un coup mortel, en convertissant à ses vues politiques et religieuses les Slaves turcs. Elle est mieux que jamais en mesure d'atteindre le but constant de son ambition, depuis que l'Autriche, dominée malgré elle par les évènements récents de la Hongrie, et surtout par sa politique meurtrière dans ce pays, est devenue sans puissance contre l'envahissement moral de la Russie dans ces régions. Ses progrès peuvent encore trouver une barrière infranchissable, sans que l'on use de mauvais procédés envers cette puissance, qui ne fait, en définitive, que ce que toute autre nation, située comme elle l'est, eût probablement fait à sa place, mais en adoptant, au contraire, les moyens les plus réfléchis pour contre-balancer son influence. Nous croyons, en toute sincérité, que l'on ne saurait en employer d'autres plus efficaces que ceux dont nous avons parlé dans notre _Essai sur le Panslavisme et le Germanisme_, c'est-à-dire un libre développement de la nationalité des Slaves de l'Ouest et du Sud. Un régime constitutionnel, concédé _bonâ fide_ par l'Autriche, aiderait puissamment à ce progrès si désirable dans l'intérêt de l'Europe tout entière. Il est bien à craindre qu'il ne soit trop tard, si les Slaves de l'Ouest, abandonnés par l'Europe et exposés aux efforts inconsidérés de l'Allemagne pour les maintenir dans un état de subordination politique, en viennent à se livrer définitivement à l'opinion, qui gagne déjà beaucoup de terrain parmi eux, que le seul moyen pour les Slaves d'obtenir une position dans la société européenne, est de sacrifier les intérêts de leurs branches séparées à ceux de leur race entière, et de chercher une compensation à ce sacrifice dans la perspective glorieuse d'un empire qui, formé de toutes leurs branches, acquerrait infailliblement une prépondérance décisive dans les affaires du monde. Tous ceux qui ont étudié la situation des diverses nations slaves, savent qu'une telle combinaison est bien moins une utopie qu'une prévision réalisable, et l'Europe fera bien d'y avoir l'oeil avant qu'il soit trop tard. À tout évènement, c'est un sujet qui mérite l'examen sérieux de tous ceux qui s'intéressent à la situation politique du continent. Ils verront bientôt que les effets des déplorables procédés dont nous avons parlé, deviennent de jour en jour plus évidents, et qu'ils peuvent appeler de grandes et éternelles calamités, non-seulement sur les deux races rivales, mais encore sur la cause de l'humanité et de la civilisation en général. Tous les moyens possibles devraient donc être employés pour détourner les conséquences trop probables d'animosités nationales, dont l'existence ne saurait malheureusement être mise en doute.