Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 34

Chapter 343,357 wordsPublic domain

Les Doukhobortzi reconnaissent la parole de Dieu dans les Écritures; mais ils prétendent que tout y a un sens mystérieux qui n'est intelligible et n'a été révélé qu'à eux seuls, et que tout y est symbolique. Ainsi l'histoire de Caïn est une allégorie des fils corrompus d'Adam, qui persécutent l'Église invisible figurée par Abel. La confusion des langues n'est rien autre chose que la séparation des Églises. Pharaon noyé est le symbole de la défaite de Satan, qui périra avec tous ses suppôts dans la mer rouge de feu, à travers laquelle les élus, c'est-à-dire les Doukhobortzi, passeront sains et saufs. Ils expliquent de la même manière le Nouveau-Testament; ainsi, l'eau changée en vin aux noces de Cana, signifie que le Christ, lors de son union mystérieuse avec notre âme, convertira dans notre coeur les pleurs du repentir en un vin spirituel, saint et céleste, en un breuvage de joie et de félicité.

La croyance métaphysique de ces sectaires ne suffit pas à les préserver de la superstition la plus grossière et la plus révoltante, preuve surabondante que les spéculations métaphysiques conduisent quelquefois ceux qui s'y livrent à des conséquences dont le simple bon sens d'un ignorant se serait défendu, et offrent à peine une ombre de compensation à l'absence des principes positifs de la religion. On prétend généralement qu'ils ont des doctrines et des rites secrets, dont le mystère n'a jamais été percé. Ceux-là mêmes d'entre eux qui se sont ralliés à l'Église officielle ayant gardé un silence obstiné à cet égard, nous ne saurions dire si cette opinion est fondée ou non. Le fait qui suit semble néanmoins établi d'une manière incontestable:

Un individu appelé Kapoustin, officier libéré des gardes, s'unit, vers le commencement de ce siècle, aux Doukhobortzi établis sur les bords de la Molotchna. La dignité imposante de son maintien, ses capacités extraordinaires, et, par dessus tout, sa brillante éloquence, lui acquirent une telle influence sur ces sectaires, qu'ils virent en lui un prophète et se soumirent aveuglément à toutes ses instructions. Il introduisit parmi ses disciples la doctrine de la transmigration des âmes, enseignant que l'âme de chaque fidèle était une émanation de la Divinité, le Verbe fait chair, et resterait sur la terre seulement en changeant de corps, tant que le monde créé existerait. Que Dieu s'est manifesté comme Christ dans le corps de Jésus, le plus parfait et le plus pur des hommes, et que l'âme de Jésus était conséquemment la plus pure et la plus parfaite de toutes les âmes. Que depuis le temps où Dieu s'est manifesté en Jésus, il demeure avec l'humanité, vivant et se manifestant en chaque croyant; mais l'individualité spirituelle de Jésus, conformément à ce qu'il a déclaré lui-même par ces paroles: «Je resterai avec vous jusqu'à la fin des temps,» continue à habiter ce monde, changeant de corps de génération en génération, mais gardant, par un privilége de Dieu, le souvenir de sa première existence. C'est pourquoi tout homme en qui réside l'âme de Jésus, a la conscience de ce qu'il est.

Pendant les premiers âges du Christianisme, ce fait était universellement admis, et le nouveau Jésus se dévoilait à tous; il gouvernait l'Église et décidait toutes les controverses en matière de Religion. On l'appelait le pape; mais de faux papes usurpèrent bientôt le trône de Jésus, qui n'a conservé qu'un petit nombre de fidèles, suivant ce qu'il a prédit lui-même: «Qu'il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus.» Ces vrais croyants, dit-il, sont les Doukhobortzi; Jésus ne les quitte pas, et son âme se perpétue en l'un d'eux; ainsi, Sylvain Kolesnikof (un des chefs de leur secte), que beaucoup de vos anciens ont connu, était un Jésus véritable; mais aujourd'hui c'est moi qui suis Jésus, aussi vrai que le ciel est sur ma tête et la terre sous mes pieds. Je suis le Jésus-Christ unique, votre Seigneur. C'est pourquoi prosternez-vous et adorez-moi! Et ils se prosternèrent et ils l'adorèrent.

Kapoustin fonda une communauté parfaite de biens entre ses disciples; les champs étaient cultivés en commun et leurs fruits répartis selon les besoins de chacun; quelques manufactures s'établirent et la colonie devint florissante.

En 1814, il fut emprisonné pour son prosélytisme, mais relâché, quelque temps après, sous caution. Le bruit de sa mort se répandit alors; mais les autorités ayant ordonné l'ouverture de la fosse où on le disait enterré, on ne trouva que le corps d'un autre individu. Tous les efforts pour découvrir sa résidence furent vains, et ce ne fut qu'après sa mort bien réelle que l'on découvrit qu'il avait passé plusieurs années dans une caverne ignorée, d'où il dirigeait ses disciples. Kapoustin institua un conseil de trente personnes, dont douze reçurent le nom d'apôtres. Ce conseil choisit pour son successeur son fils, jeune homme de quinze ans environ, d'un esprit faible et déréglé; mais le gouvernement de la communauté était conduit par le conseil. Ses membres virent cependant s'échapper de leurs mains l'empire absolu que Kapoustin avait exercé sur l'esprit de ses disciples, et leur autorité, aussi bien que la vérité de leurs doctrines, furent mises en question par beaucoup de ces derniers, qui donnèrent des symptômes de rébellion. Le conseil se constitua en tribunal secret pour le maintien de son autorité, et ceux qui lui avaient résisté ou qui parurent suspects de désertion en faveur de l'Église instituée, furent attirés ou conduits de force dans une maison bâtie dans une île de la Molotchna, et appelée _Ray i Mouka_, c'est-à-dire Paradis et Torture, et mis à mort de diverses manières. Le gouvernement reçut avis de cet odieux attentat, et l'on découvrit un grand nombre de cadavres, dont quelques-uns mutilés tandis que d'autres semblaient avoir été enterrés vivants. L'enquête judiciaire sur cette horrible affaire, commencée en 1834, fut terminée en 1839. L'empereur ordonna que tous les Doukhobortzi appartenant à cette colonie fussent transportés au-delà du Caucase, et divisés, dans ces provinces, en communautés séparées, soumises à la plus rigoureuse surveillance. Ceux qui consentirent à entrer dans le giron de l'Église nationale, purent cependant rester dans leurs anciens établissements.

Le récit de ces actes d'affreuse superstition, accomplis de nos jours, serait incroyable, si l'authenticité n'en était constatée par une autorité aussi importante que celle du comte, aujourd'hui le prince Woronzoff, qui est parfaitement connu en Europe. Le fait que l'on vient de rapporter se produisit dans une province confiée à son administration. Le baron Haxthausen, dont l'ouvrage nous a fourni les détails de cette affaire, donne la traduction d'une proclamation adressée aux Doukhobortzi, et signée du comte de Woronzoff comme gouverneur-général des provinces de la Nouvelle-Russie et de Bessarabie, le 26 janvier 1841.

Dans cette proclamation, il publie l'ordre de transportation dans les provinces trans-caucasiennes, et il ajoute qu'au nom de leur croyance et sur les instructions de leurs prédicateurs, ils s'étaient rendus coupables de meurtres et des plus odieux traitements, donnant asile aux déserteurs et cachant les crimes de leurs frères, qui attendaient en prison le juste châtiment de leurs forfaits. En conséquence de cet ordre, deux mille cinq cents individus environ furent transportés au-delà du Caucase, et le reste se soumit à l'Église de l'État; mais, selon toute probabilité, cette conversion ne fut qu'apparente. Notre autorité ne donne aucun renseignement sur ceux qui, aux termes de la proclamation du comte Woronzoff, furent convaincus des crimes auxquels il fait allusion, et dont les débats mériteraient certainement de figurer au premier rang des causes célèbres de l'Europe.

CHAPITRE XV.

RUSSIE.

(Suite.)

Description des Martinistes, ou la Franc-Maçonnerie religieuse. -- Utilité de leurs travaux. -- Leur persécution par l'impératrice Catherine. -- Ils reprennent leurs travaux sous l'empereur Alexandre. -- Ils font fleurir les sociétés bibliques, etc. -- Remarques générales sur les Russes. -- Constitution donnée à Moscou par les Polonais. -- Situation religieuse des Slaves de l'Empire ottoman. -- Observations générales sur la condition actuelle des nations slaves. -- Ce que l'Europe peut espérer ou craindre d'elles. -- Causes qui s'opposent aujourd'hui aux progrès du Protestantisme parmi les Polonais. -- Moyens de propager la religion de l'Évangile chez les Slaves. -- Perspective heureuse pour elle en Bohême. -- Succès des efforts du révérend F.-W. Kossuth à Prague. -- Raisons pour que les Protestants anglais et américains prêtent quelque attention à la situation religieuse des Slaves. -- Alliance entre Rome et la Russie. -- Influence du despotisme et des institutions libérales sur le Catholicisme et le Protestantisme. -- Causes de la recrudescence actuelle du Catholicisme. -- Quel contrepoids l'on pourrait y opposer. -- Importance d'une alliance entre les Protestants anglais et slaves.

Nous n'achèverons pas le tableau des sectes religieuses de la Russie, sans une rapide esquisse des Martinistes, qui méritent une place honorable dans les annales de la religion, et, tout à la fois, dans celle de la Franc-Maçonnerie, pour avoir mis en pratique, au moyen des loges maçonniques, les sublimes préceptes de la Religion; et peut-être la Franc-Maçonnerie n'eut-elle jamais occasion de se déployer dans une plus noble sphère d'activité que sous le nom de Martinisme, en Russie.

Le chevalier Saint-Martin n'est pas aussi connu qu'il mériterait de l'être[186]. Ce serait cependant excéder les limites de cet ouvrage, que de donner une biographie de cet homme remarquable, qui, dans un siècle où l'école philosophique exerçait en France un tyrannique empire sur l'opinion publique, travaillait sans relâche à répandre les doctrines du Christianisme pur, bien qu'empreint d'une teinte considérable de mysticisme. Il essaya d'établir ses doctrines au moyen des loges maçonniques, en leur imprimant une direction religieuse et pratique. Il ne parvint pas à réaliser ses vues dans sa patrie, bien qu'il eût obtenu quelque succès au sein des loges de Lyon et de Montpellier; mais ses doctrines furent importées en Russie par un Polonais, le comte Grabianka, et par un Russe, l'amiral Plestcheyeff, et introduites par leur influence dans les loges maçonniques de ce pays, où elles ont pris depuis ce temps de plus grands développements encore. Les ouvrages de Jacob Boehme et d'écrivains religieux protestants, tels que Jean Arndt, Spener et quelques autres de la même école, et les écrits de Saint-Martin lui-même, devinrent les guides de cette société, qui comptait dans son sein des personnes appartenant aux premiers rangs de la communauté. Leur but n'était pas de s'abandonner uniquement à des spéculations religieuses, mais de mettre avant tout en pratique les préceptes du Christianisme, en faisant le bien, et ils déployèrent à cet égard la plus louable activité. Leur sphère d'action, loin de se limiter à simples actes de charité, s'étendait à l'éducation et aux progrès des lettres. Ils firent de Moscou leur siége principal, et ils fondèrent dans cette capitale une société typographique pour l'encouragement de la littérature. Afin d'exciter les jeunes gens à se vouer au culte des lettres, cette société achetait tous les manuscrits qui lui étaient apportés, prose et poésie, productions originales et traductions. Un grand nombre de ces manuscrits, indignes de voir le jour, furent détruits ou délaissés dans les cartons; mais beaucoup d'entre eux eurent les honneurs de l'impression. Les sociétaires favorisaient surtout la publication des ouvrages de religion et de morale; mais ils imprimaient aussi les oeuvres consacrées aux diverses branches des lettres et des sciences, si bien que la littérature russe s'enrichit rapidement d'un grande nombre d'écrits traduits en partie des langues étrangères. Ils fondèrent aussi une vaste bibliothèque, pour laquelle ils déboursèrent plus de quarante mille livres sterling, monnaie d'Angleterre, composée principalement d'ouvrages religieux, et accessible à tous ceux qui désiraient puiser des renseignements. Une école s'ouvrit à leurs frais, et ils s'appliquaient à rechercher les jeunes gens de mérite pour leur fournir les moyens d'achever leurs études dans le pays ou aux Universités étrangères.

[Note 186: Le chevalier Saint-Martin naquit en 1743 et mourut en 1803. Ses principaux ouvrages sont: _de l'Erreur et de la Vérité_, et _des Rapports entre Dieu, l'Homme et la Nature_. On trouve un aperçu de sa vie et de ses ouvrages dans la _Biographie universelle_.]

Au sein de cette admirable société, l'on remarque en relief les traits de Novikoff, qui, dès ses plus jeunes années, se dévoua, de toutes les forces de son coeur et de son âme, au développement intellectuel de sa patrie. Il publia, en débutant, un recueil périodique de littérature, s'attachant à répandre des avis utiles, attaquant les préjugés, les abus, et tout ce qui était mal. Il fonda ensuite un journal savant et une autre publication d'un caractère plus populaire, mais toujours avec un but sérieux, et il consacra le produit de ses oeuvres à créer des écoles primaires avec l'instruction gratuite. Il fixa plus tard sa résidence à Moscou, où il institua la société typographique dont nous avons parlé.

Chaque membre de la Franc-Maçonnerie contribuait à ces nobles fins, non-seulement de sa bourse, mais encore par ses efforts personnels, par son influence sur ses parents et sur ses amis, pour les engager à suivre son exemple. S'ils découvraient, fût-ce au loin, un homme de talent, ils s'efforçaient de le mettre dans son jour. C'est ainsi que l'un des membres les plus actifs de cette société, M. Tourghénéff[187], trouva, au fond d'une province, un jeune homme d'avenir, mais qui n'avait pas les moyens de cultiver ses talents. Il l'emmena à Moscou et le mit à même d'étudier à l'Université. Ce jeune homme devint l'illustre historien de Russie Karamsin, aussi distingué par la noblesse de son caractère que par son mérite éclatant.

[Note 187: Père d'Alexandre et de Nicolas Tourghénéff, tous les deux bien connus à l'étranger.]

Le zèle des Martinistes en faveur des oeuvres de charité, égalait celui qu'ils apportaient au progrès intellectuel de leur pays. Ceux qui ne pouvaient donner beaucoup d'argent, donnaient leur temps et leurs peines. Plusieurs Martinistes dépensèrent littéralement jusqu'à leur dernier rouble pour venir en aide aux établissements utiles de leur société et aux souffrances de leurs semblables; ainsi, Lapoukhine, membre de l'une des plus grandes familles de Russie, dépensa de cette manière une fortune princière, tout en n'accordant à ses besoins que le plus strict nécessaires. Sénateur et juge de la cour criminelle de Moscou, sa vie entière fut consacrée à la défense des opprimés et des innocents, dans un pays où l'état de la justice fournissait ample matière à sa générosité. Bien d'autres encore que l'on pourrait citer, sacrifièrent des fortunes considérables et se soumirent à de grandes privations afin de pouvoir mieux seconder les nobles efforts de leur société.

Il est malheureusement bien rare qu'un Polonais trouve à parler ainsi des Russes; ajoutons qu'il s'est rencontré parmi eux beaucoup d'individus d'une générosité diamétralement opposée à la ligne de conduite suivie systématiquement par leur gouvernement envers les compatriotes de l'auteur; ils ont allégé les souffrances de plus d'une victime de ce système de persécution; et, ce qui est peut-être une preuve plus grande encore d'élévation d'âme, ils ont su flatter les sentiments de nationalité, profondément blessés, de ceux dont les vues ne pouvaient s'accorder avec les leurs. De tels hommes nous sauraient peu de gré de proclamer ici leurs noms; mais si ces lignes viennent à leur tomber un jour sous les yeux, qu'ils demeurent bien convaincus que nos compatriotes sont instruits de leurs actions et en apprécient tout le mérite. Rien ne saurait nous empêcher cependant d'exprimer le respect plein de reconnaissance dont nos concitoyens sont pénétrés pour la mémoire du prince Galitzin, gouverneur-général de Moscou, qui se montra d'une bonté toute paternelle envers beaucoup de jeunes Polonais, victimes d'une persécution systématique commencée, en 1820, contre leur nationalité, dans les provinces polonaises de la Russie, et qui furent exilés de leurs foyers au coeur même de ce pays, uniquement pour avoir mis leurs talents et leur conduite morale en obstacle à l'accomplissement des fins de cette persécution. Nous n'hésitons pas à affirmer que les opinions que nous avons exprimées sont partagées par tous les vrais patriotes polonais, au nombre desquels nous en citerions qui ont préféré les souffrances de l'exil aux avantages considérables qu'ils pouvaient se procurer en faisant acte d'adhésion à un système politique contre lequel ils luttent aujourd'hui. Ce n'est pas une aveugle haine de nationalité qui fera jamais prospérer une cause légitime, car de semblables sentiments sont plutôt faits pour la dégrader. Un honnête homme restera fidèle à la cause qu'il a embrassée par des motifs de conscience, sans avoir égard à son intérêt ni aux personnes qui pourraient l'attaquer ou la défendre. Il ne la désertera pas, parce que les êtres pour qui il nourrit des sentiments de considération personnelle et même d'affection viendraient à se trouver en opposition avec lui, ou parce qu'il aurait le malheur de ne pouvoir sympathiser avec beaucoup de ses défenseurs.

Revenons aux Martinistes. Il est certain que s'ils avaient eu la liberté de continuer leurs nobles travaux, ils eussent accéléré la marche de la véritable civilisation en Russie; car ils apportaient tout leur zèle à éclairer leurs concitoyens, non-seulement en semant à pleines mains l'instruction littéraire et scientifique dans les diverses classes de la population, mais surtout en inspirant un esprit vraiment religieux à l'Église nationale, qui ne représente qu'un assemblage de formes extérieures et de croyances superstitieuses, et en la transformant en agent puissant de moralisation et d'éducation religieuse pour le peuple.

Les loges maçonniques embrassèrent peu à peu tout le territoire, et leur influence bienfaisante commençait à se faire sentir tous les jours davantage. Elles comptaient dans leur sein les hommes les plus recommandables de la Russie, de hauts fonctionnaires, des lettrés, des négociants, et particulièrement des éditeurs et des imprimeurs. On trouvait aussi dans leurs rangs plusieurs hauts dignitaires de l'Église, en même temps que de simples prêtres de paroisse.

Ce fut une glorieuse époque dans les annales de la Franc-Maçonnerie, qui ne fournit jamais peut-être, bien que trop courte, hélas! de plus noble carrière d'utilité, que celle qu'elle parcourut en Russie sous la conduite de ses chefs martinistes. Elle eût découvert à ce pays tout un horizon nouveau, en changeant le cours de ses idées de conquête et d'agression contre d'autres contrées, et en dirigeant l'énergie de ses populations sur des progrès intérieurs et sa propre civilisation; mais rien de ce qui est noble et bon ne peut fructifier sans l'air fécondant de la liberté. Les aspirations généreuses se flétrissent tôt ou tard sous le souffle glacé du despotisme, qui, bien qu'inspiré par circonstance d'intentions équitables, les refoulera toujours quand leur objet viendra à froisser ses intérêts réels ou imaginaires. Il en fut ainsi avec les Martinistes. L'impératrice Catherine, qui avait réalisé dans son empire un certain nombre de réformes conçues dans un esprit de libéralisme remarquable, devint de plus en plus despote en avançant en âge. La peur de la révolution française lui fit abandonner toutes les idées dont l'étalage lui acquit l'adulation de ces mêmes écrivains qui avaient précipité cette terrible commotion. Il ne fut plus question d'aider par tous les moyens au développement intellectuel de ses sujets, mais bien, au contraire, de les arrêter dans la voie du progrès, et conséquemment, la Franc-Maçonnerie en général et la société typographique en particulier, éveillèrent ses défiances. L'un de ses membres les plus actifs, Novikoff, dont nous avons dit les efforts pour éclairer ses concitoyens, fut enfermé dans la forteresse de Schlusselbourg, et Lapoukhine, le prince Nicolas Troubetzki et Tourghénéff furent exilés dans leurs terres; les ouvrages d'Arndt, de Spener, de Boehme et d'autres livres religieux traduits en russe, furent saisis et brûlés comme dangereux pour l'ordre public.

L'empereur Paul mit Novikoff en liberté à son avènement au trône; mais les épreuves de ce patriote n'étaient pas terminées. Délivré de ses fers, il trouva la désolation assise dans son foyer; sa femme était morte, et ses trois jeunes enfants en proie à un fléau terrible et incurable. L'empereur Paul, dont les accès fièvreux de despotisme étaient le résultat d'un esprit affaibli et troublé par un sentiment douloureux des torts de sa mère à son égard, mais dont la nature avait quelque chose de noble et de chevaleresque, demanda à Novikoff[188], quand il lui fut présenté à sa sortie de la forteresse, comment il pourrait compenser l'injustice dont il avait été victime et les souffrances qu'il avait endurées. «En rendant la liberté à tous ceux qui furent jetés dans les fers en même temps que moi,» répondit Novikoff.

[Note 188: Quelle qu'ait pu être la conduite de Paul en général, et l'on ne saurait douter du désordre mental qui influençait le plus souvent ses actions, les Polonais n'oublieront jamais ses procédés vraiment chevaleresques envers Kosciuszko, à qui il vint apporter lui-même la nouvelle de sa liberté, en attestant que, s'il avait été sur le trône, la Pologne n'eût pas été détruite. Le même monarque, immédiatement après son avènement, consentit en faveur des provinces polonaises saisies par sa mère, au maintien du langage national, des lois et de l'administration locales.]