Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 33
Les sectes comprises sous la dénomination générale de _Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'ont pas de prêtres, sont très nombreuses; beaucoup d'entre elles ne se distinguent que par quelques cérémonies extérieures; leurs doctrines sont ou inconnues ou bornées à quelques pratiques superstitieuses qu'ils ont héritées peut-être des traditions païennes de leurs ancêtres[181]. Il existe sans doute plusieurs sectes descendues de celles qui ont fréquemment troublé l'Empire byzantin; mais cette description prolongée nous entraînerait au-delà des limites de notre esquisse. Nous nous bornerons, en conséquence, à donner à larges traits un court aperçu des plus remarquables de celles dont l'existence n'est pas contestable. Tels sont les _Skoptzi_ ou eunuques, qui sont même répandus en assez grand nombre à Saint-Pétersbourg, à Moscou et dans d'autres grandes villes, et comptent parmi eux de riches négociants, principalement des argentiers, des joailliers, etc. On suppose qu'ils s'infligent la mutilation d'Origène, prenant à la lettre les paroles de l'Évangile qui poussèrent ce Père de l'Église à cette extravagance (Saint Mathieu, XIX, v. 12). D'autres doutent cependant que leur superstition soit fondée sur la même erreur d'interprétation. Leurs véritables doctrines sont impénétrables; tout ce que l'on peut dire avec certitude, c'est que la mortification de la chair est l'idée dominante de leur croyance, car beaucoup d'entre eux s'infligent la discipline et s'imposent toutes ces tortures, cilices, chaînes, croix de fer, etc., qui ont rendu célèbres quelques saints de l'Église de Rome. Une circonstance vraiment curieuse, est la vénération extraordinaire, dit-on, que ces fanatiques professent pour la mémoire de l'empereur Pierre III, l'époux assassiné de l'impératrice Catherine. Ils prétendent qu'il est leur chef et une véritable émanation du Christ; qu'il n'a pas été assassiné, et que l'on mit le corps d'un soldat à la place de celui de Pierre, qui s'enfuit à Irkoutzk en Sibérie; et comme toute grâce sort de l'Orient, il reviendra du lieu de sa retraite sonner la grande cloche de la cathédrale de Moscou, et son retentissement sera entendu par ses vrais disciples, les Skoptzi de toutes les parties du monde, et son règne commencera...
[Note 181: Un manuscrit russe de 1523, récemment découvert, renferme un exposé d'un auteur inconnu, dans lequel on trouve ce passage remarquable: «Il y a des chrétiens qui croient à _Péroun_, dieu de la foudre, à _Khors_ et _Mokosh_, à _Sim_ et à _Regl_, et aux _Vilas_, qui, au dire de ce peuple ignorant, sont trois fois neuf soeurs. Ils les croient tous dieux et déesses, leur font des offrandes de _korovay_ et leur sacrifient des poules; ils adorent le feu, ils l'appellent _Svarojitch_. Les trois premières divinités avaient, suivant Nestor, leurs idoles à Kioff avant l'introduction du Christianisme. On ne sait rien de _Sim_ ni de _Regl_. La croyance à l'existence des _Vilas_, ou fées bienfaisantes, est encore aujourd'hui une des superstitions des Morlaques en Dalmatie. _Korovay_ est le nom du gâteau de noces dans plusieurs contrées slaves. Le mot _Svarojitch_, appliqué au feu par ses adorateurs, est le nom patronymique de Svarog[181-A], le Vulcain des anciens Slaves. Il est très probable que les rites secrets des Raskolniky ne sont rien autre chose que la continuation de l'ancienne idolâtrie slave, à laquelle le manuscrit fait allusion.]
[Note 181-A: La ressemblance de ce mot avec _Surya_ et _Sourug_, noms indiens du soleil, est l'un des indices de l'origine asiatique des Slaves.]
Les Skoptzi apportent un zèle extrême à faire des prosélytes et donnent des sommes considérables à ceux qui s'unissent à leur secte. Quiconque réussit à faire douze prosélytes, reçoit le titre d'apôtre; mais l'on ignore quels sont les priviléges attachés à cette dignité.
Ils s'assemblent généralement, pour leur culte mystérieux, dans la nuit des samedis aux dimanches. Ils ont des signes secrets de reconnaissance, dont l'un consiste, dit-on, à placer un mouchoir rouge sur le genou droit et à le frapper de la main droite; ils ont dans leurs maisons des portraits de Pierre III, avec ce signe de leur secte[182].
[Note 182: Ces détails sont tirés, en partie, de l'ouvrage du baron Haxthausen, _Studien über Russland_. L'auteur de cette esquisse vint à se trouver, en 1820, à Bobrouisk, forteresse sur la Bérésina, où, peu de temps auparavant, un missionnaire, arrivé de l'intérieur de la Russie, avait déterminé une centaine de soldats à s'unir à cette secte, dans les formes requises. Il fut condamné à recevoir le knout, et ses convertis furent transportés en Sibérie.]
Les Khlestovstchiki ou Flagellants (de _khlestat_, flageller), sont considérés comme une branche des Skoptzi. Ils s'infligent la discipline et quelques autres pénitences, à l'exemple d'un grand nombre d'orthodoxes de l'Église d'Occident; mais ils ont, semble-t-il, des doctrines mystérieuses et des rites marqués au coin de la plus sauvage superstition[183].
[Note 183: Ces sectaires sont accusés des extravagances coupables attribuées aux Adamites; l'on dit que la police de Moscou surprit l'un de leurs conciliabules en 1840, et qu'il fut prouvé, par l'enquête faite en conséquence de cette découverte, que les Khlestovstchiki, ne représentent qu'un degré inférieur ou préparatoire de la secte des Skoptzi; qu'ils mettent la femme en commun, bien que, pour le cacher, ils vivent en couples mariés par des prêtres de l'Église établie. C'est un fait constant qu'à leurs assemblées ils se trémoussent souvent jusqu'à ce qu'ils tombent d'épuisement; mais ces extravagances se retrouvent dans la Grande-Bretagne et en Amérique.
Les Flagellants du moyen-âge avaient été accusés des folies criminelles imputées aux Khlestovstchiki; il serait possible que, dans les deux cas, ce fût le résultat naturel d'une surexcitation d'imagination, produite par l'excès des mortifications.]
Les plus remarquables des Raskolniky sont incontestablement les Malakanes et les Doukhobortzi. Malakanes est un surnom donné aux membres de cette secte, parce qu'ils mangent du lait, en russe, _malako_, les jours de jeûne; mais ils s'appellent entre eux _Istinniyé Christiané_, c'est-à-dire vrais Chrétiens. On ne sait rien sur leur origine. On dit seulement que, vers le milieu du XVIIIe siècle, un Prussien, prisonnier de guerre, sans grade officiel, s'établit au milieu des paysans, dans un village du gouvernement de Kharkof, et s'acquit une telle influence sur eux, qu'ils le consultaient en toute occasion et suivaient toujours ses avis. Il n'avait pas de demeure à lui; mais il allait de chaumière en chaumière, lisant et expliquant chaque soir la Bible à un groupe de villageois, et il continua ainsi jusqu'à sa mort.
On n'a pu découvrir aucun autre détail sur son compte, ni même son nom, et la seule chose que l'on sache, c'est qu'il vécut dans un village habité par les Malakanes. Il est cependant beaucoup plus probable qu'il avait trouvé une communauté religieuse préexistante, avec laquelle ses opinions coïncidaient, plutôt que d'en être le fondateur, car l'on découvrit, vers cette époque, dit-on, une communauté semblable dans le gouvernement de Tamboff. Cette secte n'est pas nombreuse. Environ trois mille de ses membres sont établis dans le gouvernement de la Crimée, où ils ont été visités, en 1843, par le baron Haxthausen, qui parvint à obtenir l'explication suivante de leur croyance:
Ils reconnaissent la Bible pour la parole divine, et l'unité de Dieu en trois personnes. Ce Dieu incréé, principe de toutes choses, est un esprit éternel, immuable, invisible. Dieu demeure au milieu des clartés d'un monde pur. Il voit tout, il fait tout, il régit tout; tout est rempli de lui; il a créé le ciel et la terre et tout ce qui respire. Au commencement, tout ce qui sortit de ses mains était bon et parfait. L'âme d'Adam, non son corps, fut créée à l'image de Dieu. Cette âme immortelle était douée d'une pureté céleste et d'une notion claire de la divinité. Le mal était inconnu à Adam, qui jouissait d'une sainte liberté aboutissant à Dieu le Créateur. Ils admettent le dogme de la chute d'Adam, la naissance, la mort et la résurrection du Christ, de la même manière que les autres Chrétiens, et ils donnent aux dix commandements l'interprétation suivante:
Le premier et le second défendent l'idolâtrie: donc le culte des images est interdit.
Le troisième montre que l'on ne doit pas faire de serment.
Le quatrième s'observe en passant les dimanches et les autres fêtes à prier, à chanter les louanges de Dieu et à lire la Bible.
Le cinquième, en ordonnant d'honorer père et mère, commande l'obéissance envers toutes les autorités.
Le sixième défend deux sortes de meurtre. Premièrement, le meurtre corporel, au moyen d'une arme, du poison, etc., qui est un crime, excepté en cas de guerre, où il est permis de tuer pour la défense du czar et du pays, et, en second lieu, le meurtre spirituel, que l'on commet en détournant les autres de la vérité par des paroles trompeuses, ou en les attirant, par le mauvais exempte, dans une voie qui conduit à la damnation éternelle. Ils considèrent aussi comme meurtre, d'injurier, de persécuter ou de haïr un voisin. Suivant les paroles de saint Jean: Celui qui hait son frère est un meurtrier.
En ce qui concerne le septième commandement, ils voient un adultère spirituel, même dans un trop grand attachement à ce monde et à ses plaisirs passagers, et, en conséquence, l'on doit fuir non-seulement l'impudicité, mais encore l'ivrognerie, la gourmandise et la mauvaise fréquentation.
Par le huitième, ils mettent la violence et la ruse sur la même ligne que le vol.
Aux termes du neuvième commandement, toute insulte, raillerie, flatterie ou tout mensonge, est considéré comme faux témoignage.
Par le dixième, ils entendent les mortifications de toutes les convoitises et de toutes les passions.
Ils complètent ainsi leur Confession de foi:
«Nous croyons que quiconque observera fidèlement les dix commandements de Dieu, sera sauvé; mais nous croyons aussi que, depuis la chute d'Adam, aucun homme ne saurait les accomplir par sa propre force. L'homme, pour devenir capable de bonnes oeuvres et de fidélité aux commandements de Dieu, doit croire en Jésus-Christ, son fils unique.
»Cette loi pure, nécessaire pour notre salut, ne peut se puiser que dans la parole de Dieu seul. Nous croyons que le Verbe divin crée en nous cette foi, qui nous rend dignes de la grâce.»
En ce qui concerne le sacrement du baptême, ils disent:
«Bien que nous sachions que le Christ fut baptisé par Jean dans le fleuve du Jourdain, et que les Apôtres ont eux-mêmes conféré le baptême, notamment Philippe à l'eunuque, nous comprenons cependant par ce sacrement, non l'eau terrestre, qui purifie seulement le corps et non l'âme, mais l'onde vivifiante, qui est la foi absolue en Dieu et la soumission à sa parole sainte; car le Sauveur dit: «Quiconque croit en moi, son corps se changera en une source d'eau vive.» Et Jean-Baptiste dit: «Pour moi, je baptise d'eau, mais il y en a un au milieu de vous, que vous ne connaissez point, c'est celui qui baptise du Saint-Esprit.» Et Paul dit: «Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour annoncer sa parole.» Nous entendons, en conséquence, par le sacrement du baptême, l'âme purifiée du péché par la foi, et la mort en nous-mêmes du vieil homme et de ses oeuvres, pour revêtir à nouveau une vie pure et sainte. Bien qu'à la naissance d'un enfant nous lavions avec de l'eau les impuretés de son corps, ce n'est pas là le baptême à nos yeux. Quant à la sainte Cène, c'est une commémoration du Christ; mais les paroles de l'Évangile sont le pain spirituel de vie. L'homme ne se nourrit pas de pain seulement, mais de la parole de Dieu.
»L'esprit seul donne la vie. Il n'est donc pas nécessaire de recevoir le pain et le vin en substance.»
Il est très curieux que cette secte, dont la croyance brille d'un tel spiritualisme, se compose exclusivement de paysans illettrés, vivant au milieu d'une population plongée dans la superstition et presque idolâtre, comme cela se voit chez les sectaires de l'Église grecque, en Russie. Les ouvrages mystiques de l'écrivain allemand bien connu, Jung Stilling, qui ont été traduits en russe, sont très populaires parmi les Malakanes, qui croient, en général, au Millenium.
En 1833, l'un d'eux, appelé Terentius Belioreff, se mit à exhorter au repentir, annonçant que le Millenium commencerait dans trente mois, et il ordonna que les affaires et les travaux de tous genres, à l'exception des plus indispensables, fussent abandonnés, et que le peuple passât tout son temps en prières et en chants. Il se proclama le prophète Élie, envoyé pour annoncer la venue du Seigneur, pendant qu'Enoch, son compagnon, était chargé de la même mission dans l'Ouest. Il annonça le jour où il devait monter au ciel en présence de tous. Plusieurs milliers de Malakanes se réunirent de différentes parties de la Russie. Au jour convenu, il parut sur un char, ordonna à la foule de s'agenouiller, et alors, étendant les bras, il s'élança du char et mesura la terre de son corps.
Les Malakanes, désappointés, livrèrent le pauvre enthousiaste à la police locale, comme imposteur. Il fut mis en prison; mais au bout de quelque temps de ce régime, il cessa de parler de son identité avec le prophète Élie, tout en continuant à prêcher le Millenium sous les verroux, et, après son élargissement, jusqu'à sa mort. Il laissa un nombre considérable de prosélytes, qui s'assemblent souvent pour passer des jours et des nuits en prières et en chants continuels. Une communauté de biens s'établit entre eux, et ils émigrèrent, avec la permission du gouvernement, en Géorgie, où ils dressèrent leurs tentes en vue du mont Ararath, pour attendre le Millenium, devancés dans cette province par une colonie de Luthériens du Wurtemberg, fondée dans le même dessein.
S'il est étonnant de trouver au sein des campagnes ignorantes de la Russie des opinions religieuses d'un spiritualisme aussi élevé, combien n'est-il pas plus surprenant encore de rencontrer chez ces paysans quelques-unes des doctrines nourries par les Gnostiques qui appartenaient aux classes les plus éclairées de la société chrétienne. Tel est le cas, cependant, avec les Doukhobortzi, ou Combattants en esprit[184].
[Note 184: De _Doukh_, esprit ou âme dans tous les dialectes slaves, et _Boretz_, lutteur ou combattant.]
L'origine de cette secte est inconnue. Ils la font dériver eux-mêmes des trois jeunes hommes qui furent jetés dans la fournaise ardente par Nabuchodonosor, pour avoir refusé d'adorer son image (Daniel, III), légende qui porte probablement avec elle un sens allégorique. Ils n'ont pas de documents historiques sur leur secte, ou du moins on n'en a découvert aucun jusqu'ici. Selon notre opinion, cependant, ils continuent la secte des Patarènes, qui soutenaient exactement la même doctrine que les Doukhobortzi, sur la chute de l'âme avant la création de ce monde, et qui étaient très nombreux au XIIIe siècle et au XIVe, en Servie, en Bosnie et dans la Dalmatie, mais dont il n'est plus fait mention depuis la dernière partie du XVe siècle. Il est très-naturel de supposer que quelques-uns de ces sectaires, persécutés dans le Midi, se réfugièrent au milieu de leurs frères slaves de Russie, d'autant mieux que le dialecte du pays qu'ils avaient habité a beaucoup de rapport avec le russe. Quoi qu'il en soit, les Doukhobortzi furent découverts, quelques années avant le milieu du XVIIIe siècle, sur différents points de la Russie. Ils furent violemment persécutés sous le règne de Catherine et de Paul, particulièrement à cause de leur refus de servir dans l'armée; et ils supportèrent cette persécution avec une fermeté, une résignation et une douceur vraiment remarquable. L'empereur Alexandre leur accorda toute liberté, et leur permit de fonder des établissements dans le sud de la Russie, sur les bords de Molotchna, où ils se signalèrent par leur industrie et leur droiture. Quant à leurs dogmes, nous donnons plus bas la Confession de foi qu'ils présentèrent à Kokhowski, gouverneur de Cathérinoslaff, au temps de leur persécution sous Catherine, et qui, vu l'ignorance des paysans auteurs de ce document, étonne véritablement par les idées abstraites et les expressions recherchées qu'il renferme:
«Notre langage est rude en toute occasion; les écrivains coûtent cher, et il ne nous est pas facile, à nous qui sommes sous les verroux, de nous en procurer. C'est pourquoi cette déclaration de notre cru est si mal rédigée. Ceci considéré, nous vous prions, ô chef, de pardonner à des hommes peu versés dans l'art d'écrire, le désordre des pensées, le peu de clarté et la défectuosité de l'exposition, le défaut de goût dans le discours et l'âpreté des mots; et si, revêtant l'éternelle vérité d'une enveloppe grossière, nous défigurons par là des traits divins, nous vous conjurons de ne vous en pas lasser pour elle, car elle brille de sa propre beauté dans tous les temps et de toute éternité.
»Dieu est un, mais il est un en trois personnes. Cette sainte Trinité est un être impénétrable. Le Père est la lumière, le Fils est la vie, le Saint-Esprit est la paix. Dans l'homme, le Père se manifeste comme la mémoire, le Fils comme la raison, le Saint-Esprit comme la volonté; l'âme humaine est l'image de Dieu; mais en nous cette image n'est rien autre que la mémoire, la volonté et la raison. L'âme avait existé avant la création du monde visible. Elle est tombée antérieurement avec beaucoup d'autres esprits, qui faillirent alors dans le monde spirituel, dans le monde d'en haut; en conséquence, la chute d'Adam et Ève ne doit pas être prise à la lettre; mais cette partie de l'Écriture est une image où se trouve représentée d'abord la chute de l'âme humaine, de son état de pureté céleste dans le monde spirituel et avant sa venue ici-bas; en second lieu, la rechute faite par Adam, au commencement des jours de ce monde, et dont la description est adaptée à notre intelligence; et, en dernier lieu, la chute qui, depuis Adam, se renouvelle spirituellement et charnellement chez tous les hommes, et qui se renouvellera jusqu'à la fin du monde. Originairement l'âme tomba, parce qu'elle détourna sur elle-même la contemplation et l'amour qu'elle devait concentrer sur Dieu, et qu'elle s'enorgueillit de sa propre beauté. Quand, pour son châtiment, l'âme fut enfermée dans sa prison charnelle, elle succomba pour la seconde fois dans la personne d'Adam, par le crime du serpent séducteur, c'est-à-dire sous les excitations corruptrices de la chair. Maintenant notre chute à tous est due à la séduction du même serpent qui est entré en nous par Adam, avec l'orgueil et la vaine gloire de l'esprit et l'impudicité de la chair. En punition de sa première chute dans le monde spirituel, l'âme perdit l'image divine et se vit emprisonnée dans la matière. La mémoire de l'homme s'affaiblit, et il oublia ce qu'il avait été jadis. Un voile s'étendit sur sa raison, et sa volonté se corrompit. C'est ainsi qu'Adam parut sur cette terre avec un faible souvenir de son premier séjour, et privé d'une raison ferme et droite. Son péché, ou sa rechute ici-bas, ne s'étend pas néanmoins à sa postérité, car chacun pèche et se sauve pour soi-même. Bien que ce ne soit pas la faute d'Adam, mais l'opiniâtreté individuelle qui forme la racine du péché, personne n'en est cependant exempt; car l'homme, déjà tombé avant de venir au monde, apporte avec lui un penchant à une nouvelle chute. Après la première chute de l'âme, Dieu créa ce monde pour elle, et la précipita, selon sa justice, du séjour de l'éternelle pureté sur cette terre, comme dans une prison, en châtiment du péché[185]; et maintenant notre esprit dans ses chaînes terrestres, se plonge et s'ensevelit dans ce gouffre d'éléments qui fermentent autour de lui. D'un autre côté, l'âme est envoyée dans cette vie comme dans un lieu d'épreuve, afin que, livrée à son libre arbitre sous son enveloppe charnelle, elle choisisse entre le bien et le mal, et obtienne ainsi le pardon de son premier crime ou s'attire un châtiment éternel. Une fois la chair formée pour nous sur cette terre, notre esprit s'y précipite d'en haut, et l'homme est appelé à l'existence. Notre chair est la tente disposée pour recevoir notre âme, et sous laquelle nous perdons le souvenir et le sentiment de ce que nous avions été avant notre incarnation; c'est l'eau des éléments dans ce monde du Seigneur, où nos âmes purifiées doivent se transformer en un esprit éternellement pur, supérieur au premier; c'est l'archange au glaive de feu, qui nous barre le chemin à l'arbre de vie, à Dieu, à l'absorption en sa divinité. Et ici se trouve accomplie sur l'homme cette destination divine, et maintenant il faut prendre garde qu'il n'avance sa main, et aussi qu'il ne prenne de l'arbre de vie, et qu'il n'en mange et ne vive à toujours.
[Note 185: C'était là exactement la doctrine des Patarins de la Bosnie.]
»Dieu, prévoyant de toute éternité la chute de l'âme dans la chair, et sachant l'homme incapable de se relever par sa propre force, l'éternel amour décida de descendre sur la terre, de se faire homme et de satisfaire par ses souffrances à l'éternelle justice.
»Jésus-Christ est le Fils de Dieu et Dieu lui-même. Il faut observer cependant que, lorsqu'il intervient dans l'Ancien-Testament, il ne représente que la sagesse suprême de Dieu, le Tout-Puissant, enveloppé au commencement dans la nature du monde et caché plus tard sous la lettre de la parole révélée. Le Christ est le Verbe divin, qui nous parle dans le livre de la nature et dans les Écritures saintes; le pouvoir qui, semblable au soleil, brille miraculeusement sur la création et dans le coeur de la créature, qui donne à tout le mouvement et la vie, et se trouve à la fois partout, en nombre, poids et mesure. Il est le pouvoir de Dieu, qui, dans nos ancêtres comme dans nous-mêmes, s'est manifesté et agit encore en différentes manières; considéré dans le Nouveau-Testament, il est l'esprit incarné de la plus haute sagesse, la connaissance de Dieu et la vérité pure, l'esprit d'amour, l'esprit descendu d'en haut, incarné, inexprimable, la plus sainte allégresse, l'esprit de consolation, de paix, de chaque battement du coeur, l'esprit de chasteté, de sobriété, de modération.
»Le Christ fut homme aussi, parce que, comme nous-mêmes, il naquit dans la chair; mais il descend aussi en chacun de nous par l'annonciation de Gabriel, et se communique spirituellement comme dans Marie. Il naît dans l'esprit de chaque croyant; il va dans le désert, et il est tenté par le diable dans la personne de tous les hommes, au moyen des soucis de la vie, de la luxure et des honneurs mondains. Quand il se développe en nous, il nous donne des paroles d'enseignement; il est persécuté et meurt sur la croix; il est couché dans le tombeau de la chair; il se lève brillant de gloire dans l'âme des affligés de la dixième heure; il vit en eux quarante jours, échauffe leurs coeurs, les guide vers le ciel, et les offre sur l'autel de Gloire comme un sacrifice saint, véritable et agréable à Dieu.»
Au sujet des miracles du Christ, les Doukhobortzi disent: «Nous savons qu'il a fait des miracles; pécheurs, nous étions morts, aveugles et sourds, et il nous a ressuscités; mais nous repoussons les prétendus miracles du corps.»