Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 32

Chapter 323,495 wordsPublic domain

L'existence de cette secte est un fait historique, mais il est presque impossible de préciser la nature de ses doctrines. Était-ce un mode plus pur de Christianisme, rejetant le culte des images et d'autres superstitions aussi grossières de l'Église grecque, ou simplement une secte déiste; car il est bien difficile de croire que le Judaïsme pur eût trouvé des prosélytes parmi les Chrétiens, et surtout au sein du clergé, que la loi mosaïque avait toujours laissé inébranlable. Le célèbre Uriel d'Acosta fournit peut-être dans l'histoire religieuse le seul exemple d'une conversion de ce genre[176]. En effet, bien qu'il y eût, comme on sait, en Espagne et en Portugal, un grand nombre de Juifs qui déguisaient leur croyance sous le manteau du Catholicisme, au point même de se charger de fonctions ecclésiastiques, c'étaient là des Juifs de naissance que la persécution avait contraints à prendre ce masque, et non des Chrétiens qui avaient embrassé le Judaïsme. La description de cette secte, par l'abbé Joseph, est tellement remplie d'invectives, que l'on est tenté de la croire pour le moins très exagérée. Il donne cependant les noms de quelques-uns de ces sectaires, qui laissèrent le pays pour se faire circonscrire, et il les accuse de s'être livrés à la magie et à l'astrologie; mais cette accusation répand un faible rayon de lumière sur leurs dogmes, en donnant à penser que c'était une de ces sectes mystérieuses dont les traces sont imprimées dans la poussière du moyen-âge. Alexius et plusieurs chefs de la secte moururent avec la réputation de pieux Chrétiens; mais son existence fut découverte par Gennadius, évêque de Novogorod, qui envoya plusieurs de ses adhérents à Moscou, avec les preuves recueillies contre eux, sans savoir toutefois que le métropolitain lui-même et le secrétaire du grand-duc comptaient au nombre de ses adeptes. Il les accusa d'avoir osé comparer les statues des saints à la matière brute qui les représentait, d'en avoir placé au milieu d'endroits impurs, d'avoir craché sur la croix, blasphémé le Christ et la Vierge, nié la vie future, et, par conséquent, l'immortalité de l'âme. Le grand-duc convoqua à Moscou, le 17 octobre 1490, un synode d'évêques et d'autres ecclésiastiques, pour juger cette grave affaire. Les accusés, au nombre desquels figuraient les protopopes ci-dessus mentionnés, Dionysius et Gabriel, outre beaucoup d'autres, repoussèrent avec fermeté les faits mis à leur charge; mais ce système de dénégation ne put prévaloir contre les preuves de tout genre et les nombreux témoins produits par l'accusation. Plusieurs membres du synode voulaient que les accusés fussent mis à la question; mais le grand-duc ne le permit pas. Chose vraiment étonnante, si l'on considère la barbarie de l'époque et le penchant de ce souverain à la cruauté. Le synode dut se contenter d'anathématiser et de faire emprisonner les sectaires. Ceux qui furent renvoyés à Novogorod eurent à subir un traitement plus cruel. Parés d'oripeaux fantastiques représentant la figure du diable, et la tête couverte de grands bonnets d'écorce, avec cette inscription: «Ceci est la milice de Satan,» ils furent placés à cheval, le visage tourné vers la croupe, et promenés, par l'ordre de l'archevêque, à travers les rues de la ville, en butte aux insultes de la populace. Ils eurent ensuite leur coiffure brûlée sur leur tête, et furent jetés en prison; traitement barbare, sans doute, mais encore humain pour ce temps d'intolérance, où les hérétiques avaient à supporter les persécutions les plus cruelles dans l'Europe occidentale.

[Note 176: Je ne parle ici que des Chrétiens, car il y a eu beaucoup de prosélytes juifs parmi les païens. Les Iduméens avaient été convertis par Hérode le Grand, et j'ai déjà parlé des Khozars.]

Zozyme et Kouritzin continuèrent néanmoins à propager leurs opinions, et l'on dit que, grâce à cette propagande secrète, des doutes se répandirent au sein du peuple, sur les dogmes les plus importants du Christianisme. Ecclésiastiques et laïques en vinrent à disputer sur la nature du Christ, le mystère de la Trinité, la sainteté des images. C'était là, selon nous, une conséquence naturelle de l'agitation d'esprit causée dans les masses par les révélations vraies ou imaginaires sorties du jugement des hérétiques. Le métropolitain Zozyme fut à son tour accusé d'hérésie par le même Joseph, dans une épître adressée à l'évêque de Sousdal. On ignore si cette accusation suggéra une enquête sur l'orthodoxie du chef de l'Église russe. On sait seulement qu'il se démit de sa dignité en 1494, et se retira dans un couvent. Kouritzin continua à jouir de la faveur du monarque, et se vit chargé par lui d'une mission diplomatique auprès de l'empereur Maximilien Ier; mais l'abbé Joseph et l'évêque Gennadius, dont la haine contre les hérétiques était infatigable, découvrirent, vers le commencement du XVIe siècle, un nombre considérable de ces sectaires, qui allèrent chercher en Allemagne et en Lithuanie un refuge contre leurs persécuteurs. Kouritzin et plusieurs de ses adhérents, interrogés sur leurs opinions, les défendirent ouvertement. Le grand-duc les abandonna cette fois à la clémence et à la miséricorde de leurs accusateurs; en conséquence de quoi, Kouritzin, l'abbé du couvent de Saint-Georges à Novogorod, et plusieurs autres, furent brûlés vifs. Karamsin, qui a décrit cet évènement, n'a pas établi la véritable nature des opinions confessées par Kouritzin et ses compagnons, probablement parce qu'il ne croyait pas pouvoir faire fonds sur ce qui leur était attribué par le fanatisme violent de leurs accusateurs.

La secte semble avoir disparu depuis cette époque. Il existe cependant aujourd'hui une secte de Raskolniky qui observe la loi mosaïque et qui est généralement connue sous le nom de Soubotniky, ou Hommes du samedi, en raison de ce qu'ils célèbrent le samedi au lieu du dimanche; mais l'on ne sait pas d'une manière bien certaine, s'ils ont adopté le Judaïsme dans toute sa rigueur ou si leur religion est un mélange de Christianisme et de loi mosaïque. Nous penchons pour la dernière supposition; car, dans le premier cas, on les eût vus contracter avec les Juifs d'origine une alliance dont il n'existe aucune trace.

La Réforme, qui put se glorifier d'un grand nombre de conversions parmi les membres de l'Église grecque de Pologne, passa presque inaperçue sur celle de Russie. Les chroniques russes rapportent qu'en 1553, un certain Mathias Baschkin se mit à enseigner qu'il n'y avait pas de sacrements, et que la croyance à la divinité du Christ, aux décisions des conciles et à la sainteté des saints, constituait autant d'erreurs. Soumis à un interrogatoire, il repoussa l'accusation; mais une fois en prison, il confessa ses opinions et nomma plusieurs individus qui les partageaient, déclarant qu'elles leur avaient été enseignées par deux Catholiques natifs de Lithuanie, et que l'évêque de Rézan les avait confirmés dans cette croyance. Un concile d'évêques, convoqué à dessein, condamna les hérétiques à un emprisonnement à vie. C'est tout ce que l'on trouve sur ce point dans les chroniques russes; mais il est impossible de dire sûrement si les doctrines en question étaient celles des Anti-Trinitaires, qui commençaient à se répandre en Pologne à cette époque, ou seulement les dogmes du Protestantisme, défiguré par le fanatisme ignorant des chroniqueurs. Ce que nous voyons de plus remarquable à noter, c'est qu'un évêque semble avoir nourri ces opinions. Il se démit de sa dignité épiscopale pour cause de maladie, mais en réalité peut-être pour se soustraire à une destitution imminente et à un scandale public. Que les doctrines de la Réforme ayent pénétré dans les États de Moscou, cela résulte évidemment de l'exposé suivant, émané d'un écrivain polonais Protestant, Wengierski, qui prit le pseudonyme de Regenvolscius. Il dit qu'en 1552, trois moines appelés Théodosius, Artémius et Thomas, arrivèrent de l'intérieur de la Moscovie à Vitepsk, ville de la Lithuanie; ils ne connaissaient pas d'autre langue que la leur et ne possédaient aucun savoir; ils condamnèrent cependant le culte des images, mirent en pièces celles qui leur tombèrent sous la main, et les chassèrent des temples et des maisons, en exhortant le peuple par leurs discours et leurs écrits à adorer Dieu seul dans la personne de notre Seigneur Jésus-Christ. Leur zèle ayant soulevé la colère d'un peuple superstitieux, fortement attaché aux rites idolâtres, ils quittèrent Vitepsk, et se retirèrent dans l'intérieur de la Lithuanie où la parole de Dieu retentissait déjà avec plus de liberté. Théodosius, qui avait plus de quatre-vingts ans, mourut bientôt après, Artémius se retira auprès du prince de Sloutzk, et Thomas, plus éloquent et mieux versé que les autres dans l'esprit des Écritures, devint l'un des ministres de l'Église de Dieu, et s'établit à Polotzk, où la religion commençait à se révéler dans sa pureté, pour instruire les fidèles et les confirmer dans la connaissance de Dieu et dans leurs sentiments de piété éclairée. Après s'être noblement acquitté des devoirs de sa vocation pendant plusieurs années, il scella de sa mort les principes des nouvelles doctrines. Quand le czar de Moscou, Ivan Vassilévitch, s'empara de Polotzk en 1563, il ordonna, entre autres cruautés exercées contre les habitants, de précipiter Thomas à la rivière pour le punir d'avoir été autrefois son sujet et d'avoir déserté son Église. Le bon grain semé à Vitepsk par le martyre produisit néanmoins une moisson abondante, car les habitants prirent le culte des images en aversion, et la Pologne leur ayant envoyé des apôtres de la vraie religion, ils consacrèrent une église au culte évangélique. (_Slavonia Reform._, p. 262). L'on sait qu'il existe maintenant beaucoup de Protestants en Russie; mais ils sont tous d'origine étrangère, à la seule exception peut-être de la famille des comtes Golovkin, qui se firent Protestants en Hollande, au commencement du XVIIIe siècle, et persévérèrent dans cette croyance. Nous pensons toutefois que le comte Golovkin, auteur de plusieurs ouvrages en français, qui fut envoyé comme ambassadeur en Chine en 1805, et appelé à d'autres missions diplomatiques, est le dernier Protestant de cette famille.

Le patriarche Nicon, élevé au siége patriarchal par son mérite, causa, sous la règne d'Alexis, une commotion profonde dans l'Église russe, en voulant réformer les abus qui s'étaient glissés dans l'interprétation des Écritures et des livres de dévotion. La longue période de la domination des Mogols avait plongé le pays entier dans un état de barbarie, et le clergé, bien qu'en possession d'immunités considérables sous cette domination, était tombé dans la plus grossière et la plus superstitieuse ignorance, au point de faire désespérer de son émancipation intellectuelle, même long-temps après que le pays eût secoué le joug des Asiatiques. La transcription des livres sacrés, confiée à d'ignorants copistes, était devenue par degrés si infidèle, que leur sens était entièrement perdu et que le texte d'une copie différait souvent de celui d'une autre. Déjà, en 1520, le czar Vasili Ivanovitch avait demandé aux moines du mont Athos un homme capable de corriger le texte des livres sacrés, et à sa requête, un moine grec appelé Maxime, bien versé dans la langue slave, fut envoyé à Moscou. Il y reçut un accueil distingué et travailla pendant dix laborieuses années à comparer les manuscrits de la version slave avec le texte grec original; mais la supériorité de son savoir excita la jalousie du clergé ignorant de Moscou, qui l'accusa de corrompre au lieu de corriger les livres sacrés, dans le but d'établir une nouvelle doctrine. Toutes les justifications de Maxime ne purent le sauver, et il fut enfermé dans un couvent où il resta jusqu'à sa mort en 1555.

On renouvela vainement plusieurs tentatives pour corriger les livres sacrés. Enfin, le patriarche Nicon convoqua à Moscou, en 1654, un concile spécial, auquel assistèrent le patriarche d'Antioche, celui de Servie et cinquante-six évêques. Le concile décida que les Écritures et les livres de liturgie à l'usage de l'Église russe seraient soigneusement émendés. En conséquence de cette décision, le czar Alexis fit recueillir de toutes parts les vieux manuscrits sacrés. L'agent envoyé à cet effet au couvent du mont Athos, rapporta plus de huit cents originaux grecs, parmi lesquels se trouvaient une copie des Évangiles écrite au commencement du VIIIe siècle, et une autre dans le VIe. Les patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, et plusieurs autres prélats grecs d'Orient, envoyèrent plus de deux cents manuscrits. Les différends qui s'élevèrent entre le czar Alexis et le patriarche Nicon, et qui finirent par la déposition de ce dernier, en 1664, entravèrent pendant quelque temps l'accomplissement de la réforme projetée; mais elle fut définitivement décidée par un concile convoqué à cette époque et composé, sous la présidence du czar lui-même, des patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, qui agissaient aussi au nom de ceux de Constantinople et de Jérusalem et d'un grand nombre de prélats russes. En conséquence de cette décision, le texte des Écritures et des livres de liturgie fut fixé conformément aux plus anciens manuscrits slaves, qui avaient paru donner la traduction la plus fidèle des originaux grecs et de la version des Septante; les livres sacrés ainsi corrigés furent livrés à l'impression.

Bien que cette réforme importante se fût accomplie avec la sanction des plus hautes autorités de toutes les Églises d'Orient, elle rencontra de nombreuses oppositions dans le pays. Paul, évêque de Kolomna, avec beaucoup de prêtres et un nombre immense de laïques, surtout des classes inférieures, se déclara contre ce qu'il appelait l'hérésie Niconnienne. Selon lui et ses nombreux adhérents, les modifications introduites corrompaient les livres saints et la vraie doctrine, sous prétexte de les corriger. L'évêque réfractaire fut déposé et renfermé dans un couvent; des mesures sévères furent prises contre les opposants; mais la persécution ne servit qu'à enflammer leur fanatisme et à susciter de violentes collisions dans l'enceinte même de la capitale. Cette opposition se manifesta plus vivement encore dans le Nord, sur les bords de la mer Blanche. Ces nouveaux partisans de l'ancien texte furent appelés _Pomoranes_, c'est-à-dire habitants de la côte. Le siége principal de leur résistance organisée était le couvent fortifié de Solovietzk, situé dans une île de cette mer. Après une défense acharnée, il fut pris d'assaut en 1678, et la plupart de ses défenseurs, ceux du moins qui restèrent debout, se jetèrent dans les flammes pour gagner la couronne du martyre. Les _Raskolniky_ ou Schismatiques, comme les appelait alors l'Église nationale, propagèrent leurs opinions dans toute la Sibérie, dans le pays des Cosaques du Don, et en diverses autres provinces lointaines. Un grand nombre d'entre eux émigrèrent en Pologne et même en Turquie, où ils formèrent de nouveaux établissements. Le fanatisme, exalté par la persécution, dégénéra bientôt en actes de la plus sauvage superstition. Le suicide ou le baptême du feu, comme ils disaient, devint à leurs yeux le plus sûr moyen de faire son salut. Cette doctrine suscita dans leurs rangs un nombre infini de victimes. Il est avéré que des milliers de ces sectaires, de tout âge et de tout sexe, s'enfermaient dans des maisons, dans des granges, etc., y mettaient le feu et périssaient dans les flammes, en récitant des prières et en chantant des hymnes. On croit généralement que ces scènes d'horrible superstition se reproduisent encore aujourd'hui dans plusieurs provinces éloignées, particulièrement en Sibérie et dans le Nord, où beaucoup de _Raskolniky_ sont allés fonder des colonies au plus profond des forêts, de manière à cacher leur existence au reste du monde[177].

[Note 177: Les horribles scènes dont nous avons parlé dans le texte, sont non-seulement décrites par les écrivains religieux de Russie qui ont pris la plume contre les _Raskolniky_, elles sont encore rapportées par les savants voyageurs qui ont exploré les provinces les plus reculées de la Russie pendant le dernier siècle, tels que Gmelin, Pallas, Géorgie, Lepekbine, etc. Le baron Haxthausen, qui a habité la Russie en 1843, dit qu'il y a quelques années, un certain nombre de ces fanatiques se donnèrent rendez-vous sur une propriété appartenant à un M. Gourieff, située sur la rive gauche du Volga, résolus à s'offrir en sacrifice en s'entretuant. Après quelques rites préparatoires, cet horrible dessein fut mis à exécution. Trente-six individus étaient tombés sous le fer meurtrier, quand l'amour de la vie se réveilla dans le coeur d'une jeune femme, qui s'enfuit vers un village voisin et donna l'alarme. On accourut sur le théâtre de ce sanglant holocauste; mais l'on trouva quarante-sept individus étendus sans vie, et deux de ces meurtriers fanatiques encore debout. Ils furent pris et subirent le châtiment du knout; mais chaque coup reçu leur arrachait un cri de triomphe, joyeux qu'ils étaient de souffrir le martyre.]

Les _Raskolniky_ se divisent en deux grandes branches: les _Popovstchina_, ou ceux qui ont des prêtres, et les _Bezpopovstchina_, ou ceux qui n'en ont pas. Ils se subdivisent en un grand nombre de sectes, dont quelques-unes naquirent sous la pression des évènements que nous avons rapportés, tandis que d'autres, qui avaient une existence antérieure, furent comprises, à partir de ce moment, sous le nom général de _Raskolniky_. En ce qui concerne ceux de la première branche, ils se séparent encore en plusieurs nuances d'opinions, sur des points de peu d'importance, mais principalement sur les cérémonies extérieures. Ils se considèrent comme la véritable Église, victime de l'hérésie niconnienne, c'est-à-dire comme l'Église fondamentale, dont ils ne diffèrent pas du reste en doctrine, mais seulement par quelques rites extérieurs et par leur opiniâtreté à garder le texte incorrect des livres sacrés. Ils considèrent aussi comme un grand péché de se couper la barbe, opinion partagée autrefois par l'Église constituée, et fondée sur ce qu'un article du Stoglav (canons du concile tenu à Moscou en 1551), déclare que se raser est un péché que même le sang des martyrs ne saurait laver; et, en conséquence, celui qui se dépouille de sa barbe est un ennemi de Dieu, qui nous a créé à son image. L'argument le plus péremptoire des partisans du menton rasé contre la doctrine qui proclame irrémissible l'altération des traits divins de la créature par l'ablation de la barbe, c'est que la femme, dépourvue de cet ornement, est aussi créée à l'image de Dieu. Les défenseurs de la barbe, forcés dans leurs retranchements par cet argument, s'appuient sur le passage suivant du Lévitique XIX et XXVII: «Vous ne tondrez point en rond les coins de votre tête et vous ne gâterez point les cornes de votre barbe[178].»

[Note 178: Les mêmes _Raskolniky_ considèrent comme péchés d'autres choses prohibées par le _Stoglav_, comme par exemple de manger du lièvre, atteler avec un seul timon, etc.]

La séparation de l'Église nationale et des _Raskolniky_ devint complète sous Pierre le Grand, dont les mesures coërcitives pour civiliser ses sujets en modifiant leur extérieur, blessèrent profondément les préjugés de la nation. Un membre intelligent de la secte des _Raskolniky_, a fait remarquer très judicieusement au baron Haxthausen, que ce n'était pas le patriarche Nicon, mais bien ce monarque absolu qui les avait séparés du reste de leur nation, en lui imposant le système occidental de civilisation, dont l'ablation de la barbe était un symbole. La mémoire de Pierre le Grand est en horreur parmi les _Raskolniky_, et quelques-uns d'entre eux soutiennent qu'il était le véritable Antechrist, car il est écrit que l'Antechrist changera le cours des âges, et le czar avait accompli cette prophétie en reportant le commencement de l'année du 1er septembre au 1er janvier, et en abolissant la supputation des temps depuis l'origine du monde, pour adopter le mode des hérétiques latins, qui ne supputent les années qu'à partir de la naissance du Christ (Ère chrétienne). Ils disent aussi que c'est un blasphème de mettre des impôts sur l'âme (ce souffle pur de Dieu), au lieu de faire peser toutes les charges sur les possessions terrestres[179].

[Note 179: Tout le monde sait qu'en Russie la capitation est perçue sur la population mâle, appelée _âmes_ dans le style officiel.]

Les adhérents de l'ancien texte, qui forment la classe la plus nombreuse des _Raskolniky_, se nomment entre eux _Starovértzi_, ou ceux de l'ancienne foi, et sont appelés officiellement _Staroobradtzi_, ceux des anciens rites; leurs ministres sont en général des prêtres ordonnés par les évêques de l'Église constituée, mais qui l'ont abandonnée ou ont été expulsés de son sein; le gouvernement ne reconnaît pas leur caractère religieux. Il fait cependant aujourd'hui de grands efforts pour les réconcilier avec l'Église constituée; il a déclaré que les différences existant entre leur rites et ceux consacrés par le concile de 1664, ne constituent pas d'hérésie, et il leur a accordé une autorisation solennelle de garder intact leur ordre ecclésiastique. On leur a conféré la dénomination de _Yedinovertzi_ ou Coreligionnaires, en leur demandant seulement que leurs prêtres reçussent l'ordination des évêques de l'Église de l'État, avec promesse de n'intervenir en rien dans l'éducation de ces prêtres, et de procéder à la cérémonie de l'ordination conformément à l'ancien rituel. On n'a retiré encore que très peu d'avantages de cette offre, les rares Congrégations qui l'ont acceptée en sont au regret, et surveillent même d'un regard soupçonneux ceux de leurs prêtres ordonnés de la manière qui précède, redoutant que les évêques, dont ces derniers ont reçu l'ordination, n'exercent sur eux une influence corruptrice. Ils ont un grand nombre de couvents d'hommes et de femmes, avec les mêmes règles monastiques que celles qui existent dans tous les établissements semblables de l'Église grecque[180].

[Note 180: L'auteur de cet ouvrage apprit en 1830, de la bouche d'un haut fonctionnaire russe, que le nombre des Raskolniky, de toutes catégories, pouvait s'élever à cinq millions, et qu'il allait sans cesse en augmentant. Cela ne se dit pourtant que des classes inférieures de la société; car, bien qu'il y ait parmi eux de riches commerçants, leurs enfants, qui ont reçu une meilleure éducation, se rallient presque invariablement à l'Église nationale.]