Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 30
Le prince Antoine Sulkowski, fils du prince Sulkowski, palatin de Kalisch, naquit à Leszno, en 1785. Après avoir achevé ses études à l'Université de Gottingue, il finissait de se former en voyageant, quand les succès de l'empereur des Français en Prusse éveillèrent dans le coeur des Polonais l'espoir de recouvrer leur indépendance. Sulkowski précipita son départ de Paris, où il se trouvait en ce moment, et rentra dans ses foyers vers la fin de 1806. Il fut nommé par Napoléon colonel du premier régiment polonais à lever. L'enthousiasme patriotique fut si grand, que Sulkowski, ayant accompli sa tâche avec une merveilleuse rapidité, emporta d'assaut la ville fortifiée de Dirschau, à la tête de son nouveau régiment, le 23 février de l'année d'ensuite (1807). Il prit une part active au reste de la campagne, qui se termina par la paix de Tilsitt, en vertu de laquelle une partie de la Pologne fut rétablie sous le nom de duché de Varsovie. En 1808, quand plusieurs détachements de la nouvelle armée polonaise furent dirigés sur l'Espagne, le régiment du prince Sulkowski fut compris dans l'ordre de départ, et, bien qu'il eût épousé depuis fort peu de temps Ève Kiçki, jeune femme d'une beauté accomplie, à laquelle il avait voué ses premières affections, et qu'il pût aisément se faire dispenser de ce service pénible, il crut de son devoir de se joindre à ses compagnons d'armes. Arrivé dans la Péninsule, il se distingua aux batailles d'Almonacid et d'Ocana, ainsi qu'à la défense de Tolède. Malaga fut pris par les Français, le prince Sulkowski fut nommé gouverneur de cette ville, et, malgré le sentiment de haine et de vengeance qui animait les Espagnols contre les armées envahissantes, il parvint, par sa conduite, à se concilier l'affection de ses habitants. Il fut promu au rang de major-général, et revint dans son pays en 1810, où il resta jusqu'à la mémorable campagne de 1812, pendant laquelle il commanda une brigade de cavalerie, prit part aux principales batailles et fut gravement blessé dans la retraite. Guéri de ses blessures et nommé au grade de lieutenant-général, il se joignit à l'armée polonaise sous le prince Poniatowski, et combattit, à la bataille de Leipsick, à la tête d'une division de cavalerie. C'est à la suite de cette bataille qu'il se vit assailli par les circonstances les plus difficiles, qui lui donnèrent occasion de déployer toutes les qualités honorables de l'âme la plus intègre. Peu de jours après la mort du prince Poniatowski, il fut nommé, par l'empereur Napoléon, commandant en chef des débris du corps polonais, qui, malgré ses grandes pertes, avait conservé tous ses étendards et son artillerie. Ce commandement fut donné à Sulkowski à la demande générale de ses compatriotes, malgré sa jeunesse (il avait alors vingt-neuf ans) et la présence de plusieurs généraux plus âgés. Les troupes polonaises, exaspérées par de longues souffrances et fatiguées de se battre pour une cause qui menaçait de les réduire à l'état de mercenaires, sans avancer celle de leur patrie, pressèrent leur chef de les reconduire dans leurs foyers, leur souverain légitime, le roi de Saxe, étant resté à Leipsick sur le désir de Napoléon lui-même. Sulkowski reporta leurs plaintes bruyantes à l'Empereur, qui promit de donner une réponse sous huit jours. Cela satisfit les troupes, et la marche vers le Rhin continua; mais quand le délai fixé fut écoulé sans que la décision attendue intervint, l'irritation des Polonais devint si violente et ils accusèrent si bruyamment le prince Sulkowski d'être prêt à les sacrifier aux vues de son ambition personnelle, que, pour les décider à accompagner l'Empereur jusqu'à la frontière de ses États, il dut leur promettre sur l'honneur de ne passer en aucun cas au-delà du Rhin. Cette promesse solennelle calma l'irritation des troupes, qui continuèrent leur marche. Quand elles furent parvenues à un endroit appelé Schluchtern, l'Empereur, passant devant leur front, appela Sulkowski et lui demanda s'il était vrai que les Polonais voulussent le quitter. «Oui, Sire, répondit le prince; ils supplient Votre Majesté de les autoriser à retourner dans leurs foyers, leur nombre étant désormais trop insignifiant pour être de quelque valeur à Votre Majesté.» L'Empereur résista, et, ayant assemblé les Polonais, il leur adressa l'une ces allocutions par lesquelles il savait si bien ranimer l'enthousiasme du soldat. Les troupes polonaises, exaltées par les paroles impériales, oublièrent toutes leur première résolution et promirent de suivre Napoléon jusqu'à la mort. On peut aisément se faire une idée de la position cruelle dans laquelle le prince Sulkowski se trouva placé par cette circonstance imprévue; il se voyait dans l'alternative pénible ou de manquer à la parole par laquelle il s'était engagé, envers ses compagnons d'armes, à prendre le Rhin pour limite extrême de leurs travaux guerriers, ou de sacrifier, si jeune, toutes ses espérances de gloire et d'ambition (car l'empereur Napoléon, malgré le revers de Leipsick, avait encore de grandes chances de ramener à lui la fortune), et, ce qui était plus important encore, en s'exposant aux divers commentaires qui ne manqueraient pas d'accueillir sa conduite dans cette malheureuse conjoncture. Il choisit cependant le dernier parti, pensant qu'il n'y avait pas de compromis possible avec une parole engagée d'une manière aussi explicite et aussi solennelle que la sienne l'avait été, bien que ses compatriotes, qui n'étaient pas liés de la même manière, eussent changé de résolution; il demanda, en conséquence, à l'Empereur, et obtint de sa bienveillance la permission de retourner vers son souverain légitime le roi de Saxe, dont la destinée était alors inconnue. Il quitta l'armée française, accompagné des officiers de son état-major qui partagèrent sa résolution. Ayant appris que son souverain était prisonnier à Berlin, il lui adressa de Leipsick une lettre pour lui demander une libération de service, tant pour lui-même que pour les officiers qui l'avaient accompagné, et bientôt après il obtint des souverains alliés la permission de rejoindre sa famille. Il convient d'ajouter que ses concitoyens rendirent hommage à la loyauté de sa conduite.--De nouvelles espérances furent conçues, en faveur de la Pologne, au congrès de Vienne, sous l'inspiration de l'empereur Alexandre. Le prince Sulkowski fut appelé à coopérer à la formation d'une armée polonaise, et il accepta avec joie une mission dans laquelle il pouvait encore servir utilement sa patrie. Bien que le congrès de Vienne n'ait pas réalisé l'espoir qui avait été nourri, de voir la Pologne rendue à l'indépendance, il érigea une petite portion de son territoire en royaume constitutionnel, soumis à l'empereur de Russie comme roi de Pologne. C'en était assez cependant pour stimuler les efforts des patriotes polonais et pour les engager à maintenir cette création imparfaite, d'autant mieux qu'on avait stipulé que des institutions nationales seraient accordées à ces parties de l'_ancienne Pologne_ qui restaient annexées comme provinces à la Russie, à la Prusse et à l'Autriche, et que ces stipulations laissaient briller la perspective d'un complet rétablissement de ce pays. Le prince Sulkowski entra donc au service du nouveau royaume, et fut nommé aide-de-camp général de l'empereur Alexandre. Mais les caprices tyranniques du grand-duc Constantin conduisirent bientôt Sulkowski à demander sa mise en disponibilité, en déclarant franchement à l'empereur les raisons qui l'engageaient à agir ainsi. L'empereur insista auprès de Sulkowski pour qu'il revînt sur sa détermination, et lui dit que les circonstances dont il se plaignait n'étaient que temporaires. Sulkowski, que ses devoirs conduisirent plusieurs fois à Saint-Pétersbourg, et qui reçut de l'empereur Alexandre des témoignages de la plus grande bienveillance, insista de son côté pour quitter le service, et, après plusieurs refus, obtint de rentrer dans la vie privée en 1818. Il s'établit au château de Reisen, dans le voisinage de Leszno, et se dévoua tout entier à l'éducation de sa famille. Depuis la mort de sa vertueuse et charmante compagne, il ne se reposait plus que sur lui de ce soin. Le bien-être de ses tenanciers et de tous ceux qui respiraient dans sa dépendance devint aussi l'objet de sa constante sollicitude. Une nouvelle carrière s'ouvrit, en outre, pour son patriotisme, quand le grand-duché de Posen, où Leszno est situé, reçut une représentation provinciale, dont il fut créé membre héréditaire. Il présida aux États assemblés de sa province, et fut fait membre du conseil d'État de Prusse. Cela le mit dans une position difficile et délicate entre le monarque et les États provinciaux, dont les députés se plaignaient justement des envahissements continuels du gouvernement sur la nationalité de la province, qui avait son existence garantie par le traité de Vienne. En possession de la confiance des deux partis, il réussit, par la fermeté qu'il déploya dans la défense des priviléges nationaux, à gagner la confiance de ses concitoyens, tandis que le monarque rendit justice à sa modération dans l'accomplissement consciencieux de ses pénibles devoirs. Il se tint cependant à l'écart des affaires publiques autant qu'il le put, consacrant son temps aux occupations utiles que nous avons décrites dans cette note. Une mort prématurée vint couper court à cette carrière, si noblement remplie. Le 14 avril 1835 plongea dans une douleur profonde sa famille et tous ceux qui l'avaient connu, soit personnellement, soit de réputation. Mais nul ne sentit sa perte plus vivement que l'école de Leszno, qui lui devait tout. Professeurs et élèves accompagnèrent sa dépouille mortelle, et après un discours pathétique du recteur, déposèrent une couronne sur le cercueil de leur bienfaiteur, dont la mémoire vivra long-temps dans leurs coeurs reconnaissants.
Cette notice biographique fut insérée par l'auteur dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, (vol. 2, p. 334, etc.). Il saisit avec empressement l'occasion de la reproduire, car ses sentiments et ses opinions à cet égard sont restés les mêmes.]
L'école se divise aujourd'hui en six classes, où les élèves apprennent les principes de la religion, le latin, le grec et l'hébreu, le polonais, l'allemand, la langue et la littérature françaises, les mathématiques, l'histoire naturelle et la philosophie, la géographie, l'histoire, le dessin et la musique. La jeunesse catholique s'y trouve représentée d'une manière notable. Un ecclésiastique de ce culte est attaché au collége pour son instruction religieuse. Le nombre des élèves est d'environ trois cents; chacun d'eux trouvait dans ce prince un ami toujours prêt à donner une assistance généreuse à ceux qui en avaient besoin et qui méritaient sa bienveillance par leur conduite. À leur sortie du collége, son active influence les suivait dans la carrière qu'ils avaient embrassée, et allait au-devant de leurs espérances. Sulkowski fournit, en effet, un noble exemple de la hauteur de vues justement attribuée aux Catholiques les plus distingués de notre pays, qui ont toujours fait abstraction de la différence de religion, quand il s'est agi d'être utiles à leurs concitoyens.
Nous terminerons ici l'histoire religieuse de deux nations amies dont les destinées sont intimement liées à celle du Protestantisme. Nous allons essayer d'esquisser les principaux traits religieux du grand Empire slavon, qui exerce déjà une puissante influence non-seulement sur les nations d'origine slave, mais sur les affaires de l'Europe en général, et même sur celles de l'Asie.
CHAPITRE XIV.
RUSSIE.
Origine du nom de Russie. -- Novogorod et Kioff. -- Première expédition russe contre Constantinople. -- Expéditions réitérées contre l'Empire grec. -- Relations commerciales entre les deux pays. -- Introduction du Christianisme en Russie et influence de la civilisation byzantine sur cet empire naissant. -- Expédition des Russes chrétiens contre Constantinople, et prédiction concernant la conquête de cette ville par leurs armes. -- Division de la Russie en plusieurs principautés. -- Conquête de ce pays par les Mogols. -- Origine et progrès de Moscou. -- Esquisse historique de l'Église russe depuis sa fondation jusqu'à nos jours; son organisation actuelle. -- Union forcée avec l'Église de Russie de l'Église grecque, déjà unie à Rome. -- Description des sectes russes ou les Raskolniky. -- Les Strigolniky. -- Les Judaïstes. -- Effets de la réforme du XVIe siècle sur la Russie. -- Rectification des livres sacrés et schisme qui en est la suite. -- Terribles actes de superstition. -- Les Starovértzy ou sectateurs de l'ancienne foi. -- Superstitions payennes. -- Les Eunuques. -- Les Flagellants. -- Les Malakanes ou Protestants. -- Les Doukhobortzi ou Gnostiques. -- Superstitions horribles dans lesquelles ils tombent. -- Proclamation du comte Woronzoff à ce sujet.
L'histoire ecclésiastique de la Russie n'offre pas, comme celle de la Bohême et de la Pologne, le triste et émouvant tableau de ces luttes morales et physiques entre des partis religieux, dont les forces se balancèrent assez pour laisser douter un moment de quel côté resterait la victoire. L'Église d'Orient, établie en Russie depuis la conversion de ce pays au Christianisme, y régna sans rivale et sans autre ferment de discorde, que les querelles intestines de ses propres sectes.
Le nom de Russie, qui, depuis Pierre le Grand, a remplacé celui de Moscovie, s'applique à une vaste étendue de pays que le czar n'est même pas encore parvenu à placer tout entière à l'ombre de son sceptre. Ce nom prit naissance au IXe siècle, à l'époque où des hordes de ces aventuriers scandinaves, connus dans l'histoire byzantine sous le nom de Varègues[172], et qui portaient le surnom de Russes, vinrent fonder, sous la conduite d'un chef appelé Rurick, un État voisin des bords de la Baltique, en soumettant à leurs armes plusieurs tribus slavonnes et finoises. Cette nouvelle puissance, dont Novogorod était la capitale, reçut de ses fondateurs la dénomination de Russie, de même que la Neustrie prit des Normands le nom de Normandie, et la Gaule celui de France depuis la conquête des Francs.
[Note 172: Les Varègues étaient des aventuriers scandinaves et anglo-saxons, qui servaient en qualité de gardes-du-corps à Constantinople. On a assigné plusieurs origines au nom de Russe; mais la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver de _Rhos_, _Rotses_, ou _Rouotses_, nom donné aux Suédois par les Finois, qui jadis avaient plus de relations avec le _Roslagen_ qu'avec toute autre contrée de la Suède. Les Slaves adoptèrent ce nom, en usage chez les Finois, qui vivaient entre eux et la Suède.]
Un évènement remarquable signala le règne de Rurick. Les conquérants scandinaves, mis en contact avec la Grèce, frayèrent la voie au Christianisme, dans les contrées qu'ils avaient soumises. Deux chefs venus avec Rurick de la Scandinavie, leur commune patrie, Ascold et Dir, entreprirent une expédition sur Constantinople, en descendant le cours du Dnieper. Ils n'avaient d'autre dessein, selon toute apparence, que d'entrer au service de l'empereur, comme le faisaient fréquemment leurs compatriotes; mais ayant aperçu en chemin une petite ville bâtie sur la rive la plus élevée du fleuve, ils s'en emparèrent et y établirent le siége d'une domination nouvelle. C'était la ville de Kioff. Beaucoup de Varègues de Novogorod étant venus augmenter leurs forces, que grossirent un grand nombre d'indigènes, ils méditèrent bientôt une plus vaste entreprise, digne de l'audace des hommes du Nord. Ils s'ouvrirent une route vers le Bosphore de Thrace, mirent tout à feu et à sang sur les côtes, et furent bientôt aux portes de Constantinople, qu'ils assiégèrent par mer; les habitants de cette ville prononcèrent pour la première fois en frémissant le nom des Russes ([Grec: Rôs]). Une violente tempête, attribuée par les Grecs à un miracle, dispersa et détruisit en partie les barques des pirates, dont il ne retourna à Kioff que de misérables restes. Les annalistes byzantins qui décrivent cet évènement, ajoutent que les Russes idolâtres, effrayés du courroux céleste, demandèrent le baptême; une épître circulaire du patriarche Photius, publiée vers la fin de 866, confirme ce témoignage historique. Quoi qu'il en soit, les Slaves du Dnieper et leurs vainqueurs scandinaves, semblent avoir reçu les premières impressions chrétiennes à cette époque; elles pénétrèrent facilement chez ces peuples, à la faveur des relations commerciales qui existaient entre eux et les colonies grecques des côtes septentrionales de la mer Noire, d'où les colons venaient probablement visiter Kioff et d'autres contrées slaves, pour les intérêts de leur commerce.
La domination des Khozars[173], alliés des empereurs grecs et établis dans ces régions antérieurement à l'incursion des Scandinaves, n'avait pu que préparer favorablement le terrain.
[Note 173: Les Khozars, nation asiatique vivant le long des côtes occidentales de la mer Caspienne, sont mentionnés pour la première fois en 626, époque à laquelle l'empereur Héraclius conclut un traité d'alliance avec leur monarque, qui se joignit à lui, à la tête d'une armée considérable, dans cette guerre mémorable où Héraclius défit complètement les Persans. Depuis ce temps, les Khosars restèrent les fidèles alliés de Constantinople, et les empereurs mirent tout en oeuvre pour maintenir cette alliance précieuse. Les Khozars occupaient tout le pays situé entre les rives du Volga, la mer d'Azof et la Crimée, et avaient poussé leurs conquêtes vers le Nord, jusqu'aux bords de l'Oka. Leur capitale, appelée Balangiar ou Ateb, était située à l'embouchure du Volga. Ils possédaient plusieurs autres villes célèbres par leur commerce; les raffinements de la civilisation byzantine n'étaient pas inconnus à leurs moeurs. Vers le milieu du VIIIe siècle, leurs souverains embrassèrent le Judaïsme; mais, un siècle plus tard, il furent convertis au Christianisme par le même Cyrille et le même Méthodius, qui devinrent ensuite les apôtres des Slaves. L'empire des Khozars, affaibli par les attaques continuelles des Mahométans et par d'autres circonstances malheureuses, fut détruit en 1016 par les Grecs, ses anciens alliés.]
Rurick mourut en 879, il eut pour successeur Oleg, comme tuteur de son jeune fils Igor. Oleg s'avança vers le Sud, à la tête d'une force considérable, composée à la fois de Scandinaves et d'aborigènes du nouvel empire. Il subjugua tout le pays baigné par le Dnieper, établit sa capitale à Kioff, et imposa ses armes victorieuses à plusieurs contrées slaves qui, réunies à l'empire fondé par Rurick, prirent également le nom de Russie.
Oleg entreprit en 906 une expédition contre Constantinople, mit le siége devant cette ville, et força l'empereur à lui payer un lourd tribut. Il conclut alors un traité de paix et de commerce, qui fut renouvelé en 911, et dont les détails, conservés par l'historien Nestor, offrent un tableau intéressant des relations qui existaient à cette époque entre la Grèce et les sujets d'Oleg. Son successeur Igor, après être resté long-temps en paix avec les Grecs, dirigea ses armes vers l'Asie mineure, où il exerça de grands ravages. Il fut défait par eux, et la paix se rétablit en 945, sur les bases du traité d'Oleg, sauf quelques modifications.
Les rapports constants des Grecs avec le nouvel Empire russe, favorisèrent les progrès du Christianisme dans ces régions.
Olga, veuve d'Igor et dépositaire de sa puissance durant la minorité de son fils Sviatoslav, alla à Constantinople en 955, y fut instruite dans la religion chrétienne et baptisée en grande pompe; mais son exemple ne trouva d'imitateurs, ni dans son fils, ni dans un grand nombre de ses sujets. Sviatoslav, prince d'humeur guerrière, étendit les limites de son empire jusqu'au pied du Caucase. Aidé des subsides de l'empereur grec et sur son invitation, il marcha contre le roi des Bulgares, le battit, et résolut de transférer le siége de son empire sur les rives du Danube. En guerre avec les Grecs, qui se repentaient de l'avoir attiré vers le midi de l'Europe, il entra dans la Thrace, qu'il ravagea jusqu'à Andrinople; ce n'est donc pas la première fois que les Russes virent cette ville en 1829. Jean Zimiscès s'avança contre lui et l'obligea à évacuer la Bulgarie. Sviatoslav, vaincu, demanda la paix qui fut conclue. Il reprit le chemin de Kioff où il fut tué. Il eut pour successeur Vladimir, qui s'empara de la couronne, à l'exclusion de ses frères, reçut le baptême en 986, épousa une princesse grecque et introduisit le Christianisme dans ses États, en ordonnant la destruction des idoles et de leurs temples, et en imposant le baptême à ses sujets.
L'empire de Vladimir, connu sous le nom de Russie, s'étendait des rivages de la Baltique à la mer Noire, des bords du Volga et du pied du Caucase au sommet des Carpathes et aux rives du Bug et du San. Cet empire se composait de diverses populations d'origine slave, et, au Nord, de plusieurs tribus finoises, toutes également comprises sous la dénomination générale de Russes, mais de moeurs bien différentes, et réunies, en l'absence de tout système régulier de gouvernement, par le lien commun d'une souveraineté dont la prérogative consistait uniquement à prélever sur elles un certain tribut, qui se payait le plus souvent quand le souverain ou ses délégués se trouvaient en mesure de le réclamer à main armée. Les relations fréquentes de Constantinople avec Kioff contribuèrent beaucoup, non-seulement à convertir la capitale de ce nouvel empire au Christianisme, mais encore à le façonner à la civilisation byzantine, aux arts et au luxe, qui furent probablement importés de la Grèce, même avant les dogmes de la Religion chrétienne. L'annaliste allemand, Ditmar de Mersebourg, à qui une description de la ville de Kioff fut faite par quelques-uns de ses compatriotes, qui l'avaient visitée avec l'expédition de Boleslav Ier, roi de Pologne, en 1018, l'appelle la rivale de Constantinople, à cause du grand nombre d'églises, de marchés, d'édifices publics et de la quantité de richesses qu'elle renfermait. Il ajoute que beaucoup de Grecs y étaient établis. Vladimir mourut en 1015, et partagea son empire entre ses douze fils, qui devaient tenir leurs gouvernements sous la suzeraineté de l'aîné, résidant à Kioff avec le titre de grand-duc de Russie.--Ce partage de la Russie entre tant de gouvernements remis à des princes du sang, entraîna les suites les plus funestes après la mort de Vladimir, jusqu'à ce que l'un de ses fils, Yaroslav, eût réuni sous son sceptre tous les États paternels. Ce monarque, doué d'une intelligence élevée, aida puissamment aux progrès du Christianisme et de la civilisation dans son empire. Il fit élever un grand nombre d'églises et de couvents par des architectes de Byzance, fonda de nouvelles villes, ouvrit des écoles, attira dans ses États des ecclésiastiques grecs, des savants, des artistes, et fit traduire beaucoup d'ouvrages du grec en langue slave. Son zèle pour la religion chrétienne ne l'empêcha cependant pas d'imiter les entreprises de ses ancêtres payens contre Constantinople. Sous prétexte de mauvais traitements subis par quelques-uns de ses sujets dans la ville impériale, il déclara la guerre à Constantin Monomaque, et leva, en 1043, une armée considérable qui s'avança le long des rivages de la mer Noire, soutenue par une flotte imposante. La flotte russe parvint à l'embouchure du Bosphore; après un combat long-temps incertain, elle succomba en partie sous les ravages du feu grégeois et dut profiter d'un vent propice pour sauver ses débris. L'expédition de terre atteignit Varna; mais, privée de l'appui de la flotte, elle fut accablée par le nombre, après une résistance désespérée, sans qu'un seul homme cherchât son salut dans la fuite[174].