Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 29
L'école de Sloutzk et celle de Kiéydany furent du plus grand avantage aux Protestants de la Lithuanie; car non-seulement l'instruction y était gratuite, mais il y avait des bourses dans chacune d'elles, pour les élèves sans ressources, qui étaient entièrement entretenus aux frais de ces établissements. L'éducation qu'ils y recevaient leur ouvrait les portes d'une Université. Les ministres et les professeurs faisaient leurs études aux Universités protestantes du dehors. Des dons pour cette classe d'étudiants, furent fondés à Koenigsberg par les princes Radziwill; à Marbourg, par une reine de Danemarck, princesse de Hesse; à Leyde, par la maison d'Orange, et à Édimbourg, par un négociant écossais qui avait long-temps fait le commerce en Pologne. Cette dernière fondation est de très peu d'importance, et, quand personne n'y prétend, on l'emploie à quelque autre objet. Les autres fondations dont nous avons parlé n'ont pas été supprimées, que nous sachions; et, tout au moins, quelques-unes d'entre elles servent aux Protestants de la Pologne prussienne. Le gouvernement russe a interdit à ceux de la Lithuanie et du royaume de Pologne de recourir aux Universités étrangères, mais il défraie leurs étudiants en théologie à l'Université de Dorpat. Les Universités de Vilna et de Varsovie, qui avaient tant profité à la jeunesse polonaise, sans acception de Confessions, ont été abolies à la suite des évènements de 1831, et l'ensemble du système d'éducation a subi une modification que l'on ne saurait malheureusement considérer comme un progrès.
Dans la Pologne prussienne, on comptait, selon le recensement de 1846, dans les provinces de la Prusse occidentale ou l'ancienne Prusse polonaise, sur une population de 1,019,105 habitants, 502,148 Protestants, et, dans celle de Posen, ou Posnanie, sur 1,364,399 âmes, il y avait 416,648 Protestants. Parmi ces Protestants, il y a des Polonais; mais, malheureusement, leur nombre, au lieu d'augmenter, diminue chaque jour, grâce aux efforts du gouvernement pour germaniser à tout prix ses sujets d'origine slave. Le culte, dans presque toutes les églises, est fait en allemand; le service polonais, loin d'être encouragé, est écarté par tous les moyens imaginables, les efforts continuels du gouvernement prussien pour fondre la population slave dans l'élément germain, donnèrent au Catholicisme le grand avantage d'y être considéré, et non sans raison, comme le dernier refuge de la nationalité polonaise, et firent par là un tort considérable au Protestantisme. La masse de la population appelle le Protestantisme la Religion allemande, et considère l'Église de Rome comme l'Église nationale. Il en résulte que beaucoup de patriotes, qui eussent bien plus volontiers incliné vers le Protestantisme, se sont ralliés à la bannière de Rome comme au seul moyen de préserver leur nationalité de l'envahissement du Germanisme. Voilà sur quels fondements la presse allemande accuse les Polonais de Posen d'être de superstitieux Catholiques, courbés sous la domination des prêtres. Mais nous pouvons opposer à cette insinuation un fait récent. La Ligue polonaise, ou l'Association nationale de la Pologne prussienne, qui s'était formée, en 1848, pour assurer la conservation de sa nationalité par tous les moyens légaux et constitutionnels, par la propagation de la littérature, du langage national et de l'éducation, et qui comptait dans son sein tout ce que cette province renfermait d'honorables Polonais, avait pour président honoraire l'archevêque de Posen, tandis que son comité de direction était présidé par un noble Protestant, le comte Gustave Potworowski. L'auteur de ce livre espère avoir donné des preuves incontestables de l'énergie de ses opinions protestantes, dans son _Histoire de la Réforme en Pologne_, ouvrage qui, principalement dans la traduction allemande, a été répandu à profusion dans son propre pays. Il déclare, avec une sorte d'orgueil patriotique, que, loin de lui nuire dans l'esprit de ses concitoyens, la sincérité de ses convictions lui a valu des témoignages d'estime même de la part de ceux dont les vues religieuses s'éloignent le plus des siennes. L'Association nationale dont il vient de parler, gardienne de ces nobles sentiments d'impartialité, lui avait fait l'honneur de le nommer son correspondant. Mais ce qui dénote au plus haut degré l'absence de tout fanatisme religieux chez les Polonais catholiques, et leur sincérité à reconnaître le mérite de leurs concitoyens protestants, c'est l'admiration respectueuse qu'ils professaient pour le caractère de Jean Cassius, ministre de la ville de Orzeszkow, non loin de Posen, dont la mort, arrivée en 1849, fut une perte cruelle pour la cause de sa religion et de son pays. Quelques détails incidents sur la vie de cet homme distingué ne seront peut-être pas sans intérêt pour nos lecteurs.
Jean Cassius descendait d'une ancienne famille appartenant aux Frères Bohémiens. Elle s'était établie en Pologne au temps des persécutions qui s'appesantirent sur cette communauté vraiment chrétienne, et avait produit sur cette terre d'adoption plusieurs ministres distingués par leur piété et par leur savoir. Jean Cassius hérita des qualités éminentes de ses ancêtres, et l'ardent patriotisme qui faisait battre son coeur et dirigeait toutes ses actions, en reçut une nouvelle grâce. Il unit pendant quelque temps, aux devoirs d'un ministre de la religion, l'emploi de professeur de classiques à la haute école de Posen, où ses talents et son zèle firent de ses élèves des citoyens utiles et lui acquirent l'estime de ses compatriotes. Le gouvernement à qui ses tendances et ses aspirations patriotiques portaient ombrage, le destitua de son emploi en 1827, comme _persona ingrata_ aux autorités, et lui offrit cependant une situation beaucoup plus avantageuse en Poméranie. Cassius rejeta cette offre, qui avait pour but de l'enlever à une sphère d'action toute morale, et pourtant il n'avait d'autre ressource, pour subvenir aux besoins de sa nombreuse famille, qu'un très mince revenu attaché à ses fonctions de ministre. L'estime de tous ses concitoyens, fut, pour cette âme généreuse, une riche compensation à son sacrifice. Il n'y avait pas d'affaire publique de quelque importance qui ne lui fût soumise, et le zèle, les talents, la résolution droite et ferme qu'il déployait en toute occasion, lui acquirent à lui, ministre protestant, parmi les hommes de toutes religions, un degré d'influence auquel ont atteint bien peu, s'il en est, de hauts dignitaires de l'Église nationale. Ses concitoyens na furent pas oublieux de ses services, ils prirent soin de ses enfants et leur firent donner une éducation brillante et solide à la fois. Les malheurs qui frappèrent, en 1848, son pays natal, brisèrent son coeur patriotique; sa mort fut pleurée comme une calamité publique. Les principaux citoyens de la province, sans excepter les plus hauts dignitaires de l'Église romaine, assistèrent aux funérailles du patriote chrétien, et l'accompagnèrent en deuil jusqu'à sa dernière demeure, pour honorer sa mémoire. On a pourvu à l'existence de sa famille, et une souscription a été ouverte pour l'érection d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de ses services et de la reconnaissance de ses concitoyens.
L'exemple de Cassius montre quels avantages le Protestantisme eût pu obtenir dans la Pologne prussienne et dans d'autres contrées slaves, s'il avait été soutenu dans sa marche par les moyens puissants qui l'avaient rendu autrefois si florissant dans ces régions, c'est-à-dire par la nationalité qu'une forme pure de Christianisme développe, élève et sanctifie, en lui confiant la noble mission de travailler aux grandes fins de la Religion; car il n'y a qu'une Église fille de l'erreur, ou un système capable d'asservir la Religion à ses vues politiques, qui essaiera jamais d'éteindre les sentiments de nationalité, sacrés pour tous les peuples qui ne sont pas tombés à ce degré de dégradation morale et intellectuelle où le bien-être matériel devient le but suprême de la vie.
Nous ne terminerons pas cette esquisse de l'histoire religieuse de notre pays, sans parler de l'institution protestante qui subsiste encore sur son sol, et qui, dans notre ferme conviction, pourrait être de la plus haute utilité à la cause de la Religion des Écritures, si, au lieu d'avoir à lutter sans cesse contre la germanisation systématique du gouvernement prussien, elle était livrée à la liberté de ses allures nationales, nous voulons parler de la haute école de Lissa ou Leszno, dans la Pologne prussienne.
Nous avons saisi plusieurs fois l'occasion de mentionner, dans le cours de cet ouvrage, que la puissante famille des Leszczynski, propriétaires de cette ville, d'où ils tirent leur nom, s'était distinguée par l'ardeur de son zèle et de son attachement à la vraie Religion, dès le temps de Huss. Raphaël Leszczynski, dont nous avons dit la manifestation hardie contre Rome, donna l'église catholique de Leszno aux Frères Bohémiens en 1550, et y fonda, en 1555, une école qui fut considérablement augmentée par son descendant André Leszczynski, palatin de Brzescie, en Cujavie. C'était cependant une sorte d'école primaire; mais quand Leszno vit sa prospérité se développer par l'immigration de plusieurs milliers d'industrieux Protestants, qui venaient de la Bohême et de la Moravie demander à la Grande-Pologne un refuge contre la persécution qui suivit dans ces contrées la bataille de Weissenberg (1620), le propriétaire de cette ville, Raphaël Leszczynski y ouvrit (en 1628) une école d'un plus haut degré pour la Confession helvéto-bohémienne, et la dota magnifiquement. Outre les langues anciennes, le polonais et l'allemand, on enseignait dans cette école beaucoup d'autres sciences, telles que les mathématiques, l'histoire universelle, la géographie, l'histoire naturelle, etc. Elle était dirigée par des hommes du plus grand savoir, comme Johnston, professeur d'origine scoto-polonaise, dont nous avons parlé, et qui composa pour elle un Manuel d'histoire universelle, publié à Leszno en 1639. L'individualité la plus remarquable de celles qui figurent dans l'enseignement de cette école, est assurément le célèbre philologue Jean Amos Coménius[170], dont les ouvrages acquirent à leur auteur une réputation plus qu'européenne, et qui, à une époque où presque toutes les écoles de l'Europe s'en tenaient aux anciennes méthodes d'instruction, bonnes tout au plus à gaspiller le temps des élèves, osa ouvrir une nouvelle route dans ce champ si étendu, en composant pour l'école de Leszno son célèbre traité _Janua linguarum reserata_, qui facilita beaucoup l'étude des langues étrangères.
[Note 170: Coménius naquit, en 1592, à Komna, en Moravie, d'où il tire son nom. Après avoir étudié dans plusieurs Universités, il devint, en 1618, pasteur et maître d'école à Fulnek, ville de sa province. Il avait conçu de bonne heure une nouvelle méthode d'enseignement des langues; il publia quelques essais et prépara sur ce sujet quelques papiers qui furent détruits en 1621, avec sa bibliothèque, par les Espagnols, qui s'étaient rendus maîtres de la ville où il résidait. La proscription de tous les ministres protestants de Bohême et de Moravie, par l'édit de 1624, força Coménius, avec beaucoup d'autres, à chercher un asile en Pologne, où il fut nommé recteur de l'école de Leszno et chef de la petite Église des Frères Moraves. Il publia, en 1631, sa _Janua linguarum reserata_, c'est-à-dire la Porte des Langues, qui valut rapidement à son auteur une réputation prodigieuse; Bayle dit avec raison que ce livre seul eût suffi pour immortaliser Coménius, car il fut traduit et publié pendant sa vie non-seulement en douze langues européennes, en latin, en grec, en bohémien, en polonais, en allemand, en suédois, en hollandais, en anglais, en français, en espagnol, en italien et en hongrois, mais encore en plusieurs langues orientales, telles que l'arabe, le turc et le persan. On peut ajouter que cet ouvrage établit aussi la réputation de Leszno, où il parut pour la première fois, après avoir été composé pour son école. La réputation de Coménius engagea le gouvernement suédois à lui offrir la mission de réglementer les écoles de ce royaume; mais, préférant sa résidence à Leszno, il promit seulement d'aider de ses avis ceux que ce gouvernement emploierait à cette tâche. Il traduisit ensuite en latin une nouvelle méthode d'instruction pour la jeunesse, qu'il avait écrite en bohémien. Cette traduction parut à Londres en 1639, sous le titre de _Pansophiæ prodromus_. Une traduction anglaise en fut faite par J. Collier, qui lui donna pour titre _les Avant-coureurs du savoir universel_ (Londres, 1651). Cet ouvrage augmenta sa réputation à un tel point, que le Parlement anglais l'invita, en 1641, à venir coopérer à la réforme de l'école de ce pays. Il arriva à Londres en 1641 mais la guerre civile qui éclata dans la Grande-Bretagne empêcha d'utiliser ses talents; il tourna ses pas vers la Suède, où sa présence était sollicitée par de hauts personnages. Après plusieurs conférences avec le chancelier Oxenstiern, il fut décidé qu'il s'établirait à Elbing, ville de la Prusse polonaise, et qu'il composerait dans cette résidence un ouvrage sur sa nouvelle méthode d'enseignement, à l'aide d'une rémunération considérable qui lui permît de consacrer son temps tout entier à la recherche des méthodes générales propres à faciliter l'éducation et l'instruction de la jeunesse. Après quatre ans consacrés à cette occupation, il revint en Suède et soumit son manuscrit à une commission chargée de l'examiner; il fut déclaré digne d'être imprimé quand il serait achevé, mais nous ignorons s'il a jamais été publié. Il passa encore deux ans à Elbing, et retourna ensuite à Leszno, en 1650. Il se rendit en Transylvanie, où le prince régnant, Étienne Ragodzi, l'avait invité à venir réformer les écoles publiques. Il fit un règlement pour le collége protestant de Saros-Patak, conformément aux principes de son _Pansophiæ prodromus_. Après une résidence de quatre ans en Transylvanie, il revint à Leszno et présida aux destinées de son école jusqu'à la destruction de cette ville. Il s'enfuit en Silésie, et, après avoir erré dans différentes parties de l'Allemagne, il s'établit définitivement à Amsterdam, où il mourut, en 1691, dans la prospérité.
Outre les ouvrages déjà mentionnés, Coménius a écrit _Synopsis Physicæ ad Lumen divinum reformatæ_, Amsterdam, 1641, publié en anglais en 1652; _Porta sapientiæ reserata, seu nova et compendiosa methodus omnes artes ac scientias addiscendis_, Oxoniæ, 1637, et plusieurs autres ouvrages. Son vaste savoir ne l'empêcha pas de sacrifier à la superstition de son époque. Il devint l'un des fermes croyants de toutes ces prophéties qui circulaient parmi les Protestants d'Allemagne, de Bohême et de Moravie, sur la venue immédiate du Millenium, la révolution, la chute de l'Antechrist, c'est-à-dire le Pape, et qui étaient le produit d'imaginations exaltées par la persécution. Il réunit et publia à Amsterdam, en 1657, dans un ouvrage intitulé _Lux in tenebris_, les visions du Morave Drabitius, le Silésien Kotterus, et Christine Poniatowski, dame polonaise qui prédit la ruine prochaine du Catholicisme et la destruction de l'Autriche par la Suède, Cromwell et Ragodzi. Ce livre lui fit un tort considérable aux yeux de beaucoup de ses contemporains.]
Cette école était suivie par des élèves protestants, non-seulement de toutes les parties de la Pologne, mais encore de la Prusse, de la Silésie, de la Bohême, de la Moravie et même de la Hongrie. Elle possédait une imprimerie, d'où sont sortis plusieurs ouvrages importants en polonais, en bohémien, en allemand et en latin.
La ville de Leszno, détruite comme nous l'avons dit, en 1656, fut rebâtie, et son école réouverte en 1663, par les efforts réunis des habitants protestants de cette ville et de la province dans laquelle elle est située. On y attacha un séminaire pour l'instruction des futurs ministres. Cette école resta bien au-dessous de sa première splendeur, car elle avait perdu une grande partie des biens de sa fondation, et les Protestants étaient généralement ruinés par la guerre et par la persécution. La ville de Leszno vit cependant refleurir sa prospérité sous le patronage de la famille Leszczynski qui, bien que convertie au Catholicisme, fut loin de persécuter les habitants protestants de ses possessions, et les protégea, au contraire, de son influence, contre l'oppression du clergé. Pendant les commotions produites par l'invasion de Charles XII, les habitants de la ville de Leszno épousèrent avec chaleur les intérêts de leur seigneur héréditaire, le roi Stanislas Leszczynski, ce qui attira sur eux le ressentiment de son adversaire, le roi Auguste II, électeur de Saxe, et de ses alliés, les Russes, qui brûlèrent la ville en 1707. Leszno, ou Lissa, fut néanmoins reconstruit peu de temps après, avec l'église et l'école protestante, qui dut sa réorganisation aux grands sacrifices et aux efforts des habitants protestants de la ville et de la province dans laquelle elle est située. En 1738, la cité de Leszno fut acquise par la famille des princes Sulkowski, qui se montrèrent aussi bons et utiles patrons que les Leszczynski. L'école se releva graduellement sous l'administration de plusieurs recteurs de la famille de Cassius, la même qui produisit l'homme distingué dont nous avons esquissé les principaux traits; mais cette institution, qui est aujourd'hui le meilleur de tous les établissements de ce genre en Pologne, et qui peut entrer en lice avec les premières écoles de l'Allemagne, doit la prospérité dont elle jouit de nos jours au zèle paternel du dernier propriétaire de Leszno, le prince Antoine Sulkowski[171], qui, après avoir fourni une brillante carrière militaire au service de son pays, vint chercher le calme de la vie privée au sein de sa famille, qu'il ne quitta plus que lorsque les intérêts de sa patrie exigèrent impérieusement son concours. Cependant les occupations auxquelles il se consacrait dans cette retraite, moins apparentes que celles qui avaient rempli la première partie de son existence, n'en furent ni moins méritantes ni moins utiles à ses concitoyens. Il prit lui-même l'administration supérieure de l'école de Leszno, et, grâce aux fatigues et aux dépenses qu'il prodigua pour son amélioration, il parvint à lui rendre tout l'éclat dont elle avait brillé aux beaux jours des Leszczynski.
[Note 171: Quelques mots sur la vie de cet homme remarquable, à qui le principal établissement protestant d'éducation en Pologne doit tant de sa prospérité, ne déplairont sans doute pas aux lecteurs de cet ouvrage. L'auteur saisit avec empressement l'occasion de payer un tribut de regrets à la mémoire de son ami, dont les sympathies ont adouci l'amertume des plus rudes épreuves de son exil, et que sa mort laissera toujours inconsolable.