Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 27

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Les puissances protestantes, la Russie, la Suède, le Danemarck et la Hollande, continuaient à intervenir, par voie diplomatique, en faveur des Protestants polonais, et le ministre anglais à la cour de Pologne, M. Woodward, en 1731, remit au roi un mémoire dans lequel il énumérait les diverses souffrances des Protestants, demandait avec instance la répression de ces abus, et finissait par une menace de représailles envers les Catholiques établis au sein des nations protestantes. C'était jeter autant d'huile sur la flamme, et la menace de M. Woodward, de faire payer les maux des Protestants à des Catholiques entièrement innocents de ces torts, constituait, non-seulement une injustice, mais une inconséquence frappante dans la bouche du représentant d'un pays où la loi pénale sévissait contre les Catholiques. La faction cléricale, se faisant une arme de ces démonstrations maladroites contre les Protestants de Pologne, les proclama livrés à l'influence étrangère, et obtint ainsi, en 1732, une loi qui les excluait de tous les emplois publics. À l'honneur de la nation, la persécution légale dut s'arrêter là; et la même loi, déclarant avec la paix l'inviolabilité des personnes et des propriétés des Anti-Papistes, les autorisa à prendre rang dans l'armée jusqu'au grade d'officier-général inclusivement, et à posséder des starosties ou fiefs de la couronne.

Le règne d'Auguste III, de 1733 à 1764, laissa les Protestants gémir sous l'oppression religieuse, comme l'atteste le mémoire qu'ils adressèrent à son successeur, le roi Stanislas Poniatowski, et à la diète de 1766: «Nos temples, y disaient-ils entre autres plaintes, nous ont été enlevés en partie sous différents prétextes; ceux qui nous restent tombent partout en ruines, et il nous est interdit de les restaurer, ou, si nous en obtenons la permission, ce n'est qu'au prix de beaucoup de peine et d'argent. Notre jeunesse, privée d'écoles en beaucoup d'endroits, croît dans l'ignorance, sans pouvoir s'élever à la connaissance de Dieu. La vocation des ministres de notre culte rencontre de nombreux obstacles, et leurs visites au lit des malades et des mourants les exposent à de grands dangers. Il nous faut non-seulement acheter la permission d'accomplir les rites sacrés du baptême, du mariage et des funérailles, mais ce prix, laissé à l'arbitraire de ceux qui la donnent, est toujours excessif. Nos morts n'arrivent à leur dernière demeure, même à la nuit, qu'à travers mille entraves sacriléges; et pour baptiser nos enfants, nous sommes condamnés à les mener hors du pays, n'ayant encore qu'un souffle de vie. Le _jus patronatus_ dans nos terres nous est disputé; nos églises ont à subir l'inspection des évêques catholiques, et notre discipline ecclésiastique, maintenue suivant l'ancienne règle, est entravée de toutes manières. Dans beaucoup de villes, nos coreligionnaires sont contraints à suivre les processions catholiques. Les lois ecclésiastiques, ou _jura canonica_, nous sont imposées. Non-seulement force-t-on à élever dans la foi catholique les enfants issus de mariages mixtes, mais ceux d'une veuve protestante qui épouse un catholique, sont obligés de suivre la religion de leur beau-père. On nous appelle hérétiques, bien que les lois du pays nous accordent le nom de dissidents. Notre situation est d'autant plus désespérée, que le sénat, les diètes et les tribunaux, à quelque juridiction qu'ils appartiennent, sont veufs de tout patronage en notre faveur. Nous n'oserions paraître, même aux élections, sans nous exposer à un danger certain, et l'ancien droit national a cessé de nous couvrir de son égide tutélaire.»

Ce sombre tableau de l'oppression universelle qui s'appesantit sur les Protestants de Pologne pendant le règne de la dynastie saxonne, est adouci par un seul trait de lumière tout-à-fait inespéré. La Providence leur suscita un bon génie et un protecteur influent dans la personne du cardinal Lipski, évêque de Cracovie. Ce noble prélat portait sous la pourpre romaine le coeur d'un patriote et d'un vrai chrétien; il ne se borna pas à protéger les Protestants de son diocèse contre son clergé, et à leur permettre de réparer leurs temples, il exhorta les tribunaux à leur être favorables, et intercéda pour eux auprès du roi. C'est à la tolérance éclairée de ce dignitaire catholique, que les Religionnaires furent redevables, sans doute, de leurs dernières églises dans la Petite-Pologne, qui était sous sa juridiction spirituelle; tandis que, sous la même dynastie, ils perdirent la moitié environ de celles qu'ils possédaient dans la Grande-Pologne et dans la Lithuanie.

CHAPITRE XIII.

POLOGNE.

(Suite).

État déplorable de la Pologne sous la dynastie saxonne. -- Asservissement de la cour saxonne aux intérêts de la Russie. -- Efforts des princes Czartoryski et d'autres patriotes pour relever leur pays. -- Rétablissement des Anti-Papistes ou Dissidents dans leur anciens droits par l'influence étrangère. -- Réflexions à ce sujet. -- Remarques générales sur les causes de la chute du Protestantisme en Pologne. -- Comparaison avec l'Angleterre. -- Condition actuelle des Protestants polonais. -- Services rendus par le prince Adam Czartoryski à la cause de l'éducation publique, dans les provinces polonaises de la Russie. -- Triste destinée de l'école protestante de Kiéydany. -- Esquisse biographique de Jean Cassius, ministre protestant dans la Pologne prussienne. -- De la haute école de Lissa, et du prince Antoine Sulkowski.

La situation de la Pologne aux derniers jours de la dynastie saxonne, est ainsi décrite par l'éminent historien polonais Lelevel: «Du commencement du règne de Jean-Casimir et des révoltes des Cosaques, à la fin de la guerre de Suède et à la Diète muette, c'est-à-dire de 1648 à 1717,--période de soixante-dix années,--des maux de diverses natures ravagèrent le sol de la Pologne et désolèrent la nation. Ces calamités entraînèrent la décadence de la République, qui vit refouler ses anciennes limites en perdant plusieurs provinces, tandis que les rangs de sa population s'éclaircirent par l'émigration des Cosaques, des Sociniens et d'un grand nombre de Protestants, comme par l'exclusion civique prononcée contre le reste des Dissidents. Les finances ruinées, la détresse générale, l'éducation, ou confiée aux Jésuites ou complètement négligée, l'épuisement résultant des crises convulsives qui avaient agité le pays durant soixante-dix années, tout menaçait la nation affaiblie du plus funeste avenir. La Pologne perdit toute son énergie sous la dynastie saxonne; elle tomba dans une léthargie profonde, et ne donna plus d'autres signes de vie que ceux qui indiquent la paralysie. Faite à la souffrance et à l'humiliation, elle se croyait en possession du bonheur; imbue de faux principes, il lui suffisait de jouir dans le désordre d'une étendue encore vaste de pays, et de conserver des institutions républicaines au milieu des puissances absolues qui grandissaient sur ses ruines.

Le principe républicain présidait à la constitution de la Pologne, mais elle n'en avait pas moins vécu de longues années sous la tutelle étrangère. Les deux rois de la dynastie saxonne ne s'étaient pas fait scrupule de la livrer à l'influence russe, et de l'abaisser sous le protectorat de Pierre le Grand, d'Anne et d'Élisabeth. La cour de Saint-Pétersbourg protestait sans cesse de tout l'intérêt qu'elle prenait à la sûreté du monarque, ainsi qu'à la paix, au bien-être et à la liberté de la République. Elle disait bien haut qu'elle avait à coeur la conservation de ces éléments de prospérité, et que pour prouver la sincérité de son dévouement au roi et à la nation, elle ne laisserait se former, sous aucun prétexte, l'ombre même d'une confédération, ou se glisser, de quelque part que cela vînt, aucune innovation qui portât une atteinte sacrilége aux prérogatives royales ou à la République, à sa liberté et à ses droits; mais qu'elle saurait prendre, au contraire, des mesures efficaces contre toute éventualité de ce genre[163].

[Note 163: Lelevel, _Histoire du règne de Stanislas Poniatowski_.]

Tel était le degré d'abaissement auquel la réaction dirigée par les Jésuites avait réduit la Pologne. Une soumission dégradante à l'influence de la Russie, constituait en effet tout le système politique d'Auguste III et de son ministre, le comte Bruhl, qui gouvernait en son nom.

Il était tout naturel dès lors que beaucoup de Polonais s'empressassent près de la cour de Saint-Pétersbourg, pour y briguer les faveurs qui relevaient de la cour. Il était plus naturel encore que les Protestants, courbés sous l'oppression dans leurs foyers, recourussent à la même protection; et, en effet, la Russie n'aurait eu qu'un mot à dire pour redresser, par son influence en Pologne, les torts sous lesquels gémissaient les dissidents de ce pays, ou tout au moins pour alléger leurs souffrances, si elle avait été sincère dans ses déclarations réitérées de maintenir la paix, les droits et la liberté de la République;--déclarations qui ne pouvaient qu'ajouter aux motifs de ceux-là mêmes dont la paix, les droits et la liberté étaient violés, de réclamer l'accomplissement de promesses faites de la manière la plus solennelle, par une puissance qui n'avait qu'à vouloir pour les tenir. Mais par le maintien des droits et de la liberté de la République polonaise, la politique russe n'entendait rien autre chose que le maintien de sa constitution défectueuse, avec tous les abus qui condamnaient le pays à l'impuissance, et, fatalement, à la perpétuité du joug moscovite; aussi les Protestants ne reçurent-ils jamais de ces régions le moindre adoucissement à leurs maux.

La nécessité de remédier à une situation grosse d'une ruine imminente pour la République, préoccupait de plus en plus vivement plusieurs patriotes éclairés, mais surtout les princes Czartoryski. Cette famille, en possession d'une influence et de richesses immenses, entreprit de corriger les vices de la constitution, en substituant au principe électif les bases solides d'une monarchie dont la stabilité eût offert au pays le seul moyen de se relever de l'humiliation où l'avait plongé la forme défectueuse de son gouvernement. Avant d'atteindre ce but, les princes Czartoryski avaient à lutter contre des préjugés enracinés et contre des factions puissantes; ils résolurent, pour écarter ces obstacles, d'éclairer la nation, dont le droit sens s'était corrompu sous le misérable système d'éducation publique des Jésuites. Ils firent fleurir, à force de labeurs, les lettres et les sciences, et suscitèrent des partisans à leur oeuvre, sur tous les points du territoire. Ils élevèrent à un certain degré de considération des familles obscures, et rendirent à leur ancien lustre celles que le vent de la fortune avait abattues. Le comte Bruhl, ministre d'Auguste III, converti à leurs vues au moyen de quelques services d'importance, les laissa disposer des fonctions publiques, qu'ils confièrent aux plus méritants. S'empressant partout au-devant des hommes supérieurs, et capables, par leurs écrits, d'exercer de l'influence sur l'opinion publique, ils répandirent dans la nation le goût de la littérature et des arts. Leurs généreux efforts trouvèrent un auxiliaire puissant dans la personne de Konarski, prêtre catholique de l'ordre des _Patres Pii_ (Piiaristes), qui fonda des écoles où le système d'éducation était aussi bien combiné pour développer l'intelligence des élèves, que celui des Jésuites semblait l'être pour en arrêter les progrès. Ayant ainsi préparé le terrain, ils réussirent, à la diète de convocation assemblée après la mort d'Auguste III, en 1764, à triompher du parti républicain, à l'aide des troupes russes qui avaient été envoyées pour appuyer l'élection de leur parent Poniatowski, et à introduire, dans la constitution de leur pays, plusieurs réformes déjà très salutaires, qui fortifiaient le pouvoir exécutif et limitaient la faculté de dissoudre les diètes par le _veto_ d'un seul membre. Le gouvernement russe s'aperçut bientôt que cet accroissement de l'autorité royale était contraire à sa propre influence. Son appui passa, en conséquence, aux républicains, qui abolirent toutes les réformes introduites par les Czartoryski, et dont le maintien eût préservé la Pologne du démembrement qui mit fin peu d'années plus tard à son existence nationale.

C'est dans ces conjonctures que l'impératrice Catherine, éprise des adulations de Voltaire et d'autres écrivains de son école qui exaltaient son libéralisme, se déclara pour les Anti-Papistes, ou, comme on les appelait officiellement, les Dissidents de Pologne, et s'adjoignit Frédéric II, de Prusse. Les demandes de ces souverains philanthropes furent faites d'un ton si impérieux, que bon nombre de patriotes, disposés à accueillir les demandes des Protestants sur le terrain de la religion, se sentirent atteints dans leur fierté nationale. L'influence de la Russie engagea ces mêmes Dissidents à former deux confédérations pour le recouvrement de leurs droits, l'une à Thorn, dans la Prusse polonaise, et l'autre à Sloutzk, en Lithuanie. Composées de Protestants et du seul évêque grec de Mohilow, toute la noblesse polonaise ayant répudié le schisme grec, auquel restaient néanmoins attachés un grand nombre de paysans, ces deux confédérations ne comptaient que cinq cent soixante-treize membres. Beaucoup de Protestants désapprouvaient hautement la violence de ces mesures, disant que le salut du pays était la loi suprême, et qu'il valait bien mieux gémir sous les abus et subir l'injustice de ses concitoyens, que d'exposer l'État à des commotions qui mettraient son indépendance en danger[164]. Mais la logique brutale des faits les poussait en avant, et, malgré tous leurs regrets, un grand nombre d'entre eux se virent contraints par les troupes russes de s'unir à ces confédérations.

[Note 164: Ce fait est constaté par Rulhière, que l'on ne saurait taxer de partialité pour les Protestants. (V. son _Histoire de l'Anarchie de Pologne_, vol. II, p. 352, édition de 1819). Et il est avéré qu'ils regrettèrent amèrement de s'être faits les instruments de l'influence étrangère.]

Le cadre de cette esquisse ne comporterait pas le récit de toutes les intrigues politiques mêlées à la cause des Protestants, de 1764 à 1767, et dont nous avons donné le détail dans un ouvrage séparé[165]. Nous dirons seulement qu'en 1767 les Dissidents de Pologne furent réadmis à une parfaite égalité de droits avec les Catholiques, après une longue négociation, à laquelle prirent part non-seulement l'ambassadeur de Russie et le ministre de Prusse, mais encore ceux d'Angleterre, de Danemarck et de Suède.

[Note 165: _Histoire de la Réformation en Pologne_, vol. II, pages 422-534.]

Le rétablissement des Dissidents polonais dans leurs anciens droits, par l'intervention des puissances étrangères, est un évènement que tout Protestant patriote accueillit avec plus de regret que de joie. Et l'on ne saurait douter que les rapides progrès de l'intelligence nationale, surtout depuis l'abolition de la société des Jésuites, en 1773, n'eussent amené d'eux-même ce résultat au bout de quelques années[166]. Toute l'étendue de ce progrès et la générosité du caractère polonais ne se révélèrent jamais avec plus de force, selon nous, que dans cette remarquable occurrence où, délaissés par leurs protecteurs étrangers quand l'heure sonna, pour ces derniers, d'arracher à la nation un consentement dérisoire à la première mutilation de son territoire, les Protestants n'eurent à essuyer aucune reprise de persécution, malgré les circonstances justement odieuses sous l'empire desquelles ils avaient été remis en possession de leurs anciens droits.

[Note 166: L'auteur contemporain Walch, zélé Protestant, est de la même opinion. (Voir son _Neuere Kirchen Geschichte_, vol. VII).]

Nous ne saurions nous empêcher de faire remarquer, en terminant ce récit, que, bien que les moyens qui firent triompher les réclamations des Religionnaires soient profondément regrettables, le reproche qui leur a été souvent jeté d'avoir frayé le chemin à l'ambition de la Russie, en invoquant sa protection, est parfaitement absurde. Est-ce la faute des Protestants si l'influence russe posa la couronne de Pologne sur la tête d'Auguste III, dont l'avènement se signala par l'abolition de leurs droits politiques? Est-ce leur faute si ce même Auguste et son ministre tinrent la Pologne honteusement enchaînée, durant tout son règne, aux pieds de la cour de Saint-Pétersbourg; si ce monarque réduisit le pays à une telle attitude de servilité vis-à-vis de cette cour, qu'elle put disposer du même sceptre en faveur de son successeur Poniatowski? Est-ce juste de jeter la pierre à une faible minorité de citoyens, opprimés pour s'être appuyés sur la main que beaucoup de leurs compatriotes catholiques flattaient dans l'espoir d'en obtenir des faveurs, et à laquelle d'autres croyaient attaché le salut de leur patrie expirante? Les Protestants eurent tort d'agir comme ils le firent; ils auraient dû défendre leur cause par tous les moyens constitutionnels, et plutôt souffrir mille persécutions que d'invoquer l'appui moral de l'étranger; ils auraient dû rester purs de cette souillure contagieuse qui déshonora tant de leurs concitoyens catholiques. C'eût été là, cependant, un héroïsme presque au-dessus de notre faible humanité, et l'on ne saurait s'étonner que, sous l'aiguillon de la persécution, ils aient commis une faute dont les Catholiques se sont rendus coupables en bien plus grand nombre, sans avoir la même excuse; à l'exemple déplorable de la cour, qui poussa, en quelque sorte, toute la nation dans cette voie funeste. Et cependant, l'appel des Protestants à la protection du dehors devint un thème d'éternels reproches contre eux, et leurs prétentions en souffrirent auprès de beaucoup de patriotes sincères; il se trouve même aujourd'hui des auteurs qui, en parlant de cette phase regrettable, continuent à rejeter sur la faible minorité protestante, le blâme d'une faute imputable, au premier chef, à la grande majorité catholique, aussi justes en cela que dans un autre cas déjà rappelé. Quiconque, cependant, est versé dans l'histoire de l'humanité, s'étonnera peu de l'inconséquence étrange de ce procédé; car, hélas! partout, et de tout temps,

Les petits ont pâti des sottises des grands.

Il est très remarquable que chaque malheur public qui s'abat sur la Pologne, semble s'appesantir plus particulièrement sur les Protestants de ce pays, tandis que leur prospérité se lie à l'ère la plus brillante des annales polonaises, aux jours glorieux de Sigismond-Auguste et d'Étienne Batory. Ainsi, les calamités qui assombrirent le règne de Jean-Casimir, eurent la plus déplorable influence sur les affaires des Protestants. Le traité de 1717, qui porta le premier coup à l'indépendance nationale, frappa aussi leur liberté religieuse de la première restriction légale. Le long règne de la dynastie saxonne, qui prépara la chute de la nation en paralysant son énergie, fut également destructif des dernières libertés des Dissidents; mais cette coïncidence n'apparut nulle part plus frappante qu'au sanglant dénoûment des destinées de la Pologne, au jour le plus fatal de ses annales, le 5 novembre 1794. Parmi les troupes peu nombreuses destinées à défendre contre les forces formidables de Souvaroff, le faubourg de Varsovie, Praga, dont les fortifications s'étendent au loin, se trouvaient une partie de la garde de Lithuanie, commandée presque exclusivement par des nobles protestants de cette province et le cinquième régiment d'infanterie, qui en comptait aussi plusieurs dans ses rangs. Le chef de ce dernier régiment, le comte Paul Grabowski, d'une illustre famille protestante, jeune homme brillant d'avenir, languissait en ce moment sur un lit de douleur. Il se traîne cependant où l'honneur l'appelle, et trouve une mort glorieuse à la tête de son régiment, qui s'ensevelit tout entier, avec la garde lithuanienne, sous les ruines de la République;--pas un homme ne s'enfuit, pas un ne se rendit. Cette funèbre journée jeta le deuil dans presque toutes les grandes familles protestantes de Lithuanie, chacune d'elles ayant un de ses membres à regretter. Si les Protestants de Pologne donnèrent prise au blâme, en recourant à l'étranger pour s'affranchir de la persécution, ils rachetèrent noblement cette faute par ce sacrifice expiatoire sur l'autel de leur patrie expirante.