Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 24

Chapter 243,582 wordsPublic domain

Une particularité bien remarquable de l'histoire de Sigismond, au milieu des succès sans nombre qu'il obtint dans la conversion de ses sujets, est l'impuissance de ses efforts pour ébranler la foi évangélique de sa propre soeur, la princesse Anne, qu'il tenait en grande et affectueuse estime. Puffendorf, dans son histoire de Suède, rapporte que lorsque la mère de cette jeune princesse, Catherine Jagellon, se vit sur son lit de mort, elle fut si troublée par la crainte du purgatoire, que son confesseur, le jésuite Warszewiçki (célèbre auteur), eut pitié de l'agonie de son âme, et lui dit que le purgatoire n'était qu'une fable inventée pour le vulgaire. Ces paroles furent entendues par la princesse Anne, qui se tenait derrière le rideau du lit de sa mère, et la décidèrent à méditer les Écritures et plus tard à embrasser la religion protestante.

Le triomphe écrasant de Sigismond III sur le parti anti-catholique de Pologne, si puissant au moment de son avènement, fut cependant acheté au prix des plus chers intérêts du pays, dont ce prince était toujours prêt à faire le plus complet sacrifice, quand les Jésuites, ses conseillers ordinaires, le réclamaient au nom de leur Église en général, ou de leur ordre en particulier. Nous avons décrit plus haut l'empire absolu qu'ils exercèrent sur l'esprit du roi Sigismond; mais leur funeste influence fut long-temps balancée par Zamoyski, à qui notre histoire a décerné le titre de _Grand_, et qui, réunissant en sa personne, avec un ardent patriotisme, les qualités supérieures de l'homme d'État, du guerrier et de l'écrivain, exerça une influence immense sur ses concitoyens[151]. Il était né Protestant, mais rebuté, selon toute apparence, par les divisions qui régnaient au sein du Protestantisme, et s'attendant probablement, comme beaucoup de patriotes éclairés, à une réforme de l'Église nationale, il s'unit à cette Église, mais il n'en resta pas moins toute sa vie l'un des plus ardents défenseurs de la liberté religieuse. Il avait coutume de dire que, bien qu'il fût prêt à donner la moitié de sa vie pour convertir ses concitoyens à sa foi, il la sacrifierait tout entière, plutôt que de souffrir qu'aucun d'eux fût persécuté à cause de ses croyances. Sigismond, qui devait en partie sa couronne aux efforts de ce puissant magnat, était forcé d'accueillir ses avis avec déférence; mais son influence auprès du roi baissait en raison de l'empire croissant des Jésuites. Zamoyski prit le monarque à partie, au sein d'une diète assemblée, et lui reprocha, dans un langage sévère, l'abandon de ses devoirs de souverain. Il fût parvenu sans doute à opposer une digue infranchissable à l'envahissement du mal; malheureusement pour la Pologne, il mourut peu de temps après, et les choses allèrent de mal en pis, jusqu'à l'explosion d'une guerre civile. Cette levée de boucliers se termina par la défaite des adversaires de Sigismond, suivie d'une paix conclue par les efforts de plusieurs patriotes influents; mais rien n'empêcha ce monarque aveugle de courir à l'abîme vers lequel il précipitait la nation. Nous avons décrit plus haut l'influence funeste des Jésuites sur l'éducation nationale, et le mécontentement des sectaires de l'Église d'Orient produit par la même cause. Ces deux circonstances devinrent dans la suite une source de maux incalculables pour la Pologne, et la cause première de la décadence et de la chute de ce royaume; mais les déplorables effets de cette influence sur les affaires étrangères de ce pays, se firent sentir pendant le règne de Sigismond lui-même. C'est ainsi qu'il perdit son sceptre héréditaire de Suède, pour avoir voulu y rétablir le Catholicisme, et qu'il suscita à la Pologne une guerre avec cette puissance, qui s'offrait naturellement comme sa première alliée, la couronne des deux pays reposant sur la même tête. La Livonie, riche province particulièrement importante par ses ports de mer, qui s'était soumise à la Pologne sous Sigismond-Auguste, et dont la population était protestante, fut perdue par l'inconcevable bigoterie de ce monarque. Un violent mécontentement s'était manifesté parmi ses habitants, lors de l'installation des Jésuites à Riga sous Étienne Batory, et cette circonstance en avait rendu la conquête aisée à la Suède. Elle eût été sauvée cependant par le prince Christophe Radziwill, qui la défendit vaillamment contre les armes suédoises, et raffermit par son influence la fidélité ébranlée de sa population. Mais Sigismond et ses misérables conseillers, qui détestaient dans Radziwill le Protestant fervent, refusèrent de lui envoyer tout secours[152]. Ainsi, pour enlever à un sujet protestant l'occasion de se distinguer, fût-ce même contre une nation protestante, une province importante fut sacrifiée. Un fait analogue se produisit dans la Prusse polonaise, où plusieurs villes, irritées des entreprises continuelles des Jésuites contre leur liberté religieuse, opposèrent à peine une ombre de résistance à Gustave-Adolphe, malgré le concours des circonstances qui semblaient mettre obstacle à l'ambition de ce souverain. Le héros polonais Zolkiewski avait su, dans une assemblée des grands de Moscovie, en 1612, faire tomber le sceptre de la maison éteinte de Rurik aux mains de Vladislav, fils de Sigismond; mais ce monarque entêté perdit ce vaste empire pour la Pologne, en se refusant à exécuter le traité conclu à cet effet par Zolkiewski, et en essayant à ceindre pour son propre compte la couronne moscovite. Ses faiblesses trop connues au profit de la Société de Jésus, et son ardeur de prosélytisme, poussèrent les Moscovites à une résistance désespérée contre l'alliance qu'ils avaient précédemment recherchée. L'influence de ses conseillers en Loyola asservissait son gouvernement à la politique de l'Autriche, à laquelle il sacrifiait, en toutes circonstances, la grandeur et la liberté de son royaume. Ainsi, quand la Bohême se leva pour défendre ses libertés politiques et religieuses contre la maison d'Autriche, au lieu de suivre l'exemple de Casimir Jagellon et de soutenir cette nation amie contre une injuste oppression, il fit intervenir en Hongrie, sans le consentement de la diète, exigé en cas de guerre par la constitution, un corps considérable de Cosaques, qui contribua puissamment à arrêter les progrès de Bethlem Gabor, prince de Transylvanie. Ayant, en outre, irrité le sultan par cette violation de neutralité, il s'attira une guerre avec la Turquie, aussi peu nécessaire que funeste aux intérêts de la Pologne. Tout compte fait, ces calamités l'emportent de beaucoup sur l'avantage d'avoir conquis quelques provinces moscovites, perdues en un quart de siècle après sa mort.

[Note 151: Jean Zamoyski naquit en 1541. Il fut envoyé à Paris à l'âge de douze ans, et attaché à la cour du dauphin (François II, époux de Marie d'Écosse), qu'il laissa bientôt pour l'Université. Il poursuivit ensuite ses études à Strasbourg et à Padoue, où, conformément à un ancien usage de nommer, chaque année, un des étudiants recteur ou _princeps juventutis literatæ_, ses camarades lui décernèrent cette distinction. Il avait vingt-deux ans quand il publia un traité _de Senatu Romano_, Venise, 1563, ouvrage très estimé des classiques, et tiré à plusieurs éditions. Il fit paraître, peu de temps après, deux nouveaux opuscules: _De constitutionibus et immunitatibus almæ universitatis Patavinæ_, et _De perfecto senatore syntagma_. Le roi Sigismond-Auguste prit un vif intérêt à la personne de Zamoyski, et lui confia, à son retour en Pologne, la tâche importante, mais pénible, de classer les archives nationales; ce travail, accompli en trois laborieuses années, lui valut, à titre de rémunération, une riche _starostie_ (sorte de dotation viagère en biens fonds). Cet important service, joint à la jeunesse, aux talents et au caractère de celui qui l'avait rendu, le recommanda avantageusement à l'attention de ses concitoyens; mais son influence devint immense, quand, à la mort de Sigismond-Auguste, il proposa, avec un succès d'enthousiasme, de soumettre l'élection du monarque, non à la décision d'une diète, mais aux votes directs des nobles ou électeurs. Cette mesure le rendit très populaire parmi la petite noblesse, mais elle constituait évidemment une erreur funeste de la part de Zamoyski, en ce qu'elle livrait le plus haut intérêt de l'État à une multitude, souvent animée des intentions les plus pures, mais facile à égarer sur les pas d'un meneur artificieux, quand une affaire de cette importance aurait exigé la mûre délibération des citoyens les plus recommandables par leurs lumières et par leur caractère. Zamoyski s'aperçut plus tard de la faute qu'il avait commise, et il essaya, en 1589, de revenir sur le mode d'élection du souverain, mais ses efforts furent paralysés par un parti contraire.

Zamoyski fut l'un des délégués qui vinrent à Paris pour annoncer à Henri de Valois son élection au trône de Pologne, et après la fuite de ce monarque, il devint l'un des plus ardents promoteurs de l'avènement d'Étienne Batory. Le nouveau roi récompensa ce service de Zamoyski, en le nommant chancelier de la couronne, et il se fit accompagner par lui, en cette qualité, pendant sa mémorable campagne de Moscovie, en 1579-1582. Quand Batory fut forcé de revenir dans sa capitale, il laissa le commandement de l'armée à Zamoyski, qu'il créa _hetman_, ou grand-général des forces polonaises. Étranger à la vie des camps, ce grand homme poussa cependant la campagne avec la vigueur et l'habileté d'un guerrier consommé, jusqu'à la paix qui vint la couronner. Il se vit encore élever à la dignité de castellan de Cracovie, ou premier sénateur séculier, et réunit ainsi dans sa personne les plus hautes distinctions civiles et militaires. Son immense popularité, jointe à tant d'élévation, le porta à un degré de pouvoir et d'influence, auquel n'a peut-être jamais atteint un sujet dans aucun autre pays, si ce n'est en Angleterre le grand comte de Warwick, surnommé le faiseur de rois.

Ce fut, comme nous l'avons dit dans le texte, entièrement par l'influence de Zamoyski, que Sigismond III fut élu en opposition de l'archiduc Maximilien, fils de l'empereur Rodolphe, qui était soutenu par un parti puissant. Maximilien s'avança en Pologne pour soutenir ses prétentions à main armée; mais il fut vaincu et fait prisonnier par Zamoyski, qui le retint captif jusqu'à ce qu'il eût renoncé solennellement à ses prétentions au trône de Pologne. Zamoyski s'aperçut bientôt que l'élection de Sigismond III, issue de son appui, n'était rien moins qu'avantageuse à son pays, et il opposa tous les contrepoids de sa puissance aux tendances de ce funeste règne. Il alla plusieurs fois en personne défendre les frontières menacées, et résolut de consacrer toute l'énergie de son patriotisme à lutter contre la politique de plus en plus fatale de Sigismond III, et, en particulier, contre l'influence de l'Autriche, soutenue par les Jésuites aux dépens des intérêts de la nation. Enfin, quand il eut épuisé toutes les représentations, sans que le roi cessât de se livrer à une foule d'actes en violation directe de la Constitution et attentatoires à la dignité nationale, Zamoyski qui, en sa qualité de chancelier, était le premier gardien des libertés publiques, se détermina à gourmander publiquement le roi, au milieu d'une diète assemblée. Il s'approcha du trône et commença par lui reprocher, dans un langage animé, ses fautes d'omission et de commission; il conclut en déclarant que s'il voulait continuer à violer la Constitution, il courait risque de perdre sa couronne... Sigismond, enflammé de colère, se leva de son trône et saisit son épée; mais Zamoyski s'écria: _Rex! non move gladium, ne te Caïum Cæsarem nos Brutos sera posteritas loquatur. Sumus electores regum destructores tyrannorum. Regna, sed non impera!_[151-A] Cet évènement date de 1608, et Zamoyski, qui était alors âgé de soixante-quatre ans, mourut peu de temps après. Mécène dans sa sphère, il fonda, sur ses domaines patrimoniaux, à Zamostz, une académie dont il confia les chaires à de savants professeurs, à l'exclusion des Jésuites. Il établit aussi au même endroit, une imprimerie d'où sont sortis beaucoup de livres précieux, entre autres un ouvrage accueilli avec la plus grande faveur, et qui, bien que publié sous le nom de son ami Burski, est considéré généralement comme l'oeuvre de Zamoyski lui-même, ou tout au moins comme une composition faite d'après ses notes. Cet ouvrage a pour titre _Dialectica Ciceronis quæ dispersè in scriptis reliquit maximè ex stoïcorum sententia_, etc., etc. 1604.

Le contemporain Thuanus paye un juste tribut d'éloge à Zamoyski. Ses descendants occupent encore une haute position dans leur pays natal, et sont honorablement connus à l'étranger.]

[Note 151-A: Roi! ne tire pas l'épée, de peur qu'une postérité reculée ne te nomme Caius César, et nous des Brutus. Nous faisons les rois, nous immolons les tyrans. Règne, mais ne commande pas.]

[Note 152: Le prince Christophe Radziwill était fils de Christophe Radziwill, palatin de Vilna et _hetman_ ou grand-général de Lithuanie, qui s'était distingué par de nombreux faits d'armes, et petit-fils de Radziwill Rufus. La notice suivante sur sa vie est extraite d'un ouvrage sur la noblesse polonaise, du jésuite Niesieçki, que nous avons déjà cité, et à qui il faut rendre cette justice, qu'il reconnaît avec impartialité, comme son coreligionnaire bohémien Balbinus, le mérite de beaucoup de ses concitoyens, dont il condamne les croyances:--«S'étant joint, à la tête d'une troupe considérable des siens, au grand-hetman Chodkiewicz (célèbre guerrier), il se comporta si brillamment contre les Suédois, que ce chef, frappé de ses talents militaires et de sa rare intrépidité, obtint pour lui la dignité de hetman-de-camp ou général-de-camp (second en commandement). Plus tard, dans le temps que Chodkiewicz était occupé à repousser les Turcs, les Suédois envahirent inopinément la Livonie et s'emparèrent de Riga. Radziwill, ayant réuni tout ce qu'il put de troupes polonaises, harcela l'ennemi et remporta sur lui plusieurs avantages; mais, privé de tous renforts, il dut renoncer à lutter, avec une poignée de soldats, contre les forces débordantes des Suédois, qui envahirent la Lithuanie et prirent son propre château de Birzé. Il parvint cependant, malgré l'infériorité des siennes, à arrêter leurs progrès dans cette province. Ces maux étaient l'ouvrage de quelques flatteurs de la royauté, qui ne pouvaient voir sans envie les exploits de cet homme distingué et le calomniaient auprès du souverain, de telle sorte que la dignité de grand-hetman de Lithuanie, devenue vacante par la mort de Chodkiewicz, ne fut pas conférée, comme elle eût dû l'être, au guerrier qui avait si bien mérité de sa patrie. Malgré cette marque de défaveur royale, Radziwill reçut les remercîments de la diète, pour sa courageuse défense de la Lithuanie. Il ne prit néanmoins aucune part aux affaires militaires, pendant le règne de Sigismond III; mais, après l'avènement de Vladislav IV, il fut fait grand-hetman et palatin de Vilna. Il conclut un traité de paix avec la Moscovie en 1634, et fit ensuite, contre les Suédois, une expédition qui se termina bientôt de la même manière. Radziwill était fort dans l'action et puissant au conseil. Il mourut, en 1640, l'un des fervents défenseurs des doctrines de Genève.»--Niesieçki, vol. VIII, p. 54, édit. de 1841.

Radziwill se montra, en effet, tout dévoué aux intérêts de la religion réformée, comme son père et son aïeul, dont les richesses immenses et les hautes dignités lui étaient dévolues avec le mérite et les vertus patriotiques qui les distinguaient. Il publia à ses frais une nouvelle édition de la Bible, précédée d'une dédicace à son souverain, dans laquelle il déclarait, au nom de ses coreligionnaires, qu'ils étaient prêts à comparaître devant l'oint du Seigneur, et à rendre compte de leur croyance en s'appuyant, non sur les traditions humaines, mais uniquement sur les Écritures illuminées de l'Esprit-Saint. Bien qu'il n'employât aucune expression aussi énergique que celles dont son prédécesseur Radziwill le Noir s'était servi dans sa dédicace de la même Bible à Sigismond-Auguste, il en parlait comme d'un précédent à la sienne. L'abolition de l'Église et de l'école protestantes de Vilna, fondées par les ancêtres de Radziwill, et dont tous ses efforts n'avaient pu prévenir la perte, vint briser le coeur du vieux guerrier, qui avait consacré sa longue carrière au service de son pays, soit en le défendant contre les attaques du dehors, soit en luttant contre l'hostilité plus dangereuse encore des dévots conseillers du monarque. Son fils Janus, palatin de Vilna et grand-hetman de Lithuanie, vaillant soldat et général habile, rendit de grands services à son pays pendant la guerre des Cosaques (1648-54). Il défit plusieurs fois ces rebelles, qui avaient ravagé beaucoup d'autres provinces, et mit la Lithuanie à l'abri de leurs incursions. Au temps où Charles-Gustave de Suède, secondé par un grand nombre de mécontents, envahit la Pologne en 1655, et força le roi Jean-Casimir à quitter le territoire de la République (Voir le chapitre suivant.), la Lithuanie fut tout-à-coup inondée par une immense armée moscovite, que le czar envoyait en aide aux Cosaques révoltés. Les Lithuaniens, placés dans cette extrémité, reconnurent le roi de Suède pour leur souverain héréditaire et se déclarèrent indépendants de la Pologne. Cela eut lieu en vertu d'un traité conclu à Kiéydany le 18 août 1651, et signé en faveur de la Lithuanie par le prince Janus Radziwill, l'évêque de Samogitie et un autre sénateur catholique. Ce fut donc une affaire purement politique et étrangère à la religion, négociée, non dans l'intérêt particulier des Protestants, mais en considération de la position des Lithuaniens en général, qui ne pouvaient se soustraire au joug d'un ennemi barbare et cruel, qu'en reconnaissant la souveraineté d'un monarque dont l'autorité s'étendait déjà à une grande partie de la Pologne. Cependant, chose étrange à dire! beaucoup d'écrivains mettent toute cette affaire sur le compte du protestantisme de Radziwill, et accusent les Réformés d'avoir frayé le chemin aux Suédois, bien qu'un simple exposé des faits démontre le contraire. Ce n'est là, toutefois, qu'un exemple isolé de la partialité avec laquelle un grand nombre d'auteurs ont traité les protestants polonais, pour n'avoir pas été meilleurs en définitive que leurs concitoyens catholiques, tandis que les services importants, rendus à la nation par les célébrités du Protestantisme, guerriers et hommes d'État, sont le plus souvent enregistrés sans aucune allusion à leur foi religieuse, de manière à laisser croire à la majorité des lecteurs, que la catholicité revendique la gloire de ces grands hommes. Il est très remarquable que beaucoup d'écrivains polonais, fort indifférents d'ailleurs en matière de Papisme, n'aient pu se défendre d'une sorte de prévention involontaire contre les Protestants; et cela prouve peut-être, plus que toute autre chose, la vérité de la maxime: «_Calumniare fortiter semper aliquid hæret_», principe dont les Jésuites ont fait une large application à leurs adversaires vivants ou morts.

Le prince Janus Radziwill mourut en 1655, peu de temps après l'affaire dont nous venons de parler. Il laissa un seul enfant, une fille, qui se maria à son cousin, le prince Boguslav Radziwill, le dernier Protestant de sa famille, mort en 1660. Celui-ci eut une fille, la princesse Louise, qui épousa un prince de Brandebourg, fils du grand-électeur, et après la mort de son premier mari, le prince palatin de Neubourg. La maison royale de Bavière descend de cette princesse, et de là vient que tous les Radziwill naissent chevaliers de l'ordre bavarois de Saint-Hubert.]

Protestant, nous serions peut-être suspect d'exagérer la désastreuse influence de la réaction catholique sur les destinées de notre pays; mais il s'agit d'un fait consacré par l'impartialité de l'histoire et proclamé par un auteur contemporain d'un mérite avoué, évêque catholique lui-même (Piaseçki), qui déclara, en termes formels, que c'est par l'influence exclusive des Jésuites[153] que Sigismond III appela d'éternels malheurs sur le royaume que l'élection lui avait livré.

[Note 153: «Subter finem ejusdem anni (1616) decesserat quoque cubili regii præfectus Andreas Bobola, octogenarius. Homo rudis, morosus, promotus ad illud officium patrocinio sacerdotum Societatis Jesu, quod illis in omnibus consentiret. Undè utrique, conjuncta opera, in privatis colloquis, quæ ipsis semper patebant, sollicitantes regem adeo constrixerant, ut omnia consiliis eorum ageret; et aulicorum spes et curæ, non nisi ab eorum favore penderent, quem et in publicis negotiis, isti suggerebant, quid rex decerneret, tanto majori reipublicæ periculo, quod ad hujusmodi familiaritatem regis assumebantur personæ (præsertim confessor et concionator) a scholiis vel a magisterio novitiorum religiosorum, rerum et status politiæ prorsùs expertes. Hæc que causa unica fuit errorum, non in domesticis solum, sed in publicis, ut Moschicis, Suecis, Livonicisque, regis rationibus, et tamen sacrilegii crimen reputabatur, si quis tamen eorum dicta factave reprehendisset, et nemini quid non ipsis applauderet, facilis ad dignitates aditus patebat.» (_Chronica Gestarum in Europa._ Cracovie, 1648, ad ann. 1616).]

À ce faible prince succéda son fils aîné, Vladislav IV, jeune monarque d'un esprit droit et généreux. Ses lumières et son expérience des maux causés par la piété ignorante de son père, lui inspirèrent une aversion si profonde contre les Jésuites, qu'aucun membre de cette société ne fut admis à sa cour. Sa nature bienveillante répugnait à la persécution. Le mérite personnel avait seul droit à ses faveurs, et le guidait dans le choix des dignitaires de l'État sans égard à leur conviction religieuse. Ses efforts pour opposer une digue au flot toujours montant de la persécution, ne purent triompher cependant de l'esprit d'intolérance que les Jésuites avaient répandu au loin, surtout au sein de la noblesse inférieure et nombreuse, formée dans leurs écoles. Bien qu'il fût parvenu à réprimer les émeutes populaires suscitées contre les Protestants, il resta impuissant en face de deux grands actes de persécution légale, l'abolition du temple et du collége protestants de Vilna, en 1640, et celle de la célèbre école des Sociniens; mesures de rigueur ordonnées par les diètes, sous prétexte d'injures adressées aux statues des saints par les élèves de ces établissements. Vladislav fit de grands efforts pour calmer l'irritation produite au sein des populations de l'Ukraine[154], par les tentatives qui avaient été faites pour leur imposer l'Union avec Rome. Il confirma la hiérarchie adoptée par les partisans de l'Église indépendante, qui se retrempa dans la célèbre Académie fondée à Kioff par Pierre Mohila, prélat d'un noble caractère, de haute naissance et de grand savoir[155]. La mort de ce souverain, qui sut enchaîner, par un mérite tout personnel, les aveugles passions du fanatisme évoqué sous le règne de son père, leur donna de nouveau libre carrière et appela sur la Pologne les terribles calamités au récit desquelles nous consacrerons le chapitre suivant.

[Note 154: La dénomination d'_Ukraine_, qui signifie littéralement confins, fut donnée aux provinces de la Pologne limitrophes de la Moscovie et de la Turquie, soumises aujourd'hui à la Russie. Nous avons parlé des Cosaques qui habitaient la province polonaise de ce nom.]