Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 23

Chapter 233,560 wordsPublic domain

[Note 146: «Nous désirons que vous considériez nos conseils et nos exhortations comme une preuve de l'intérêt que nous vous portons ainsi qu'à l'Église catholique. Sans méconnaître que notre principal devoir est de soutenir la cause de l'Église universelle, nous devons ajouter que notre patriotisme (_erga publicum bonum zelus_) nous inspire d'autant plus d'affection pour votre personne que vous vous montrez mieux disposé à l'égard de la sainte Église. Les Catholiques se réjouiront en voyant l'Union s'accomplir sous la direction sage et habile d'un chef tel que vous, et en même temps ce sera pour vous un grand honneur de siéger, comme primat de l'Église orientale, à côté du primat du royaume (l'archevêque de Gniezno). Cependant, il ne pourra en être ainsi tant que vous dépendrez d'un patriarche sujet des infidèles, tant que vous entretiendrez le moindre rapport avec lui: car le respect ainsi que la raison d'État (_ratio status_) ne permettra ni aux rois ni aux États du royaume de vous accorder ce privilége. Comment les provinces polonaises, qui suivent les rites de l'Église d'Orient, seraient-elles moins favorisées que la Russie qui a son patriarche particulier? Vous avez déjà rompu avec succès la première glace, en acceptant votre dignité; vous n'avez point réclamé la bénédiction du patriarche de Constantinople; vous pouvez agir, à l'avenir, selon les mêmes principes. Que les obstacles ne vous effraient pas (_non terreant_); la plupart sont déjà surmontés; quant aux autres, la persévérance et l'habileté en auront bientôt raison. Déjà l'élection des évêques et des métropolitains a été enlevée aux nobles qui épiaient nos tentatives et qui les eussent surveillées encore de plus près: peut-être même chercheront-ils à vous créer des embarras pour l'accomplissement de nos desseins. Certes, c'est par la grâce de la Divine Providence que vous avez été élu sans leur concours et que vous vous êtes maintenu malgré leur hostilité. Vous avez en Pologne et en Lithuanie des alliés particuliers (_privatim clientelas_) et un parti puissant qui vous soutient: l'Église entière vous viendrait en aide aux jours de danger. Qui pourrait vous détrôner (_thronum reposcet_), si, à l'exemple des prélats d'Occident, vous choisissez un coadjuteur destiné à vous succéder, prêt à marcher sur vos traces et investi à l'avance de la protection royale? Du reste, ne vous inquiétez ni du clergé ni de la populace. Quant au clergé, voici comment vous le maintiendrez dans le devoir:--Nommez aux emplois vacants, non point des hommes considérables qui seraient indisciplinés, mais des hommes simples, pauvres et complètement soumis. Renversez et privez de leurs bénéfices, sous un prétexte ou sous un autre, tous ceux qui vous seraient hostiles, et donnez leur place et leurs revenus à des hommes de confiance. Exigez de chacun d'eux le paiement exact de la somme qu'ils doivent à votre dignité; ayez soin que la richesse ne les rende trop indépendants: changez-les de résidence, s'il en est besoin; confiez-leur des missions honorifiques qu'ils auront à remplir à leurs frais. Ayez toujours auprès de vous plusieurs _protopapas_ (degré supérieur à celui des prêtres de paroisse) et enseignez-leur vos principes. Taxez les prêtres de paroisse dans l'intérêt de l'Église et ayez soin qu'ils ne se réunissent jamais en synodes sans votre autorisation. Pour les laïques, continuez à agir, comme par le passé, très prudemment (_prudentissime_), afin qu'ils ne puissent pas découvrir votre plan. En cas de dissentiment, ne les attaquez pas d'une manière trop ouverte; si la bonne harmonie se maintient, usez de tous vos moyens pour séduire leurs chefs en leur rendant quelques services, ou par des cadeaux. Les cérémonies de Rome ne doivent être introduites que par degrés dans votre Église. Il ne faut pas négliger les occasions de disputes et de controverses avec l'Église d'Occident, afin de dissimuler vos desseins et de détourner l'attention des nobles aussi bien que du bas peuple. On peut ouvrir des écoles séparées pour leurs enfants pourvu que ceux-ci puissent fréquenter les Églises catholiques et compléter leur éducation dans nos établissements. Le mot Union ne doit jamais être prononcé, il faut employer un autre terme; ceux qui conduisent les éléphants évitent de porter des vêtements rouges. En ce qui touche particulièrement les nobles, faites-leur un cas de conscience de n'avoir aucun rapport avec les hérétiques, et de seconder toujours et partout les Catholiques romains pour extirper l'hérésie. Dans notre pensée, ce conseil est de la plus haute importance; car, tant que les hérétiques ne seront pas exterminés, il n'y aura jamais concorde et union entre les Églises Grecque et Catholique. Comment les sectateurs de l'Église d'Orient pourraient-ils se soumettre à l'autorité du Saint-Père, tant qu'il y aura en Pologne des hommes qui, après avoir appartenu à l'Église d'Occident, ont renié la suprématie de Rome? Enfin, fiez-vous à Dieu, puis au roi qui dispose des bénéfices spirituels (_beneficiorum spiritualium_), aux propriétaires qui, jouissant du droit de patronage (_jus patrionatus_), n'en useront qu'au profit des Unionistes. Comptez sur le succès. Quant à nous, nous vous aiderons non-seulement de nos prières, mais encore de nos travaux pour défricher la vigne du Seigneur.» (Extrait d'une lettre adressée par le collége des Jésuites de Vilna à l'archevêque Rahoza.) _Lukaszewicz_, vol. I, p. 70.]

Dès que le terrain fut ainsi préparé, l'archevêque de Kioff convoqua en 1590, à Brestz (Lithuanie), une réunion de son clergé, auquel il représenta la nécessité et les avantages d'une alliance avec Rome; il valait bien mieux, disait-il, obéir au chef de l'Église d'Occident, à une autorité entourée de prestige, reconnue par les hommes les plus éminents et respectée par les nations les plus puissantes du monde civilisé, que d'être soumis au patriarche de Constantinople, à l'esclave d'un roi infidèle, au chef d'une Église ignorante et superstitieuse.--Le projet de l'archevêque fut très chaudement accueilli par le clergé; mais il rencontra une forte opposition parmi les laïques. En 1594, on réunit dans la même ville un autre synode auquel assistèrent plusieurs évêques catholiques, et l'archevêque et quelques évêques signèrent leur consentement d'adhésion à l'Union conclue à Florence en 1438; ils admirent ainsi le _Filioque_ (pour la filiation du Saint-Esprit), le purgatoire et la suprématie du pape; ils conservaient la langue slave pour la célébration du service divin, ainsi que le rite et la discipline de l'Église d'Orient. Une députation se rendit à Rome pour annoncer au pape Clément VIII ce grave évènement. En 1596, le roi ordonna la convocation d'un synode pour procéder à la publication et à la mise en vigueur de l'Union. Ce synode s'assembla à Brestz, et l'archevêque de Kioff, ainsi que les prélats qui avaient souscrit à l'Union, firent une solennelle proclamation de cet acte, remercièrent le Tout-Puissant et excommunièrent leurs adversaires. Cependant la majorité des laïques, ayant à leur tête le prince Ostrogski, palatin de Kioff, et les évêques de Léopol et de Premysl, se déclarèrent contre l'Union, et dans une nombreuse assemblée, convoquée par le prince, ils excommunièrent, à leur tour, les évêques qui l'avaient proclamée. Dès ce moment, le parti de l'Union, soutenu par le roi et les Jésuites, ouvrit la persécution contre ses adversaires, auxquels il enleva ses couvents et ses églises. Il était dirigé par Rudzki, élève des Jésuites, qui, ayant abjuré le Protestantisme, avait remplacé Rahoza sur le siége métropolitain. L'évêque de Polotzk, Josaphat Koncewicz, prélat irréprochable dans ses moeurs, mais très intolérant dans son zèle, rencontra, dans son diocèse, une vive opposition qu'il tenta de réprimer avec un tel excès de violence, que les Catholiques eux-mêmes en furent effrayés. Le prince Léon Sapiéha, chancelier de Lithuanie, l'un des hommes les plus remarquables que ce pays ait produits, lui fit observer, en termes très énergiques, combien sa conduite était à la fois impolitique et contraire aux principes chrétiens. Sa lettre, dont je publie en note la traduction[147], décrit exactement l'intolérance du parti catholique et sa funeste influence sur le pays. Mais déjà les Jésuites étaient assez puissants pour combattre l'effet de toutes ces remontrances. Koncewicz persista dans la voie des persécutions, et le 12 juillet 1623, les habitants de Vitepsk, indignés, se soulevèrent et tuèrent le prélat, qui fut canonisé en 1643. Ce crime fut sévèrement puni.

[Note 147: Voici comment s'exprime Sapiéha dans sa lettre datée de Varsovie, 12 avril 1622:--«Par l'abus de votre autorité, par vos actes contraires aux lois du pays et aux préceptes de la charité, vous avez répandu partout de dangereuses étincelles qui peuvent allumer l'incendie. L'obéissance aux lois est plus nécessaire que l'union avec Rome. Vos manoeuvres imprudentes portent atteinte à la dignité du roi. Sans doute, il est désirable qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et un seul pasteur; mais il faut tendre à ce but avec réflexion et ne point user de violence. C'est par la charité, non pas par la force, que l'Union peut être accomplie; aussi n'est-il pas surprenant que votre autorité rencontre une si vive opposition. Vous m'informez que votre vie est en danger: je crois que c'est par votre faute. Vous me dites que vous êtes prêt à imiter les anciens évêques dans leurs souffrances: cette imitation est louable, et vous devriez prendre pour modèle la piété, la sagesse et la douceur des nobles pasteurs. Lisez leurs vies et vous n'y trouverez pas le récit de poursuites devant les tribunaux d'Antioche ou de Constantinople; tandis que toutes les cours de justice ne sont occupées que de procès intentés par vous.--Vous dites que vous devez vous défendre contre la sédition. Le Christ a été persécuté, et, loin de chercher à se défendre, il priait pour ses persécuteurs; ainsi deviez-vous agir, au lieu de répandre des écrits injurieux ou de proférer des menaces inconnues des apôtres. Vous vous attribuez le droit de dépouiller les schismatiques et de leur couper la tête; les Écritures enseignent le contraire. Cette Union a produit de grands maux. Vous violentez les consciences, vous fermez les églises, en sorte que les Chrétiens meurent comme les infidèles, sans prières et sans sacrements. Vous abusez, sans autorisation, des prérogatives du souverain. Quand vos actes provoquent des troubles, vous nous écrivez qu'il faut proscrire les adversaires de l'Union. Dieu veuille que notre pays ne soit point déshonoré par cette politique impitoyable! Qui donc avez-vous converti par vos rigueurs? Vous avez mécontenté les Cosaques, fidèles jusqu'à ce jour; vous avez changé les brebis en boucs; vous avez mis le pays en péril; peut-être même avez-vous détruit le Catholicisme. L'Union n'a produit que discordes et querelles. Il eût mieux valu qu'il n'en fût pas question. Maintenant, je vous informe que, par l'ordre du roi, les églises doivent être ouvertes et rendues aux Grecs pour que ceux-ci puissent y accomplir le service divin. Nous n'empêchons pas les Juifs et les Musulmans d'avoir leurs temples, et cependant vous fermez les églises chrétiennes? Je reçois de toutes parts des menaces de rupture. L'Union nous a déjà enlevé Starodoub, Sévérie et d'autres villes. Il ne faut pas qu'elle entraîne notre ruine complète.»--Cette condamnation de la conduite de l'évêque est d'autant plus remarquable, que Sapiéha, né et élevé dans la foi protestante, s'était plus tard converti au Catholicisme. Léon Sapiéha a servi très utilement son pays comme chancelier et commandant en chef des troupes en Lithuanie. Le code des lois, composé sous sa direction, était très populaire, et lorsqu'il fut aboli par l'empereur actuel dans les provinces polonaises de la Russie, les gouvernements de Tchernigoff et de Poultava (démembrés de la Pologne au XVIIe siècle), obtinrent, à titre de grâce spéciale, la faculté de le conserver.]

Parmi les résultats politiques de l'Union, le plus déplorable fut, sans contredit, le mécontentement des Cosaques de l'Ukraine, qui étaient très sincèrement dévoués aux doctrines de l'Église d'Orient. Ces Cosaques formaient une nombreuse armée, fortement aguerrie par ses luttes constantes avec les Turcs et les Tartares. Organisés en troupes régulières par Étienne Batory, ils servaient loyalement la Pologne, qu'ils défendaient, non-seulement contre les Mahométans, mais encore contre les Moscovites, leurs propres coreligionnaires. Il était donc aussi impolitique qu'injuste de diriger contre l'Église d'Orient une persécution qui devait la rendre hostile. On voulut les entraîner dans l'Union, et il y eut parmi eux quelques révoltes partielles qui furent aisément apaisées, grâce à la popularité dont jouissaient le prince Vladislav, fils aîné du roi, et le commandant en chef Pierre Konaszewicz. Ce dernier rendit à son pays d'immenses services pendant les guerres de Turquie et de Russie; mais il était aussi fidèlement attaché à l'Église d'Orient qu'à la Pologne. Ce fut sous sa protection que le parti hostile à l'Union s'assembla à Kioff dans un synode où furent élus un archevêque et plusieurs évêques pour remplacer ceux qui avaient accepté cet acte; ces nouveaux prélats furent sacrés par Théophile, patriarche de Jérusalem, qui s'était arrêté à Kioff à son retour de Moscou.

L'Union divisa ainsi l'Église de Pologne en deux camps hostiles, et l'anarchie religieuse engendra bientôt l'anarchie politique. Mais je dois maintenant revenir à l'histoire du Protestantisme.

CHAPITRE XI.

POLOGNE.

(Suite.)

Succès déplorable des efforts de Sigismond pour renverser la cause du Protestantisme en Pologne. -- Conséquences funestes de sa politique, malgré les services rendus au pays par d'illustres patriotes. -- Potoçki. -- Zamoyski le Grand. -- Christophe Radziwill. -- Fâcheux effet de l'administration de Sigismond sur les relations extérieures de la Pologne. -- Règne de Wladislav IV et impuissance de ses efforts pour détruire l'influence des Jésuites.

L'Union conclue à Brestz, repoussée par une notable partie de la noblesse et du clergé, mal accueillie par la grande majorité des masses, trouva cependant accès auprès de beaucoup de riches familles et d'ecclésiastiques influents; et cette adhésion, fortifiant le parti des Jésuites, lui souffla l'audace d'agir avec plus de violence contre les Protestants, en joignant la persécution aux moyens de séduction. Les lois du pays ne fournissant aucune arme qui permît aux autorités d'opprimer les Anti-Papistes, les Jésuites atteignirent le même but, en se servant de la chaire et du confessionnal pour exciter les classes inférieures à des actes de violence contre les écoles et les temples protestants, sans épargner la personne des Pasteurs, et en couvrant ces crimes du voile de l'impunité assurée à leurs intrigues. Le roi Sigismond III, avons-nous dit, s'était plu, dans le cours de son règne, à conférer les plus hautes dignités de la couronne aux créatures du parti jésuitique. Les tribunaux se composaient de magistrats électifs, et il était facile aux Jésuites de n'ouvrir les portes du sanctuaire qu'aux personnes dévouées à leurs intérêts. La direction presque exclusive qu'ils s'étaient arrogée de l'éducation des nobles, la classe dominante de la nation, mettait à leur dévotion les générations élevées dans leurs écoles, et leur donnait une influence immense dans l'administration de la justice, sur toute l'étendue du territoire. Aussi n'y avait-il pas lieu de s'étonner que les auteurs des plus violentes agressions contre les Protestants obtinssent l'impunité devant de semblables tribunaux, qui acquittaient les coupables en recourant, au besoin, aux subtilités juridiques, telles qu'une nullité d'enquête, etc.; ou, quand le délit était par trop flagrant, on procurait aux criminels le moyen d'échapper, par la fuite, aux conséquences de l'arrêt que les juges se voyaient forcés de prononcer contre les accusés. En beaucoup de cas, les coupables restaient à l'abri du châtiment, grâce à l'intimidation qui paralysait les poursuites judiciaires, et à la conviction dans laquelle on était, que toute mesure de ce genre ne servirait qu'à constituer la victime en frais, sans autre résultat pour elle. Les Protestants avaient vu leurs temples menacés de destruction, la sépulture de leurs coreligionnaires troublée par les plus sacriléges attentats à la mort, et leurs ministres odieusement traités, même avant l'avènement de Sigismond III; mais ces tentatives avaient rencontré presque toujours une juste répression. Sous le règne de ce monarque, cependant, une guerre de parti, fomentée dans la lie du peuple, éclata contre les Réformés, à l'instigation des Jésuites et de leurs instruments. En 1591, la populace signala son entrée en campagne par l'incendie de l'église protestante de Cracovie, sous la conduite de quelques étudiants de l'Université[148]. Ce crime demeura impuni, et, pour prévenir le retour d'une semblable catastrophe, les Protestants transférèrent le siége de leur culte dans un village voisin de Cracovie, où ils ne se virent pas toujours à l'abri des attaques du fanatisme. Ces agressions réitérées, jointes aux insultes personnelles et aux actes de violence auxquels ces citoyens étaient fréquemment en butte, décidèrent un grand nombre d'entre eux à émigrer de cette ville, qui vit ainsi décroître sa prospérité. Les temples de Posen, Vilna et autres villes, furent détruits de la même manière, les sépultures violées, et les ministres de la religion accablés de mauvais traitements. De fréquents attentats à la propriété privée venaient encore ajouter aux griefs des Protestants; mais l'influence du clergé catholique leur interdisait tout recours utile en justice. Le chevet des mourants était assailli, dans l'espoir de leur arracher un mot ou un signe qui montrât qu'ils avaient abjuré leur croyance avant de mourir. On voyait les plus proches parents, le père ou la mère, l'enfant lui-même, entreprendre de troubler l'agonie des siens; zèle inconsidéré! plus propre à jeter le doute et les ténèbres dans leur esprit, qu'à les préparer à faire face à ce moment solennel, comme il convient à un vrai chrétien[149]. Les Protestants essayèrent en vain à résister. Ils projetèrent, peu de temps après l'avènement de Sigismond III, de fonder à Vilna une Université, rivale de celle des Jésuites; mais leur plan fut traversé par une ordonnance du roi et par l'influence du clergé. Les rangs des Protestants s'éclaircissaient, de jour en jour, au profit de l'Église de Rome, dont nous avons dépeint l'infatigable séduction; et la persécution croissait en raison de l'affaiblissement de leurs forces. Le seul moyen de faire face à l'orage eût été une étroite union entre tous les Anti-Papistes du pays; mais, hélas! l'esprit de division l'emporta, et l'alliance de Sandomir, après d'impuissants efforts pour la maintenir, fut définitivement dissoute par les Luthériens. Une assemblée fut convoquée à Vilna, en 1599, pour y délibérer d'un pacte d'alliance entre les Protestants et l'Église grecque, sans que cette tentative fût plus heureuse que les précédentes. Une association de défense mutuelle se conclut cependant à cette époque, mais elle resta sur le papier, sans produire aucun résultat.

[Note 148: Heydensteyn dit que cette émeute fut causée par des Écossais, qui avaient alors une Congrégation considérable à Cracovie. Ayant commencé, selon lui, à soutenir une thèse publique sur la religion, ils se prirent de querelle avec leurs adversaires, et, emportés au plus haut degré par le _perfervidum scotorum ingenium_, ils tuèrent quelques-uns de ces derniers. Le contemporain Thuanus fait voir distinctement la main des Jésuites dans cet évènement. Le jésuite Skarga, qui a publié un pamphlet à cette occasion, accuse les Protestants d'avoir pris l'offensive, et soutient en même temps que ce qui existait illégalement pouvait être détruit sans injustice; et telle était la position, à ses yeux, de l'Église protestante de Cracovie, puisque les évêques, à qui revient, de droit divin, toute appréciation locale en matière de foi religieuse, n'avaient pas autorisé l'érection de ce monument. En conséquence de cette doctrine, tout établissement religieux, fondé sans l'approbation du clergé catholique, n'a pas d'existence légale.]

[Note 149: Afin de prévenir de si graves abus, Krolik, bourgeois de Cracovie, fit construire, à quelques pas de l'église de Wielkanoç, village peu éloigné de cette ville, une maison où les Protestants malades pussent se réfugier pour mourir en paix et à l'abri de la tyrannie catholique.]

Vers la fin du long règne de Sigismond III (1587-1632), le Protestantisme pouvait être considéré comme abattu, bien qu'il comptât encore beaucoup de sectateurs parmi lesquels les grandes familles du pays revendiquent des noms illustres: des Leszczynski, des rejetons de la souche des Radziwill, etc. Jean Potoçki, palatin de Braçlaw, offrit, en dépit des séductions royales les plus pressantes, un rare et noble exemple de fidélité à la religion de l'Évangile. Et nous sommes heureux de pouvoir dire que la famille distinguée dont il a fondé en réalité la brillante fortune, est encore en possession de la plus grande partie de ses vastes domaines, et compte, dans son sein, plusieurs membres qui portent dignement l'illustration de leur race.

Jean Potoçki naquit d'une famille déjà riche et considérable, et fut élevé dans la religion protestante. Il se distingua par ses services militaires sous Étienne Batory et sous le règne de Sigismond III; et ce fut entièrement aux exploits et à l'habileté de ce guerrier, que ce dernier roi dut la déroute des mécontents à la bataille de Gouzow, en 1608. Il s'était joint aux troupes royales à la tête d'une force importante, levée à ses frais avec le concours des siens; en récompense de ses services, le roi lui conféra, avec de vastes domaines, la dignité de palatin de Braçlaw. Les plus hautes dignités de la couronne attendaient Potoçki, s'il eût consenti à trahir sa religion pour la faveur royale; mais il était digne de ce héros de ne devoir sa fortune qu'à l'éclat de ses services. Il commandait l'armée polonaise au siége de Smolensk, où il mourut en 1611, à l'âge de cinquante-six ans. La ville fut prise peu de temps après sa mort par son frère Jacques, qui lui avait succédé dans le commandement de l'armée, mais dont l'abjuration avait affligé l'Église au sein de laquelle ses frères et lui avaient été nourris depuis le berceau. Jean Potoçki ne laissa pas d'enfants, et ses biens passèrent à son neveu Stanislas, qui devint plus tard un guerrier renommé. Converti à la foi catholique, ce dernier ferma l'Académie protestante fondée par son oncle, et transforma ses bâtiments en écurie, ainsi que le rapporte avec joie un écrivain des Jésuites du nom de Niesieçki. Il y eut d'autres branches de la même famille qui restèrent fidèles au Protestantisme; car ce même auteur, qui écrivait il y a cent ans environ, dit que l'hérésie, dont cette illustre famille avait été infectée, ne s'éteignit que de son temps[150].

[Note 150: Une traduction polonaise de l'apostille de _Scultetus_, ouvrage très populaire chez les Protestants d'Allemagne, est dû à Jean Potoçki, qui en fit à ses filles une dédicace, empreinte d'un sentiment de piété fervente et sincère.]