Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 20
Telle fut la vie de cet homme célèbre qui, voyant échouer tous ses efforts pour combattre la Réforme en Pologne, adopta une politique qui lui valut l'éternelle reconnaissance de Rome et la malédiction de sa patrie. Hosius appela à son aide le nouvel ordre des Jésuites, qui, par son admirable organisation, par son zèle, par son activité peu scrupuleuse sur le choix des moyens, réussit à préserver le Catholicisme d'une ruine imminente dans toute l'Europe, et même à le rétablir triomphant dans des contrées où il avait été déjà vaincu.
Dès 1558, l'ordre des Jésuites envoya en Pologne un de ses membres nommé Canisius, pour étudier la situation du pays. Canisius déclara que la Pologne était profondément atteinte par l'hérésie, et il attribuait ce fait à l'éloignement que le roi manifestait pour toute mesure sanguinaire destinée à réprimer le Protestantisme. Il s'entretint, avec les principaux chefs du clergé catholique, au sujet de l'établissement des Jésuites en Pologne; mais il revint de sa mission sans avoir obtenu aucun résultat positif. En 1564, Hosius, à son retour du concile de Trente, remarqua les progrès du Protestantisme dans son diocèse; il s'adressa à l'illustre général des Jésuites, Lainez, et le pria de lui envoyer quelques membres de son ordre. Lainez lui expédia immédiatement des Jésuites de Rome et d'Allemagne. Hosius logea ses nouveaux hôtes à Braunsberg, petite ville de son diocèse, et dota richement cette Congrégation naissante, dont le but était de se répandre dans toute la Pologne. En 1561, on essaya d'introduire les Jésuites à Elbing; mais la population protestante de cette ville montra une opposition si vive, qu'Hosius fut obligé d'abandonner son projet. Les progrès des Jésuites furent d'abord très lents; ce ne fut que six ans après leur arrivée en Pologne, que l'évêque de Posen, cédant aux instances du légat, les accueillit dans cette ville, leur fit donner l'une des principales églises, ainsi que deux hôpitaux et une école, les dota d'un fonds de terre et leur abandonna sa bibliothèque. Les Jésuites gagnèrent ensuite la faveur de la princesse Anne, soeur du roi Sigismond-Auguste. Plus tard, le primat Uchanski, qui, par la mort de Sigismond-Auguste, voyait s'évanouir les chances du Protestantisme, qu'il avait paru disposé à adopter, voulut se réconcilier avec Rome en déployant le plus grand zèle pour les intérêts catholiques, et il s'érigea en protecteur de l'ordre des Jésuites. Son exemple fut suivi par plusieurs évêques. Je décrirai ailleurs le nombre et l'influence des Jésuites, lorsque j'aurai à retracer les intrigues incessantes à l'aide desquelles cet ordre parvint à détruire en Pologne le parti anti-papiste, sacrifiant ainsi à la domination de Rome la prospérité nationale et les plus chers intérêts du pays.
CHAPITRE IX.
POLOGNE.
(Suite).
Situation de la Pologne à la mort de Sigismond-Auguste. -- Les intrigues du cardinal Commendoni et l'hostilité des Luthériens contre la Confession de Genève, empêchent la nomination d'un candidat protestant au trône de Pologne. -- Projet, suggéré par Coligny, de donner la couronne à un prince français. -- Parfaite égalité de droits accordée par la confédération de 1573 à toutes les sectes chrétiennes. -- Patriotisme déployé à cette occasion par François Krasinski, évêque de Cracovie. -- Effet produit en Pologne par le massacre de la Saint-Barthélemy. -- Aspect de la diète électorale, décrit par un Français. -- Élection de Henri de Valois et concessions obtenues par les Protestants polonais en faveur de leurs coreligionnaires de France. -- Arrivée à Paris de l'ambassade polonaise, et son influence sur le sort des Protestants français. -- Tentatives faites dans le but d'empêcher le nouveau roi de confirmer, dans son serment, les droits des Protestants. -- Henri est forcé, par ces derniers, de confirmer leurs droits lors de son couronnement. -- Fuite de Henri et élection de Étienne Batory. -- Conversion soudaine de ce prince à l'Église de Rome, sous l'influence de l'évêque Solikowski. -- Les Jésuites se concilient ses faveurs en affectant de protéger les lettres et les sciences.
Sigismond-Auguste, dont les tendances inspiraient aux Protestants l'espoir d'une Réforme prochaine, mourut en 1571 sans laisser de postérité, et, avec lui, s'éteignit la dynastie jagellonne, qui avait occupé le trône pendant deux siècles (1386-1572). La Pologne se trouva alors dans une situation très critique; car il fallait procéder à une élection, formalité qui n'avait existé qu'en théorie, tant que la dynastie des Jagellons avait pu fournir des souverains. La division des partis religieux augmentait les difficultés, les Protestants et les Catholiques s'attachant, avec une ardeur égale, à donner la couronne à un candidat qui partageât leur croyance. Les Catholiques avaient commencé leurs intrigues avant la mort de Sigismond-Auguste, et ils avaient trouvé un chef habile dans le cardinal Commendoni, qui connaissait déjà la Pologne et qui était revenu dans ce pays afin de pousser à la guerre contre les Turcs. Commendoni voulait élever au trône l'archiduc Ernest, fils de l'empereur Maximilien II, et, dans ce but, il proposa à plusieurs nobles catholiques le plan suivant: on devait d'abord élire grand-duc de Lithuanie l'archiduc Ernest, qui aurait ensuite levé une armée de 24,000 hommes, pour contraindre, en cas de besoin, la Pologne à suivre l'exemple du grand-duché.
Après s'être concerté avec le parti papiste, Commendoni s'efforça de diviser et d'affaiblir les Protestants, dont le chef était Jean Firley, palatin de Cracovie et grand-maréchal de Pologne[126]. Celui-ci dirigeait les sectateurs de la Confession de Genève, et, en sa qualité de grand-maréchal, il était le premier dignitaire de l'État: sa haute position, sa popularité, son influence, faisaient supposer qu'il aspirait lui-même à la couronne et qu'il avait de fortes chances de succès. Un sentiment d'inimitié personnelle, peut-être même la crainte d'assurer le triomphe de la Confession de Genève, détermina la puissante famille luthérienne des Zborowski à s'opposer à Firley; par les mêmes motifs, les Gorka, autre famille luthérienne très influente, s'unit aux Zborowski. Commendoni profita de ces divisions. Il sut, de plus, en se servant habilement d'André Zborowski, demeuré seul de sa famille fidèle à la foi romaine, envenimer les sentiments de jalousie dont Firley était l'objet, et il amena les Zborowski à abandonner l'intérêt du parti protestant et à se rallier au candidat catholique. Il informa alors l'empereur du succès de ses manoeuvres, et le pria de lui envoyer de l'argent et de faire avancer ses troupes vers la frontière de Pologne. Il assura que l'archiduc pourrait ainsi, avec l'aide des Papistes, obtenir le trône sans souscrire à aucune condition qui fût de nature à restreindre son autorité et en dépit de tous les efforts des Protestants[127]. Cet odieux complot, qui aurait plongé le pays dans les horreurs de la guerre civile sans assurer la couronne sur la tête de l'archiduc, fut déjoué par la prudence et la modération de l'empereur lui-même, qui, malgré son désir de placer son fils sur le trône de Pologne, comprit l'impossibilité de réussir par la trahison et la violence, et qui préféra recourir aux négociations.
[Note 126: Le grand-maréchal avait la direction suprême du pouvoir exécutif.]
[Note 127: Les débats de ce complot ont été décrits par le secrétaire de Commendoni. (Voir _Vie de Commendoni_, par Gratiani, livre IV, c. III).]
L'influence acquise à la cour de France par Coligny et le parti protestant, à la suite de la paix de Saint-Germain, en 1570, exerça une grande influence dans les relations de la France avec les puissances étrangères et particulièrement avec la Pologne. Coligny avait conçu le projet d'abaisser le Papisme en s'attaquant surtout à l'Espagne, et il voulait réunir les Protestants, jusqu'alors si divisés, pour ne former qu'un centre d'action et assurer le succès de sa cause dans toute l'Europe. Coligny comprit que l'alliance politique et religieuse de la France et de la Pologne servirait merveilleusement ses combinaisons et pourrait porter le coup de mort à la domination de Rome et de la maison d'Autriche. Il conseilla donc à la cour de France de faire tous ses efforts pour placer Henri de Valois, duc d'Anjou, sur le trône de Pologne, et Catherine de Médicis saisit avidement une occasion si favorable à l'ambition de son fils. Ce plan avait été préparé du vivant de Sigismond-Auguste, et un ambassadeur, nommé Balagny, fut envoyé en Pologne, sous le prétexte de demander pour le duc d'Anjou la main de la princesse Anne, soeur de Sigismond, mais en réalité pour étudier de près la situation du pays.
Plusieurs assemblées provinciales, ainsi qu'une assemblée générale des États de la Pologne, prirent les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité publique pendant l'interrègne. Les affaires de l'État furent administrées par le grand-maréchal, au nom du primat et du sénat. La diète de convocation[128] se réunit à Varsovie au mois de janvier 1573. Le clergé catholique ne songea plus à triompher des Anti-Papistes, il dut se résigner à défendre ses positions. Karnkowski, évêque de Cujavie, proposa une loi qui devait assurer à toutes les sectes chrétiennes de la Pologne, une parfaite égalité de droits. Son but était de garantir ainsi les priviléges et les libertés des évêques catholiques. Il demandait cependant qu'on supprimât l'obligation imposée aux propriétaires, patrons des paroisses, de ne conférer les bénéfices qu'aux prêtres catholiques romains. Mais l'influence de Commendoni opéra un changement complet dans l'opinion des évêques, qui se mirent à protester contre la mesure proposée par un de leurs collègues, et refusèrent de la signer. Un seul fit exception: ce fut François Krasinski, évêque de Cracovie et vice-chancelier de Pologne; plaçant les intérêts de son pays au-dessus des intérêts de Rome, il signa l'acte, qui fut accepté définitivement par la diète, le 6 janvier 1573. Son patriotisme lui attira les plus vives censures de Rome, et Commendoni le considéra comme suspect, au point de vue de l'orthodoxie, et comme entièrement dévoué à Firley[129]. La même diète fixa l'élection du roi au 7 avril, à Kamien, petite ville voisine de Varsovie.
[Note 128: On appelait diète de _convocation_ celle qui se réunissait après la mort du roi pour fixer l'époque et le lieu de l'élection, convoquer l'assemblée élective et adopter les mesures nécessaires pour maintenir la tranquillité dans le pays. Elle était toujours _confédérée_, c'est-à-dire que le sénat votait avec la chambre des députés et que les affaires étaient décidées à la majorité et non à l'unanimité des suffrages.]
[Note 129: Ce prélat avait fort à coeur la Réforme de l'Église nationale, et il en entretint très activement le roi Sigismond-Auguste, dès 1555. C'était un homme aussi distingué par ses talents politiques que par ses idées éclairées en matière de religion. J'ai dit plus haut qu'il avait étudié à Wittemberg, sous Melanchton. Il compléta son instruction ecclésiastique à Rome, et, après son retour en Pologne, il fut nommé chanoine de Lowicz et archidiacre de Kalish. Il alla deux fois à Rome pour régler les affaires de l'Église polonaise, et il fut envoyé ensuite par Sigismond-Auguste, en qualité d'ambassadeur, auprès de l'empereur Maximilien II. À la cour de Vienne, il se lia intimement avec Étienne Batory, envoyé de Jean Zapolya, prince de Transylvanie; et lorsque Batory fut plus tard mis en prison par l'empereur, Krasinski fit les plus grands efforts pour obtenir sa liberté, et il y parvint.--Il contribua puissamment à opérer la fusion législative de la Lithuanie avec la Pologne, et il en fut récompensé par la dignité de vice-chancelier de Pologne, puis par sa nomination à l'évêché de Cracovie.
Cet évêché possédait un revenu très considérable, notamment la souveraineté du duché de Sévérie, auquel étaient attachées toutes les prérogatives royales (droit de battre monnaie, de conférer des titres de noblesse, etc.). Aussi les évêques de Cracovie laissaient-ils ordinairement de grandes richesses à leurs héritiers; mais Krasinski dépensa toute sa fortune dans l'intérêt de l'Église ou de l'État. Lorsque la Pologne, après le départ de Henri de Valois, fut envahie par les Turcs, il envoya à ses frais un corps de cavalerie pour grossir l'armée polonaise, et il reçut, à cette occasion, les remerciements de la diète.
Étienne Batory, élu roi de Pologne, aurait sans doute placé Krasinski à la tête de l'Église nationale; mais ce noble prélat mourut en 1579, à l'âge de cinquante-quatre ans. Le dernier acte de sa vie fut d'envoyer au roi, qui assiégeait alors Dantzick, un renfort de 50 cuirassiers et de 200 fantassins levés à ses frais. Il était déjà malade, et la nouvelle de sa mort arriva au camp en même temps que le corps de troupes dont il faisait don à son royal ami.
L'auteur de ce livre descend d'un frère de l'évêque Krasinski.
La famille des Krasinski s'enorgueillit de compter parmi ses membres un autre prélat illustre, Adam Krasinski, évêque de Kamiénietz, dont les efforts pour secouer le joug de l'invasion étrangère ont été retracés avec détail par l'écrivain français Rulhière (_Histoire de l'Anarchie de la Pologne_). Ce fut sur la proposition du même Adam Krasinski, que l'élection royale fut abolie et que l'hérédité du trône de Pologne fut proclamée par la célèbre constitution du 3 mai 1791.]
On présentait plusieurs candidats; mais deux seulement étaient sérieux: l'archiduc Ernest d'Autriche, et Henri de Valois, duc d'Anjou. Le parti de l'archiduc, dirigé par Commendoni, était le plus fort; mais il ne tarda pas à perdre du terrain, par suite des fautes que commirent les gens de l'empereur, et surtout à cause du ressentiment qu'excitait, contre les Hapsbourg, l'atteinte portée, par cette maison, aux libertés de la Bohême. Ce ressentiment devint si vif, que Commendoni, voyant la cause perdue, transporta son influence du côté du prince français.
La France déploya, à cette occasion, une adresse extraordinaire. Comme l'avènement d'un prince français au trône de Pologne avait principalement pour but de renverser la suprématie de l'Autriche et de l'Espagne en agrandissant l'influence du Protestantisme en Europe, la cour de France envoya en Allemagne, avant la mort de Sigismond-Auguste, un agent nommé Schomberg, avec mission de préparer une alliance avec les princes protestants. Dès que la mort de Sigismond fut connue, Montluc, évêque de Valence, fut chargé de se rendre en Pologne, muni des instructions de Coligny; mais il n'avait pas encore passé la frontière, au moment où s'accomplit le massacre de la Saint-Barthélemy. On sait que Coligny fut l'une des victimes de cette abominable journée. Montluc crut devoir suspendre son voyage; mais Catherine de Médicis lui ordonna de poursuivre sa route, sans changer un mot à ses instructions; ce qui prouve avec quelle justesse et avec quel patriotisme Coligny avait apprécié les intérêts français en Allemagne.
Montluc arriva en Pologne au mois de novembre 1572, et il y trouva la situation respective des partis complètement changée. Les Papistes, désespérant du succès de l'archiduc, s'étaient, depuis le massacre de la Saint-Barthélemy, chaudement ralliés au duc d'Anjou, qu'ils regardaient comme l'exterminateur de l'hérésie, tandis que les Protestants, indignés, abandonnaient la cause de la France. Il y avait même, parmi les Catholiques, des patriotes sincèrement révoltés par le récit des atrocités commises à Paris[130]. Montluc eut donc à vaincre d'immenses difficultés. Il fut vivement soutenu par sa cour, qui fit les plus grands efforts pour démontrer que la Saint-Barthélemy était un évènement politique, et non religieux, et le duc d'Anjou lui-même, dans une lettre écrite aux États de Pologne, déclina toute participation au massacre.
[Note 130: Choisain, qui accompagnait Montluc et qui a écrit le récit de l'ambassade, dit que toutes les dames de Pologne, en parlant du massacre de la Saint-Barthélemy, versaient d'abondantes larmes, comme si elles avaient assisté à cette scène horrible.]
La diète d'élection s'ouvrit en avril 1573. Un auteur contemporain, qui y assistait, dit que cette diète ressemblait plus à un camp qu'à une assemblée civile; tout le monde était armé, et cependant il ne coula pas une goutte de sang![131]
[Note 131: «Il y avait déjà à Varsovie un grand nombre d'hommes d'armes et de nobles venus de toutes les parties du royaume avec leurs amis et leurs vassaux. La plaine où ils avaient établi leurs tentes et où devait se tenir la diète, présentait l'aspect d'un camp. On les voyait se promener avec de grands sabres au côté, et parfois marcher en troupes armées de piques, mousquets, arcs et flèches. Quelques-uns même avaient amené des canons et se retranchaient dans leur camp. On aurait pu croire qu'ils allaient à une bataille, et non à une diète; que tous ces préparatifs étaient destinés à la guerre et non à un conseil d'État; qu'il s'agissait plutôt de conquérir un royaume étranger que de disposer de la couronne nationale. Du moins, en présence de ce spectacle, il était permis de supposer que l'affaire serait plutôt décidée par la force des armes que par une discussion et par des votes.
»Mais ce qui me parut le plus extraordinaire, ce fut de voir que, au milieu de cette foule d'hommes armés, et à un moment où il n'y avait ni lois ni magistrats régulièrement établis, il ne se commit pas un meurtre, pas une épée ne sortit du fourreau. Ces grands débats, où il s'agissait de donner ou de refuser un royaume, se passèrent en paroles, tant la nation polonaise a horreur de verser son sang dans les guerres civiles!» (Voyez _Vie de Commendoni_, par Gratiani, liv. IV, chap. X).]
Les détails relatifs à l'élection de Henri de Valois appartiennent à l'histoire politique de la Pologne; il nous suffira donc de rappeler que Montluc réussit à surmonter les obstacles que le massacre de la Saint-Barthélemy venait d'opposer au succès de sa mission. Il repoussa toutes les objections élevées contre son candidat, promit tout ce qui était demandé, souscrivit à toutes les garanties que l'on réclamait en matière politique et religieuse. Les Protestants, qui n'avaient point de prince étranger à présenter comme candidat, désiraient l'élection d'un Polonais; mais l'antagonisme des Luthériens rendait ce résultat impossible. Voyant alors que leur opposition pourrait entraîner une guerre civile, les Protestants résolurent d'accepter la candidature du duc d'Anjou, en stipulant, pour leur religion, de solides garanties. Firley, leur principal chef, rédigea des conditions qui devaient protéger, non-seulement les Protestants de Pologne, mais encore ceux de France, et Montluc fut obligé de les accepter sous peine de voir échouer l'élection.
En vertu de ces stipulations, signées le 4 mai 1573, le roi de France devait accorder aux Protestants de ce royaume, une amnistie complète, ainsi que la liberté religieuse; les Protestants qui désiraient quitter le pays devaient être autorisés à vendre leurs biens ou à toucher leurs revenus, pourvu qu'ils ne se retirassent pas dans des contrées ennemies de la France; ceux qui avaient émigré pouvaient rentrer dans le royaume. Toute procédure contre les Protestants accusés de trahison devait être annulée. Ceux qui avaient été condamnés reprendraient leurs honneurs et leurs biens, et on accorderait une indemnité aux enfants de ceux qui avaient été massacrés. Le roi devait désigner, dans chaque province, certaines villes où les Protestants pourraient exercer librement leur religion, etc.[132]--De telles conditions permettent d'apprécier les avantages qu'aurait procurés, au Protestantisme, l'établissement définitif de la Réforme en Pologne. Ce pays avait alors une telle influence, et le sentiment religieux y était si profond, que son exemple eût entraîné toute l'Europe.
[Note 132: Popelinière, _Histoire de France_, 1581, vol. II, fol. 176, p. II.]
Une ambassade composée de douze nobles, parmi lesquels se trouvaient plusieurs Protestants, se rendit à Paris afin d'annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne. De Thou décrit l'admiration universelle qu'ils excitèrent par la splendeur de leur appareil, et plus encore par leur science et leur distinction[133]. Leur arrivée influa favorablement sur les intérêts des Protestants français. Le siége de Sancerre fut suspendu, et les Protestants de cette ville furent admis à traiter à de meilleures conditions. Malgré la prééminence du parti papiste, qui rendait très difficile l'accomplissement des promesses faites par Montluc, la cour de France, par un édit de juillet 1573, accorda aux Protestants plusieurs concessions importantes. Ainsi, on interdit la publication de tout libelle dirigé contre eux; on leur garantit, dans les villes de Montauban, La Rochelle et Nîmes, la faculté d'exercer publiquement la religion protestante, qui pouvait être professée en particulier dans toutes les parties du royaume, sauf dans un rayon de deux lieues de Paris; enfin, la vie et les biens des Protestants furent déclarés inviolables. Malgré ces concessions, les membres protestants de l'ambassade polonaise, abandonnés et même combattus sur ce point par leurs collègues catholiques, insistèrent sur l'exécution complète du traité signé avec Montluc; mais leurs réclamations demeurèrent sans résultat[134].
[Note 133: Il n'y en avait pas un seul parmi eux qui ne parlât le latin; beaucoup savaient l'italien et l'espagnol, et quelques-uns parlaient le français très purement, et on aurait pu les prendre pour des hommes élevés sur les bords de la Seine et de la Loire plutôt que pour des riverains de la Vistule ou du Dnieper. Ils firent rougir nos courtisans, qui ne se contentent pas d'être très ignorants par eux-mêmes, mais qui affectent en outre d'être les ennemis déclarés de tout savoir... (_De Thou_, livre 56).]
[Note 134: Popelinière reproduit le texte des remontrances adressées à Charles IX par les ambassadeurs polonais. Cette pièce n'a pas moins de quatre pages in-folio. (Voyez son _Histoire_, vol. II, fol. 196 et suiv.). Les ambassadeurs pressèrent, en outre, le roi, de réclamer la liberté de la veuve de Coligny, détenue à Turin, et de réviser le procès de l'amiral, qui avait été condamné par un tribunal partial et inique.]
Pendant que l'ambassade polonaise était à Paris, le parti papiste essaya, par ses intrigues, de détruire l'effet des garanties constitutionnelles données à la liberté des cultes. Hosius prétendit que la loi du 6 janvier 1573, constituait un crime contre Dieu, et qu'elle devait être abolie par le nouveau roi; il engagea vivement l'archevêque de Gniezno et le fameux cardinal de Lorraine, à empêcher le roi de prêter serment en faveur de la liberté des cultes. Enfin, lorsque Henri prêta ce serment, il lui conseilla ouvertement le parjure, en lui affirmant que la foi jurée aux hérétiques pouvait être violée impunément[135]. Guillaume Ruzeus, confesseur de Henri, fut chargé d'expliquer au roi que son devoir était de trahir son serment. Solikowski donna au prince un avis plus dangereux encore, en lui faisant observer que, placé sous le joug de la nécessité, il devait promettre et jurer tout ce qu'on lui demandait, et prévenir ainsi la guerre civile; mais que, une fois en possession du trône, il se trouverait parfaitement en mesure d'abattre l'hérésie sans même user de violence.