Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 2

Chapter 23,655 wordsPublic domain

[Note 7: Les auteurs qui ont parlé des Slaves dans le VIe siècle, sont: Procope, Jornandès, Agathias, l'empereur Maurice, Jean de Biclar et Ménandre. Ils les appellent Sclavènes ou Sclaves. Ces formes sont des corruptions du mot Slaves, ou Slavènes, employé par le peuple même et par les écrivains allemands qui ont été en rapport avec les Slaves de la Baltique, tels qu'Adam de Brême, Helmold, etc. L'étymologie du nom de _Slave_, a été entendue de diverses façons. Les uns dérivent ce nom du mot _slava_ qui signifie _gloire_ dans tous les dialectes slaves; et cette opinion semble confirmée par le grand nombre de mots slaves qui en viennent d'une manière incontestable; par exemple: _Stanislav_ (Stanislas), fondateur de gloire; _Promislav_, sentiment de la gloire; _Vladislav_, dominant la gloire, etc. D'autres étymologistes tirent le même nom de _slovo_, qui signifie, dans tous les dialectes slaves, _parole_ ou _mot_. Ils s'appuient sur ce fait que, dans tous les dialectes, on emploie un a ou un o indifféremment, _slavanié_ ou _slovanié_[7-A]. Pour justifier leur étymologie, ils allèguent une circonstance curieuse, c'est que toutes les nations slaves donnent aux Allemands le nom de _Niemietz_, c'est-à-dire _muets_. Ils expliquent ainsi ce nom. Les Slaves, ne pouvant comprendre les étrangers, croyaient qu'ils n'avaient qu'un langage inarticulé, et les appelaient, pour ce motif, _niem_ ou _muets_. Au contraire, persuadés que seuls ils possédaient le don de la parole (du moins, intelligible pour eux), ils s'appelaient _Slovanié_, c'est-à-dire, hommes qui ont le don de la parole. Quelle que soit la véritable étymologie du nom _Slaves_, on ne peut douter que cette dénomination de Slaves, Sclaves, Esclaves, Schiavi, ne vienne du grand nombre des Slaves de la Baltique vendus dans les marchés par les conquérants germains, ou réduits à un esclavage rigoureux sur leur sol natal. (Cette circonstance sert à expliquer l'antipathie nationale qui divise la race allemande et la race slave, et qui, il est triste de l'avouer, s'est réveillée récemment, en plusieurs occasions, avec une animosité digne des temps les plus barbares.) On doit remarquer aussi que tous les écrivains occidentaux appellent les Slaves, _Slavini_, _Sclaves_, et même _Vinidæ_, _Venedes_ et _Wendes_; ce dernier nom a été donné par les Allemands aux Slaves de la Baltique, et s'applique maintenant à ceux de la Lusace et de la Saxe qui s'intitulent eux-mêmes Serbes. Il est impossible d'établir l'origine de cette dénomination donnée aux Slaves par les Allemands, ainsi que par les Finnois et les Lettoniens, mais dont eux-mêmes ne peuvent se rendre compte; en un mot, de toutes les conjectures faites sur ce sujet, aucune n'a abouti à un résultat satisfaisant. Je ferai seulement remarquer que ce n'est pas un cas exceptionnel, qu'on trouve beaucoup de nations qui ont reçu des étrangers des noms bien différents de ceux qu'elles se donnent à elles-mêmes. Ainsi, les Allemands s'appellent _Deutsche_, et sont appelés Allemands par les Français; Germains par les Anglais comme par les Romains; Niemtzy par les Slaves et les peuples de l'Est. Les peuples appelés Finnois par les Européens de l'Occident, s'appellent Suomi ou Suomalaiset et reçoivent des Slaves le nom de Tchoudy.]

[Note 7-A: Ce qui est la plus probable, c'est que les mots _slovo_, parole, verbe, discours ([Grec: logos] des Grecs), et _slava_, gloire, n'étaient, dans l'origine, qu'un seul et même mot employé dans deux sens différents. L'idée de la gloire, en effet, ne naît que de la notoriété qu'acquiert un nom ou un évènement divulgué par la parole. Les verbes _slavit_ et _slovit_, et leurs dérivés _vistavit_ et _vistovit_, etc., signifiaient probablement, dans l'origine, à peu près la même chose: _divulguer, développer par la parole_. Le mot latin _fama_ et le mot français _renommé_ n'ont pas une autre étymologie. (N. d. T.)]

Les causes de cette émigration extraordinaire sont inconnues; on l'attribue à une surabondance de population et à la pression exercée par les nations étrangères de l'Est et du Nord. Quoi qu'il en soit, cette émigration différa entièrement de l'émigration des races teutoniques qui conquirent les provinces situées au sud-ouest de l'Empire romain et des invasions des hordes asiatiques, des Huns, par exemple, des Avares, et, dans les derniers temps, des Tartares et des Mongols. Ce fut une invasion pacifique; ils venaient, non dévaster, mais fonder des colonies. L'écrivain allemand Herder, cité au commencement de ce chapitre, retrace parfaitement, ainsi qu'il suit, cet épisode si important dans l'histoire de l'humanité.

«Nous rencontrons, dit-il, les Slaves, pour la première fois sur le Don, parmi les Goths, plus tard sur le Danube, au milieu des Huns et des Bulgares. Ils ont souvent porté le trouble dans l'Empire romain en se réunissant à ces nations, surtout comme leurs associés, leurs auxiliaires et leurs vassaux. Malgré quelques expéditions, ils ne formèrent jamais, comme les Germains, un peuple de guerriers entreprenants et aventureux. Au contraire, ils suivirent pour la plupart les peuplades teutoniques, occupant paisiblement les terres que celles-ci avaient évacuées, et se trouvèrent à la fin maîtres du vaste territoire qui s'étend du Don à l'Elbe et de la mer Adriatique à la mer Baltique. Sur le versant septentrional des monts Carpathes, leurs établissements, à partir de Lunebourg, couvraient le Mecklembourg, la Poméranie, le Brandebourg, la Saxe, la Lusace, la Bohême, la Moravie, la Silésie, la Pologne et la Russie; au-delà de ces montagnes, ils s'étaient d'abord établis en Moldavie et en Valachie, et s'étendirent de plus en plus jusqu'à ce que l'empereur Héraclius les eût admis en Dalmatie. Ils étaient aussi très nombreux en Pannonie, et s'étendirent du Frioul à l'extrémité sud-est de la Germanie, de sorte que leur territoire avait pour limites l'Istrie, la Carinthie et la Carniole. En un mot, les pays qu'ils possédaient forment la partie la plus étendue de l'Europe que, même maintenant, une seule nation puisse occuper. Ils s'établirent dans les pays abandonnés par les autres peuples, comme agriculteurs et comme pasteurs; cette occupation pacifique fut un grand bienfait pour ces contrées dépeuplées par l'émigration de leurs premiers habitants et dévastées par le passage destructeur des nations étrangères. Ces peuples étaient adonnés à l'agriculture et aux divers arts domestiques; ils faisaient des amas de blé, élevaient les bestiaux, en un mot, ils cherchaient à tirer parti de tous les produits de leur sol et de leur industrie. Le long des côtes de la Baltique, à partir de Lubeck, ils construisirent quelques ports de mer. Vineta, entre autres villes, située dans l'île de Rugen[8], fut l'Amsterdam des Slaves. Ils entretinrent un commerce assidu avec les Prussiens et les Lettoniens, comme le prouve la langue de ces peuples. Ils fondèrent Kioff sur le Dnieper et Novgorod sur le Wolkhow; ces deux villes devinrent des comptoirs florissants, elles reliaient le commerce de la mer Noire à celui de la Baltique, et distribuaient les produits de l'Orient, au Nord et à l'Ouest de l'Europe. En Allemagne, ils travaillaient aux mines; ils savaient fondre et couler les métaux, préparer le sel, manufacturer la toile, brasser l'hydromel, planter des arbres fruitiers et mener, suivant leur usage, une vie joyeuse, embellie par la musique. Ils étaient charitables et hospitaliers à l'excès, vains de leur indépendance quoique soumis et obéissants, ennemis de la fraude et du vol. Toutes ces qualités cependant ne les garantissaient pas de l'oppression, ils contribuèrent eux-mêmes à la perte de leur liberté. En effet, comme ils n'ont jamais combattu pour la domination du monde, ils n'ont jamais eu de princes héréditaires belliqueux, d'eux-mêmes ils ont payé tribut pour occuper en paix leur contrée, et furent toujours opprimés par les autres nations, surtout par les peuples de race germanique.

[Note 8: Ceci est une erreur. Vineta ou Julin était située à l'embouchure de l'Oder et non dans l'île de Rugen.]

»Les richesses qu'ils devaient au commerce, furent évidemment la cause des attaques dont ils furent l'objet depuis Charlemagne[9]; la religion chrétienne en était le prétexte: il convenait bien mieux à l'héroïque nation des Francs de traiter en esclave un peuple industrieux, adonné à l'agriculture et au commerce, que de s'appliquer eux-mêmes à ces arts pacifiques. Ce que les Francs avaient commencé, les Saxons l'achevèrent. Les Slaves furent ou exterminés ou réduits en esclavage en masse, par provinces, et les évêques et les nobles se partagèrent leurs dépouilles. Les Allemands du Nord ruinèrent leur commerce sur la Baltique. Vineta périt misérablement sous les coups des Danois, et ce qui reste de ce peuple en Allemagne, peut se comparer aux Péruviens échappés aux Espagnols. Est-il donc étonnant qu'après des siècles d'esclavage, avec l'exaspération profonde de ce peuple contre ces despotes et ces brigands qui se paraient du nom du Christ, leur caractère, si doux jadis, soit devenu cruel, dissimulé, et ait dégénéré en une indolence servile? Et cependant leur ancien caractère se laisse encore apercevoir, là surtout où ils jouissent de quelque degré de liberté[10].» (_Ideen zur Philosophie der Menschheit_, vol. IV, chap. IV.)

[Note 9: Le mot _attaque_ est faible; _brigandages_ et _rapines_ seraient plus conformes à la vérité.]

[Note 10: L'âme généreuse de Herder exprimait, il y a quatre-vingt ans, ces regrets sur la décadence du caractère national des Slaves qui subsistent encore en Allemagne, c'est-à-dire des Wendes de la Lusace. Ils avaient pour fondement des données inexactes fournies par des gens envieux et mal disposés, ou bien ce malheureux état de choses a disparu avec les progrès de la civilisation. Elle a mis fin à l'oppression qui pesait sur ces restes de la race slave en Allemagne: on le voit d'une manière évidente, d'après le portrait suivant de cette population fait par un écrivain moderne d'Allemagne:

«C'est un peuple (les Wendes) vif, robuste, laborieux, appliqué aux travaux de l'agriculture et de la pêche. Son assiduité à l'église, les souhaits et les expressions pieuses qu'il emploie souvent, sa droiture et la pureté de ses moeurs, témoignent de la force de ses sentiments religieux. On s'accorde à reconnaître sa frugalité, sa propreté, sa fidélité conjugale, et une foule d'autres excellentes qualités. Les Wendes sont pacifiques, et, comme beaucoup d'autres peuples slaves, ils n'ont pas d'esprit militaire; cependant ils sont pleins d'audace pour défendre leurs foyers, et leurs recrues bien disciplinées ont mérité, en maintes occasions, le renom de vaillants soldats. Malgré la plus dure oppression, malgré l'esclavage de la glèbe, les Wendes ont conservé la bonne humeur, la gaîté qu'ils possèdent comme tous les autres peuples slaves, et cet esprit modéré et joyeux qui se retrouve dans leurs chants nationaux, si gais. Des chansons allègres font retentir les maisons ou les champs, lorsqu'ils travaillent ou se réunissent en un cercle joyeux. Ils sont, à la lettre, fous de danse. On voit souvent aujourd'hui les femmes qui traient les vaches, faire assaut de chants par gageure, et les bergers jouer sur des trompes ou des cornemuses leurs airs nationaux. Ces airs sont généralement des airs d'amour, quelquefois ce sont des plaintes sur la perte ou l'infidélité de l'objet aimé. Quelques-uns ont un caractère élégiaque, et sont remplis de pensées enthousiastes et étincelantes d'imagination sur la beauté de la nature, l'instabilité des choses d'ici-bas, la destinée humaine, avec une forte tendance au merveilleux.» (_Blicke in die Vaterlandische Vorzeit von Karl Preusker._ Leipsig, 1843, vol. II, p. 179.)

La faible population qui a sauvé jusqu'ici sa nationalité slave et n'est pas encore germanisée, bien qu'elle vive au milieu de la race teutonique, se réduit à environ 144,000 âmes, dont 60,000 subsistent sous la domination saxonne; le reste appartient à la Prusse; 10,000 environ appartiennent à l'Église catholique romaine; les autres suivent le luthérianisme. Malgré ce nombre si restreint, ils ont une littérature nationale, outre la Bible et autres ouvrages de piété. Elle consiste en collections de chants nationaux, de traditions, de récits, et aussi en quelques productions modernes. Ils ont une société littéraire pour le maintien de leur langue et de leur littérature nationale. Cette société est surtout composée de membres du clergé catholique et protestant.]

Les Allemands ont exercé sur les Slaves de la Baltique une oppression qui dépasse tout ce que cette race malheureuse eut à souffrir, au Sud, des Turcs, à l'Est, des Mongols. En effet, la conduite de ces infidèles à l'égard des Slaves conquis, fut pleine d'humanité si on la compare aux traitements que leur firent subir les Allemands baptisés (car je ne puis les appeler chrétiens). Les Mongols qui conquirent les provinces du Nord-Est de la Russie, sous les descendants du terrible Gengis-Khan, et qui sont la personnification des peuples sauvages et barbares, laissèrent aux chrétiens une liberté entière en religion. Ils exemptèrent même les membres du clergé et leurs familles de la capitation imposée aux autres habitants. Ils ne les privèrent point de leur territoire, et jamais ne leur prescrivirent l'oubli de leur langue nationale, de leurs moeurs et de leurs coutumes. Les Mahométans osmanlis, laissèrent aux Bulgares et aux Serbes subjugués, leur foi, leurs propriétés et leurs institutions locales et municipales. Au contraire, les chrétiens d'Allemagne, princes et évêques, se partagèrent les terres des Slaves qui, par provinces entières, furent exterminés ou réduits en servitude[11].

[Note 11: Herder, cité plus haut.]

Les Turcs admirent les Slaves qui, par force ou par persuasion, avaient embrassé l'Islamisme (les Slaves de Bosnie), à tous les droits et priviléges dont ils jouissaient eux-mêmes; quelques-uns occupèrent les dignités les plus élevées de la Porte ottomane, et même celle de vizir, tandis que les Allemands étendirent leurs persécutions jusque sur les descendants chrétiens de leurs victimes. Ils furent réduits en esclavage, sans pouvoir rester dans les villages habités par les colons allemands établis sur leurs propres terres. Ils étaient exclus, en outre, des compagnies ou corporations de commerce.

Une loi, à Hambourg, établissait que quiconque aspirait au titre de bourgeois de cette ville, eût à prouver qu'il n'était pas d'origine slavonne. Beaucoup de documents officiels prouvent que les persécutions des conquérants allemands continuèrent long-temps après la soumission définitive et la conversion de cette race malheureuse[12]; un écrivain allemand rapporte que, long-temps après l'établissement de la religion chrétienne, un Slave, rencontré sur une grande route et qui ne pouvait justifier d'une façon satisfaisante son départ de son village, était exécuté sur place ou tué comme un vil animal[13]. Il ne faut donc pas s'étonner que la langue slave, qui s'étendait, à l'Ouest, jusqu'à la rivière Eyder, et au Sud, au-delà des rives de la Saale, ait disparu à la fin: ceux qui le parlaient, ont été, soit exterminés, soit entièrement dénationalisés et changés en Allemands[14].

[Note 12: Ainsi, par exemple, Meinhard, évêque d'Halberstadt, décrétait, en 1248, que les habitants slaves de quelques places dépendantes du couvent de Bistorf, seraient chassés et remplacés par des Allemands bons catholiques, au cas qu'ils refusassent d'abandonner ce qu'il appelle leurs coutumes païennes. L'évêque de Breslau ordonnait, en 1495, que tous les paysans polonais d'une place appelée Woitz, apprissent en deux ans l'allemand, sous peine d'expulsion.]

[Note 13: _Gebhardi Geschichte der Wenden_, p. 260. Cet auteur n'est nullement favorable aux Slaves, et son ouvrage est fait sur les témoignages d'un autre écrivain allemand, contemporain de ces événements.--Helmold, _Chronicon Slavorum_.]

[Note 14: Les Slaves, forcés de se conformer extérieurement aux rites du christianisme, depuis environ soixante ans, se soulevèrent avec succès contre leurs oppresseurs en 1066 année de la conquête de l'Angleterre par les Normands. Ils détruisirent toutes les églises, tous les couvents, sacrifièrent à leurs dieux, dans la ville de Lubeck, l'évêque de Mecklembourg, et chassèrent de leur pays les Allemands et les Danois. Krouko, prince de l'île de Rugen, qu'ils appelèrent au trône, conquit le Holstein, et le conserva à la paix qu'il fit accepter aux Danois et aux Allemands. Les Slaves rétablirent le culte idolâtre de leurs pères, et jouirent d'une paix complète pendant quarante années. Mais Krouko fut tué au commencement du XIIe siècle. Les agressions des Allemands et des Danois recommencèrent, et les Slaves soutinrent cette lutte inégale jusqu'en 1168. Cette année-là, leur roi Pribislav reçut le baptême et fut créé prince de l'Empire germanique; ses descendants continuent, dans la maison princière de Mecklembourg, la seule dynastie slave encore subsistante. L'île de Rugen, le dernier rempart de l'indépendance et de l'idolâtrie slaves, fut conquise et convertie l'année suivante, 1169, par Waldemar Ier, roi de Danemark. Les descendants du roi national de l'île se sont perpétués jusqu'à nos jours, et sont représentés par le prince de Putbus. La langue slave alla en s'éteignant dans les contrées qui entourent Leipsig jusqu'à la fin du XIVe siècle, et le dernier homme qui la parla en Poméranie, mourut, dit-on, en 1404. Le service divin dans la même langue se continua à Wustrow dans le duché de Lunebourg, royaume du Hanovre, jusqu'au milieu du XVIIIe siècle. Les habitants du district de Luchow, situé dans le même duché et qui s'appelle communément Wendland ou terre des Wendes ou Slaves, parlent encore aujourd'hui un dialecte particulier d'allemand, mélangé de mots slavons. Les seuls Slaves de l'Allemagne qui ont conservé leur nationalité, sont les Wendes de Lusace, dont nous avons déjà parlé.]

En rappelant cet assassinat d'une nation par l'autre, je n'ai pas écouté les accusations intentées par le parti opprimé. Les plaintes de la victime se sont perdues dans la suite des temps, et les Slaves de la Baltique n'ont pas eu, comme les Mexicains, un Ixtlilxochilt, comme les Péruviens, un Garcilasso de la Vega, pour dénoncer à la postérité les griefs de leur nation. C'est des oppresseurs eux-mêmes, qu'est parti le premier témoignage contre les cruautés de leurs compatriotes, et il faut le dire à l'honneur de l'humanité, il s'est trouvé, parmi les Allemands, des gens vertueux, de véritables prêtres du Christ, qui élevèrent une voix courageuse contre la conduite barbare et inhumaine des princes et des nobles; car, sous le prétexte de convertir les Slaves idolâtres à la religion chrétienne, ils leur faisaient éprouver une oppression plus cruelle que les persécutions exercées par des païens.

On dira peut-être, à quoi bon ranimer le souvenir d'anciennes cruautés qu'il vaut mieux ensevelir dans l'oubli du passé? Sans doute; mais malheureusement le contraire a lieu. Depuis quelques années, une lutte s'est établie entre les écrivains slaves et allemands; et tous, dans leur polémique, donnent une grande importance à l'histoire de leurs mutuelles relations. Mais, ce qui est le plus regrettable, les animosités nationales entre les deux races ne se sont pas bornées aux écrits des historiens: elles ont été entretenues par les pamphlets, les journaux, et ont même abouti à des collisions, comme à Posen et à Prague. Cette malheureuse disposition se développe avec une très grande force, et l'on peut craindre qu'elle ne produise de tristes résultats pour les deux races humaines et pour l'humanité en général; on n'a donc nullement le droit, suivant moi, de présenter, sous des couleurs favorables, une injustice qui est un fait: il vaut mieux l'exposer devant le tribunal de l'opinion publique en Europe, qui trouvera, peut-être, quelques moyens de remédier, avant qu'il soit trop tard, aux conséquences, autrement inévitables, de ce déplorable état de choses. Il est d'ailleurs impossible de comprendre nettement tout l'effet des doctrines religieuses sur le caractère national des Slaves. La propagation de ces doctrines parmi cette même nation, concorde avec les causes de son succès et de sa chute.

Je désire surtout que les protestants étrangers, acquièrent une connaissance parfaite des causes et des effets auxquels je fais allusion; eux seuls, en effet, pourront se former une juste idée de l'histoire religieuse des Slaves et du mouvement religieux qui, sans aucun doute, suivra le mouvement politique qui agite aujourd'hui cette nation avec une force sans cesse croissante.

Mais, avant de décrire la conversion des nations slaves à la religion de l'Évangile, je ferai une espèce de tableau de leur idolâtrie, de leurs moeurs, coutumes, de l'état de leur civilisation sous le paganisme. La condition sociale et morale d'un peuple a toujours une grande influence sur ses révolutions religieuses.

«Les Slaves, dit Procope[15], honorent un Dieu, maître du tonnerre; ils le reconnaissent pour le seul Dieu de l'univers, et lui offrent des animaux et différentes sortes de victimes. Ils ne croient pas que le destin ait aucun pouvoir sur les mortels. Sont-ils en danger de périr par la maladie ou le fer de l'ennemi, ils font voeu à Dieu de lui offrir des sacrifices s'ils échappent à la mort. Ils honorent encore les fleuves, les nymphes, et quelques autres divinités; ils leur offrent des sacrifices et font en même temps des pratiques de divination.» Ce tableau de la religion slavonne s'accorde avec le récit de Nestor; il raconte que la principale divinité des Slaves, adorée à Kioff, à Novgorod et ailleurs, était Péroun, ou le tonnerre. Cette idole était en bois, avec une tête d'argent et des moustaches d'or. Le même auteur cite les noms d'autres divinités, mais sans décrire leurs attributs[16].

[Note 15: _De Bello Gothico._]

[Note 16: Nestor, moine de Kioff, le plus ancien historien des Slaves, vivait dans la seconde moitié du XIe siècle.]

Les détails que les chroniqueurs bohêmes et polonais donnent sur les anciennes divinités de leur pays, laissent beaucoup à désirer. Ce sont des traditions recueillies long-temps après la disparition de l'idolâtrie; et leur tentative de les accorder avec la mythologie grecque et romaine, donne à penser que leur imagination a souvent suppléé au manque de connaissances précises sur ce sujet. Les seules divinités que l'on puisse affirmer avoir été adorées dans la patrie primitive des Slaves, c'est-à-dire la Pologne et la Russie, sont celles dont le souvenir se conserve encore, en partie, dans les chants populaires, les fêtes et les superstitions de ces contrées. Les principales de ces divinités sont: _Lada_[17], que l'on croit la déesse des plaisirs et de l'amour; _Kupala_, le dieu des fruits de la terre; et _Koleda_, le dieu des fêtes. Le nom de _Lada_, dans certaines parties de la Russie, reparaît dans des chants et des danses qui ne reviennent qu'à certaines saisons de l'année. La fête de _Kupala_ se célèbre, le 23 juin, par des feux de joie autour desquels le peuple danse. Ce dieu a ainsi survécu à l'extinction de l'idolâtrie nationale, et son culte se perpétue en un certain degré dans plusieurs parties de la Pologne et de la Russie; la jeunesse des villages danse autour de feux allumés, le soir avant la Saint-Jean-Baptiste (23 juin): elle donne à ce saint le nom de _Jean Kupala_[18]. La fête de _Koleda_ a lieu le 24 décembre, et il est à remarquer qu'en Pologne et dans plusieurs autres parties de la Russie, ce nom remplace celui de fête de Noël: on s'en sert encore pour plusieurs cérémonies pratiquées en ce jour.

[Note 17: _Lad_ signifie, dans les langues slaves, _ordre_, _tact_, et sert de racine à plusieurs mots.]