Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 19
La Providence laissa au Protestantisme de vaillants champions qui luttèrent avec zèle et courage contre le mal qui allait chaque jour s'aggravant, et qui attaquait même les esprits les plus éclairés; mais ils luttèrent sans succès. La scission fut complète en 1562, et, en 1565, l'Église anti-trinitaire, ou, comme l'appelaient ses membres, la jeune Église réformée de Pologne, se trouva entièrement constituée. Elle avait ses synodes, ses écoles, son organisation; voici ses principaux points de doctrine, tels qu'ils furent exposés dans sa Confession, publiée en 1574: «Dieu a fait le Christ, c'est-à-dire le prophète le plus parfait, le prêtre le plus saint, le roi invincible, par lequel il a créé le monde nouveau. Ce monde a été prêché, établi, accompli par le Christ. Le Christ a amendé l'ancien ordre de choses; il a assuré à ses élus la ville éternelle, afin qu'ils puissent croire en lui, après Dieu. Le Saint-Esprit n'est pas Dieu, c'est un don que le Père a accordé au Fils.» La même Confession interdisait le serment ou les poursuites devant les tribunaux; les coupables devaient être réprimandés, jamais persécutés ni punis. L'Église se réservait seulement le droit d'expulser les prêtres réfractaires. Le baptême devait être administré aux adultes et être considéré comme un emblême de purification, changeant le vieil homme en homme du ciel. L'Eucharistie était expliquée dans le même sens que par l'Église de Genève. Malgré la publication de ce manifeste, il subsista toujours de grandes divisions sur les questions de doctrine entre les Anti-trinitaires, qui ne s'accordaient que sur un point: la prééminence du Père sur le Fils; tandis que les uns soutenaient le dogme d'Arius, les autres allaient jusqu'à nier la divinité du Christ. Ces doctrines reçurent leur formule définitive du célèbre Faustus Socinus, dont le nom a été injustement donné à une secte qu'il n'avait nullement fondée. Il arriva en Pologne en 1579, et s'établit à Cracovie, d'où, après un séjour de quatre ans, il alla s'établir dans un village appelé Pavlikovicé, qui appartenait à Cristophe Morsztyn, dont il épousa, bientôt après, la fille, Élizabeth. Ce mariage, qui l'allia aux premières familles de Pologne, prépara les voies à l'influence extraordinaire qu'il exerça dans les hautes classes de la société et sur les congrégations anti-trinitaires qui l'avaient d'abord repoussé. Socinus fut invité à assister à leur principale réunion, et il prit une grande part aux débats. Ainsi, au synode de Wengrow, en 1584, il réussit à maintenir l'adoration de Jésus-Christ, en affirmant que le rejet de cette doctrine aboutirait au judaïsme et même à l'athéisme. Dans ce même synode et dans celui de Chmielnik, il fit repousser les opinions millénaires enseignées par plusieurs Anti-trinitairiens. Enfin, son autorité fut complètement établie en 1588, au synode de Brestz (Lithuanie) où, tranchant tous les différends qui divisaient la nouvelle diète, il donna à celle-ci l'unité et un corps de doctrine.
Socinus avait été plusieurs fois l'objet des persécutions des Papistes, mais il n'en avait point souffert sérieusement. À la fin, la publication de son livre _De Jesu Christo servatore_, souleva de violentes haines contre lui, et, pendant sa résidence à Cracovie, une bande de peuple, conduite par des élèves de l'Université, envahit sa demeure, le maltraita, et l'eût sans doute assassiné sans l'intervention des professeurs Wadowita et Goslicki et du recteur Lelovita, tous trois Catholiques. Ces hommes généreux ne parvinrent à l'arracher aux fureurs de la populace qu'en s'exposant eux-mêmes aux plus graves périls. Socinus perdit, dans cette affaire, sa bibliothèque et ses manuscrits, parmi lesquels se trouvait un Traité contre les athées. Il se rendit à Luklavicé, village situé à 9 milles polonais de Cracovie, où s'était établie depuis quelque temps une Église anti-trinitaire. Il habita la demeure d'Adam Blonski, propriétaire de ce village, et y demeura jusqu'à sa mort arrivée en 1607. Il laissa une fille appelée Agnès, qui épousa Wyszowaty, noble lithuanien, et qui est la mère du célèbre écrivain de ce nom.
Après la mort de sa femme, qu'il aimait avec passion, son énergie et sa résignation dans l'infortune semblèrent l'abandonner, et il resta plusieurs mois sans pouvoir reprendre ses travaux. Vers le même temps, il perdit le revenu considérable de ses domaines de Toscane, qui furent confisqués à la mort de son protecteur François de Médicis, et il dut avoir recours à la générosité de ses amis; mais il supporta très patiemment ce revers de fortune et conserva la douceur habituelle de son caractère. Ses écrits étaient exempts de cette violence de langage qui déshonore les discussions religieuses de cette époque. Ses talents, son savoir immense, la sincérité évidente de son âme et la pureté de ses intentions font vivement regretter qu'un tel homme se soit mis au service de l'erreur et qu'il ait prêché, avec tant de succès, de déplorables doctrines dont il ne pouvait assurément prévoir les fatales conséquences!
Déjà, du vivant de Socinus, ses disciples les plus ardents avaient commencé à nier la révélation; mais ses commentaires sur les Écritures et sur le Nouveau-Testament le firent expulser de l'Église comme infidèle. Les idées rationalistes, défendues par les Anti-trinitaires, ne conviennent pas à l'esprit des Slaves, et si elles s'étaient produites un siècle plus tard, c'est-à-dire après le triomphe de la Réforme, elles n'auraient eu qu'un très petit nombre d'adhérents parmi les savants et les docteurs, sans entraîner la masse de la population. Prêchées au milieu de la lutte qui se débattait entre Rome et le Protestantisme, à une époque où l'union du parti de la Réforme était plus que jamais indispensable, elles exercèrent l'influence la plus funeste. Leur hardiesse épouvanta les âmes timorées qui cherchèrent un refuge dans la tyrannie de l'Église romaine, habile à profiter des circonstances qui la servaient avec tant d'à-propos. L'archevêque Tillotson a reconnu que les Sociniens, tout en combattant avec succès les innovations de l'Église de Rome, ont fourni les arguments les plus solides contre la Réforme. De notre temps, le Rationalisme a produit le même effet sur les hommes les plus éminents de l'Allemagne, Stolberg, Werner, Frédéric Schlegel, etc. Les doutes que faisaient naître les doctrines de Socinus rendirent les Protestants fort indifférents aux distinctions qui existaient entre les Églises réformées et l'Église romaine. Ce fut là le principal motif de la décadence du Protestantisme en Pologne. Pouvait-on, en effet, s'attendre à voir des esprits indécis sacrifier leurs intérêts à une confession religieuse, et s'exposer sans foi à la persécution? Aussi devrons-nous rappeler plus loin comment Sigismond III parvint à enlever tant de familles à la cause du Protestantisme, en réservant aux Papistes les honneurs et les dignités et en persécutant les partisans de la Réforme.
Les règles de morale prescrites par les Anti-trinitaires étaient très sévères, car elles commandaient l'observance littérale des Écritures, sans exception aucune. Les doctrines que Socinus lui-même professa sur la politique, et qu'il développa dans sa lettre à Paléologue, imposaient l'obéissance passive et la soumission absolue; elles blâmaient vivement la révolte des Pays-Bas contre les Espagnols, ainsi que la résistance des Protestants français contre leurs persécuteurs. Bayle remarque avec raison que le langage de Socinus est plutôt celui d'un moine qui se serait proposé d'avilir la Réforme, que celui d'un réfugié italien. Cependant, ces principes n'étaient point complètement adoptés par les Sociniens de Pologne, qui, aux synodes de 1596 et 1598, exploitèrent, dans l'intérêt de leur propre défense, les priviléges que la constitution accordait à la noblesse. Les Sociniens des classes inférieures critiquèrent cet abandon partiel de la doctrine, et, dans le synode de 1603, ils firent adopter une résolution, déclarant que les Chrétiens devaient quitter les régions exposées à l'invasion des hordes tartares plutôt que de tuer ces barbares en défendant leurs foyers. Mais une règle aussi contraire à l'indépendance d'un pays exposé, comme l'était la Pologne, à de continuelles invasions,--condamnée par le sentiment national,--et, de plus, contredite par l'exemple des premiers Chrétiens qui combattirent vaillamment dans les légions romaines,--une telle règle ne pouvait être strictement observée par les Sociniens polonais, qui comptaient dans leurs rangs des hommes voués à la carrière des armes.
Ce ne fut pas Socinus qui écrivit le catéchisme de la secte à laquelle il a donné son nom; ce fut un Allemand établi en Pologne, nommé Smalcius, aidé par un noble fort instruit, Moskorzewski. Ce catéchisme est le développement de celui de 1574, et il est connu sous le nom de Catéchisme Racovien, parce qu'il fut publié à Racow, petite ville dans le sud de la Pologne, où était établie une école socinienne célèbre dans toute l'Europe. Il fut édité en polonais et en latin, et il en parut une traduction anglaise à Amsterdam en 1652. Dans la même année, le Parlement anglais, par un vote du 2 avril, déclara que «le livre intitulé _Catechesis Ecclesiarum in Regno Poloniæ_, etc., communément appelé Catéchisme Racovien, contenait des doctrines blasphématoires, erronées et scandaleuses,» et il ordonna en conséquence, «aux sheriffs de Londres et de Middlesex, de saisir tous les exemplaires partout où ils les pourraient trouver, et de les brûler devant la Vieille Bourse à Londres, et à New-Palace à Westminster.» En 1819, M. Abraham Rees a publié une nouvelle traduction anglaise, accompagnée d'une notice historique.
Les congrégations sociniennes, principalement composées de nobles et de riches propriétaires, ne furent jamais bien nombreuses; elles avaient cependant plusieurs écoles, notamment celle de Racow, qui était fréquentée par des élèves de diverses sectes; elles produisirent des écrivains très distingués sur les matières théologiques. La collection appelée _Bibliotheca fratrum polonorum_ est très estimée, et elle est étudiée par les Protestants de toutes les Confessions.
Lors du Consensus de Sandomir, c'est-à-dire en 1570, le Protestantisme était à l'apogée de sa prospérité. On ne saurait dire exactement quel était le nombre de ses temples. Le Jésuite Skarga, qui vivait à la fin du XVIe siècle et au commencement du XVIIe, affirme que les Protestants prirent aux Catholiques environ deux mille églises. Les principales familles de Pologne avaient embrassé le Protestantisme, qu'elles abandonnèrent ensuite en partie, dégoûtées par les divisions de sectes et épouvantées par les idées anti-trinitaires[121]. Elles avaient créé des écoles ainsi que des imprimeries, d'où sortirent non-seulement des écrits de polémique, mais encore des oeuvres de littérature et de science. La Réforme imprima, en effet, à toute la nation, un mouvement intellectuel dont les résultats furent considérables. L'arme la plus puissante dont les Protestants de Pologne firent usage pour attaquer le Papisme, fut la Bible elle-même, traduite et commentée en langue nationale. De leur côté, les Catholiques se défendirent vigoureusement, et ces controverses perpétuelles obligèrent les deux adversaires à se livrer à de fortes études. La connaissance du latin était déjà très répandue, on y joignit celle de l'hébreu et du grec. Les traductions de la Bible, publiées par les Protestants aussi bien que par les Catholiques, sont des modèles de pureté et d'élégance; elles vont de pair avec les autres produits du XVIe siècle, qui fut pour la Pologne le siècle d'Auguste, et les écrivains de nos jours les relisent avec fruit.
[Note 121: Voici les noms des principales familles qui embrassèrent le Protestantisme au XVIe siècle: Radziwill, Zamoyski, Potoçki, Leszczynski, Sapiéha, Ostrorog, Olesniçki, Sieninski, Szafranieç, Tenczynski, Ossolinski, Jordan, Zborowski, Gorka, Mieleçki, Laski, Chodkiewicz, Melsztinski, Dembinski, Bonar, Boratynski, Firley, Tarlo, Lubomirski, Dzialynski, Sienlawski, Zaremba, Malachowski, Bninski, Wielopolski, etc.]
Les publications de cette époque indiquent une tendance prononcée en faveur d'une révision de la Constitution nationale, qui resserrait dans des limites beaucoup trop restreintes le pouvoir exécutif dont le roi était investi; et les nombreuses réformes accomplies par la diète de 1564 avaient déjà produit d'heureux résultats. Cependant, les défauts de la Constitution polonaise étaient largement compensés par les avantages d'une liberté qui n'avait pas encore dégénéré en licence. Il y avait en Pologne plus de liberté religieuse qu'en aucun autre pays d'Europe; on n'y connaissait pas la persécution; le commerce et l'industrie offraient un champ à l'activité humaine; aussi les étrangers, chassés de leur pays pour leurs opinions religieuses, affluaient-ils en Pologne. Il y avait à Cracovie, à Vilna, à Posen, etc., des Congrégations protestantes françaises et italiennes; les Congrégations écossaises étaient également très nombreuses; la plus florissante était concentrée à Kiéydany, petite ville de Lithuanie appartenant aux princes Radziwill. Parmi les principales familles écossaises, on distinguait celle des Bonar, qui arriva en Pologne avant la Réforme et qui adhéra avec la plus vive ardeur aux principes du Protestantisme. Après s'être élevée par les richesses et par les talents de quelques-uns de ses membres aux plus hautes dignités de l'État, cette famille s'éteignit dans le cours du XVIIe siècle. Il y a aujourd'hui encore en Pologne plusieurs familles nobles d'origine écossaise, les Haliburton, les Wilson, les Fergus, les Stuart, les Hasler, les Watson, etc.; deux ministres écossais, Forsyth et Inglis, ont composé des poésies sacrées. Le plus distingué de tous est sans contredit le docteur John Johnstone, le plus remarquable peut-être des naturalistes du XVIIe siècle[122].
[Note 122: John Johnstone naquit, en 1603, à Szamotuly ou Sambter, dans la Grande-Pologne. Son père, Siméon Johnstone, était un ministre protestant descendant des Johnstone de Craigbourne en Écosse. John étudia dans diverses écoles de son pays; il alla, en 1622, en Angleterre, puis en Écosse, où il demeura jusqu'en 1625; de là, il revint en Pologne. En 1625, il entreprit l'éducation de deux fils du comte Kurzbach, et habita avec eux à Lissa. En 1628, il se rendit en Allemagne, puis (1629) à Franeker, en Hollande, où il suivit les cours de médecine. Il se livra aux mêmes études à Leyde, à Londres et à Cambridge. De retour en Pologne, il devint le précepteur de deux jeunes nobles, Boguslav Leszczynski et Vladislav Dorohostayski, avec lesquels il visita Leyde et Cambridge, où il reçut le diplôme de docteur en médecine; il parcourut d'autres contrées de l'Europe et rentra en Pologne vers la fin de 1636. L'année suivante, il se maria, perdit sa femme, se remaria en 1638, et eut, de cette seconde union, plusieurs enfants. En 1642, les Universités de Francfort-sur-l'Oder et de Leyde lui offrirent leurs chaires de médecine; il refusa, préférant vivre dans son pays, et résida à Lissa, en qualité de médecin de son élève Boguslav Leszczynski. Les guerres de 1655 à 1660 le forcèrent à quitter la Pologne; il se retira en Silésie, près de Liegnitz, où il habita jusqu'à sa mort, arrivée en 1675. Son corps fut enseveli à Lissa. Voici les titres de ses principaux ouvrages:--_Thaumatographia naturalis in X classes divisa_, Amsterdam, 1632, 1633, 1661 et 1666;--_Historia universalis, civilis et ecclesiastica, ab orbe condito ad 1633_, Leyde, 1633 et 1638, Amsterdam, 1644, Francfort, 1672;--_De naturæ constantiâ, etc._, Amsterdam, 1632, traduit en anglais sous ce titre: _the History of the constancy of nature, etc._, Londres, 1657;--_Systema Dendrologicum_, Lissa, 1646;--_Historia naturalis de Piscibus et Cetis_, Francfort, 1646;--_De quadrupedibus, avibus, piscibus, insectis et serpentibus_, Francfort, 1650, 2 vol. Cette édition est très estimée, à cause des planches exécutées par le célèbre Merian.--_Idea medicinæ universa praticæ_, Amsterdam, 1652, 1664, Leyde, 1655;--_Historia naturalis de Insectis_, Francfort, 1653;--_Historia natur. animal. cum figuris_, 1657, etc., etc. Le grand nombre de ces ouvrages, qui eurent, de leur temps, une très haute réputation, prouve le mérite extraordinaire de John Johnstone.]
Il semble, en vérité, qu'il y ait entre l'Écosse et la Pologne un lien mystérieux. Si, dans le passé, les Écossais ont trouvé en Pologne une seconde patrie, n'est-ce pas de l'Écosse que sont partis, de nos jours, les accents les plus généreux en faveur de notre nationalité? L'illustre poète, Thomas Campbell, n'a-t-il pas chanté en vers immortels les grandes et tristes destinées de la Sarmatie? Et à ce nom, comment ne pas ajouter celui de cet homme au coeur si noble, qui s'est toujours montré le défenseur si ardent de la cause polonaise, le nom de lord Dudley Stuart?
Malgré ses dissensions intérieures, le Protestantisme de Pologne se trouvait dans une situation très favorable; il avait pour lui la majorité des nobles, tandis que plusieurs familles puissantes et la masse de la population, dans les provinces de l'est, appartenaient à l'Église grecque, aussi hostile au Catholicisme qu'aux Protestants. J'ai déjà dit que le primat de Pologne inclinait fortement vers les doctrines de la Réforme; il en était de même d'un grand nombre de prélats et de prêtres, qui étaient disposés à concourir à la fondation d'une Église nationale réformée, mais qui étaient éloignés du Protestantisme par les divisions peu édifiantes de tant de sectes. La plupart des membres laïques du sénat polonais étaient ou Protestants ou partisans de l'Église grecque. Enfin, le roi donna une preuve marquée de ses préférences pour la Réforme, en appelant au sénat l'évêque catholique Paç, qui était devenu protestant. Ainsi l'Église romaine en Pologne était sur le bord de l'abîme: elle ne fut sauvée que par l'un de ces puissants caractères qui apparaissent parfois dans l'histoire pour hâter ou pour arrêter pendant des siècles la marche des événements. Je veux parler d'Hosius, que l'on a eu raison d'appeler le grand cardinal.
Stanislas Hosen (en latin Hosius) naquit à Cracovie, en 1504, d'une famille allemande enrichie par le commerce. Il fut élevé en Pologne; mais il compléta ses études à Padoue, où il se lia intimement avec le célèbre prélat anglais Reginald de la Pole (cardinal Polus). De Padoue il se rendit à Bologne, où il prit le grade de docteur en droit sous la direction de Buoncompagni, qui plus tard devint pape sous le nom de Grégoire XIII. Revenu en Pologne, il fut recommandé par l'évêque de Cracovie, Tomiçki, à la reine Bona Sforza, qui lui procura un avancement rapide. Le roi Sigismond Ier lui confia les affaires de la Prusse polonaise et le nomma chanoine de Cracovie. Hosius se distingua bientôt par son hostilité contre les Protestants; toutefois, il ne les combattit pas d'abord directement, imitant, selon l'expression de son biographe (Rescius), «la prudence du serpent», il les fit attaquer par d'autres prédicateurs. Il fut appelé à l'évêché de Culm, et s'acquitta avec talent de missions importantes auprès de l'empereur Charles-Quint et de son frère Ferdinand. Devenu évêque d'Ermeland, et, par conséquent, chef de l'Église dans la Prusse polonaise, il opposa vainement son influence aux progrès de la Réforme de Luther, à laquelle se convertirent rapidement la plupart des habitants. Son activité tenait du prodige; il dictait à la fois à plusieurs secrétaires; pendant ses repas, il traitait souvent les affaires les plus difficiles, expédiait sa correspondance ou écoutait la lecture de quelque livre nouveau; il se mettait ainsi au courant de tous les évènements de son époque, et de toutes les opinions exprimées par les réformateurs qu'il combattait. Il s'adressait continuellement au roi, aux nobles, au clergé; il assistait aux diètes, aux réunions provinciales, aux synodes, aux chapitres, etc., et en même temps il composait une foule d'ouvrages qui l'ont élevé au rang des premiers écrivains de son Église, et qui ont été traduits dans les principales langues de l'Europe[123]. Il écrivait avec une égale habileté en latin, en polonais et en allemand, et il savait adapter son style au caractère de ses lecteurs. Ainsi, ses ouvrages latins nous montrent le théologien profond, érudit et subtil; en allemand, il imite avec succès la vigueur et la rudesse du style de Luther, et en polonais il prend une forme légère, presque plaisante, et conforme au goût et au caractère de ses concitoyens. Hosius étudiait particulièrement la polémique des écrivains appartenant aux différentes Confessions protestantes, et il sut merveilleusement tirer parti de leurs arguments contradictoires. Il ne se faisait aucun scrupule de conseiller la répression la plus violente contre les hérétiques, et, sur ce point, il professa ouvertement ses principes dans une lettre qu'il adressait au cardinal de Lorraine (Guise) pour le féliciter du meurtre de Coligny, et pour remercier Dieu du massacre de la Saint-Barthélemy. Il n'hésitait pas à déclarer que ces nouvelles l'avaient rempli de joie et qu'il invoquait en faveur de la Pologne un semblable bienfait[124].
[Note 123: Voici les titres des principaux écrits d'Hosius: _Confessio catholicæ fidei christianæ, vel potius explicatio confessionis à patribus facta in synodo provinciali quæ habita est Petricoviæ, ann. 1551_, Mayence, 1551. (Rescius dit que cet ouvrage a eu trente-deux éditions en diverses langues du vivant d'Hosius).--_De expresso verbo Dei_, 1567.--_Propugnatio christianæ catholicæque doctrinæ_, Anvers, 1559.--_Confutatio prolegomenon Brentii_, Anvers, 1565.--_De communione sub utrâque specie._ _De sacerdotum conjugio._ _De Missâ vulgari lingua celebranda_, etc. La meilleure édition de ces divers ouvrages est celle de Cologne, 1584. La vie d'Hosius, écrite par Rescius (Reszka), a été publiée à Rome en 1587.]
[Note 124: Voyez dans les écrits d'Hosius, _Epistola Carolo cardinali Lotharingo_, etc., _Sublacio, 4 septembris 1572_.]
Et cependant ce prélat, qui se laissait aller à de si odieux sentiments, possédait à tous autres égards les plus nobles qualités; sans partager l'exagération de Bayle, qui le considère comme le plus grand homme que la Pologne ait jamais produit, on doit reconnaître qu'Hosius se distinguait autant par l'élévation de ses talents que par l'éminence de ses vertus. Aussi, n'est-ce point à lui qu'il convient d'imputer les fautes qu'il a commises, mais aux principes de l'Église qu'il défendait. Sa passion était si vive, que, dans l'un de ses écrits de polémique, il déclara que, dépourvues de leur caractère sacré, les Écritures n'auraient point à ses yeux plus de valeur que les fables d'Ésope[125]. Il fut créé cardinal, en 1561, par le pape Pie IV, et il présida le concile de Trente. Nommé grand-pénitentiaire de l'Église, il passa les dernières années de sa vie à Rome, où il mourut en 1579, à l'âge de soixante-dix-huit ans.
[Note 125: Voyez _Bayle_, art. _Hosius_.]
En politique comme en religion, Hosius défendait énergiquement les doctrines de Rome; il soutenait que les sujets n'avaient aucun droit, et qu'ils devaient une obéissance aveugle à leur souverain. De même qu'un grand nombre d'écrivains catholiques, il attribuait les innovations politiques aux doctrines de la Réforme; il affirmait que les peuples se révoltaient parce qu'ils lisaient les Écritures, et il réprimandait surtout les femmes qui lisaient la Bible.
Malgré sa profonde instruction, Hosius ne put se soustraire au préjugé qui, dans la pratique du Catholicisme, représentait la mortification comme agréable à Dieu; il se soumettait à de rudes flagellations et se frappait jusqu'au sang avec une ferveur égale à celle qu'il eût déployée contre les ennemis du pape.