Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 18
Ce crime a été raconté par les écrivains protestants et par les historiens catholiques. Raynaldus, qui a écrit sous l'inspiration de la cour de Rome, fait remarquer que ce miracle se produisit en Pologne fort à propos pour confondre les hérétiques, qui demandaient la communion sous les deux espèces, et pour leur prouver que le corps, la chair et le sang de J.-C. étaient contenus dans chacune des deux espèces. Il serait superflu d'apprécier ici les réflexions de l'historien catholique[115].
[Note 115: _Raynaldus ad annum. 1556_, vol. XII, p. 605.]
Cette atrocité souleva d'horreur toute la Pologne: la haine contre Lippomani ne fit que s'accroître. Le nonce fut attaqué par des pamphlets, par des caricatures, etc.; sa vie fut même en danger, et il dut quitter le pays.
Parmi les actes de Lippomani, je signalerai encore l'essai qu'il tenta pour convertir le prince Radziwill. Il lui écrivit une lettre dans laquelle il parut douter de son hérésie, et lui déclara qu'il serait le plus parfait de tous les hommes s'il voulait servir fidèlement la véritable Église. Radziwill lui renvoya une réponse, rédigée par Vergerius, et pleine de récriminations contre Rome. Ce personnage éminent mérite de fixer notre attention; car il contribua plus que tout autre aux progrès de la Réforme polonaise.
Nicolas Radziwill, surnommé _le Noir_, à cause de son teint, appartenait à une riche famille lithuanienne. Une instruction solide et de nombreux voyages développèrent ses talents naturels. Sigismond-Auguste ayant épousé sa cousine, Barbe Radziwill, il se trouva en relations intimes avec le roi, dont il gagna toute la confiance. Il fut nommé chancelier de Lithuanie et palatin de Vilna: il figura dans les affaires les plus importantes, et obtint, en récompense, la propriété d'immenses domaines. Il visita à plusieurs reprises, en qualité d'ambassadeur, les cours de Charles-Quint et de Ferdinand Ier, et reçut de Charles-Quint le titre de prince de l'Empire. Radziwill fut converti aux doctrines de la Réforme, à la suite de ses rapports avec les Protestants de Prague, et, vers 1553, il se rallia à la confession de Genève. À partir de ce moment, il se voua tout entier aux intérêts de sa nouvelle religion. L'influence considérable et la popularité dont il jouissait en Lithuanie lui permirent d'engager avec succès la lutte contre Rome. Le clergé ne put résister à un adversaire aussi redoutable; les prêtres eux-mêmes se convertissaient avec tant d'ensemble, qu'il ne restait plus, dans le diocèse de Samogitie, que huit prêtres catholiques. La noblesse presque entière adopta le culte protestant. Radziwill bâtit à Vilna un magnifique temple et un collége; il patrona par ses libéralités les hommes distingués de son parti; il fit traduire et imprimer à ses frais (1564), la première Bible protestante qui ait paru en Lithuanie, ainsi qu'un grand nombre d'autres écrits en faveur de la Réforme[116]. Il fût parvenu, sans aucun doute, à obtenir la conversion du roi; malheureusement, il mourut en 1565, dans toute la force de l'âge. À son lit de mort, il conjura son fils aîné, Nicolas-Christophe, de demeurer fidèle à la foi de son père. Déjà, lorsque son fils s'approcha pour la première fois de la sainte table, il lui avait rappelé, dans un discours éloquent, qu'il allait hériter d'une immense fortune, d'un nom illustre, d'une estime universelle; que tous ces biens étaient périssables, et qu'il devait surtout songer aux biens solides qui procurent le salut éternel! La mort de Radziwill porta un coup fatal à la cause du Protestantisme en Lithuanie, bien que ce grand homme fût, jusqu'à un certain point, remplacé par son cousin, Nicolas Radziwill, frère de la reine Barbe et surnommé Rufus, ou le _Rouge_. Celui-ci commanda en chef les forces lithuaniennes, et se distingua par ses talents militaires. Après la mort de son cousin, il fut nommé palatin de Vilna, et protégea avec ardeur les temples et les écoles. Les descendants de Radziwill le Noir rentrèrent tous au sein de l'Église romaine, et leur lignée s'est perpétuée jusqu'à nos jours; mais ceux de Radziwill Rufus professèrent le Protestantisme jusqu'à l'extinction de leur branche. J'aurai, dans la suite de cet ouvrage, occasion de revenir sur cette famille.
[Note 116: Cette Bible, in-folio, est très connue des collectionneurs sous le nom de Bible de Radziwill. Le dernier duc de Sussex en possédait un exemplaire magnifique qu'il avait payé 50 liv. sterl. Le fils de Nicolas Radziwill étant devenu catholique, dépensa 5,000 ducats à racheter tous les exemplaires qu'il put trouver et qu'il fit brûler sur la place publique de Vilna. Radziwill avait dédié cette Bible au roi, en l'engageant très vivement à abjurer le Papisme. La traduction fut confiée à plusieurs savants polonais et étrangers; Laski, notamment, y prit part. Elle se distingue par la pureté et l'élégance du style.]
CHAPITRE VIII.
POLOGNE.
(Suite.)
Demandes adressées au pape par le roi de Pologne. -- Projet de synode national combattu par les intrigues du cardinal Commendoni. -- Efforts des Protestants polonais pour opérer l'Union des Confessions Bohémienne, Genevoise et Luthérienne. -- _Consensus_ de Sandomir. -- Déplorables conséquences de la haine des Luthériens contre les autres confessions protestantes. -- Origine et progrès des Anti-trinitaires ou Sociniens. -- Situation prospère du Protestantisme et son influence sur le pays. -- Le cardinal Hosius. -- Introduction des Jésuites.
J'ai fait connaître l'indignation qu'éprouvèrent les membres de la diète de 1557, lorsque Lippomani osa pénétrer dans la salle de leurs délibérations. Si le roi avait été un homme de résolution et de caractère, il eût, d'un seul coup, établi l'indépendance spirituelle de son royaume, en chargeant un synode national de la Réforme ecclésiastique; car une grande partie du clergé désirait vivement cette mesure et n'attendait que le signal de l'autorité. Malheureusement, Sigismond-Auguste, bien qu'il comprît la nécessité de convoquer ce synode, était trop irrésolu pour prendre un parti décisif. Il avait les meilleures intentions; il aimait sincèrement son pays; mais il ressemblait à tant d'autres qui, placés à la tête d'un État, obéissent toujours à l'opinion publique ou plutôt se laissent entraîner par le courant, au lieu de le diriger. Pressé par les instances de la diète, il adopta un moyen-terme, et adressa au pape Paul IV, au concile de Trente, une lettre par laquelle il formulait les cinq demandes ci-après:
1º La faculté de dire la messe dans la langue nationale;
2º La communion sous les deux espèces;
3º Le mariage des prêtres;
4º L'abolition des annates;
5º La convocation d'un concile national pour opérer la Réforme de l'Église ainsi que la réunion des différentes sectes.
Il est presque inutile d'ajouter que ces demandes furent repoussées par le pape[117].
[Note 117: Le pape prit connaissance de ces demandes avec un vif sentiment de dépit, et il s'exprima à leur sujet avec la plus grande véhémence. (_Histoire du Concile de Trente_, par Pietro Soave Polano (Sarpi), traduite en anglais par sir Nathaniel Brent. Londres, 1626, page 374).]
Cependant le parti protestant devenait, chaque jour, plus hardi, et, à la diète de 1559, une tentative fut faite pour enlever aux évêques la dignité de sénateurs, sur le motif que leur serment de fidélité au pape était en contradiction directe avec leurs devoirs envers le pays. Ossolinski, auteur de cette proposition, lut publiquement la formule du serment incriminé, il en expliqua les funestes tendances, et il conclut en soutenant que, si les évêques l'observaient fidèlement, ils devaient trahir l'État. La motion ne fut pas adoptée; on s'attendait à une Réforme prochaine et générale de l'Église, et la diète de 1563 vota une résolution qui prescrivait la convocation d'un synode national représentant toutes les sectes de la Pologne. Cette mesure, appuyée par l'archevêque-primat Uchanski, dont les opinions réformistes étaient bien connues, fut entravée par le célèbre diplomate romain, le cardinal Commendoni, qui avait déjà déployé de grands talents dans d'importantes négociations, et, en particulier, pendant sa mission en Angleterre (1553), où il aida de ses conseils la reine Marie pour la restauration de la religion romaine.
Commendoni s'appliqua à persuader au roi que la convocation d'un synode national, au lieu de rétablir la paix et l'union au sein de l'Église polonaise, amènerait des désordres politiques, et les funestes dissensions qui agitaient alors le parti protestant, donnèrent un grand poids aux arguments du cardinal[118].
[Note 118: La biographie de Commendoni contient le récit de cette importante affaire qui, sans l'habileté du diplomate italien, aurait entraîné la chute définitive de l'autorité romaine en Pologne: «Les chefs des hérétiques, c'est-à-dire les nobles les plus riches et les plus influents tant à la cour que dans le pays, songèrent à fortifier leur parti, dès qu'ils virent que Commendoni agissait activement en faveur de la cause catholique. Ils s'attachèrent à provoquer la réunion d'un concile national, où ils auraient pu décider les questions religieuses conformément aux coutumes et aux intérêts de l'État et sans la participation du pape. Ils disposaient d'un archevêque (Uchanski), auquel sa dignité donnait une égale influence dans le sénat et parmi le clergé, et qu'ils avaient séduit par leurs promesses. Commendoni découvrit le projet ainsi que les intrigues d'Uchanski et des hérétiques. Il résolut d'abord de dissimuler ce qu'il savait, ne voulant pas irriter un homme aussi considérable, qui se serait déclaré ouvertement pour les Protestants s'il avait pensé que ses desseins étaient découverts. Uchanski était d'autant plus à craindre, que le roi paraissait très disposé à assembler le clergé. Commendoni employa toute son intelligence et toute son habileté à combattre ces fâcheuses dispositions; il ne cessa de représenter au roi les périls que courait son autorité ainsi que la tranquillité publique; il lui dit que les concessions faites aux hérétiques et aux masses populaires entraîneraient la perte successive de tous les droits attachés à la couronne;--que si les lois, les ordonnances et les précédents suffisaient à peine à maintenir l'autorité royale, cette autorité serait bien plus compromise dès que l'on semblerait légitimer les mauvaises intentions des Réformistes. Commendoni rappela en outre que, deux ans auparavant, le roi de France, encore enfant, avait été entraîné par la faiblesse de sa mère et par les funestes conseils de ses ministres, à montrer la même condescendance en assistant au colloque de Poissy, comme s'il avait pu être l'arbitre des différends et des controverses de l'Église;--que cette assemblée avait été la source de grandes divisions et était devenue comme une trompette excitant le peuple à la révolte;--que les disputes soulevées par elle, n'avaient contribué qu'à envenimer la guerre civile.»
Ce fut ainsi que Commendoni parvint à dissuader le roi d'assembler un synode national. Ce prince aimait la tranquillité et ne craignait rien tant que les troubles et les révoltes dans ses États. C'est pourquoi, lorsque la question s'engagea au sein du sénat, il arrêta le débat et déclara qu'il n'avait point à intervenir dans les affaires de l'Église. Un grand nombre d'évêques et de sénateurs défendirent avec zèle, dans cette circonstance, la cause de la religion. (_Vie de Commendoni_, par Gratiani).]
J'ai dit déjà que les discussions intérieures du parti protestant empêchèrent la création d'une Église polonaise réformée; elles produisirent également le plus déplorable effet sur les dispositions d'un grand nombre d'hommes influents qui, dégoûtés de la violence avec laquelle les Réformistes, au lieu de s'unir sur les larges bases de la Bible, se querellaient sur des questions de détail, retournèrent à l'Église catholique avec la certitude que celle-ci, malgré des erreurs manifestes, devait les conduire plus sûrement au salut. Les Catholiques ne manquèrent pas de tirer parti de ces disputes et de les signaler comme un châtiment du ciel, en disant que la Providence, afin de prouver que les hérétiques ne proclamaient pas le Verbe de Dieu, comme ils le prétendaient, mais seulement leurs propres impostures, suscitait entre eux ces luttes interminables.
Les Protestants de la Pologne se partageaient entre trois confessions, à savoir: 1º La confession bohémienne ou vaudoise, qui se répandit dans la Grande-Pologne; 2º la confession de Genève ou de Calvin, dominante en Lithuanie et dans la Pologne du Sud, et à laquelle appartenaient les principales familles polonaises; 3º la confession luthérienne, qui prévalait surtout dans les villes habitées par des bourgeois d'origine allemande, et qui était professée par quelques grandes familles, telles que les Gorka, les Zborowski, etc. Il n'y avait pas de différence entre les deux premières, si ce n'est que la confession bohémienne admettait la succession apostolique de ses évêques, doctrine empruntée aux Vaudois d'Italie, ce qui lui fit donner souvent le nom d'Église vaudoise. Aussi, ces deux confessions purent-elles aisément conclure, en 1555, dans la ville de Kozminek, un pacte d'union par lequel elles se déclaraient en communauté spirituelle, tout en gardant leur hiérarchie respective. Cette fusion répandit une joie très vive parmi les réformateurs de l'Europe, dont quelques-uns, entre autres Calvin, adressèrent aux Protestants polonais des lettres de félicitations.
Les Églises unies entreprirent de s'allier également avec les Luthériens; c'était une oeuvre difficile, attendu les différences de dogmes qui existaient entre la confession d'Augsbourg et celle de Genève, au sujet de l'Eucharistie. Un synode des Églises bohémienne et genevoise de Pologne, assemblé en 1557 et présidé par Jean Laski, invita les Luthériens à contracter l'union; mais ces avances demeurèrent sans effet, et les Luthériens continuèrent à accuser d'hérésie l'Église bohémienne. Celle-ci cependant poursuivit son but, et délégua deux de ses ministres pour soumettre sa doctrine au jugement des princes protestants d'Allemagne, ainsi qu'aux principaux réformateurs de ce pays et de la Suisse. Elle parvint ainsi à obtenir l'approbation du duc de Wurtemberg, du palatin du Rhin, de Calvin, de Beza, de Viret, de Pierre Martyr, etc. De tels témoignages apaisèrent momentanément le mauvais vouloir des Luthériens, qui se montrèrent moins rebelles aux idées de fusion; mais ces bonnes dispositions furent neutralisées par l'arrivée de plusieurs émissaires allemands et par la prétention de différents docteurs luthériens, qui demandaient que les autres Églises protestantes souscrivissent à la confession d'Augsbourg, et qui attaquaient, comme hérétique, la confession de l'Église de Bohême. Ce fut pour ce motif que les Bohémiens envoyèrent, en 1568, une députation à Wittemberg, afin de faire examiner leur doctrine par la faculté de théologie. L'approbation sans réserve qui fut exprimée par ce corps savant, produisit une impression favorable sur les Luthériens qui, à partir de ce moment, cessèrent d'attaquer l'Église de Bohême.
L'année 1569 fut marquée par l'un des évènements les plus considérables de l'histoire de mon pays, je veux parler de l'union formée par la diète de Lublin entre la Lithuanie et la Pologne[119]. Les principaux nobles, qui appartenaient aux trois Confessions protestantes de la Pologne, résolurent de préparer l'union de leurs Églises et de l'accomplir l'année suivante, espérant que Sigismond-Auguste, qui avait souvent émis le voeu de voir cette fusion s'accomplir, se déciderait enfin à embrasser le Protestantisme. Ils voulaient, en même temps, mettre fin au scandale causé par toutes ces divisions intérieures qui compromettaient la cause de la Réforme. Le synode s'assembla, en avril 1570, dans la ville de Sandomir: il se composait des membres les plus influents de la noblesse, tels que les palatins de Sandomir, de Cracovie, etc., ainsi que des principaux ministres des différentes Confessions. Après de longs débats, l'union si désirée fut conclue et signée le 14 avril 1570[120].
[Note 119: Jusqu'alors la Lithuanie et la Pologne n'étaient unies que dans leur souverain, lequel était héréditaire dans le premier de ces pays, et électif dans le second. En vertu de l'acte de 1569, le roi résigna ses droits héréditaires en Lithuanie et devint électif pour les deux pays, qui eurent également un corps législatif commun, bien que leur administration, leurs lois et leur armée demeurassent distinctes. Cette situation dura, sauf de légères modifications, jusqu'à la dissolution de la Pologne.]
[Note 120: Cette union, bien connue dans l'histoire de l'Église sous le nom de _Consensus Sandomiriensis_, a été fréquemment racontée. Les relations les plus exactes se trouvent dans l'_Histoire du Consensus de Sandomir_, par J. E. Jablonski, et dans l'_Histoire de l'Église de Bohême en Pologne_, par F. Lukaszewicz (ces livres sont écrits en polonais). J'ai également donné quelques détails sur l'union de Sandomir dans mon _Histoire de la Réforme en Pologne_, vol. I, chapitre IX.]
Si cette union avait subsisté, le Protestantisme n'aurait pas tardé à triompher définitivement en Pologne. Ce résultat n'échappait pas à l'attention des Papistes, qui recommencèrent leur guerre d'épigrammes et d'injures. Cependant ce ne fut point de là que vint le danger; si l'union fut dissoute, il faut s'en prendre aux Protestants. Par le fait, ce contrat était atteint d'un vice radical, et il devait se rompre de lui-même sous les efforts qui avaient été tentés pour fondre, quant au point de dogme, des Confessions dont les doctrines sur l'Eucharistie étaient si différentes. Comment s'étonner que les Luthériens, avec leur dogme de la _consubstantiation_, qui se rapproche beaucoup plus de celui de la _transsubstantiation_ que de la doctrine genevoise et bohémienne, aient plus souvent incliné vers l'Église de Rome que vers les autres sectes protestantes? De nombreux synodes essayèrent vainement de conjurer la rupture du pacte de Sandomir. Les plus violentes attaques vinrent du ministre luthérien de Posen, Gericius, dont les Jésuites excitaient habilement l'amour-propre, et d'un autre ministre de la même Confession, Enoch, qui, ne pouvant se plier à la discipline sévère de l'Église de Bohême, était passé aux Luthériens. Ces deux hommes poussèrent la violence de leur hostilité au point de prétendre, dans leurs sermons, que l'on devait préférer le Papisme à l'union de Sandomir;--que tous les Luthériens qui fréquentaient les Églises bohémiennes compromettaient le salut de leurs âmes,--et qu'il était beaucoup plus criminel de se rallier aux Bohémiens que de s'unir avec les Jésuites. Ces déclamations causèrent un immense scandale; nombre de Protestants, encore incertains dans leur foi, se dégoûtèrent, et abandonnant leurs congrégations, retournèrent sous le joug de l'ancienne Église. L'exemple donné par de nobles familles, fut imité par le peuple. Il eût été beaucoup plus sage de choisir, pour base du pacte d'union, une doctrine commune à toutes les Confessions protestantes, telle que le salut par la foi, et de ne point toucher aux doctrines sur l'Eucharistie, qui s'écartent trop les unes des autres pour se rapprocher jamais. Au lieu de traiter les questions qui rentrent surtout dans le domaine de la conscience individuelle, on aurait dû se concerter sur l'adoption de mesures pratiques destinées à garantir la liberté de toutes les sectes et à organiser la défense contre l'ennemi commun; on aurait aisément atteint le but en établissant un centre d'action. Malheureusement, les choses ne se passèrent pas ainsi, et c'est là une des principales causes de la chute du Protestantisme en Pologne.
L'hostilité des Luthériens, contre les autres Confessions, était assurément très nuisible aux intérêts de tous les Protestants; mais ce fut de l'Église de Genève, dominante en Lithuanie et dans le Sud de la Pologne, que vinrent les plus grands périls: je veux parler des doctrines anti-trinitaires qui avaient pris naissance au sein d'une société secrète en 1546. Les écrits de Servet avaient circulé en Pologne. Lelius Socin, qui visita ce pays en 1552, avait propagé les mêmes opinions, de même que Stancari, Italien très instruit, professeur d'hébreu à l'Université de Cracovie; ce dernier affirmait que la médiation de N. S. Jésus-Christ avait eu lieu en vertu de sa nature humaine, et non en vertu de son caractère divin. Le docteur qui, le premier, érigea les opinions anti-trinitaires en corps de doctrine, fut un certain Pierre Gonesius ou Goniondski. Après avoir suivi les cours de plusieurs Universités étrangères, il abandonna, en Suisse, la foi romaine pour les idées anti-trinitaires. Il revint en Pologne, où il passa d'abord pour un sectateur de la Confession de Genève; mais, au synode de 1556, il se refusa à reconnaître la Trinité telle qu'on l'expliquait, et il soutint l'existence de trois dieux distincts, en attribuant au Père seul le caractère véritable de la divinité. Le synode, redoutant un nouveau schisme, envoya Gonesius à Melanchton, qui essaya vainement de changer ses opinions. Au synode de Brestz, en Lithuanie (1558), Gonesius lut un traité contre le baptême des enfants, et il ajouta qu'il y avait encore d'autres erreurs que le Papisme avait léguées à la Réforme. Le synode lui commanda le silence sous peine d'excommunication; mais Gonesius refusa d'obéir, et il trouva un grand nombre d'adhérents, entre autres Jean Kiszka, commandant en chef des troupes de la Lithuanie, noble, riche et influent, qui favorisa la fondation d'Églises où l'on prêchait la suprématie du Père sur le Fils. Ces doctrines, qui se rapprochaient plus de celles d'Arius que des idées de Servet, n'étaient qu'une transition conduisant à la négation complète de la Trinité et de la divinité de Jésus-Christ. Gonesius compta bientôt, au nombre de ses disciples, des personnages éminents appartenant à la noblesse et au clergé. Les docteurs anti-trinitaires se divisèrent sur plusieurs points; mais l'ensemble de la doctrine se propagea très rapidement, et menaça des périls les plus sérieux l'existence de l'Église réformée. Ces périls s'accrurent par la mort de Jean Laski.