Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 17

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Laski retourna en Pologne en 1526; il inclinait déjà vers le Protestantisme: il resta toutefois fidèle à l'Église établie, dans l'espérance que l'on pourrait la réformer sans rompre avec Rome; ce fut dans cette pensée qu'il engagea Érasme à signaler avec de grands ménagements, au roi de Pologne, la nécessité d'opérer quelques réformes. Par l'influence de ses relations de famille, et par l'ascendant de son propre mérite, Laski se serait certainement élevé aux premières dignités de l'Église polonaise; déjà même le roi l'avait nommé évêque de Cujavie. Mais il se présenta devant le prince, et lui déclara franchement que ses opinions religieuses ne lui permettaient pas d'accepter cette marque de faveur. Ses scrupules furent respectés; il quitta son pays en 1540, rendit publique son adhésion aux principes de l'Église protestante de Suisse, et se maria à Mayence (1540). Ses connaissances étendues, son esprit élevé, ses relations avec les savants de son époque, lui acquirent une grande réputation parmi les princes protestants, qui cherchèrent à l'attirer dans leurs États. Le souverain de la Frise orientale, où la Réforme avait été introduite en 1528, désira que Laski vînt compléter cette grande oeuvre. Laski hésita long-temps; il désigna, pour le suppléer, son ami Hardenberg; enfin, cédant aux plus vives instances, il accepta, en 1543, la mission qui lui était proposée, et fut nommé surintendant de toutes les églises de la Frise. Il devait rencontrer d'immenses obstacles, car il lui fallut lutter contre la répugnance que l'on éprouvait encore à supprimer entièrement les rites de la religion catholique, contre la corruption du clergé, et surtout contre l'indifférence de la majeure partie du peuple en matière de religion. À force de zèle et de persévérance, il réussit, après six ans de lutte, à extirper complètement les racines du Papisme et à établir dans le pays la Religion protestante. Pendant ces six années (sauf quelques intervalles de découragement et de dégoût), Laski abolit l'adoration des images, améliora les règles de la hiérarchie et de la discipline, organisa, selon les Écritures, la cérémonie de la communion, et composa une confession de foi; en un mot, il fut le véritable fondateur du Protestantisme dans la Frise.

La confession de foi, écrite par Laski, confirmait, au sujet de la communion, la doctrine adoptée par les réformateurs suisses et par l'Église anglicane; aussi éveilla-t-elle l'indignation violente des Luthériens. Les docteurs de Hambourg et de Brunswick dirigèrent contre Laski les accusations les plus grossières, auxquelles celui-ci répondit par de solides arguments. Cependant, à partir de cette époque, il se manifesta en Frise un mouvement marqué en faveur des doctrines de Luther, et les chefs de ce nouveau parti annoncèrent hautement le projet d'appeler Melanchton. Le Réformateur polonais se décida alors à abandonner la direction des affaires religieuses en Frise, et ne conserva que l'administration d'un temple à Emden.

En 1548, Laski fut instamment prié, par l'archevêque Cranmer, de venir se joindre en Angleterre à plusieurs hommes éminents qui étaient chargés de compléter la Réforme de l'Église. Cette invitation lui était adressée d'après les conseils de Pierre Martyr et de Turner. Bien que Laski eût encore en Frise de nombreux partisans et se vît retenu par la reine, il résolut de répondre à l'appel de Cranmer. Toutefois, comme il n'était pas fixé sur les principes qui devaient servir de base à la Réforme de l'Église anglicane, il jugea prudent de ne faire d'abord qu'une visite temporaire en Angleterre, afin d'étudier le terrain. Il prit donc un congé et arriva en Angleterre au mois de septembre 1548. Il demeura six mois à Lambeth avec l'archevêque Cranmer, dont il devint l'intime ami et dont les vues s'accordèrent complètement avec les siennes, tant sur le point de doctrine que sur les questions de hiérarchie et de discipline ecclésiastique. Il retourna en Frise au mois d'août 1548, et l'on peut juger de l'impression favorable qu'il produisit en Angleterre, par les louanges que lui décerna Latimer, dans un sermon prêché devant le roi Édouard VI[108].

[Note 108: Latimer prépara la réception de Laski, dont il fit un grand éloge, dans l'un de ses sermons prononcé devant le roi Édouard: «Jean Laski, disait-il, est venu en Angleterre; c'est un homme d'une haute instruction, c'est un noble dans son pays. Il est parti: s'il nous a quittés faute d'emploi, c'est un malheur. Je désirerais que de tels hommes demeurassent dans le royaume. «Celui qui vous reçoit me reçoit,» a dit le Christ. Le roi s'honorerait donc en leur faisant accueil et en les gardant en Angleterre.» (_Strype's Memorials of Cranmer_, page 236.)]

Laski retrouva sa congrégation dans une situation très périlleuse, et l'introduction de l'_Intérim_[109] dans la Frise hâta son départ. Il visita plusieurs États de l'Allemagne, et se rendit ensuite en Angleterre, où il arriva au printemps de 1550.

[Note 109: On nomme ainsi le règlement ecclésiastique qui fut publié par Charles-Quint après sa victoire sur les Protestants, et qui devait demeurer en vigueur jusqu'à la réunion d'un concile général. Ce règlement permettait aux Protestants de communier sous les deux espèces, mais il leur imposait les rites et les dogmes de l'Église romaine. Il fut aboli par le traité de Passau en 1552.]

Laski fut nommé surintendant de la congrégation protestante étrangère établie à Londres, et sa nomination fut signée par Édouard VI, le 23 juillet 1550, et rédigée dans les termes les plus flatteurs. La congrégation fut mise en possession de l'église des Frères Augustins, et d'une charte qui lui conférait tous les droits attribués aux corporations. Elle se composait de Français, d'Allemands, d'Italiens, généreusement accueillis par le gouvernement anglais. Le rôle qu'elle était appelée à jouer avait une grande importance, et sa création fait honneur au zèle et aux vues éclairées de Cranmer, car elle contenait, en quelque sorte, la semence destinée à féconder la Réforme dans les pays où ses membres avaient dû s'exiler.

Laski eut beaucoup de peine à défendre la liberté de sa congrégation contre les paroisses qui réclamaient fréquemment son concours pour le service des églises locales. En 1551, il fut attaché à la commission chargée de réformer la loi ecclésiastique, et devint ainsi le collègue de Latimer, Cheek, Taylor, Cox, Parker, Cook et Pierre Martyr. Il se trouvait donc dans une position très favorable pour soutenir les étrangers de distinction qui avaient été obligés de chercher refuge en Angleterre. Dans une lettre qu'il lui adressa, Melanchton fit lui-même appel à son patronage.

La mort d'Édouard VI et l'avènement de Marie arrêtèrent les progrès de la Réforme en Angleterre; toutefois, la congrégation de Laski put quitter le pays sans être inquiétée. Elle s'embarqua le 15 septembre 1553 à Gravesend, en présence d'une foule de Protestants anglais qui invoquaient à genoux la protection divine en faveur des pieux voyageurs. Une tempête sépara la flottille, et le navire qui portait Laski entra dans le port d'Elseneur. Le roi de Danemark accorda une audience aux pèlerins et les écouta avec bonté; mais son chapelain, Noviomagus, parvint à changer ses dispositions bienveillantes en attaquant violemment, devant Laski lui-même, la confession de Genève. Laski fut profondément affecté de ce procédé du clergé danois, qui ne se borna pas à insulter un homme malheureux, mais qui alla jusqu'à lui proposer d'abjurer son _hérésie_. La défense qu'il soumit au roi n'apaisa pas l'_odium theologicum_ des Luthériens; l'un d'eux, Westphalus, appela _Martyrs du diable_ les disciples de Laski, tandis qu'un autre, nommé Bugenhagius, déclara qu'ils ne devaient pas être considérés comme chrétiens. On leur signifia que le roi aimerait mieux encore souffrir la présence des Papistes dans ses États, et ils durent s'embarquer malgré la mauvaise saison. Les enfants de Laski obtinrent seuls la permission d'attendre, pour partir, que le temps devînt plus favorable.

À Lubeck, à Hambourg, à Rostock, la congrégation fut en butte aux mêmes sentiments de haine de la part des Luthériens, qui refusèrent même de prendre connaissance de ses doctrines, et qui les condamnèrent sans l'entendre. Dantzick donna asile aux débris de la congrégation; quant à Laski, il fut accueilli avec respect dans la Frise, d'où il écrivit au roi de Danemarck une lettre de remontrances au sujet de la rigueur imméritée que ce prince avait déployée contre lui; bientôt après, l'illustre roi de Suède, Gustave Wasa, lui offrit une retraite dans ses États, en lui promettant une liberté complète pour toute la congrégation. Laski ne profita point de cette offre généreuse; il comptait sans doute s'établir en Frise, où déjà il avait servi avec tant de succès la cause de la Réforme. Mais l'influence croissante du Luthéranisme et l'hostilité qu'il rencontra, le déterminèrent à se retirer à Francfort-sur-le-Mein, où il fonda une Église pour les réfugiés protestants de la Belgique.

Laski entretenait des relations suivies avec ses compatriotes, et jouissait de l'estime du roi de Pologne, auquel il avait été vivement recommandé par Édouard VI. Il ne perdait jamais de vue la grande mission qu'il se proposait d'accomplir, dès que l'occasion lui permettrait de propager la Réforme dans son propre pays. Lorsqu'il s'engagea au service de la Frise et de l'Angleterre, il se réserva toujours expressément la faculté de retourner en Pologne aussitôt que la situation des affaires religieuses pourrait l'y appeler utilement.

Pendant son séjour à Francfort, Laski s'occupa activement de réunir les deux Églises protestantes, c'est-à-dire l'Église luthérienne et l'Église réformée. Il y fut encouragé par les lettres de Sigismond-Auguste, qui avait fort à coeur cette fusion, considérée par lui comme un acheminement vers la conclusion des luttes religieuses qui déchiraient le royaume. Laski présenta donc au sénat de Francfort un mémoire dans lequel il prouvait qu'il n'y avait pas de raisons suffisantes pour motiver la séparation des deux Églises. Une discussion sur cet important sujet devait avoir lieu le 22 mai 1556. Le résultat aurait-il été favorable? cela est plus que douteux. Le docteur luthérien Brentius arrêta la tentative projetée, en demandant que l'Église réformée signât la Confession d'Augsbourg. De là un très vif débat qui, au lieu d'amener un rapprochement, ne fit qu'envenimer la situation. Cependant Laski ne désespérait pas; sur l'invitation du duc de Hesse, il se rendit à Wittenberg pour s'entretenir avec Melanchton. Bien qu'il fût très honorablement accueilli, il ne put obtenir la faveur d'une discussion officielle. Melanchton lui remit, pour le roi de Pologne, une lettre à laquelle il annexa la Confession d'Augsbourg, telle qu'il l'avait modifiée, en promettant de plus amples explications si le roi se décidait à établir la Réforme dans ses États.

Avant de retourner en Pologne, Laski publia une nouvelle édition du livre dans lequel il rendait compte de la situation des Églises étrangères à Londres, pendant son séjour en Angleterre et depuis son départ. Il dédia cette édition au roi, au sénat et à toutes les assemblées locales. En outre, il fit connaître ses vues sur la nécessité de réformer l'Église polonaise, et exposa les motifs qui le poussaient à rejeter les doctrines et la hiérarchie de Rome. Il soutint que les Écritures seules étaient la base de la doctrine religieuse et de la discipline ecclésiastique;--que les traditions et les vieilles coutumes ne devaient jouir d'aucune autorité;--que même le témoignage des Pères de l'Église ne pouvait être considéré comme décisif, attendu qu'ils avaient souvent exprimé des opinions très diverses, et qu'ils n'avaient jamais réussi à constituer l'unité du dogme;--que le plus sûr moyen de lever tous les doutes était de remonter à la doctrine et à l'organisation de l'Église primitive;--que la lettre des Écritures ne pouvait être expliquée ni commentée en termes complètement étrangers à leur esprit; et que sous ce rapport les conciles et les théologiens avaient commis de graves erreurs. Laski ajouta que le pape opposait au rétablissement du texte de la Bible, de sérieux obstacles qu'il était indispensable de surmonter, et que l'on avait déjà fait un grand pas vers le but, puisque le roi n'était pas hostile à la Réforme, réclamée par la majorité du pays. Cette Réforme, toutefois, devait être conduite avec beaucoup de prudence, parce que tous ceux qui combattaient Rome n'étaient pas également orthodoxes; il fallait prendre garde d'élever une nouvelle tyrannie sur les ruines de l'ancienne, et en même temps de favoriser l'athéisme par un excès d'indulgence. «On ne s'entend pas encore, dit Laski, sur le vrai sens de l'Eucharistie; supplions Dieu de nous éclairer. Nous ne recevons que par la foi le corps et le sang de Notre-Seigneur; il n'y a point dans la communion de présence réelle.» Après avoir exposé ses principes religieux, il fournit quelques explications personnelles. Il rappela qu'il n'avait jamais été exilé, mais qu'il avait quitté son pays avec l'autorisation du feu roi, et qu'il avait été, dans plusieurs États, ministre de la foi chrétienne.

Laski était le chef naturel du parti de la Réforme en Pologne: l'admiration et les espérances des Protestants l'appelaient à cette haute position, aussi bien que la haine et les calomnies des Papistes. Il arriva en Pologne à la fin de 1556. Aussitôt les évêques, à l'instigation du nonce Lippomani, se réunirent pour délibérer sur la ligne de conduite qu'ils devaient adopter à l'égard de celui qu'ils appelaient «le bourreau de l'Église.» Ils représentèrent au roi les périls dont il était menacé par le retour d'un homme qui n'avait d'autre but que de semer le trouble; ils dirent que Laski rassemblait des troupes pour détruire les églises du diocèse de Cracovie et soulever le pays contre le roi. Mais ces observations ne produisirent aucun effet. Laski fut nommé surintendant de toutes les Églises réformées de la Petite-Pologne. Sa science, sa moralité, ses relations avec les familles les plus distinguées, contribuèrent puissamment à la propagation des doctrines de l'Église suisse parmi les classes supérieures de la société. Il avait constamment en vue la fusion de toutes les sectes protestantes, et la fondation d'une Église nationale réformée, à l'exemple de celle d'Angleterre, qui lui inspirait une vive admiration et à laquelle il s'intéressa jusqu'à la fin de sa vie[110]. Pour surcroît de difficultés, il dut lutter très vivement contre l'apparition des doctrines anti-trinitaires. Il prit une part active aux discussions des synodes et à la première traduction polonaise de la Bible. Il publia également un grand nombre d'écrits, dont la plupart sont aujourd'hui perdus. Il mourut en 1560, et ne put mener à fin ses vastes projets. Nous ne possédons malheureusement que très peu de renseignements sur les travaux qu'il accomplit en Pologne à la fin de sa carrière, les prêtres catholiques, et surtout les Jésuites, ayant eu grand soin de détruire tout ce qui se rattachait à l'histoire du Protestantisme. Il faut ajouter que les descendants de Laski se convertirent au Papisme, et que, dès lors, ils ont sans doute essayé de supprimer les écrits de leur aïeul, qu'ils considéraient comme hérétique[111].

[Note 110: Laski vivait encore à l'avènement d'Élizabeth, et bien qu'il ne fût pas retourné en Angleterre depuis la mort d'Édouard VI, il entretint une correspondance suivie avec les principaux chefs de l'Église anglicane et avec la reine elle-même. Zanchy, professeur à Strasbourg, lui écrivait, en 1558 ou 1559, les lignes suivantes: «Je ne doute pas que vous n'ayez déjà donné votre avis à la reine sur les moyens de servir les intérêts de la religion. Je ne saurais cependant trop insister pour que vous lui écriviez le plus souvent possible; car je sais quelle est votre influence en Angleterre. Le moment est venu, où les hommes tels que vous doivent soutenir la reine et l'entourer de conseils pour venir en aide à l'Église chrétienne; si le royaume du Christ s'établit en Angleterre, ce résultat sera très profitable pour les Églises éparses en Allemagne, en Pologne et dans les autres pays.» (Voyez _Strype's Memorials of Cranmer_, pages 238, 239.)]

[Note 111: Laski se maria deux fois; son second mariage eut lieu en Angleterre. Il laissa neuf enfants, dont le plus distingué fut Samuel, qui suivit avec honneur la carrière militaire et fut employé dans plusieurs missions diplomatiques très importantes. Laski dissipa, dans la conception de ses projets, une immense fortune, et sa famille, tombée dans l'oubli, embrassa la foi catholique. Il y a cependant, à ce que je crois, une branche de cette famille qui est demeurée fidèle au Protestantisme.]

Rome s'opposa de toutes ses forces à la convocation du synode national conseillé par Laski et même par des Catholiques désireux de former une Église polonaise. Le pape Paul IV envoya en Pologne un de ses plus habiles serviteurs, Lippomani, évêque de Vérone, et il écrivit au roi, au sénat, ainsi qu'aux membres les plus influents de la noblesse, qu'il allait procéder lui-même aux réformes nécessaires, et qu'il rétablirait l'unité de l'Église par la convocation d'un concile général. Mais le célèbre réformiste, Vergerio[112], dévoila le mensonge d'une telle promesse. La lettre que le pape adressa au roi est très remarquable[113]; elle donne une juste idée des progrès accomplis par le Protestantisme en Pologne, et elle prouverait au besoin que les prétentions de la papauté ont toujours été invariables.

[Note 112: Voyez _M'Crie's Reformation in Italy_.]

[Note 113: Voici cette lettre: «Si je suis bien informé, je dois éprouver la plus vive douleur, douter même de votre salut et de celui de votre royaume. Vous favorisez les hérétiques, vous assistez à leurs sermons, vous conversez avec eux, vous les admettez à votre table; vous recevez leurs lettres et vous leur écrivez; vous souffrez que leurs écrits circulent avec votre approbation; vous ne prohibez point les assemblées, les conciliabules, les prêches des hérétiques. N'êtes-vous point, par cette conduite, le soutien des rebelles et des ennemis du Catholicisme, puisque vous les appuyez au lieu de les combattre? Comment pouvez-vous, contrairement à votre serment et aux lois de votre royaume, accorder aux infidèles les premières dignités de l'État? Oui, vous entretenez, vous nourrissez, vous répandez l'hérésie par les faveurs que vous prodiguez aux hérétiques. Vous avez nommé, sans attendre la sanction du Saint-Siége, l'évêque de Chelm, qui professe les doctrines les plus odieuses, à l'évêché de Cujavie. Le palatin de Vilna (le prince Radziwill), un hérétique, le soutien et le chef de l'hérésie, est investi, par vous, des plus hautes dignités. Il est chancelier de Lithuanie, palatin de Vilna, l'ami le plus intime du roi; il est, pour ainsi dire, le régent du royaume, et presque le second roi. Vous avez détruit la juridiction de l'Église et promulgué un acte de la diète qui autorise chacun à choisir, selon son gré, ses prédicateurs et son culte. C'est par vos ordres que Jean Laski et Vergerius sont venus en Pologne; c'est sous votre autorisation que les habitants d'Elbing et de Dantzick ont aboli la religion catholique romaine! Si vous ne tenez pas compte de cet avertissement qu'ont provoqué de tels scandales, je me verrai obligé de recourir à des moyens plus efficaces. Vous devez changer de conduite. Ne prêtez point l'oreille à ceux qui veulent que vous vous révoltiez contre l'Église et contre la vraie religion; exécutez les ordonnances de vos pieux ancêtres; supprimez toutes les innovations qui ont été introduites dans votre royaume; rendez aux Églises leur juridiction, reprenez aux hérétiques les Églises dont ils se sont emparés; chassez les prédicateurs qui corrompent impunément les sentiments du peuple. Pourquoi attendre un concile général, puisque vous avez en mains les moyens d'extirper l'hérésie? Je vous le répète, si notre avertissement demeure sans effet, je serai obligé d'employer les moyens auxquels le Saint-Siége ne recourt jamais en vain contre les rebelles endurcis. Dieu nous est témoin que nous n'avons négligé aucun effort; mais comme nos lettres, nos ambassades, nos avertissements et nos prières auront été stériles, nous pousserons la rigueur aux dernières limites.» (Voyez _Raynaldus ad ann._, 1566.)]

La mission de Lippomani ne fut pas infructueuse. Le nonce ranima le courage du clergé, accrut les hésitations du roi en l'assurant que Rome accorderait les réformes reconnues nécessaires, et réussit même, par ses intrigues, à semer la discorde dans le camp des Protestants. Dès que l'on connut les conseils de violence qu'il avait donnés au roi, le pays tout entier se souleva contre lui avec tant d'ardeur que, lorsqu'accompagné de sa suite, il fit son entrée dans la chambre des Députés, lors de la diète de 1556, il fut apostrophé d'un cri unanime: «_Salve progenies viperarum!_ (Salut, race des vipères!)» Il réunit à Lowicz le clergé polonais, qui s'apitoya sur la situation de l'Église et vota une foule de résolutions destinées à combattre l'hérésie. Ce synode ne réussit cependant pas à faire reconnaître sa juridiction. Lutomirski, chanoine de Przemysl, cité à comparaître sous l'inculpation d'hérésie, proclama publiquement ses opinions protestantes; il arriva suivi de ses amis, portant tous une Bible, c'est-à-dire l'arme la plus redoutable pour Rome. Le synode n'osa plus poursuivre un antagoniste aussi hardi, et il ferma les portes de la salle où il était assemblé.

Après cet échec, le clergé voulut prendre sa revanche sur une question de sacrilége. Afin de réussir plus sûrement, il choisit sa victime dans les rangs inférieurs de la société. Une pauvre jeune fille, Dorothée Lazeçka, fut accusée d'avoir dérobé une hostie aux moines dominicains de Sochaczew[114], en feignant de recevoir la communion. On disait qu'elle avait caché cette hostie sous ses vêtements, et qu'elle l'avait vendue aux Juifs d'un village voisin, moyennant trois dollars et une robe brodée de soie. L'hostie aurait alors été portée à la synagogue, où, percée à coups d'épingle, elle aurait laissé échapper du sang qui aurait été recueilli dans un vase. Les Juifs essayèrent vainement de démontrer l'absurdité de cette fable, en alléguant que leur religion n'admettait pas le mystère de la transsubstantiation, et que dès lors on ne pouvait les soupçonner d'avoir soumis à une pareille épreuve une hostie, qui n'était pour eux qu'un simple pain à cacheter. Le synode, sous l'influence de Lippomani, les condamna, ainsi que la malheureuse jeune fille, à être brûlés vifs. Cette sentence inique ne pouvait être exécutée sans l'_exequatur_, ou l'autorisation du roi, et Sigismond-Auguste était un prince trop éclairé pour que l'on espérât d'obtenir sa sanction. L'évêque Przyrembski, vice-chancelier de Pologne, fit un rapport dans lequel il supplia le roi de ne pas laisser impuni un crime aussi horrible, commis contre la majesté de Dieu. Myszkowski, grand dignitaire de la couronne et protestant, fut si indigné de ce rapport, que la présence seule du roi retint sa main prête à frapper le prélat. Sigismond envoya au _staroste_ (gouverneur) de Sochaczew, l'ordre de relâcher les accusés; mais le vice-chancelier fabriqua un _exequatur_ auquel il apposa secrètement le sceau royal, et il transmit un ordre d'exécution. Informé de cette fourberie, le roi se hâta d'expédier un messager pour en prévenir les tristes effets. Il était trop tard. L'assassinat juridique était accompli!

[Note 114: Petite ville située entre Lowicz et Varsovie, à 38 milles anglais de cette capitale.]