Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 16
L'influence acquise par le Protestantisme en Pologne, se révéla à l'occasion du mariage d'un prêtre dans les environs de Cracovie. Ce prêtre fut cité à comparaître devant le tribunal de son évêque; il obéit; mais il se présenta accompagné d'un si grand nombre d'amis influents, que la poursuite fut abandonnée. Enfin, un noble très riche, Olesniçki, porta un coup décisif aux règlements de l'Église catholique romaine, en chassant les nonnes d'un couvent dans la ville de Pinczow, qui lui appartenait; il fit arracher les images qui ornaient l'Église et établit le culte protestant de la Confession de Genève. Cet exemple fut suivi et décida le progrès du Protestantisme dans la province de Cracovie.
Le clergé catholique, voyant l'inutilité de ses dénonciations contre les hérétiques, se réunit, en 1551, dans un synode général, présidé par le primat. Ce fut à cette occasion que l'évêque de Varmie (Ermeland), Hosius, composa sa célèbre Confession de la foi catholique, qui fut adoptée par l'Église de Rome comme étant l'exposé fidèle de ses doctrines. Le synode ordonna qu'elle fût signée par tous les membres du clergé, parmi lesquels quelques-uns étaient suspects, et il demanda au roi d'exiger également la signature des laïques. Il ne se contenta pas de prendre des mesures contre les progrès de la Réforme, il décida en outre que l'on déclarerait la guerre à la noblesse hérétique, et il imposa, dans ce but, une lourde taxe sur le clergé. Le synode comptait s'assurer le concours du roi auquel devaient revenir les produits des confiscations. Plusieurs prélats objectèrent qu'il y avait péril à attaquer un corps aussi puissant que la noblesse polonaise; la passion l'emporta; le synode décida qu'il mettrait à exécution ses résolutions violentes, et les évêques envoyèrent partout des citations judiciaires aux prêtres et aux nobles qui avaient rompu avec l'Église romaine. Ils furent appuyés par la cour de Rome qui, dans une lettre encyclique, recommanda l'extirpation de l'hérésie.
Il était, cependant, plus aisé de voter toutes ces mesures que de les exécuter, dans un pays où la liberté des citoyens était si solidement établie. Il y eut bien quelques persécutions sanglantes, accomplies dans l'ombre d'un couvent ou d'un donjon; mais les premières attaques dirigées contre la Réforme produisirent un effet diamétralement opposé à celui que l'on attendait. Stadniçki, noble influent, introduisit dans ses domaines de Dobieçko[98], le culte de la Confession de Genève. Cité à comparaître devant l'évêque de son diocèse, il offrit de justifier ses opinions religieuses; le tribunal repoussa cette proposition et le condamna, par défaut, à la mort civile et à la perte de ses biens. Stadniçki dénonça cet acte, en termes très violents, à une assemblée des nobles, qui virent avec effroi les tendances de l'Église et l'avènement d'une autorité nouvelle plus menaçante pour eux que l'autorité royale. Les nobles polonais furent saisis d'horreur à la pensée qu'ils deviendraient les sujets d'une corporation qui, sous la direction d'un chef étranger et non responsable, disposerait de la vie, de la propriété, de l'honneur des citoyens, et le cri d'alarme poussé par le Protestant Stadniçki, trouva de l'écho dans toute la Pologne, même parmi les nobles qui demeuraient attachés à la foi romaine. De là une indignation universelle contre le clergé, dont les prétentions fournirent le texte presque exclusif des débats qui eurent lieu lors des élections de 1552[99]. Le pays tout entier enjoignit à ses députés, dans les termes les plus énergiques, de restreindre l'autorité des évêques.
[Note 98: Actuellement dans la Pologne autrichienne.]
[Note 99: La constitution polonaise, de même que celle de Hongrie, était _délégative_ et non _représentative_; les électeurs décidaient les questions qui devaient être portées à la Diète, et ils dictaient, à l'avance, les votes de leurs députés.]
Les dispositions de la diète de 1552, se réunissant sous de tels auspices, ne pouvaient être un instant douteuses; les opinions religieuses de la plupart des membres se révélèrent immédiatement. À la messe qui précéda, selon l'usage, l'ouverture des délibérations, plusieurs députés détournèrent la tête pendant l'élévation de l'hostie, tandis que le roi et les sénateurs baissaient humblement leurs fronts. Raphaël Leszczynski, noble, riche et influent, fit plus encore: il demeura couvert au moment où s'accomplissait la cérémonie la plus solennelle du culte romain. Les Catholiques n'osèrent point censurer ces actes de mépris pour leur foi, et la chambre des députés exprima son approbation en appelant à la présidence ce même Leszczynski, lequel avait donné sa démission de sénateur pour devenir député[100]. Ainsi, l'esprit de la majorité était nettement indiqué; les partis les plus opposés en politique se rencontraient dans un sentiment commun d'hostilité contre la juridiction épiscopale. Le roi, qui inclinait naturellement vers la modération, essaya de concilier les différends; mais il échoua, et, de concert avec la diète, il décida que le clergé se bornerait désormais à juger l'orthodoxie des doctrines, sans appliquer aux hérétiques aucune peine temporelle. Ce fut ainsi que la liberté religieuse pour toutes les croyances se trouva virtuellement consacrée en Pologne, dès 1552, à une époque où, dans d'autres pays, même dans des pays protestants, cette liberté n'était accordée qu'à une croyance privilégiée.
[Note 100: Leszczynski avait pour devise: _Malo periculosam libertatem quàm tutum servitium._ Il descendait de Stanislas Leszczynski, défenseur de Jean Huss au concile de Constance, et était aïeul du roi Stanislas, depuis duc de Lorraine, et dont la fille, Maria Leszczynski, épousa Louis XV, roi de France.]
Un homme contribua puissamment au succès de l'opposition dirigée contre le clergé; il a acquis une haute renommée dans l'histoire du XVIe siècle, et il eût rendu à son pays d'immenses services, si l'éclat de ses talents n'avait pas été terni par une inconcevable violence de passion et par une absence totale de principes: je veux parler de Stanislas Orzechowski, plus connu sous le nom latin d'Orichovius[101].
[Note 101: Voyez Bayle, article _Orichovius_.]
Orzechowski naquit en 1513 dans le palatinat ou province de Russie-Rouge ou Ruthénie (aujourd'hui la Galicie-Orientale). Il étudia dans les Universités allemandes, et, pendant son séjour à Wittemberg, il était le favori de Luther et de Melanchton. Il visita ensuite Rome et revint dans son pays en 1543, complètement gagné à la cause de la Réforme. Mais, jugeant que cette dernière ne pouvait rien pour lui, tandis que l'Église romaine disposait des honneurs et des richesses, il prit les ordres et fut promu à la dignité de chanoine. Il ne tarda pas cependant à exprimer ses véritables opinions et il se maria publiquement. Excommunié et condamné aux châtiments les plus sévères, il fut si vigoureusement assisté par l'influence de ses amis, que personne n'osa mettre à exécution le jugement rendu contre lui. Ses écrits et ses discours dans de nombreuses réunions eurent une grande part à l'affermissement de la liberté religieuse, reconnue par la loi de 1552. Avant cette date, Orzechowski s'était réconcilié avec Rome; relevé de l'excommunication, il avait invoqué la décision du pape au sujet de son mariage, dont on lui avait promis la confirmation; car les évêques voulaient à toute force enlever au parti de la Réforme un écrivain aussi puissant. Cependant le pape ajournait son jugement. Il n'osait pas autoriser un précédent aussi dangereux; en outre, Orzechowski venait de perdre, par sa versatilité, l'influence extraordinaire qu'il avait exercée sur le peuple, et il ne passait plus pour un adversaire très redoutable. Orzechowski vit bien que Rome se jouait de lui et il recommença ses attaques plus vivement que jamais[102]. Ses oeuvres furent mises à l'index, et on le dénonça comme un serviteur de Satan. Violemment excité par la persécution, il redoubla d'invectives contre le pape Paul IV, et dans un écrit adressé au roi, il fit observer qu'un évêque catholique investi de la dignité de sénateur, était nécessairement traître à son pays, attendu qu'il était obligé de sacrifier les intérêts de son souverain à ceux du pape,--ayant prêté serment d'abord au pape, puis au roi[103].
[Note 102: Afin de donner une idée de la violence de son style, je citerai quelques passages des lettres qu'il adressa au pape Jules III: «Ô Saint-Père, je vous en conjure, pour l'amour de Dieu et de notre seigneur Jésus-Christ et des saints anges, lisez ce que je vous écris et rendez-moi réponse! Ne rusez pas avec moi: je ne vous donnerai pas d'argent, je ne veux avoir avec vous aucune affaire....» Ailleurs, Orzechowski s'adresse ainsi au même pontife: «Sachez, Jules, sachez bien à quel homme vous avez affaire,--non pas à un Italien, pas même à un Russe,--non pas à l'un de vos pauvres sujets, mais au citoyen d'un royaume où le monarque lui-même est tenu d'obéir à la loi. Vous pouvez, si cela vous plaît, me condamner à mort; mais ce ne sera pas tout. Le roi n'exécutera pas votre sentence. La cause sera soumise à la Diète. Vos Romains courbent leurs genoux devant vos domestiques: ils fléchissent le cou sous le joug honteux de vos scribes. Il n'en est pas ainsi parmi nous. Le roi, notre seigneur, ne peut pas faire tout ce qui lui plaît; il doit faire ce que la loi prescrit. Il ne dira pas, le jour où vous lui adresserez un signe de votre doigt, ou lorsque vous ferez briller à ses yeux votre anneau: «Stanislas Orzechowski, le pape Jules désire que vous alliez en exil: partez donc!» Non, je vous assure que le roi ne vous obéira pas. Nos lois ne lui permettent pas d'exiler ou d'emprisonner quiconque n'a pas été condamné par le tribunal compétent.» Tout ce que dit Orzechowski touchant l'autorité royale et la liberté des citoyens en Pologne était parfaitement exact, et je ne sache pas qu'aucun autre pays pût jouir à cette époque d'un égal degré de liberté.]
[Note 103: «Le serment, dit Orzechowski en s'adressant au roi, détruit la liberté des évêques, qui ne sont plus que des espions pour la nation et pour le souverain. Le haut clergé, qui s'est volontairement soumis à cet esclavage, a conspiré, par le fait, et s'est constitué en état de révolte contre le pays. Ces conspirateurs ont siégé dans vos conseils, ils ont épié vos projets et les ont fait connaître à leur maître étranger. Si vous vouliez, dans l'intérêt public, arrêter les usurpations du pape, ils vous excommunieraient et exciteraient des émeutes sanglantes. Le pape a lâché les moines, qui se sont abattus sur votre royaume comme une nuée de sauterelles. Voyez-les, conjurés contre vous! comme ils sont nombreux et cruels! Contemplez abbayes, couvents, chapitres, synodes! autant de têtes tonsurées, autant de têtes qui conspirent contre vous!»]
Le clergé, pour lequel Orzechowski était surtout dangereux à cause de l'ascendant que la violence de son langage lui donnait sur les masses populaires, désirait vivement le réduire au silence pour le convertir ensuite à la cause de l'Église catholique. La mort de la femme d'Orzechowski fit disparaître le plus grand obstacle qui s'opposât à sa réconciliation avec Rome. Le Réformiste de la veille se soumit alors à la loi de l'Église qui pouvait récompenser généreusement ses services. Il attaqua les Protestants avec une vivacité égale à celle qu'il avait déployée contre Rome[104]. Il défendit la suprématie du pape sur tous les souverains de la chrétienté, et soutint cette cause avec plus d'audace et de vigueur qu'on ne l'avait jamais fait[105]. Les doctrines qu'il développa dans la véhémence de sa passion, présentent d'autant plus d'intérêt qu'elles peuvent être considérées comme l'exposé fidèle des principes qui auraient gouverné le monde si l'Église romaine avait triomphé. Il ne fit en définitive que proclamer les opinions de cette Église, et le cardinal Hosius donna son approbation complète à toutes ses propositions. Mais pourquoi remonter au XVIe siècle? La doctrine qui reconnaît la suprématie du pape sur les rois n'a-t-elle pas été défendue de nos jours, comme elle le fut par Orzechowski, et avec un style beaucoup plus remarquable, par des écrivains de premier mérite, tels que le comte de Maistre, dans les _Soirées de Saint-Pétersbourg_, et par l'abbé de Lamennais? Ce dernier, il est vrai, après avoir défendu le despotisme politique et spirituel, est passé à l'autre extrême avec une versatilité semblable à celle d'Orzechowski, sinon par les mêmes motifs d'intérêt personnel.
[Note 104: «Ces abominables sauterelles d'Ariens, de Macédoniens, d'Eutychéens et de Nestoriens se sont abattues dans vos champs. Elles croissent en nombre et se répandent dans toute la Pologne et en Lithuanie, grâce à la négligence des magistrats. Une bande insolente allume l'incendie, détruit les églises, méconnaît les lois, corrompt les moeurs, méprise l'autorité et ravale le gouvernement. Elle renversera le trône. Il importe bien plus de vaincre les fureurs de l'hérésie que l'ennemi moscovite!»]
[Note 105: Orzechowski dit: «Le roi n'est établi que pour protéger le clergé. Le souverain-pontife a seul le droit de faire les rois, et, dès lors, il a pleine autorité sur eux. La main d'un prêtre est la main de Jésus-Christ.... L'autorité de saint Pierre ne peut être subordonnée à aucune autre; elle est supérieure à tout: elle ne paye ni tributs ni taxes. La mission du prêtre est supérieure à celle du roi. Le roi est le sujet du clergé; le roi n'est rien sans le prêtre. Le pape a le droit d'enlever au roi sa couronne. Le prêtre sert l'autel, mais le roi sert le prêtre et n'est que son ministre armé, etc., etc.» Orzechowski représentait l'État sous la forme d'un triangle, avec le clergé au sommet; le roi, ainsi que les nobles, remplissaient le corps de ce triangle; le reste de la nation n'était rien. Il recommandait aux nobles de gouverner le peuple paternellement.]
Orzechowski était cependant un allié trop dangereux pour rendre à l'Église romaine, dont la situation était presque désespérée, l'influence qu'elle avait perdue. Le roi Sigismond-Auguste, prince éclairé et tolérant, montrait une vive prédilection pour les doctrines des Réformistes. Les _Institutes_ de Calvin étaient lues et commentées devant lui par Lismanini, Italien fort instruit dont j'ai déjà parlé, et il accueillait très gracieusement les lettres que Calvin lui adressait. Il était entouré de Protestants ou d'hommes qui désiraient la réforme de l'Église, tels que François Krasinski, qui avait été élevé avec lui, et qui, après avoir étudié sous Melanchton, était devenu évêque de Cracovie. Les Réformistes espéraient que le roi se déclarerait contre Rome; mais ce qui arrêtait surtout Sigismond, c'étaient les luttes intérieures qui déchiraient le Protestantisme. Il voulait, toutefois, réformer l'Église en convoquant un synode national. Ce voeu, partagé par un grand nombre de personnages considérables de la noblesse et même du clergé, fut exprimé par la diète de 1552, renouvelé par celle de 1555, les députés ayant insisté sur la nécessité de réunir un synode national, sous la présidence du roi lui-même, pour réformer l'Église en prenant pour base les Saintes-Écritures. On devait appeler au sein de cette assemblée les représentants de toutes les sectes religieuses du pays, ainsi que les Réformateurs les plus célèbres de l'Europe, Calvin, Beza, Melanchton et Vergerius qui se trouvait alors en Pologne. Mais l'homme qui inspirait le plus de confiance pour le succès de cette grande oeuvre, était Jean Laski, ou Lasco, qui avait acquis déjà une haute réputation en Allemagne et en Angleterre. Je crois devoir arrêter l'attention de mes lecteurs sur ce personnage éminent.
CHAPITRE VII.
POLOGNE.
(Suite.)
Jean A Laski ou Lasco; sa famille, ses travaux évangéliques en Allemagne, en Angleterre et en Pologne. -- Arrivée du nonce Lippomani, et ses intrigues. -- Synode catholique de Lowicz et meurtre juridique d'une jeune fille et de plusieurs Juifs, meurtre commis par ce synode à l'instigation de Lippomani. -- Le prince Radziwill le Noir; services qu'il a rendus à la cause de la Réforme.
La famille des Laski a produit, pendant le XVIe siècle, plusieurs hommes illustres dans l'Église, dans la politique et dans les camps. Jean Laski, archevêque de Gniezno, chancelier de Pologne, publia en 1506 la première collection des lois de ce pays, collection connue sous le nom de _Statut de Laski_. Il avait trois neveux, qui tous acquirent une réputation européenne. Stanislas résida long-temps à la cour du roi de France, François Ier, qu'il accompagna à la bataille de Pavie et dont il partagea la captivité; puis il revint dans son pays où il fut successivement revêtu des plus hautes dignités. Jaroslav, dont les talents extraordinaires et l'expérience militaire et politique sont attestés par les premiers écrivains de l'époque, par Paul Jovius, Érasme, etc., est demeuré surtout célèbre par le rôle qu'il joua lors de l'intervention des Turcs en Hongrie et du siége de Vienne en 1529[106]. Le troisième frère était Jean Laski le Réformiste. Il naquit en 1499; destiné dès sa jeunesse à la carrière de l'Église, il reçut une excellente instruction et visita les différents pays de l'Europe, où il se mit en relation avec les savants les plus distingués de son temps. En 1524, il fut, en Suisse, présenté à Zwingle, qui jeta dans son âme les premiers doutes sur l'orthodoxie de l'Église romaine. Il passa l'année 1525 à Bâle avec Érasme, chez lequel il vivait et qui avait pour lui une admiration presque enthousiaste. Laski fit voir le prix qu'il attachait à l'amitié d'Érasme, en subvenant à tous ses besoins avec autant de générosité que de délicatesse. Non-seulement il le remboursa très largement de toutes les dépenses occasionnées par son séjour, mais encore il lui acheta sa bibliothèque, dont il lui laissa la jouissance sa vie durant[107]. Il est probable qu'il dut à Érasme cette rare douceur de caractère qui distingua tous ses actes.
[Note 106: Après la mort de Louis le Jagellon, roi de Hongrie, qui périt à la bataille de Mohacz contre les Turcs, en 1525, et ne laissait point de postérité, un parti puissant éleva au trône Jean Zapolya, woïvode de Transylvanie. Celui-ci ne put se maintenir en présence de Ferdinand d'Autriche, qui avait été élu par le parti opposé, et qui, ayant épousé une soeur du dernier roi, lui succéda en Bohême, avec l'aide de son frère Charles-Quint. Zapolya se retira en Pologne, où Jaroslav Laski lui proposa de le replacer sur le trône de Hongrie en s'appuyant du secours des Turcs. Zapolya donna à Laski ses pleins pouvoirs, et lui promit, en récompense de ses services, la principauté de Transylvanie. Laski se rendit donc à Constantinople: il n'avait rien à offrir, et il avait tout à demander. Cependant, ses négociations furent si heureuses, que, le 20 février 1528, deux mois seulement après son arrivée, il signa un traité d'alliance contre l'Autriche avec le sultan Soliman, qui s'engageait à rendre à Zapolya la couronne de Hongrie, sans autre condition que celle d'être reconnu comme le protecteur ou _le frère aîné_ du nouveau roi. Le succès de l'ambassade de Laski fut dû en grande parti à l'influence slave. Le vizir et les principaux dignitaires de la Turquie étaient des Slaves de Bosnie, qui avaient embrassé l'islamisme et étaient devenus les plus fidèles sujets de la Porte, tout en conservant leur langue et un vif attachement pour la nationalité slave. On parlait à la cour du sultan le slave autant que le turc, et Laski put s'entretenir librement avec le vizir et les ministres, qui le traitaient comme un compatriote. Laski a laissé un journal de son voyage, et il cite les paroles remarquables qui lui furent adressées par Mustapha-Pacha: «Nous sommes du même peuple; vous êtes Lekh[106-A], et je suis Bosnien. Il est naturel que chacun préfère son pays à tout autre.» Ces paroles, dites par un Slave musulman, investi d'une haute fonction de l'Empire turc, à un Polonais chrétien, prouvent la force des affinités slaves et indiquent le parti que l'on pourrait tirer de ces dispositions nationales.--Conformément au traité, une armée turque rétablit Zapolya sur le trône de Hongrie, et vint mettre le siége devant Vienne, qui fut sur le point d'être prise. Cependant Zapolya oublia ce qu'il devait à Laski, ou plutôt il ne put supporter l'idée d'être à ce point son obligé. Au lieu de recevoir la principauté de Transylvanie, Laski fut accusé de conspiration et emprisonné. L'influence de ses amis le fit remettre en liberté: son innocence fut proclamée par lettres-patentes, et il reçut en dédommagement des sommes qu'il avait dépensées au service de Zapolya, les villes de Kesmark et de Debreczyn. L'âme fière de Laski ne pouvait être apaisée par cet acte de justice péniblement arraché à l'ingratitude d'un roi qui lui devait sa couronne. Il quitta le service de Zapolya et résolut de défaire son propre ouvrage en détrônant ce prince. Il se rendit, en conséquence, auprès de Ferdinand d'Autriche, qui accueillit à bras ouvert un allié aussi précieux. En 1540, lorsque Ferdinand réunissait une armée pour reconquérir la Hongrie, Laski fut envoyé à Constantinople pour empêcher Soliman de secourir Zapolya. Son arrivée à la cour ottomane, dans un rôle diamétralement opposé à celui qu'il avait rempli douze années auparavant, excita la colère et les soupçons du sultan, qui le fit emprisonner. Sa vie fut même quelque temps en péril; mais il réussit à calmer Soliman, et rentra tout-à-fait en grâce. Il tomba malade à Constantinople et se retira en Pologne; il mourut en 1542 des suites de cette maladie, à laquelle on a supposé que le poison n'était pas étranger. Son fils Albert, palatin de Sieradz, visita l'Angleterre en 1583, et fut reçu par la reine Élizabeth avec les marques de la plus haute distinction. On lui rendit à Oxford les honneurs réservés d'ordinaire aux souverains. (Voyez _Wood's History and antiquities of Oxford_, traduction anglaise, vol. 2, pag. 215-218.)]
[Note 106-A: Nom donné anciennement aux Polonais par les Russes et adopté par les Turcs.]
[Note 107: Érasme exprime dans ses lettres la plus vive admiration pour les talents et le caractère de Laski. Il dit que, malgré son grand âge, il tira grand profit de ses relations avec ce jeune savant. Laski n'avait alors que vingt-six ans, et il était déjà connu des personnages les plus éminents de son époque: ainsi, dans une lettre écrite à Marguerite de Navarre, soeur de François Ier, à l'occasion de la bataille de Pavie, Érasme mentionne les lettres écrites par cette reine à Jean Laski, son hôte. Il est probable que Laski fut connu de la reine de Navarre par l'entremise de son frère Stanislas, qui était attaché à la cour de François Ier.]