Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 15
Bien que les doctrines des Hussites se fussent répandues dans une grande partie de la Pologne, elles n'avaient point, dans ce pays, les sympathies nationales qui leur donnèrent tant de force en Bohême, parce que la nationalité polonaise n'avait point à lutter contre l'élément germanique; en Bohême, cette lutte datait de l'affaire de l'Université de Prague et de l'exécution de Jean Huss, qui dirigeait un mouvement à la fois politique et religieux. Cependant, je le répète, grâce aux affinités des Slaves avec la Bohême et à leur propre mérite, les doctrines des Hussites avaient pris racine en Pologne, comme le prouvent les règlements du clergé catholique; elles étaient accueillies par un grand nombre d'esprits, et préparaient le terrain à la Réforme du XVIe siècle[89]. La création, en 1400, de l'Université de Cracovie, qui enfanta le génie de Copernic, après un siècle à peine d'existence, imprima une impulsion vigoureuse au mouvement intellectuel de la Pologne. Les chaires de cet établissement étaient principalement occupées par des indigènes qui comptaient un grand nombre de savants, formés dans les Universités de l'Italie, à Paris, et surtout à Prague où les Polonais possédaient un collége. Dès ce moment, l'instruction fut très vivement encouragée par les honneurs, les émoluments et les perspectives des bénéfices attachés aux chaires de l'Université de Cracovie; car on choisissait ordinairement, parmi les plus illustres professeurs, les candidats pour les évêchés vacants. Aussi, pendant le XVe siècle, l'Église polonaise peut-elle citer avec orgueil plusieurs prélats aussi distingués par leur science que par leur piété;--entre autres, Dlugosz, qui rendit de grands services à son pays par la protection qu'il accorda aux lettres, par l'accomplissement d'importantes missions diplomatiques et par la publication des _Annales_, ouvrage fort estimé de tous les savants de l'Europe;--Martin Tromba, archevêque de Gniezno et primat de Pologne, qui joua un rôle éminent au concile de Constance, et qui forma le projet d'introduire dans les cérémonies du culte la langue nationale, ou, tout au moins, de rendre intelligible pour le peuple, la liturgie latine, dont il fit traduire les livres en polonais[90].
[Note 89: La plus ancienne poésie polonaise que l'on ait conservée, après l'hymne à la Vierge[89-A], est une poésie en l'honneur du réformateur anglais. Ce poème a été composé vers le milieu du XVe siècle, par André Galka Dobrzynski, maître ès-arts de l'Université de Cracovie. En voici la traduction aussi littérale que possible:
«Vous, Polonais, Allemands, et toutes les nations! Wiclef vous parle le langage de la vérité! La terre et la chrétienté n'ont jamais eu et n'auront jamais d'homme plus grand que lui. Que celui qui désire se connaître, approche Wiclef; celui qui suivra sa voie, ne s'égarera jamais.
»Il a révélé la sagesse divine, la science humaine et des vérités qui étaient inconnues aux sages.
»Il a écrit d'inspiration sur la dignité ecclésiastique, sur la sainteté de l'Église, sur l'Antechrist italien, sur la perversité des papes.
»Vous, prêtres du Christ, qui êtes appelés par le Christ, suivez Wiclef.
»Les papes impériaux sont des antechrists; leur pouvoir procède de l'Antechrist,--des dons des empereurs allemands.
»Sylvestre, le premier pape, a emprunté son pouvoir au dragon Constantin, et il a versé son venin sur toutes les églises; conduit par Satan, Sylvestre a trompé l'empereur et s'est emparé de Rome par fraude.
»Nous désirons la paix;--prions Dieu! aiguisons nos glaives, et nous vaincrons l'Antechrist. Frappons l'Antechrist avec le glaive, mais non avec un glaive de fer. Saint Paul dit: «Tuez l'Antechrist avec le glaive du Christ.»
»La vérité est l'héritage du Christ. Les prêtres ont caché la vérité; ils la craignent, et ils trompent le peuple avec des fables. Ô Christ! pour le salut de tes blessures, envoie-nous des prêtres qui puissent nous guider dans les voies de la vérité et ensevelir l'Antechrist!»
Le même auteur a écrit, sur les oeuvres métaphysiques de Wiclef, un commentaire latin dont le manuscrit est conservé dans la bibliothèque de l'Université de Cracovie. Il fut obligé de quitter cette ville, mais il trouva asile à la cour de Boleslav, prince d'Oppeln (Silésie), qui professait les doctrines de Jean Huss.
J'ai puisé ces détails dans l'histoire de la littérature polonaise, publiée par M. Michel Wiszniewski, élève de l'Université d'Édimbourg et long-temps professeur à celle de Cracovie. Cet ouvrage, réellement national, qui ne le cède à aucune des plus célèbres histoires de ce genre, telles que celles de Tiraboschi, Ginguené, Sismondi, etc., n'a malheureusement pas été terminé, l'auteur ayant dû s'exiler de son pays et s'établir en Italie. Puissent des circonstances plus favorables permettre à M. Michel Wiszniewski de compléter son travail, bien qu'il n'ait plus rien à ajouter à la réputation qu'il s'est acquise dans le monde littéraire.]
[Note 89-A: Cet hymne célèbre, qui était chanté par les soldats polonais avant la bataille, et qui a été composé par saint Adalbert au commencement du XIe siècle, a été traduit en anglais par le docteur Bowring, dans ses extraits de poésie polonaise, et en français, par....]
[Note 90: Un manuscrit de cette traduction a été conservé à Varsovie dans la bibliothèque Zaluski, ainsi appelée du nom de deux frères qui, élevés à l'épiscopat, la fondèrent à grands frais. Elle était considérée comme l'une des plus riches de l'Europe, et les deux prélats en firent don à l'État; mais, lors du démembrement de la Pologne en 1795, elle fut transportée à Saint-Pétersbourg. Cet acte de spoliation fut accompli sans aucun soin, et les livres les plus précieux furent perdus dans le transport.]
Nous trouvons une preuve très remarquable de l'élévation de sentiments qui distinguait, à cette époque, le clergé polonais, dans la dissertation qui fut présentée au concile de Constance, et lue publiquement le 8 juillet 1418, par le docteur Paul Voladimir, recteur de l'Université de Cracovie et chanoine de la cathédrale. Cette dissertation attaque vivement le principe reconnu et pratiqué par les chevaliers teutoniques, à savoir: _que les Chrétiens sont autorisés à convertir les infidèles par la force des armes, et que les terres des infidèles appartiennent de droit aux chrétiens_; principe en vertu duquel le pape concéda aux chevaliers la possession de la Prusse, habitée par une population païenne, qui fut, dès ce moment, conquise, baptisée, et soumise en outre au plus rude servage.
Rappelons, enfin, le projet de réforme ecclésiastique présenté à la diète polonaise de 1459, par Ostrorog, palatin de Posen. Ce projet, sans rien toucher aux dogmes ni aux rites de l'Église catholique romaine, signalait énergiquement les abus et proposait des réformes si décisives, que son adoption eût amené la séparation avec Rome plus rapidement peut-être que ne l'eussent fait les plus violentes attaques dirigées contre le dogme[91]. Il y avait, dans plusieurs pays, des hommes qui critiquaient isolément les abus de l'Église; mais, ici, il s'agissait d'une critique faite publiquement par un sénateur du royaume à rassemblée des États, et d'après laquelle on peut se former une idée des sentiments qui animaient, à cette époque, les hommes d'État de la Pologne. Ce furent sans doute ces dispositions qui permirent au roi Casimir III de porter secours au roi de Bohême, Georges Podiebradski, bien que celui-ci fût excommunié et malgré la vive opposition du pape et des évêques. Casimir n'eût point osé résister à l'autorité, s'il n'avait été soutenu par l'opinion publique de son pays.
[Note 91: Dans ce plan de réforme, Ostrorog soutenait que le Christ ayant déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, le pape n'avait aucune autorité à exercer sur le roi de Pologne, et qu'il ne devait pas exiger de ce dernier une attitude et un langage contraires à sa dignité;--que Rome tirait chaque année du pays de fortes sommes d'argent sous prétextes religieux, mais, en réalité, par des moyens de superstition, et que l'évêque de Rome inventait les motifs les plus injustes pour lever des taxes destinées non aux vrais besoins de l'Église, mais à l'intérêt personnel du pape;--que tous les procès ecclésiastiques devaient être jugés dans le pays, et non à Rome, «qui ne prenait aucune brebis sans tondre la laine;»--qu'il y avait, parmi les Polonais, des gens qui respectaient les affiches de Rome, ornées de cachets rouges et de ficelles de chanvre et placées à la porte d'une église, mais que l'on ne devait pas ajouter foi à ces impostures de l'Italie.»--Il ajoute: «N'est-ce pas chose ridicule de voir le pape nous imposer, en dépit du roi et du sénat, je ne sais quelles bulles appelées indulgences? Le pape soutire de l'argent en promettant au peuple de l'absoudre de ses péchés; et cependant Dieu a dit par la voix de son prophète: «Mon fils, donnez-moi votre coeur et non votre argent.» Le pape prétend qu'il emploie ses trésors à l'érection des églises, mais, par le fait, il ne s'en sert que pour enrichir sa famille. Je passe sous silence des actes encore plus blâmables. Il y a des moines qui croient encore à de pareilles fables; il y a un grand nombre de prédicateurs qui ne pensent qu'à récolter une riche moisson et à se nourrir des dépouilles du pauvre peuple.» Ostrorog se plaint, en outre, de l'incapacité de certains moines. «Avec une tonsure et un capuchon, dit-il, le premier venu se croit apte à corriger le genre humain. Il crie, et beugle presque, dans la chaire, où il ne rencontre aucun antagoniste. Les hommes instruits, et même le vulgaire, ne peuvent écouter sans horreur les non-sens et même les blasphèmes de ces prédicateurs.»]
Ainsi, il est évident que le terrain était suffisamment préparé pour la Réforme en Pologne, avant que ce mouvement se fût déclaré en Allemagne et en Suisse, et je crois que la Pologne n'avait point besoin d'être stimulée par l'exemple de l'étranger. Les premières pensées de Réforme se firent jour dans un livre publié à Cracovie en 1515, c'est-à-dire deux ans avant que Luther fût entré en lutte avec Rome. Ce livre posait ouvertement le principe de la Réforme, et proclamait--«que l'on ne doit ajouter foi qu'à la Bible, et que l'on peut se dispenser d'obéir aux commandements humains[92].--Les doctrines de Luther se répandirent très rapidement dans la Prusse polonaise, habitée par des bourgeois allemands fréquemment en rapport avec l'Allemagne. À Dantzick, qui était la principale ville de cette province, et qui, sous la suzeraineté des rois de Pologne, jouissait d'une liberté complète pour son administration intérieure, la réforme de Wittemberg fit de tels progrès, qu'en 1524 ses adhérents possédaient cinq églises. Malheureusement, les réformateurs furent aveuglés par leurs succès; et, au lieu de poursuivre leurs avantages par les moyens qu'ils avaient d'abord employés, par la persuasion, ils eurent recours à la violence, et imprimèrent à leurs cultes un caractère politique. Quatre mille hommes armés entourèrent l'Hôtel-de-Ville avec des canons, et forcèrent le conseil, composé de membres de l'aristocratie de la cité, à se dissoudre et à signer une déclaration constatant qu'il avait, par ses propres actes, provoqué l'insurrection. Le nouveau conseil, choisi dans le parti du mouvement, abolit entièrement les cérémonies du culte catholique, ferma les monastères, et ordonna que les couvents et autres édifices consacrés au clergé fussent convertis en écoles et en hôpitaux. Il déclara que les biens de l'Église seraient réunis au domaine de l'État; il les laissa cependant intacts.
[Note 92: _Épître de Bernard de Lublin à Simon de Cracovie._ Deux écrits antérieurs, _De vero cultu Dei_ et _De matrimonio sacerdotum_, publiés à Cracovie en 1504, contenaient également des doctrines que Rome considère comme des hérésies.]
Cette révolution ne pouvait se justifier; car un très grand nombre d'habitants adhéraient aux principes de l'ancienne Église, et ils avaient incontestablement le droit de jouir, quant à l'exercice de leur culte, d'une liberté égale à celle que les Réformistes réclamaient pour eux-mêmes. Le changement opéré par la violence d'un parti et non par le vote réfléchi des citoyens dans l'ordre religieux et politique, était aussi illégal qu'injuste, et il ne pouvait avoir d'autre caractère aux yeux du roi, quelle que fût, d'ailleurs, l'opinion personnelle de ce prince.
Le trône de Pologne était alors occupé par Sigismond Ier, noble coeur et esprit élevé. Une députation de l'ancien conseil de Dantzick se présenta devant lui en habits de deuil, le suppliant de sauver la ville, attaquée par l'hérésie, et de rétablir les institutions. Elle l'assura, en même temps, que la majorité des citoyens désirait cette restauration. Le roi invita les chefs de la révolution à comparaître en sa présence: ceux-ci, tout en protestant de leur fidélité, refusèrent d'obéir à cet ordre; ils furent mis hors la loi par la diète, et le roi se rendit lui-même à Dantzick, pour réinstaller le conseil, pendant que les principaux chefs du mouvement étaient exécutés ou bannis.
Cet acte de Sigismond Ier ne peut être considéré que comme une mesure politique; il ne se rattachait à aucun plan de persécution religieuse. Si le roi avait laissé libre carrière à la révolte dans une ville soumise à son autorité, il eût encouragé d'autres soulèvements qui auraient compromis la tranquillité générale. Il ne poursuivit aucun disciple du Protestantisme dans les diverses provinces de ses États, et, si les Réformistes de Dantzick s'étaient contentés d'une prédication pacifique, il ne les aurait pas inquiétés. En effet, bien qu'en rétablissant l'ancienne administration de Dantzick, il eût prohibé l'hérésie, il y toléra complètement, peu d'années après, les paisibles manoeuvres du Luthéranisme qui devint, sous le règne suivant, la religion de la majorité des habitants, sans qu'il fût porté atteinte à la liberté des catholiques romains. Sigismond professa publiquement ses intentions tolérantes dans une réponse adressée au célèbre Jean Eck ou Eckius, qui lui avait dédié un livre contre Luther, où il le pressait de persécuter les hérétiques et de suivre l'exemple de Henry VIII d'Angleterre qui venait de publier un livre contre le réformateur allemand: «Que le roi Henry écrive contre Martin, si bon lui semble, dit Sigismond; quant à moi, je demeurerai le roi des brebis et des boucs.»
Le progrès intellectuel que j'ai déjà signalé favorisa la cause de la Réforme, qui fut également secondée par la constitution politique du pays. Il n'y avait peut-être pas alors de nation plus libre que la Pologne. Cette liberté était, il est vrai, restreinte aux classes nobles: mais la noblesse polonaise ne pouvait être comparée à celle des royaumes de l'Europe occidentale; elle formait une sorte de caste militaire qui comprenait à peu près le dixième de la population, en sorte que le nombre des habitants jouissant de droits politiques, se trouvait, proportionnellement à l'ensemble, plus considérable que ne l'était celui des électeurs en France, avant l'application du suffrage universel. Il y avait, dans cette caste, des familles dont la fortune et l'influence égalaient celles des plus puissants barons de la féodale Angleterre; d'autres, au contraire, cultivaient elles-mêmes leurs champs. Mais, quelle que fût l'inégalité des fortunes, tous les nobles étaient égaux en droit. Le plus pauvre, dans sa cabane, était un _seigneur_ aussi bien que le riche dans son palais, et sa personne était aussi efficacement protégée par le _neminem captivabimus_, l'_habeas corpus_ du Polonais[93].
[Note 93: La loi _neminem captivabimus nisi jure victum_, fut établie par la diète de 1431. D'après cette loi, le roi, qui représentait alors le pouvoir judiciaire ainsi que l'autorité exécutive, ne pouvait faire emprisonner aucun noble, si ce n'est dans le cas de _flagrant délit_; mais il devait accepter une caution en rapport avec le délit qui donnait lieu à l'accusation.]
Cette corporation puissante n'était pas moins jalouse des empiètements du clergé que de ceux de l'autorité royale, et ces dispositions devaient faciliter le progrès des nouvelles doctrines. Les villes qui, pour la plupart, étaient très florissantes, se gouvernaient d'après les lois municipales importées de l'Allemagne; et, par le fait, elles formaient de petites républiques, administrées par des magistrats civils qui rendaient la justice au civil comme au criminel.
Un écrivain contemporain constate que les ouvrages de Luther furent publiquement vendus à l'Université de Cracovie, qu'on les lut avidement, sans que les théologiens polonais exprimassent aucun sentiment de désapprobation. Quant à lui, ajoute-t-il, à mesure qu'il les parcourait, ses vieilles opinions faisaient place à une conviction nouvelle[94]. Telles étaient, en Pologne, les dispositions des esprits les plus éclairés, qui, cependant, n'en étaient encore arrivés qu'au doute. Une société secrète, composée des étudiants les plus instruits, prêtres et laïques, se réunissait fréquemment pour discuter sur les matières religieuses, et notamment sur les nouvelles publications anti-papistes, qui se produisaient en Europe et qui lui étaient transmises par Lismanini, moine italien, confesseur de l'épouse de Sigismond, Bona Sforza, et qui prenait une part active à ces réunions. Les dogmes de l'Église romaine qui ne s'appuyaient pas sur la lettre des Écritures, étaient librement examinés; mais, à l'une de ces réunions, un prêtre belge, nommé Pastoris, attaqua le mystère de la Trinité comme étant incompatible avec l'unité de Dieu. Cette doctrine, toute nouvelle en Pologne (bien qu'elle eût été déjà mise en avant dans les oeuvres de Servet), émut à tel point les personnes présentes, qu'elles demeurèrent stupéfaites et terrifiées, en songeant qu'une proposition aussi hardie conduirait à la négation de la religion révélée. Elle fut adoptée par quelques membres, et amena l'établissement, en Pologne, d'une secte qui devint plus tard célèbre sous le nom de Socinianisme, bien que ni Lelius ni Faustus Socin n'en soient les véritables fondateurs. D'autre part, l'audacieuse proposition de Pastoris jeta l'effroi dans les âmes timorées, et arrêta un grand nombre de Réformistes, qui préférèrent demeurer fidèles à l'Église établie, malgré ses erreurs et ses abus, plutôt que de s'aventurer dans une voie qui les eût plongés dans un pur déisme, en réduisant la Bible à un simple code de morale. Toutefois, il y eut des esprits fermes et sincères qui résolurent de poursuivre la recherche de la vérité, non point seulement avec leur raison, mais avec le texte même des Écritures.
[Note 94: Modrzewski.]
À l'époque où ce mouvement religieux agitait les hautes classes à Cracovie, les masses populaires, dans la province de Posen, furent excitées plus vivement encore par l'arrivée des Frères Bohêmes. Ceux-ci, exilés de leur pays au nombre de mille environ, se dirigèrent vers la Prusse où le duc Albert de Brandebourg leur offrait un asile. Lors de leur passage à Posen, en juin 1548, André Gorka, juge suprême des provinces de la Grande-Pologne[95], membre de la noblesse et très riche, les accueillit avec empressement et les logea dans ses domaines. Il avait déjà embrassé très chaudement les doctrines de la Réforme. Les Frères Bohêmes célébrèrent publiquement le service divin; leurs sermons et leurs hymnes, dont les habitants comprenaient le langage, leur concilièrent les sympathies de la population. Leur origine slave leur donnait des avantages que le Luthéranisme, d'origine germanique, ne possédait pas, et leur permettait d'espérer la conversion de toute la province où ils avaient trouvé une hospitalité si généreuse. L'évêque de Posen, voyant le danger que courait son autorité spirituelle, obtint du roi Sigismond-Auguste, qui venait de succéder à son père Sigismond Ier, un ordre d'exil contre les Frères Bohêmes. On aurait pu éluder cet ordre ou en obtenir la révocation; mais les Frères, craignant de soulever des troubles, se rendirent en Prusse, où le duc Albert leur accorda la naturalisation, une complète liberté religieuse, ainsi qu'une église pour leur culte: en même temps, la protection de ce prince les défendit contre les attaques que les docteurs luthériens commençaient à diriger contre leurs dogmes[96]. L'année suivante, 1549, un grand nombre de Frères retournèrent en Pologne où ils avaient été si bien reçus, et ils y continuèrent leurs travaux sans être inquiétés. Leurs congrégations s'accrurent rapidement; plusieurs grandes familles, les Leszczynski, les Ostrorog, etc., adoptèrent leurs doctrines; en peu de temps ils élevèrent environ quatre-vingts églises dans la province de la Grande-Pologne, indépendamment de celles qu'ils avaient fondées sur différents points du pays.
[Note 95: La Pologne était divisée politiquement en Pologne _grande_ et _petite_. La première de ces deux provinces, comprenant la région de l'Ouest, reçut le nom de _grande_, parce qu'elle fut le berceau de la monarchie qui s'étendit successivement vers l'Est et vers le Sud. Elle était cependant moins vaste que la _Petite-Pologne_, qui comprenait la région du Sud-Est.]
[Note 96: Les Frères Bohêmes ne jouirent de cette protection que durant la vie du duc Albert. Après sa mort, la persécution reprit son cours. En 1568, on défendit aux Frères l'exercice public de leur culte; on leur ordonna de signer les vingt articles de la Confession reconnue en Prusse, et on leur défendit d'entretenir aucunes relations avec leurs coreligionnaires, soit de Pologne, soit de Bohême. Cette situation les décida à émigrer en 1574 pour la Pologne, où leurs églises étaient devenues nombreuses et où la loi garantissait la liberté des cultes.]
Ici se présente un incident qui tourna encore au profit du Protestantisme. Les étudiants de l'Université de Cracovie ayant eu une querelle avec les bedeaux du recteur, ceux-ci firent usage de leurs armes et tuèrent plusieurs jeunes gens. On demanda justice contre les meurtriers en accusant le recteur, qui était dignitaire de l'Église, d'avoir ordonné le massacre. Les étudiants reçurent la promesse que l'affaire serait jugée; mais ils étaient si irrités que, malgré les efforts de quelques personnes influentes, ils quittèrent Cracovie en masse et se rendirent presque tous dans les Universités étrangères, notamment à l'Académie protestante de Goldberg en Silésie et à l'Université récemment établie à Koenigsberg, d'où ils revinrent plus tard, conservant l'empreinte profonde des opinions réformistes[97].
[Note 97: L'Université de Koenigsberg contribua puissamment à répandre en Pologne la connaissance des Écritures, en publiant les premières Bibles et les premiers écrits anti-papistes qui aient paru dans la langue du pays. Elle avait été fondée en 1544 par Albert, duc de Prusse, en vue de populariser les principes protestants. Une anecdote assez curieuse se rapporte à sa création. À cette époque, la sanction du pape ou de l'empereur semblait indispensable pour la fondation d'une Université, et Sabinus, le premier recteur de l'Université de Koenigsberg, était tellement pénétré de cette pensée, qu'il s'adressa au cardinal Bembo afin d'obtenir du pape l'autorisation d'ériger une école qui avait pour but avoué de combattre l'autorité de Rome. Le cardinal Bembo répondit à cette singulière requête par un refus poli. L'Empereur rejeta de même la demande, qui ne fut accordée que par Sigismond-Auguste, roi de Pologne, se fondant sur son titre de suzerain du duc de Prusse. Chose bizarre! l'autorisation donnée pour l'érection d'une Université protestante, fut contresignée par un évêque catholique romain, Padniewski, chancelier de Pologne.]