Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 14
La langue bohémienne, qui était usitée dans toutes les affaires officielles, et dont la noblesse était si fière, devint un objet de mépris. Les hautes classes adoptèrent l'allemand, que les bourgeois furent obligés d'apprendre, parce que dans les villes les sermons étaient prononcés en cette langue. Les campagnes seules conservèrent l'idiome national, que l'on appela dédaigneusement «la langue des paysans.» Autant les sciences, la littérature et les arts avaient été florissants sous les règnes de Maximilien et de Rodolphe, autant ils déclinèrent à cette triste époque. Je ne sache pas qu'il y ait eu, après l'expulsion des Protestants, un seul savant de quelque mérite. L'Université de Prague était aux mains des Jésuites, et encore le pape avait-il ordonné d'y suspendre toute promotion, en sorte que l'on ne pouvait plus y recevoir aucun degré académique. Quelques patriotes, prêtres ou laïques, protestèrent contre cette mesure, mais ce fut en vain. Les Jésuites et d'autres ordres occupaient la grande majorité des écoles, où l'on n'enseignait guère qu'un latin corrompu. Sans doute, il y avait parmi les Jésuites des hommes très distingués; mais on sait que leurs principes sont contraires à l'instruction du peuple, et ils s'appliquaient à maintenir leurs élèves dans une honteuse ignorance, afin de garder leur supériorité, non-seulement sur les laïques, mais aussi sur les autres congrégations. Ils allaient de ville en ville, exigeant que les habitants leur fissent voir les livres qu'ils possédaient. Ces livres étaient examinés et le plus souvent brûlés; c'est ce qui explique aujourd'hui la rareté des livres bohémiens. Les Jésuites voulurent également effacer toute trace d'anciens souvenirs littéraires; ils contèrent à leurs élèves, qu'avant leur arrivée, le pays était voué à la plus profonde ignorance; ils dissimulèrent les travaux, les noms mêmes des savants illustres qui avaient précédé cette triste époque. Aucun des écrits du noble Balbinus sur l'ancienne littérature de la Bohême n'aurait pu être publié avant la suppression de leur ordre, parce qu'ils avaient soin de n'en communiquer le manuscrit à personne. Les Bohémiens changèrent même leur costume national et adoptèrent peu à peu le costume actuel. Je dois également faire remarquer qu'à cette même époque se termine l'histoire des Bohémiens, et que celle des autres nations établies en Bohême commence. (_Pelzel's Geschichte von Boehmen_, _p. 185 et suiv._)
Mais si cet abaissement de la Bohême fut l'oeuvre des satellites coalisés de Rome et de l'Autriche,--des prêtres et des soldats,--il faut surtout l'attribuer à la lâcheté des souverains protestants qui, sauf de rares exceptions, trahirent la défense de leur foi.
Il est, en vérité, surprenant que divers écrivains protestants semblent embarrassés pour expliquer la ruine presque complète et si rapide du Protestantisme en Bohême et en Autriche, sous le règne de Ferdinand II. On s'en prenait généralement à la légèreté du caractère slave, à la témérité des chefs de la Bohême, à leur imprudence, que sais-je encore? On croyait voir le doigt d'une fatalité mystérieuse dans cette promptitude avec laquelle Rome était parvenue à reconquérir sur le Protestantisme, dans l'Est de l'Europe, tant de pays qui lui avaient échappé. À mon sens, les causes de la ruine du Protestantisme en Bohême, peuvent se réduire à deux principales, qui sont: 1º la violente persécution dirigée contre les Protestants; 2º l'effet moral que produisit sur les Bohémiens la désertion de ceux qui étaient le plus intéressés au triomphe du nouveau culte. Ce dernier fait était de nature à influencer profondément l'opinion publique, qui pouvait penser, soit que les Protestants ralliés au Catholicisme n'avaient pas été sincères dans leurs idées de Réforme, soit que l'on devait désespérer d'une cause destinée à périr: _Quos Deus vult perdere priùs dementat._ Les Catholiques profitèrent habilement de la situation, qui impressionnait plus vivement la foule que n'auraient pu le faire les raisonnements les plus logiques. L'histoire prouve que le succès a toujours exercé plus de prestige sur les esprits des multitudes, que les mérites ou les défauts des partis triomphants ou vaincus. Il est plus facile et plus profitable de se ranger du côté des vainqueurs, et la plupart des hommes ne sont que trop disposés à croire que la ligne droite se trouve là où se présentent pour eux le plus d'avantages; il n'y a qu'un petit nombre d'âmes généreuses qui soient capables de tenir jusqu'au bout pour une cause qu'ils considèrent comme étant celle de la justice. Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'après la mort ou l'exil des principaux chefs du Protestantisme en Bohême, les masses se soient laissées entraîner, comme un troupeau, sous le joug de l'Église romaine, ou qu'elles aient tenté de dissimuler leur foi en se confondant extérieurement à ses rites. Quelque mystérieux que soient les desseins de la Providence, ils suivent cependant les règles invariables selon lesquelles Dieu dirige les affaires du monde physique et du monde moral; ils présentent un enchaînement de causes et d'effets, dont l'étude ne dépasse point la portée de l'intelligence humaine. S'étonne-t-on de voir un homme se casser le cou ou les jambes en tombant d'une hauteur considérable? De même, il n'est pas surprenant qu'une cause désertée par ses défenseurs naturels, finisse par succomber.
Les princes protestants de l'Allemagne ne tardèrent pas à être cruellement punis, par Ferdinand lui-même, de la lâcheté dont ils avaient fait preuve en abandonnant les Bohémiens. Après avoir eu raison de ces derniers, Ferdinand s'attaqua aux libertés religieuses et politiques de ceux qui les avaient abandonnés à l'heure du péril. Telle fut l'origine de la célèbre Guerre de Trente ans. Les libertés de l'Allemagne ne furent sauvées que par la valeur de Gustave-Adolphe et de ses généraux, et par la politique du grand Richelieu; mais il fallut payer ce service en livrant l'Alsace à la France, et les plus belles provinces du Nord à la Suède. Le traité de Westphalie, qui termina la guerre, régla dans tous leurs détails les rapports qui devaient exister entre les Catholiques et les Protestants de l'Allemagne, mais il ne renferma pas un seul mot en faveur des Protestants de la Bohême. Aucune stipulation ne fut faite, soit pour garantir leur liberté religieuse, soit même pour accorder la plus légère compensation à ceux qui avaient été exilés ou privés de leurs biens pour la défense d'une cause dont les droits étaient raffermis par le traité lui-même. Tous ces avantages furent pour les Allemands; quant aux Bohémiens, il semble que, en raison de leur origine slave, on ne les jugea dignes d'aucune attention. Ils pouvaient bien, en vérité, s'écrier comme le vieux prophète: «J'ai appelé mes amis, mais ils ne m'ont pas écouté.»
Si Gustave-Adolphe avait vécu, le destin de la Bohême eût été tout autre. Malheureusement, le principal auteur du traité de Westphalie paraît s'être conformé à ce célèbre adage: _Quantilla sapientia regitur mundus_; car il n'est point de sage politique qui ne soit fondée en même temps sur la justice.--Ces faits doivent éveiller dans l'âme des Slaves de pénibles réflexions. Les Bohémiens furent traités à cette époque, par les Suédois et les Allemands, leurs coreligionnaires, de la même façon que de nos jours les Polonais ont été traités par les nations de l'Occident, qui leur avaient montré tant de sympathie et qui étaient évidemment intéressées à les soutenir. Je signalerai ici un fait remarquable qui a échappé aux historiens de l'Europe: Au XVe siècle, alors que les opinions religieuses exerçaient encore une influence si considérable sur les affaires politiques, les Polonais catholiques soutinrent les Bohémiens hussites contre les Allemands fidèles à Rome; tandis qu'aujourd'hui, ni le lien religieux, ni les sympathies politiques, ni même la similitude des intérêts, n'ont pu procurer à la Bohême et à la Pologne l'assistance de l'Europe occidentale. Serait-il vrai que ces Slaves, qui luttent pour la conquête de leurs droits, ne doivent plus compter sur le secours de l'Ouest, mais qu'ils peuvent tourner leurs regards vers cette grande nation, slave d'origine, qu'ils ont jusqu'à ce jour si énergiquement combattue? C'est là une opinion qui se répand parmi les Slaves de l'Ouest et du Sud, et dont les évènements récents ne sont pas de nature à arrêter les progrès. Les hommes d'État de l'Europe feront sagement de se préoccuper de cette situation avant qu'il soit trop tard.
La Bohême souffrit, pendant la Guerre de Trente ans, d'effroyables calamités. Ce malheureux pays fut aussi cruellement ravagé par les Suédois et les Saxons (Protestants) que par les troupes catholiques de Tilly et de Wallenstein. Il comptait 732 villes et 34,700 villages; le nombre des villes était réduit de moitié, et la population, qui s'élevait à 3,000,000 d'âmes, tomba à 780,000.
Un grand nombre d'Allemands, attirés par les nouveaux propriétaires et par le gouvernement, s'établirent sur les terres désertes de la Bohême, et repeuplèrent peu à peu les villes; des districts entiers devinrent allemands, à tel point qu'on n'y parlait même plus la langue bohême. L'instruction publique était entièrement entre les mains des Jésuites, qui s'étaient montrés si hostiles à la nationalité slave. Aussi la langue nationale, sans être abolie légalement[83], était-elle menacée de partager le sort du dialecte des Slaves de la Baltique. Heureusement, elle fut sauvée par les efforts de quelques patriotes, notamment de Balbinus, dont j'ai souvent déjà fait mention. Celui-ci revendiqua, dans un traité, les droits de l'idiome national, dont il signala tous les mérites en démontrant combien il était absurde et injuste de le proscrire. D'autres personnages, parmi lesquels on remarque le feld-maréchal Kinsky, soutinrent, après lui, la même cause. En 1781, l'empereur Joseph II publia son édit de tolérance, à la suite duquel tous ceux qui professaient secrètement le Protestantisme déclarèrent ouvertement leur foi. On croit que ce prince hésita quelque temps entre l'allemand et le bohémien pour établir une langue officielle dans toute l'étendue de son empire. L'idée d'imposer un seul et même langage à tant de nationalités différentes qui forment la population des États autrichiens, était assurément très hasardeuse. Cependant Joseph résolut de mettre ce projet à exécution, et il choisit l'allemand de préférence à l'idiome de la Bohême; ce choix était assez naturel, à cause du discrédit où ce dernier était tombé, bien que la majorité de la population autrichienne, composée de Slaves, comprît aisément la langue bohémienne et n'entendît pas un mot de l'allemand. L'allemand fut donc substitué au latin dans les cours professés à l'Université de Prague; il fut introduit dans toutes les écoles, sans en excepter les écoles primaires; les enfants qui n'avaient pas appris l'allemand ne pouvaient être admis dans les écoles latines ni même être pris en apprentissage.
[Note 83: De nombreuses ordonnances déclarèrent que la langue bohémienne jouissait des mêmes droits que la langue allemande; mais, en fait, elle disparut complètement, et ne fut plus employée que dans les rapports des autorités locales avec les classes ignorantes qui ne comprenaient que l'idiome national.]
Ce fut ainsi que le plus grand adversaire des Jésuites imagina une mesure plus fatale à la nationalité slave de la Bohême, que toutes les manoeuvres employées dans le même but par les disciples de Loyola pendant un siècle et demi. Le sentiment national s'émut vivement, et, depuis cette époque, de continuels efforts ont été tentés pour relever la langue et la littérature de la Bohême. L'ordonnance de Joseph devint lettre morte comme tout le reste de ses plans; mais l'élan imprimé à la littérature nationale ne fit que s'accroître, et il a produit un grand nombre d'ouvrages très remarquables. Les nobles de la Bohême ont déployé le zèle le plus actif en faveur de cette littérature; et, chose singulière! les descendants de ces étrangers qui avaient reçu des propriétés en Bohême pour les services qu'ils avaient rendus à la dynastie autrichienne en l'aidant à détruire les libertés religieuses du pays, figurent aujourd'hui à la tête des plus ardents patriotes, et défendent énergiquement la nationalité slave que leurs ancêtres avaient vaincue. Le descendant du général qui gagna, sur les Bohémiens, la bataille de Weissenberg, en 1620, le comte Buquoi, l'un des plus riches propriétaires et auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, est en ce moment considéré comme le chef du parti national. Après l'insurrection de Prague (juin 1848), il fut mis en prison par ordre du gouvernement autrichien, qui l'accusait de diriger une conspiration slave ayant pour but de le placer sur le trône de la Bohême. Il fut mis en liberté; mais le fait que je viens de rappeler permet d'apprécier le degré de popularité dont jouit, parmi les patriotes, le descendant du vainqueur de la Bohême.
Les évènements récemment survenus en Autriche, ont fourni aux Bohémiens l'occasion de rentrer pleinement dans la possession de leurs droits, et on reconnaît généralement que, par leur organisation, par leur esprit de conduite, ils se sont montrés souvent très supérieurs aux autres partis politiques qui s'agitent au sein de la monarchie.
Nul ne peut, aujourd'hui, prévoir le tour que prendront les affaires en Autriche; il y a cependant un fait certain, c'est que l'issue ne saurait être favorable à l'élément germanique; car les populations slaves ne sont demeurées fidèles à la dynastie autrichienne que dans l'espérance de rentrer dans la jouissance de leur nationalité; et les évènements de la Croatie viennent de confirmer ce que j'avançais déjà il y a quelques années, à savoir que les Slaves ne consentiront pas plus à devenir Allemands que Magyars[84]. Je puis ajouter que, si l'agitation actuelle de la Bohême se développe pacifiquement et amène la création d'un gouvernement constitutionnel, elle ne tardera pas à être suivie d'un mouvement religieux qui produira, dans l'Église, une révolution semblable à celle qui s'est accomplie dans l'État. Cette révolution est ardemment désirée par les enfants les plus éclairés de la Bohême.
[Note 84: _Panslavism and Germanism_, p. 193.]
CHAPITRE VI.
POLOGNE.
Caractère général de l'histoire religieuse de la Pologne. -- Introduction du Christianisme. -- Influence du clergé germanique. -- Existence des Églises nationales. -- Influence du Hussitisme. -- Hymne polonais en l'honneur de Wiclef. -- Influence de l'Université de Cracovie sur les progrès de l'intelligence nationale. -- Projet de réforme ecclésiastique présenté à la Diète de 1459. -- Doctrines protestantes en Pologne avant Luther. -- Progrès du Luthéranisme en Pologne. -- Affaire de Dantzick. -- Caractère de Sigismond. -- Situation politique du pays. -- Société secrète à Cracovie pour la discussion des questions religieuses. -- Arrivée des Frères Bohêmes et diffusion de leurs doctrines. -- Émeute soulevée par les étudiants de l'Université de Cracovie; leur départ pour les Universités étrangères; conséquences de cet évènement. -- Premier mouvement contre Rome. -- Synode catholique romain de 1551 et ses résolutions violentes contre les Protestants. -- Irritation produite par ses résolutions et abolition de l'autorité ecclésiastique sur les hérétiques. -- Oréchovius, ses disputes et sa réconciliation avec Rome; influence de ses écrits. -- Dispositions du roi Sigismond-Auguste en faveur d'une réforme de l'Église.
L'histoire de l'Église de Pologne ne présente pas d'incidents aussi vifs, aussi variés que la lutte des partis politiques et religieux en Bohême; mais elle renferme, pour l'époque actuelle, des enseignements bien plus précieux que ceux dont les exploits des Hussites ou la défaite du Protestantisme en Bohême sous Ferdinand II nous ont déjà fourni le texte. La cause du Protestantisme fut vaincue en Pologne, non point par la force matérielle, mais par la force morale;--non point par l'épée ou par le canon, mais par une sorte d'_agitation pacifique_, entraînant parfois des actes de violence; elle fut vaincue, en un mot, par les moyens employés aujourd'hui dans le même but en Angleterre et dans tous les pays libres, sauf toutefois les différences de temps et de lieux. C'est à ce titre que l'histoire du Protestantisme en Pologne me paraît devoir offrir plus d'intérêt que le récit des guerres sanglantes qui, ailleurs, ont précédé son triomphe ou sa chute. Elle ne se borne pas, comme l'histoire de la Bohême, à démontrer que la propagation des Écritures a toujours, et partout, contribué puissamment au développement intellectuel, politique et matériel des nations, et que leur décadence ou leur suppression a produit l'effet contraire; elle confirme, de plus, une grande et triste vérité, à savoir que, dans les luttes morales comme dans les luttes matérielles, le succès appartient, non pas aux meilleures causes, mais à celles qui sont le mieux défendues. Les évènements que je me propose de retracer, prouveront que le zèle le plus ardent et les talents les plus distingués, lorsqu'ils procèdent isolément et sans plan arrêté, demeurent impuissants en face d'un système fortement conçu, qui sait réunir et diriger vers un seul et même but tous les efforts individuels; car l'organisation et la discipline parviennent le plus souvent à vaincre, dans les luttes matérielles, le courage le plus intrépide de troupes irrégulières, et, dans les luttes de l'ordre moral, la résistance isolée des plus éminents esprits.
Le Christianisme paraît s'être introduit de la Grande-Moravie en Pologne, dans le courant du IXe siècle. Dès le Xe siècle il y avait déjà fait de grands progrès. Le roi Mieczislav Ier reçut le baptême en 965, non point à l'instigation de missionnaires étrangers envoyés pour le convertir lui et son peuple, mais sous l'influence des chrétiens nés en Pologne. Il épousa, en même temps, la fille du roi de Bohême qui était chrétien, et fut baptisé par un prêtre bohémien. L'Église nationale slave, établie en Bohême par Méthodius et Cyrille, devait naturellement franchir les frontières de la Pologne, où elle comptait déjà de nombreux adhérents, convertis par les missionnaires moraves indépendamment des chrétiens fugitifs de Moravie qui cherchèrent un asile en Pologne après la conquête de leur pays par les Magyars. Les relations intimes qui existaient alors entre les souverains polonais et l'empire germanique[85], assurèrent à l'Église germanique une grande influence sur la Pologne, dont le premier évêque, établi à Posen, fut placé sous la juridiction spirituelle de l'archevêché de Mayence d'abord, puis de celui de Magdebourg. Les premiers couvents de ce pays furent habités par des bénédictins venus de Cluny (France), et, pendant de longues années, toutes les fonctions ecclésiastiques en Pologne, appartinrent à des prêtres ou à des moines originaires de l'Italie ou de la France, et surtout de l'Allemagne. Ces derniers se multiplièrent à tel point, que bientôt ils remplirent les couvents et la plupart des paroisses. Ils se préoccupaient plus des intérêts de leurs compatriotes que de l'instruction religieuse des indigènes; on vit s'établir, au centre de la Pologne, des couvents où l'on n'admettait que des moines de l'Allemagne[86], et il existe encore des lettres pastorales par lesquelles les évêques polonais du XIIIe siècle enjoignaient au clergé des paroisses de prêcher dans la langue nationale, et non dans la langue allemande, incompréhensible pour leurs ouailles[87], et interdisaient la nomination des curés qui ne connaissaient pas le dialecte du pays. Il était très naturel que ce clergé étranger s'efforçât de défendre le rituel de Rome contre les Églises nationales qui, cependant, réussirent à conserver leur existence jusqu'au XIVe siècle. Telle est, du moins, l'opinion des meilleurs historiens polonais, et notamment celle du rév. M. Juszinsky, prêtre catholique, dont l'instruction profonde et la sagacité sont décisives en pareille matière. Juszinsky établit, en s'appuyant sur des autorités incontestables, que les réformateurs du XVIe siècle adoptèrent, pour leurs congrégations, un grand nombre de cantiques empruntés aux Églises de Pologne (ce qui prouve que leur souvenir était encore très récent), et il affirme que l'on se servait très fréquemment des bréviaires polonais à la fin du XVe siècle.
[Note 85: Mieczislav reconnut la souveraineté de l'empereur pour les territoires situés au-delà du Varta, et siégea régulièrement dans les diètes. Ce lien féodal fut brisé sous le règne suivant.]
[Note 86: Je rapporte ce fait d'après le témoignage d'un écrivain allemand, Ropel, _Geschichte Polens_, vol. I, page 572.]
[Note 87: Le souvenir de ces faits se retrouve dans un proverbe populaire. Pour désigner une chose inintelligible, on dit: _C'est un sermon allemand._]
J'ai rappelé, en parlant de la Bohême, que l'influence des Vaudois s'était étendue jusqu'en Pologne, et j'ai décrit les rapports des Hussites avec ce pays. L'incident le plus remarquable de ces relations est, sans contredit, la discussion publique qui eut lieu en 1431, en présence du roi et du sénat, entre les délégués hussites et les docteurs de l'Université de Cracovie. L'historien polonais, l'évêque Dlugosz, qui raconte ce fait, dit que la discussion, soutenue en langue polonaise, dura plusieurs jours, que, de l'aveu de tous les assistants, les hérétiques furent battus, mais qu'ils ne voulurent jamais avouer leur défaite. Une autre ambassade hussite arriva, en 1432, en Pologne, pour proposer au roi Vladislav Jagellon une alliance contre les chevaliers teutoniques, et lui annoncer que le concile de Bâle avait admis les députés de leur secte. Cette dernière circonstance détermina l'archevêque de Gniezno, ainsi que plusieurs évêques, à recevoir dans leurs églises les députés hussites; mais lorsque ceux-ci vinrent à Cracovie, l'évêque prononça l'interdit tant que les hérétiques demeureraient dans l'enceinte de la ville. Le roi, qui désirait s'allier avec les Hussites, fut si irrité contre l'évêque, qu'il voulut le mettre à mort; on l'empêcha heureusement de commettre cet acte de violence. L'alliance projetée n'eut pas lieu; mais un ambassadeur polonais fut envoyé à Bâle afin de soutenir les Hussites. Évidemment, grâce à ces relations amicales, les Hussites devaient répandre leurs doctrines en Pologne; et il suffit de relire, à cet égard, les règlements publiés en diverses occasions par le clergé romain afin d'arrêter le progrès de ces doctrines. Ces règlements ordonnaient aux curés d'emprisonner et de conduire devant les évêques tous ceux qui étaient soupçonnés de favoriser la nouvelle secte. Ils interdisaient toute communication avec la Bohême ou les Bohémiens, et recommandaient particulièrement d'inspecter les livres qui se trouvaient entre les mains des curés de paroisse. L'influence du clergé obtint de l'autorité civile les ordres les plus sévères pour la punition des hérétiques; toutefois, les récits de cette époque ne mentionnent qu'un acte de persécution sanglante contre les Hussites, acte commis dans un moment de trouble et à l'instigation d'un seul évêque[88]. Quelques grandes familles protégeaient ouvertement les doctrines des Hussites, qui, ayant à leur tête Melsztynski, membre puissant de la noblesse, étaient sur le point de triompher, lorsque leur chef fut tué dans un combat.
[Note 88: André Bninski, évêque de Posen, réunit 900 hommes armés, assiégea la ville de Zbonszyn et força les habitants à lui livrer cinq prédicateurs hussites qu'il fit brûler publiquement. Ce fait se passa en 1439, alors que le pays était déchiré par des dissensions intérieures pendant la minorité du roi.]