Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)

Part 13

Chapter 133,626 wordsPublic domain

Avènement de Ferdinand d'Autriche et persécution des Protestants. -- Progrès du Protestantisme sous Maximilien et Rodolphe. -- Querelles entre les Protestants et les Catholiques sous le règne de Mathias. -- Défenestration de Prague. -- Ferdinand II: sa fermeté de caractère et son dévouement à l'Église catholique. -- Il est déposé; élection de Frédéric, palatin du Rhin. -- Zèle des Catholiques dans l'intérêt de leur cause. -- Élizabeth d'Angleterre et Henry IV de France. -- Conduite déloyale des Protestants allemands. -- Défaite des Bohémiens; conséquences de cette défaite. -- Guerre de Trente ans; les Protestants de Bohême sont abandonnés par ceux d'Allemagne. -- Triste situation de la nationalité slave de Bohême. -- Résurrection de la langue nationale, de la littérature et de l'esprit public en Bohême. -- Condition actuelle et avenir de ce pays.

Louis ne laissa point d'enfants; il fut remplacé sur le trône de Hongrie et de Bohême par Ferdinand d'Autriche, frère de l'empereur Charles-Quint, et marié à la soeur de Louis. C'était un prince bigot et despote. Déjà, sous le règne précédent, les doctrines de Luther s'étaient rapidement répandues parmi les Calixtins; le Protestantisme fit d'autant plus de progrès sous Ferdinand, que les Bohémiens refusèrent de prendre part à la guerre déclarée contre la ligue de Smalkalde, et qu'ils formèrent une union pour la défense des libertés nationales et religieuses menacées par Ferdinand. La défaite des Protestants à la bataille de Muhlberg, gagnée par Charles-Quint en 1547, ruina leur cause en Allemagne, et produisit en Bohême une violente réaction. Plusieurs chefs de l'union furent exécutés; d'autres, emprisonnés et bannis; on confisqua les biens des nobles, on surimposa les villes, qui furent dépouillées, en outre, de leurs priviléges. Ces mesures furent exécutées avec l'aide des soldats allemands, espagnols et hongrois, et légalisées par une assemblée connue sous le nom de diète sanglante. Ce fut à cette assemblée que le chapitre de Prague déclara que l'opposition faite à l'autorité royale était inspirée par les livres des hérétiques; le clergé demanda et obtint l'établissement d'une censure placée sous sa direction. Ce fut également sous le règne de Ferdinand que les Jésuites s'introduisirent en Bohême.

Les priviléges de l'Église calixtine (officiellement _Église utraquiste_) ne furent pas abolis. Ferdinand, qui avait pris la couronne impériale après l'abdication de son frère Charles-Quint, adoucit, pendant les dernières années de son règne, les rigueurs de cette politique impitoyable, qu'il fallait plutôt attribuer à son éducation espagnole et aux leçons de Ximénès qu'à une inspiration naturelle. Il mourut en 1564, exprimant, dit-on, de sincères regrets au sujet du traitement qu'il avait infligé à ses sujets de Bohême. Il eut pour successeur son fils, Maximilien II, dont le noble caractère et la tolérance firent supposer qu'il avait quelque penchant en faveur de la Réforme. Maximilien mourut en 1576, honoré de tous les partis. Le jésuite Balbinus l'appelle «le meilleur des princes,» et le protestant Stranski lui reconnaît «une âme vraiment pieuse.» Son fils, l'empereur Rodolphe, avait été élevé à la cour de son cousin Philippe II d'Espagne, et il devait naturellement être hostile au Protestantisme, devenu désormais trop puissant en Bohême et en Autriche pour être aisément supprimé. Mais il était trop absorbé par ses études d'astrologie, d'alchimie, etc., pour suivre une ferme ligne de conduite, soit en bien, soit en mal. On ne mit donc pas à exécution les mesures projetées contre le Protestantisme. Rodolphe, craignant de perdre sa couronne, que menaçait son frère Mathias, se hâta d'accorder, sous le titre de Charte royale, pleine et entière liberté des cultes, et de livrer aux Protestants l'Université de Prague.

Rodolphe fut détrôné par son frère Mathias, qui, afin de s'assurer la possession de la Bohême, confirma la Charte. Les dangers de l'approche des Turcs engagèrent Mathias à réunir à Linz, en 1614, une assemblée générale des États. Ce fut la première fois qu'on recourut à une convocation de ce genre, qui ne devait plus avoir lieu qu'en 1848. Les États de Linz écoutèrent respectueusement les demandes et les propositions de l'empereur; mais comme leurs réclamations et leurs plaintes sur plusieurs points de droit civil et ecclésiastique demeuraient sans résultat, l'assemblée se sépara sans prendre aucune résolution.

Mathias réussit à renouveler pour vingt ans la trève avec la Turquie. D'autre part, les affaires religieuses de la Bohême lui créèrent de graves embarras. On ne l'aimait pas, et son successeur désigné, Ferdinand de Styrie, était détesté à cause de ses sentiments de bigoterie outrée. Les Jésuites et les autres partisans de Ferdinand déclaraient ouvertement que la Charte royale, arrachée par la force, était nulle et non avenue; que l'on devait abattre les têtes des principaux nobles; qu'un grand nombre de ceux qui ne posséderaient rien alors ne tarderaient pas à habiter de beaux châteaux; que Mathias était trop faible pour mettre en pièces un vieux parchemin; que le pieux Ferdinand changerait toutes choses; car, disaient-ils, _novus rex, nova lex_ (nouveau roi, loi nouvelle).

Le parti national, composé principalement de Protestants, devenait, de jour en jour, plus jaloux de l'influence allemande, dirigée par l'Autriche. En 1616, la diète de Prague rendit une loi qui interdisait la délivrance de lettres de naturalisation aux individus qui ne parlaient point la langue bohémienne. En même temps, la lutte entre le parti des Jésuites, qui avait à sa tête les ministres de l'empire Slawata et Martinitz, et le parti national protestant, dont les principaux chefs étaient les comtes Thurn et Schlik, devenait de plus en plus vive. Elle s'envenima à l'occasion de deux nouvelles églises qui avaient été construites par les Protestants de Klostergrab et de Braunau, et qui furent fermées, puis démolies par ordre de l'archevêque[79]. Une pétition, signée par un grand nombre de nobles et de citadins, contre cet acte arbitraire, fut repoussée par le roi. Les deux partis étaient violemment agités; les Protestants prêchaient, les Catholiques faisaient des processions. Plusieurs nobles se rendirent au château royal, et demandèrent à Slawata et à Martinitz s'ils étaient les auteurs de la réponse que le roi avait faite à la pétition. Il s'ensuivit une lutte dans laquelle les ministres furent jetés par les fenêtres d'une hauteur considérable. Les ministres tombèrent sur un tas de boue et se relevèrent sains et saufs; heureux hasard qui produisit une vive impression sur la multitude, qui y voyait soit une intervention divine, soit le secours de Satan. Ceux qui s'étaient rendus coupables de cet acte brutal, connu sous le nom de «défenestration de Prague,» alléguèrent pour exemple que, d'après l'ancienne coutume du pays, ce moyen était employé pour punir les traîtres, et ils invoquèrent l'exemple de Jézabel, celui de la roche Tarpéïenne, etc. Ils établirent immédiatement un conseil de régence, composé de trente personnes, qui commencèrent par expulser les Jésuites, auxquels ils attribuaient tous les malheurs. Il fut défendu aux Jésuites de rentrer dans le pays, sous peine de mort, et toute intercession en leur faveur fut réputée crime de haute trahison.

[Note 79: La construction de ces églises n'était point légale; suivant les prescriptions de la Charte royale, chacun pouvait construire des églises dans ses domaines, et les deux églises dont il est question avaient été élevées sur des territoires appartenant à l'archevêque de Prague et à l'abbé de Braunau.]

Mathias, craignant que tous les Protestants de l'empire ne se levassent en faveur de la Bohême, exprimait le désir de négocier; mais son successeur désigné, Ferdinand, ne reculait devant aucune considération, du moment qu'il s'agissait des intérêts de l'Église. Il était complètement dirigé par l'influence de son confesseur, le Jésuite Lamormain, auquel il donna l'assurance qu'il préférerait placer sa tête sur le billot, s'exiler, mendier son pain, plutôt que de tolérer dans ses États la présence de l'hérésie.

La guerre commença, et les Impériaux, sous les ordres des généraux espagnols Buquoi et Dampierre, furent battus par les Protestants. Mathias mourut: Ferdinand prit la couronne au milieu des circonstances les plus critiques. Les Bohémiens, secondés par Bethlem Gabor, prince de Transylvanie, défirent ses troupes et l'assiégèrent dans Vienne, où il comptait beaucoup d'ennemis. Ceux-ci entourèrent son palais, en demandant qu'il fût envoyé dans un couvent et que ses ministres fussent mis à mort. Poursuivi jusque dans ses appartements par une députation qui le pressait de céder à la révolte, Ferdinand ne faiblit pas un seul instant, et sa fermeté donna du coeur à ses partisans. Les prêtres répandirent le bruit que, pendant qu'il priait devant un crucifix, celui-ci lui dit en latin: «_Ferdinande, non deseram te_ (Ferdinand, je ne t'abandonnerai pas).» Un détachement d'Impériaux parvint à entrer dans la ville, et, bientôt après, la nouvelle d'une victoire remportée par Buquoi sur les insurgés de Bohême, ainsi que la levée du siége, confirmèrent le miracle, auquel toute la population catholique ne manqua pas d'ajouter foi. Cependant les Bohémiens prononcèrent la déposition de Ferdinand, et nommèrent à sa place Frédéric, palatin du Rhin, dont les titres étaient, à vrai dire, plus apparents que réels. Ce prince passait pour le chef de la confédération protestante de l'Allemagne[80]; de plus, il était neveu de Maurice, prince d'Orange, stathouder de Hollande, et gendre de Jacques Ier, roi d'Angleterre; mais, personnellement, il était tout-à-fait au-dessous de son rôle. Les Bohémiens poursuivirent la guerre avec une grande énergie; ils triomphèrent des Impériaux et, de concert avec Bethlem Gabor, ils mirent de nouveau le siége devant Vienne. Les chances de Ferdinand paraissaient complètement perdues; mais elles se relevèrent, grâce à la persévérante fermeté de l'empereur, à l'immense activité et à l'habileté des Jésuites, à la fidélité des Catholiques, et grâce surtout à la honteuse désertion des princes allemands, qui abandonnèrent la cause du Protestantisme, dont ils professaient les doctrines.

[Note 80: Cette confédération, connue sous le nom d'Union évangélique, fut formée d'après les conseils de Henry IV de France, en 1594, à Heilbronn, confirmée en 1603 à Heidelberg, et renouvelée en 1608 à Aschhausen. Ses membres s'engageaient à fournir un contingent de troupes et à ne point tenir compte des différences de dogme qui existaient entre les Luthériens et les Calvinistes.]

Les premiers succès des Bohémiens excitèrent les alarmes des princes catholiques, et non-seulement le pape, l'Espagne et l'Allemagne catholique s'unirent pour la défense de leur cause, représentée par Ferdinand II, mais encore la France oublia, dans cette circonstance, le principe fondamental de sa politique étrangère, qui lui conseillait de s'opposer à l'agrandissement de la maison d'Autriche. Le magnifique plan qui avait été formé par le génie de Henry IV et de Sully, pour fonder, sur des bases durables, la paix et la prospérité de la communauté européenne, fut, à la veille même de son exécution, détruit par le crime de Ravaillac, et Élizabeth, qui avait imaginé le même plan qu'elle avait communiqué à Sully, était depuis long-temps dans la tombe. Les successeurs de ces grands monarques étaient complètement incapables de comprendre ces nobles idées[81]. Richelieu qui, plus tard, déclara la guerre à l'Autriche et soutint les Protestants de l'Allemagne, n'était pas encore arrivé à la direction des affaires. La cour de France, trompée par les intrigues de l'Espagne, envoya un ambassadeur à Vienne, et prépara la paix entre Ferdinand et Bethlem Gabor, qui avait été obligé de quitter les remparts de la capitale de l'Autriche, par suite de la rigueur de l'hiver et de l'entrée inattendue de Sigismond III de Pologne sur le territoire de la Hongrie. Jacques Ier désapprouva la conduite de son gendre; il considérait la révolte de la Bohême contre Ferdinand comme une atteinte portée au droit divin des rois, et, au lieu de lui venir en aide, il retint le zèle de ses sujets, qui voulaient secourir leurs coreligionnaires protestants de la Bohême. D'un autre côté, Maurice de Nassau, oncle du nouveau roi de Bohême, ne pouvait assister son neveu; car la trève qu'il avait conclue avec l'Espagne n'était pas encore expirée, et il éprouvait, dans son gouvernement intérieur, de graves embarras.

[Note 81: Il est fait ici allusion au fameux projet conçu par Henry IV et Sully en vue de restreindre l'autorité de la maison d'Autriche et de régler d'une manière stable les rapports des nations européennes, projet qui aurait pu, à l'avantage de tous les peuples, établir une paix perpétuelle. La paix eût été maintenue par un congrès permanent, composé de délégués de toutes les nations de l'Europe et armé de moyens suffisants pour se faire obéir. Il semble cependant (et ce fait est peu connu) que le même plan avait été conçu par Élizabeth; il est même probable que ce fut cette reine qui en suggéra la pensée à Henry IV. Voici comment s'exprime Sully: «Si la première idée de ce plan ne fut point inspirée à Henry par Élizabeth, il est au moins certain que cette grande reine y avait depuis long-temps songé, en vue de venger l'Europe sur l'Autriche, l'ennemi commun.» (_Mémoires de Sully_, _livre_ XXX).

Pendant son voyage en Angleterre (1601), Sully eut sur ce point une conversation avec Élizabeth, et, en rendant compte de cet incident, il s'étonne de la conformité parfaite de vues qui existait entre les deux souverains. (_Mémoires_, _livre_ XII). Sully était rempli d'admiration en écoutant l'exposé du plan d'Élizabeth, et, après avoir rappelé que trop souvent les rois se laissent aller à la conception de chimères irréalisables, il ajoute: «Mais ne former que de sages projets, les organiser avec prudence, en prévoir les inconvénients de telle sorte que le remède soit toujours à la portée du mal, c'est là une chose dont peu de princes sont capables. La plupart des articles, des conditions et des différents rouages de ce plan sont dus à la pensée de la reine, et ils prouvent que la pénétration, la sagesse et les autres qualités de l'esprit, étaient chez cette princesse égales à celles des plus grands rois.» (_Ibid._).

Élizabeth désirait mettre son projet à exécution, et elle se plaignait vivement de ce que l'état de la France, épuisée par de terribles commotions, ne permît pas à Henry IV de seconder ses vues. De son côté, Henry IV considérait comme un grand malheur de ne pouvoir commencer la réalisation de ce projet du vivant d'Élizabeth. «La mort d'Élizabeth, dit Sully, fut une perte irréparable pour l'Europe, et, en particulier, pour Henry: celui-ci dut presque abandonner son projet, car il avait perdu _un second lui-même_.»

Je ne m'explique pas qu'un fait aussi important ne soit rapporté ni par Hume ni par Lingard. Celui-ci dit «qu'il était difficile de concilier la politique des disciples d'Élizabeth avec l'honnêteté et la bonne foi, mais que, comme résultat, elle fut très avantageuse à l'Angleterre.» (_Vol._ VIII, _chap._ VII). Le plan que je viens de rappeler, conçu par Élizabeth elle-même et non par ses ministres, était très assurément conforme à l'honnêteté et à la bonne foi. Cette omission me paraît d'autant plus extraordinaire, que Hume et Lingard n'ont pu ignorer un fait relaté dans un livre aussi connu que les _Mémoires de Sully_.

Je n'hésite pas à dire que Élizabeth, Henry IV et Sully marchaient fort en avant, non-seulement de leur époque, mais encore de l'époque actuelle. Si ces deux souverains avaient vécu plus long-temps, l'Angleterre et la France auraient accompli ce grand oeuvre de la _paix permanente_, qui fait aujourd'hui dépenser tant de phrases vides. Le projet d'Henry et d'Élizabeth n'était pas une utopie: ses auteurs n'étaient assurément pas des visionnaires; l'histoire de leur règne suffit pour démontrer qu'ils possédaient au plus haut degré la science du gouvernement; les évènements, d'ailleurs, se sont chargés de prouver que leur plan était praticable. Parmi les nombreux articles de ce vaste plan, se trouvait la restauration d'une Hongrie indépendante, fortifiée par l'adjonction de quelques provinces voisines et destinée à servir de boulevard contre les infidèles. On avait les mêmes vues pour la Pologne. La Bohême devait être indépendante et augmentée de plusieurs provinces peuplées de Slaves, tandis que les princes de la maison d'Autriche, privés de leurs couronnes de Hongrie et de Bohême et de leurs États allemands, devaient entrer en possession de territoires démembrés des colonies espagnoles de l'Amérique. Eh bien! est-il besoin de dire que la destruction de l'indépendance de la Pologne est généralement considérée aujourd'hui non-seulement comme un crime politique, mais aussi comme un grand malheur politique;--que les évènements, récemment survenus en Hongrie, ont ébranlé jusque dans ses fondements l'édifice de la puissance autrichienne, devenue impuissante à arrêter la marche des Russes vers Constantinople;--enfin, que l'affranchissement des colonies espagnoles, qui n'étaient point préparées à se gouverner elles-mêmes, a jeté ces pays lointains dans de continuelles agitations? Tous ces résultats n'eussent-ils pas été prévenus, si l'indépendance de la Hongrie et de la Pologne s'était trouvée garantie, et si les colonies espagnoles, rendues libres avec une forme monarchique appropriée à leurs moeurs et à leurs habitudes, avaient été gouvernées par des princes de la maison austro-espagnole? Ces colonies se seraient développées sous un tel régime, à leur profit et au profit du monde entier; car le plan de Henry IV comprenait la liberté universelle des échanges aussi bien que l'égalité complète de liberté religieuse pour les Catholiques et pour les Protestants. De plus, le czar de Russie, dont la reine Élizabeth avait su mesurer la puissance, aurait été invité à entrer dans la confédération européenne, et s'il avait refusé, il eût été relégué aux confins de l'Asie. Il est inutile d'ajouter à cette prévision le moindre commentaire.]

L'Union évangélique, dont l'intérêt évident était de défendre les Protestants de la Bohême, adopta une politique toute différente. Les princes luthériens qui la composaient étaient plus jaloux des Réformés ou Calvinistes que des Catholiques. L'électeur de Saxe craignait que le succès des Bohémiens ne permît à la branche aînée de sa famille (la branche Ernestine)[82], très dévouée à la cause protestante, de reprendre la dignité électorale ainsi que les États dont elle avait été privée par son aïeul, sous l'influence de l'Autriche. Il se rangea donc du parti de Ferdinand, et, au lieu de soutenir les Bohémiens, il les combattit très activement. Les autres membres de l'Union Évangélique furent amenés, sous l'inspiration de l'ambassade française, qui avait déjà réconcilié Ferdinand et Bethlem Gabor, à signer à Ulm, le 3 juillet 1620, un traité en vertu duquel ils abandonnaient leur chef, le palatin du Rhin, relativement aux affaires de Bohême, en ne se réservant de le défendre que dans le cas où ses États héréditaires seraient attaqués par la ligue catholique. Ce fut ainsi que, dans cette occasion mémorable, les Catholiques demeurèrent noblement fidèles à leur cause, tandis que les Protestants désertèrent honteusement celle de leur parti.

[Note 82: Cette branche est aujourd'hui représentée par les maisons souveraines de Saxe-Altenbourg, Saxe-Cobourg, Saxe-Meiningen et Saxe-Weimar.]

Cette déplorable attitude des Protestants de l'Allemagne ne pouvait que décourager complètement ceux de la Bohême, qui jugèrent bientôt de l'insuffisance d'un roi tel que Frédéric. Ils furent défaits, le 8 novembre 1620, à Weissenberg, près de Prague, par une armée supérieure de Bavarois et d'Impériaux, commandée par Buquoi. Frédéric, qui festoyait au moment de la bataille, fut si effrayé à la nouvelle du désastre, que, au lieu de défendre sa capitale, comme ses sujets l'y engageaient, il prit lâchement la fuite, abandonnant son pays aux vengeances de l'ennemi. Les vengeances furent terribles: les principaux membres de la noblesse furent exécutés; un grand nombre de citoyens honorables s'exilèrent, et leurs biens furent confisqués. On imposa de fortes amendes à des personnes qui n'avaient pris aucune part à l'insurrection. Toutes ces dépouilles allèrent enrichir une bande d'aventuriers étrangers qui servaient dans l'armée impériale, et toutes les provinces devinrent la récompense des princes alliés,--du duc de Bavière, dont le secours avait été si puissant, et de l'électeur de Saxe, qui reçut, en récompense de la vigueur qu'il avait déployée contre ses coreligionnaires de la Bohême, la belle province de Lusace. Le Protestantisme et la nationalité slave de la Bohême, confondus dans le même arrêt par les Jésuites qui conseillaient Ferdinand, furent livrés à la persécution la plus violente, et il en résulta pour le pays, une misère effroyable! Voici comment s'exprime, à cet égard, un Bohémien catholique, dans un livre publié à Vienne sous le régime de la censure, il y a un demi-siècle; cette description ne saurait donc être taxée de mensonge, ni même d'exagération:

«Sous le règne de Ferdinand II, la nation bohémienne fut entièrement modifiée et refondue. Il n'y a peut-être pas dans l'histoire un autre exemple d'une nation dont les conditions aient été si profondément modifiées dans l'espace de quinze ans. En 1620, la Bohême, sauf quelques nobles et moines, était protestante; à la mort de Ferdinand II, elle était, au moins en apparence, entièrement catholique. Les Jésuites réclamèrent l'honneur de cette grande conversion. Un jour qu'ils s'en glorifiaient à Rome, en présence du pape, le célèbre capucin, Valérien Magnus, qui avait également pris part à la conversion de la Bohême, s'écria: «Saint-Père, donnez-moi des soldats comme il en a été donné aux Jésuites, et je convertirai le monde entier.»

Avant la bataille de Weissenberg, les États de Bohême possédaient un pouvoir au moins égal à celui du Parlement d'Angleterre. Ils faisaient des lois, concluaient des alliances avec leurs voisins, frappaient des impôts, conféraient les titres de noblesse, avaient leur garde particulière, choisissaient leurs rois, ou, tout au moins, leur consentement était demandé lorsque le père désirait laisser la couronne à son fils. Ils perdirent tous ces priviléges sous le règne de Ferdinand II.

Jusqu'à cette époque, les Bohémiens paraissaient sur le champ de bataille comme une nation indépendante, et ils y ont souvent rencontré la gloire. Désormais, ils furent confondus avec d'autres peuples, et leur nom n'a plus retenti dans le combat. On disait autrefois: les Bohémiens ont marché à l'ennemi, les Bohémiens ont livré l'assaut, les Bohémiens ont pris la ville, les Bohémiens ont gagné la victoire. Glorieuses paroles qu'aucune bouche n'a plus prononcées, qu'aucun historien n'a plus transmises à la mémoire des hommes! Considérés comme nation, les Bohémiens avaient été braves, invincibles, audacieux, passionnés pour l'honneur; après Weissenberg, ils perdirent courage, dignité, audace. Ils s'enfuirent dans les forêts comme des troupeaux, ils se laissèrent fouler aux pieds! Leur valeur fut ensevelie dans la plaine où se livra la dernière bataille! Individuellement, les Bohémiens sont encore braves, animés de l'esprit militaire et de l'amour de la gloire; mais, mêlés avec des peuples étrangers, ils ressemblent aux eaux de la Moldave qui se sont confondues avec celles de l'Elbe. Réunies, ces deux rivières portent des navires, s'élancent par delà leurs bords, inondent les terres, entraînent des monts et des rochers; mais on dit toujours: c'est l'Elbe! et personne ne songe à la Moldave.