Essai sur l'Histoire Religieuse des Nations Slaves (traduit de l'anglais)
Part 12
On a beaucoup parlé des cruautés commises par les Hussites et surtout par leurs illustres chefs, Ziska et Procope. Beaucoup d'historiens allemands emploient l'expression de _barbarie de Hussite_, pour désigner tout acte cruel, barbare et sauvage. Je n'ai point l'intention de justifier les cruautés dont les Hussites se rendirent coupables plus d'une fois; mais ils n'ont pas été les agresseurs dans cette lutte sauvage. Que la responsabilité de ces atrocités retombe sur la tête des cruels et iniques assassins de Jean Huss et de Jérôme de Prague, de ceux qui ont égorgé les premiers Hussites à Slan, qui ont massacré des pèlerins inoffensifs, occupés à honorer Dieu suivant leur conscience, et qui se sont conduits envers les Hussites avec autant de cruauté que ceux-ci en ont montré envers leurs ennemis. Les Allemands et les autres peuples de l'Europe n'ont-ils pas, eux aussi, à répondre sur les mêmes accusations de cruauté et de barbarie que les ennemis religieux et politiques des Hussites font peser sur leur mémoire? Soutenir le contraire serait aller contre l'évidence historique. Pour moi je m'en porte garant, et un seul exemple prouvera si j'ai tort ou raison.
L'histoire complète des guerres des Hussites n'offre pas un exemple d'une cruauté aussi grande que le massacre de Limoges, où hommes, femmes et enfants furent égorgés, non par un soldat échauffé dont la fureur n'écoute plus les ordres du chef, mais d'après l'ordre réfléchi du commandant lui-même. Un général ordonna de sang-froid d'égorger les hommes et même les femmes et les enfants qui, à genoux devant lui, se défendaient d'avoir pris part à la trahison de leurs supérieurs! Et quel est le chef qui viola si cruellement les lois divines et humaines? C'était sans doute un barbare infidèle ou un fanatique poussé à la cruauté par la persécution de sa croyance et de sa race, comme Ziska et Procope? Non, c'était le miroir, le parangon de la chevalerie, le sujet de tant de romans, le prince noir de Galles[74], et cependant ce carnage insensé n'a pas obscurci sur son écusson, aux yeux de la postérité, la gloire de Crécy et de Poitiers, ou sa conduite chevaleresque envers le roi de France prisonnier. Les annales de l'Europe occidentale, à cette époque, fourniraient d'autres exemples de cruautés semblables; mais un historien impartial ne jugera pas les grands caractères du moyen-âge au point de vue élevé de moralité que notre siècle éclairé reconnaît, au moins, s'il ne la pratique pas. Obligé de rapporter leurs crimes, il saura payer à leurs nobles actions le tribut d'éloges qu'elles méritent; car leurs excès, pour employer l'expression du grand orateur romain, furent la faute de leur âge et non celle des hommes;--_non vitia hominis, sed vitia sæculi._ Nous donc, Slaves, à la vue de l'énergie que notre race a déployée dans la guerre des Hussites, nous concevons l'orgueilleux espoir que l'avenir produira des caractères aussi énergiques que ceux qui ont signalé cette époque, et que leur carrière sera féconde, non en destructions et en souffrances, mais en bienfaits et en avantages pour l'humanité. Puisse leur gloire consister, non à continuer les luttes terribles de Ziska et de Procope, mais à développer et à compléter la noble entreprise de Jean Huss et de Jérôme de Prague.
[Note 74: «Et puis veci le prince, le duc de Lancastre, le comte de Cantebruge (Cambridge), le comte de Pembroke, messire Guichard d'Angle, et tous les autres et leurs gens qui entrèrent dedans, et pillards à pied, qui étoient tous appareillés de mal faire et de courir la ville et de occire hommes, femmes et enfants, et ainsi leur étoit-il commandé. Là eut grand' pitié; car hommes, femmes et enfants se jetoient à genoux devant le prince et crioient: mercy, gentil sire; mais il était si enflammé d'ardeur que point n'y entendoit, ni nul, ni nulle n'étoit ouïe, mais tous mis à l'épée quanque (tout ce que) on trouvoit et encontroit, ceux et celles qui point coupables n'en étoient. Ni je ne sçais comment ils n'avoient pitié des pauvres gens qui n'étoient mie taillés de faire nulle trahison; mais ceux le comparoient (payaient) et comparèrent plus que les grands maîtres qui l'avoient fait. Il n'est si dur coeur, que, s'il fût adonc en la cité de Limoges, et il lui souvint de Dieu, qui n'en pleurât tendrement du grand meschef qui y étoit; car plus de trois mille personnes, hommes, femmes et enfants y furent délivrés et décolés cette journée. Dieu en ait les âmes, car ils furent bien martyrs.» (_Froissard_, livre Ier, chap. DCXXXVI).]
Les Calixtins et les Catholiques romains accueillirent l'empereur Sigismond comme leur monarque légitime. Il jura le maintien des _Compactata_ et des libertés nationales. Quelques chefs des Taborites résistèrent; ils furent défaits, pris et exécutés; mais il eut la sagesse de ne pas persécuter le reste des Taborites, il leur laissa la ville de Tabor, leur accorda le libre exercice de leur religion et une étendue considérable de terrain, en se contentant d'un léger tribut.
Dès qu'on les laissa paisibles, ils s'appliquèrent à l'industrie, et les farouches soldats devinrent de pacifiques citoyens; en un mot, le véritable caractère slave, paisible et industrieux quand il n'est pas opprimé, reparut là comme auparavant et comme il s'est toujours montré. Æneas Sylvius les visita au Tabor. Ne sachant où passer la nuit, comme il raconte, il aima mieux coucher dans leur ville que dans la campagne, où il aurait eu à se garder des voleurs. Les Slaves le reçurent avec l'hospitalité nationale, faisant éclater leur joie à sa vue; quoique leur aspect dénotât leur misère, ils lui offrirent aussitôt, à lui et à sa suite, de la viande et de la boisson en abondance. Il les appelle cependant _une secte abominable, perfide, digne des peines capitales_. Il ne leur reproche aucun vice ni aucune immoralité, leur seul crime est de rejeter la suprématie de l'Église romaine, de ne pas croire à la transsubstantiation, etc. Il énumère une série de propositions de l'Église que les Taborites rejetaient, et termine ainsi (lettre à Carvajal): «Cependant ce peuple sacrilége et infâme (_sceleratissimos_), que l'empereur Sigismond devrait exterminer ou reléguer à l'autre extrémité du monde, pour l'occuper à déterrer ou à briser des pierres, et l'exclure de tout rapport avec le genre humain, obtient de lui, au contraire, des droits et des immunités, il ne paie qu'un léger tribut: c'est une honte et une injure pour lui et son royaume. Il suffit d'un peu de levain pour aigrir toute la pâte, et de cette lie du peuple pour souiller toute la nation.» Voilà les sentiments charitables avec lesquels le savant illustre et le pape futur reconnaissait l'hospitalité des pauvres Taborites.
Vers 1450, les Taborites changèrent leur nom pour celui de Frères bohémiens, et, en 1456, ils formèrent une communauté tout-à-fait distincte des autres sectateurs de Jean Huss, des Calixtins. En 1458, les Catholiques et les Calixtins leur firent supporter une violente persécution. La persécution reprit avec violence en 1466; mais elle ne put abattre le zèle et le courage des Frères, dont la dévotion grandissait avec les tourments et la persécution. Ils réunirent un synode à Khota, et fondèrent leur Église en élisant les plus vieux, selon l'usage des premiers chrétiens. Ils adoptèrent les mêmes dogmes que les Vaudois, et leurs prêtres reçurent l'ordination d'Étienne, l'évêque vaudois de Vienne[75]; ils furent souvent appelés, pour ce fait, Vaudois.
[Note 75: Quelques écrivains supposent que c'était un évêque de Vienne en Autriche, et qu'il y avait à cette époque un nombre considérable de Vaudois dans ce pays. Cependant ce fait n'est nullement prouvé. J'ai suivi l'opinion du rév. docteur Gilly, dont l'autorité est grande en pareil cas, et qui pense que cette Vienne est la Vienne du Dauphiné, dans le sud de la France.]
La première Église protestante des Slaves continua à souffrir la persécution la plus inexorable, et fut obligée de se réfugier dans les cavernes et les forêts pour y tenir ses synodes et y accomplir le service divin. On donnait à ses sectateurs les noms injurieux d'Adamistes, de picards, de voleurs, de brigands, et toutes les appellations les plus outrageantes.
Les souffrances de cette Église furent suspendues en 1471, à l'avènement du prince polonais Vladislav Jagellon, qui lui accorda aussitôt la liberté religieuse. Les Frères espérèrent alors en des temps plus heureux pour leur culte qui, en 1500, comptait environ deux cents lieux d'exercice. En 1503 on les exclut des offices publics, mais ils présentèrent au roi Vladislav une apologie de leurs croyances, et ce prince, convaincu de leur innocence, arrêta la persécution. En 1506, le clergé catholique réussit à la renouveler, sous prétexte que la reine, qui était enceinte, pourrait obtenir, par cet acte de piété, une heureuse délivrance. Les Frères ne ralentirent pas leur zèle, malgré leur misérable condition, et publièrent en 1506, à Venise, une traduction de la Bible dans leur langue.
Lorsque la dynastie autrichienne reparut sur le trône de Bohême, les Frères furent de nouveau en butte à ses rigueurs. La diète de Prague, en 1544, publia contre eux des lois sévères, leurs lieux de réunion furent fermés et leurs ministres emprisonnés. En 1548, le roi Ferdinand leur ordonna par un édit, sous les peines les plus sévères, de quitter le pays dans le délai de quarante-deux jours. Un grand nombre, et parmi eux les principaux ministres, émigrèrent en Pologne, où ils furent très honorablement accueillis et fondèrent des Églises florissantes.
On sait que les Frères moraves continuèrent la tradition de l'Église bohémienne, reconstituée pendant le cours du XVIIIe siècle par le comte Zinzendorff. On connaît leurs vertus, leur piété, leur zèle infatigable de propagande. Je ne saurais cependant me défendre d'un certain étonnement à la vue d'un fait que je me déclare impuissant à comprendre. Les Frères moraves consacrent leurs travaux, leur charité, au monde entier, à l'exception de la race dont ils sont eux-mêmes sortis, de la race qui a produit Jean Huss. Il semble, en vérité, qu'ils aient plus à coeur la prospérité des Groënlandais, des Nègres et des Hottentots, que celle des Slaves. Ils pourraient, sans avoir à franchir mers ni montagnes, faire beaucoup de bien dans le voisinage de leurs églises les plus florissantes. À coup sûr, on ne leur demande pas d'entreprendre la conversion des Slaves soumis à la domination russe; mais n'y a-t-il pas en Silésie une foule de Slaves? On n'espère même pas qu'ils cherchent à opérer des conversions parmi ceux qui obéissent à l'Église romaine; ces tentatives pourraient entraîner des querelles incompatibles avec leur caractère pacifique, et plus nuisibles d'ailleurs que profitables; mais il y a en Silésie et dans la Prusse orientale, un grand nombre de Slaves protestants, dont l'éducation religieuse est très imparfaite, faute de pasteurs qui soient en mesure de les instruire dans leur langue. Ces Slaves offrent un vaste champ aux travaux des Frères moraves; cependant, bien que l'on puisse rencontrer parmi ceux-ci plusieurs ministres très savants dans la langue des Hindous, des Hottentots et des Esquimaux, je doute que l'on en trouve qui connaissent le dialecte dans lequel Jean Huss a proclamé la parole de Dieu. Je ne m'étendrai pas davantage sur ce point: je me bornerai à demander s'il ne paraîtrait pas étrange que le descendant d'une illustre famille se dévouât entièrement aux intérêts de l'humanité, et ne fît exception que pour les membres de sa propre famille? C'est là, précisément, le cas des Frères moraves. Ils prennent le nom du pays slave où fut établie leur première Église; ils se présentent comme les descendants des plus purs disciples du grand réformateur slave, et pourtant ils demeurent complètement étrangers à cette race! Si je pouvais être assez heureux pour que ce livre attirât l'attention de quelques Moraves, je les prierais instamment de considérer que leur communauté est une branche coupée du grand arbre slave; que les boutures de l'arbre, transplantées çà et là à l'étranger, n'ont jamais produit que de petits oasis, tandis que, si elles étaient de nouveau regreffées sur le tronc originaire, elles produiraient en peu de temps une épaisse et vaste forêt.
Je reviens à l'histoire des Hussites modérés, qui formaient la majorité des habitants de la Bohême. Aussitôt que Sigismond se crut solidement assis sur le trône de ce pays, il se prononça ouvertement pour le rétablissement de l'ancien ordre ecclésiastique. Cette mesure aurait sans doute provoqué une nouvelle guerre entre la Bohême et Sigismond; mais ce prince mourut en 1437. Il ne laissa point de fils, et il désigna pour son successeur en Hongrie et en Bohême, Albert d'Autriche, époux de sa fille Élisabeth. Albert fut reconnu sans difficulté comme roi de Hongrie, et nommé empereur; mais son aversion connue pour les _Compactata_ lui valut une forte opposition en Bohême. Accepté par les Catholiques et couronné à Prague, il se vit repoussé par les Hussites qui nommèrent Casimir, frère du roi de Pologne et fils de Vladislav Jagellon, à qui ils avaient fréquemment offert la couronne. La diète polonaise de Korczyn confirma cette élection en dépit du clergé, et envoya une armée à l'appui des Hussites. Casimir, qui n'avait alors que treize ans, entra en Bohême à la tête de cette armée, et ayant opéré sa jonction avec les Hussites, il remporta des avantages considérables sur le parti impérial, soutenu par les forces allemandes et hongroises; mais la trahison du comte de Cilley[76], une épidémie qui décima l'armée, et quelques disputes intestines entre les Hussites, l'empêchèrent de triompher. Le concile de Bâle parvint à arrêter les hostilités, et un congrès se réunit à Breslau pour rétablir la paix. Les délégués polonais demandèrent que Casimir et Albert consentirent à renoncer à leurs prétentions au trône de Bohême et se soumissent à la décision qui serait prise par une diète de ce pays. Cette proposition libérale, qui ralliait les Bohémiens de tous les partis, fut repoussée par l'empereur, qui craignait que le parti de Casimir, soutenu par les Hussites ne vînt à l'emporter sur le sien, composé exclusivement de Catholiques. Le concile de Bâle prévint le retour des hostilités, et l'empereur mourut peu de temps après en Hongrie. Ce prince était un défenseur énergique de l'autorité absolue de Rome; mais ses qualités personnelles ont été louées par Bartoszek Drahonitzki, Bohémien _ultrà_, qui a dit de lui: «Puisse son âme reposer en paix, parce que, _bien qu'Allemand_, il était honnête, vaillant et bon.»
[Note 76: Noble allemand, beau-frère de feu l'empereur Sigismond, et, d'abord, partisan des Hussites.]
Le roi de Pologne, Vladislav III, fut élevé au trône de Hongrie après la mort d'Albert, et son frère Casimir, ayant obtenu le gouvernement de la Lithuanie, ne lui disputa plus la couronne de Bohême. Albert n'avait point d'enfants; mais il laissait une femme enceinte, dont il avait invoqué les droits pour obtenir la couronne de Hongrie et pour prétendre à celle de Bohême. La reine donna le jour à un fils; les titres du prince enfant (Vladislaus Postumus), méconnus par les Hongrois qui, comme je l'ai dit, nommèrent le roi de Pologne, furent respectés en Bohême, et Georges Podiebradski, noble hussite, homme très éminent et très influent dans son pays, fut chargé de la régence pendant la minorité de Vladislav. Patriote sincère, Podiebradski avait réellement à coeur la tranquillité de son pays et celle de toute la chrétienté, qui était alors très menacée par les Turcs. L'empereur Frédéric III et plusieurs autres princes apprécièrent ses loyales intentions; mais ils ne purent réussir à obtenir du pape la confirmation des _Compactata_, qui avaient été solennellement garantis par le concile de Bâle, et dont Podiebradski et les Hussites sollicitaient l'exécution. Le pape Nicolas II envoya en Bohême, en 1447, le cardinal Carvajal, en qualité de légat. Celui-ci fut reçu avec les plus grands honneurs. Les Bohémiens insistèrent sur la confirmation des _Compactata_; mais il demanda le temps de réfléchir sur cet important sujet, et il réclama l'exemplaire original afin de l'examiner avec attention. On fit droit à cette requête; mais aussitôt le légat quitta Prague en secret et emporta le précieux document. Il fut arrêté en route par des chevaliers de Bohême, qui le sommèrent de restituer ce qu'ils appelaient leur _grande charte_ ecclésiastique. «La voici, dit le légat; mais un jour viendra où vous n'oserez plus l'invoquer.» En dépit de l'opposition faite aux _Compactata_ par le pape, l'Église calixtine fut maintenue pendant la régence de Podiebradski.
Vladislav Postume prit les rênes du gouvernement en 1456, mais il mourut l'année suivante. Un grand nombre de candidats exposèrent leurs prétentions à la diète réunie à Prague en 1458: George Podiebradski fut élu.
Podiebradski était un homme des plus éminents; mais il avait à lutter contre d'immenses embarras. S'il rendit à la Bohême les provinces qui avaient été occupées par les princes étrangers, il ne put maintenir la paix inférieure, qui était continuellement troublée par les intrigues du pape. Il fut reconnu comme roi de Bohême par l'empereur; il jura obéissance au pape sous la réserve des _Compactata_; mais le pape Pie II qui, sous le nom d'Æneas Sylvius, avait été secrétaire du concile de Bâle, et qui, en cette qualité, avait été l'un des principaux auteurs des _Compactata_, en demanda l'abolition, et il excommunia Podiebradski en 1463[77]. L'empereur, et plusieurs autres princes qui avaient l'intention de placer Podiebradski à la tête d'une expédition contre les Turcs, intercédèrent auprès du pape, qui demeura inexorable. La situation devint encore plus difficile lorsque Paul II fut élevé à l'épiscopat. Ce pontife fit savoir, par l'organe de son légat, que, «bien que le concile de Bâle eût garanti les _Compactata_, cet acte n'avait jamais été confirmé par le Saint-Père.» Paul II déclara que «le Saint-Père était infaillible dans ses jugements contre l'hérésie; qu'un monarque hérétique était impie; que le règne d'un monarque impie ne pouvait être que funeste à l'humanité, et, en conséquence, l'emploi de la force était légitime.» Cette déclaration fut, en 1465, suivie d'une croisade dont Podiebradski triompha. Mais les intrigues du pape devinrent plus actives; vainement Podiebradski fit remarquer les progrès incessants des Turcs depuis la prise de Constantinople en 1454; vainement il offrit des troupes, de l'argent, son bras, pour combattre l'ennemi commun de la chrétienté. Le légat du pape, Fantinus de la Valle, déclara à Nuremberg que, dans la pensée du Saint-Père, il valait mieux employer l'armée de l'empire et prêcher la croisade contre les hérétiques que contre les Turcs.
[Note 77: Ce changement d'opinion donna lieu au bon mot fait à cette époque: _Pius damnavit quod Æneas amavit._]
Les intrigues du pape atteignirent enfin leur but. Un grand nombre de sujets de Podiebradski, notamment les nobles et les évêques, se dégagèrent du serment de fidélité; mais la loyauté de la petite noblesse et des villes demeura inébranlable. L'empereur Frédéric III, qui avait été l'ami et qui était l'obligé de Podiebradski, tenta de s'emparer de la couronne de Bohême, et le roi de Hongrie, l'illustre Mathias Corvin, se joignit aux ennemis de son beau-père (il avait épousé la fille de Podiebradski). Ils envahirent la Bohême et essayèrent de persuader à tous les sujets catholiques que le serment prêté à un hérétique ne devait pas être un lien pour eux. Repoussés par les vrais patriotes, ces conseils infâmes exercèrent une certaine influence sur un grand nombre de Bohémiens, et Podiebradski fut même en butte aux poignards des assassins; il réussit néanmoins à battre tous ses ennemis, tant la l'intérieur qu'au dehors. Son fils aîné, Victorin, défit l'Empereur et lui dicta la paix près des murs de Vienne, et, lui-même, il entoura le roi de Hongrie qui avait pénétré dans ses États, et le força de signer un traité.
Le dernier acte de la vie de Podiebradski fut un acte de noble patriotisme. Ce prince avait deux fils, Victorin et Henry, tous deux doués des plus hautes qualités[78]. Il savait cependant à quels périls serait exposée la Bohême sous le gouvernement de son fils, qui n'aurait pu se maintenir sur le trône qu'en sacrifiant les intérêts et la dignité de son pays. Il chercha donc à se choisir, au dehors, un successeur qui fût en mesure de dominer la situation. Ce successeur, il ne devait le trouver ni en Allemagne ni en Hongrie, mais bien chez une nation alliée, au sein de laquelle les affinités de race l'emportaient sur les querelles théologiques, et qui avait maintes fois combattu pour les Hussites. Podiebradski ouvrit, en 1460, des négociations pour conclure une alliance avec Casimir, roi de Pologne, celui-là même que les Hussites avaient, en 1439, élu au trône de leur pays. Cette alliance fut conclue dans une entrevue des deux souveraine à Glogow, en 1462, et Podiebradski s'engagea à assurer, par son influence, la succession de la couronne de Bohême à un fils de Casimir, qui devait épouser une de ses filles. Lorsque les intrigues du pape créèrent en Bohême un parti hostile à Podiebradski, ce parti essaya de corrompre Casimir, en lui offrant la couronne de Bohême ainsi que la cession de plusieurs provinces, pourvu qu'il consentît à rompre le traité de Glogow et à combattre son nouvel allié. Casimir repoussa ces propositions; il soutint énergiquement Podiebradski, malgré les plaintes du pape qui lui reprochait d'agir contre les intérêts de la chrétienté.
[Note 78: Henry a laissé de belles poésies écrites dans la langue nationale.]
La santé du roi de Bohême s'était gravement altérée au milieu de ces rudes épreuves; sentant que sa fin était proche, il convoqua une diète générale et présenta pour son successeur le prince Vladislav, fils aîné du roi de Pologne. Ce choix fut agréé par la diète bohémienne et ratifié par la diète de Pologne, contrairement à la volonté du clergé.
Podiebradski mourut en 1471, à l'âge de cinquante-quatre ans. Ce fut un roi plein de patriotisme, distingué par ses talents, énergique et noble de caractère. Les difficultés contre lesquelles il eut à lutter, empêchèrent son règne d'être aussi prospère que celui de l'empereur Charles IV.
Vladislav de Pologne monta sur le trône de Bohême en 1471; il confirma les _Compactata_; mais le pape Sixte IV se déclara contre lui et soutint les prétentions rivales du roi de Hongrie, Mathias Corvin. Il s'ensuivit une guerre qui ne tarda pas à être apaisée par le pape lui-même, en présence des périls que présentait l'approche des Turcs. Le règne de Vladislav fut assez insignifiant. En 1489, ce prince fut appelé à la couronne de Hongrie, après la mort de Mathias Corvin. Il mourut en 1516, et eut pour successeur, sur les trônes de Bohême et de Hongrie, son fils Louis, qui périt en 1526, à la bataille de Mohacz, livrée contre les Turcs.
Pendant ces deux règnes, les Hussites et les Catholiques furent maintenus sur le pied d'une parfaite égalité de droits.
CHAPITRE V.
BOHÊME.
(Suite.)